Travailleu(r)ses du sexe ?

Mercredi avait lieu à l’Espace Saint-Michel à Paris une projection-débat du documentaire de Jean-Michel Carré, « Les travailleu(r)ses du sexe », déja diffusé en mars 2009 sur Arte.

Un film polémique, à charge, contre les groupes qui militent pour l’abolition de la prostitution.

Dommage, parce qu’il y aurait eu matière à un vrai débat sur le sujet. Ainsi, il y a un point sur lequel tout le monde s’accorde : la politique menée actuellement en la matière, qui se résume à la loi anti-racolage de 2003, est la politique du pire. On réprime celles qui sont les victimes du système, les prostituées elles-mêmes. Et on fait s’éloigner la prostitution des lieux où on la voit trop. C’est le propre d’une société réactionnaire : rendre invisibles celles ou ceux qui gênent sa bonne conscience.

Dommage, parce que c’est une bonne chose de donner la parole, comme le fait le film, à des femmes qui affirment vivre bien ce « travail » qu’est pour elles la prostitution. Il est nécessaire de les entendre, de les écouter, de prendre en compte leurs revendications. Sans jugement et sans a priori. Mais il est aussi nécessaire de replacer leur témoignage dans un contexte. Et c’est ce que ne fait pas le film de Jean-Michel Carré. Le réalisateur se défend en affirmant que « montrer les violences dans la prostitution, il l’a déja fait dans de précédents films » (voir video ci-dessous). Et non seulement il ne replace pas les témoignages dans leur contexte, mais il affirme qu’ils sont représentatifs d’une majorité des « travailleu(r)ses » du sexe, et il tire à boulets rouges sur celles et ceux qui se battent contre la prostitution. Ils seraient rien moins que des partisans de l’ordre moral.

Le film affirme, par la voix de Sonia, prostituée belge qui était présente à la projection, et personnage principal, que la prostitution est un métier où, il y aurait 50 % (a minima) de prostituées « qui le vivent bien », ou encore « fières de l’être », comme le dit le sous-titre du film. D’où viennent ces chiffres ? A cette question, la réponse est vive : « c’est ce que je constate autour de moi, qui connait les prostituées sinon les prostituées ? ».  De plus elle conteste les enquêtes qui affirment que la prostitution est dans son immense majorité subie, que 98 % des prosituté-es souhaiteraient sortir de cette activité (lire la contribution de Judith Trinquart, secrétaire de l’Association mémoire traumatique et victimologie, sur le blog « un monde en partage ») . Des enquêtes qui ne seraient pas indépendantes, mais toutes manipulées par le « lobby prohibitionniste ». C’est ainsi que les partisans de la réglementation appellent le Mouvement du Nid et les groupes féministes qui le soutiennent.  Des mouvements féministes qui auraient la mainmise sur la société et les politiques publiques, un type d’argument qui fait penser à ceux mouvements masculinistes.

Des chiffres au coeur du débat

Mais si ces chiffres (de 50 % de personnes qui le vivent bien) étaient vrais, pourquoi ne cherchent-t-ils pas à les corroborer par d’autres études ? Selon l’auteur et les protagonistes du film, ce n’est pas nécessaire, semble-t-il, il suffit de les croire. Même problème de chiffres sur les violences. Selon les associations de lutte contre les violences faites aux femmes et de lutte contre la prostitution, 95 % des personnes prostituées auraient subi des violences sexuelles dans leurs antécédants, et ce quel que soit le type de prostitution exercée. Côté réglementaristes, on dit que ce sont 50% seulement, et on tend à le comparer au reste de la société.

Le film ne donne donc la parole qu’à une poignée de prostitué-es, qui toutes et tous revendiquent que c’est un travail comme un autre, et qu’il faut le réglementer pour que les travailleurs aient des droits. C’est vrai, la plupart du temps les prostitué-es qui sont imposé-es au titre des bénéfices non commerciaux, n’ont pas de retraite, pas de droits sociaux. Et c’est regrettable. C’est pour « assainir » cette situation et éviter les trafics, qu’un mouvement réglementariste a vu le jour. Plusieurs pays européens, ont tenté l’expérience : que ce soit en Allemagne, aux Pays-Bas, on constate que cela ne fait que renforcer une exploitation des prostitué-es et un renforcement des trafics, sans que les « travailleuses » en bénéficient. En Suisse, érigée en modèle par le film, les autorités s’inquiètent énormément aujourd’hui de l’augmentation de la prostitution chez les jeunes filles de 16 ans.

Un métier comme un autre ?

Pour le réalisateur et les protagonistes du film, la prostitution est donc un métier comme un autre. Le client ne serait pas le premier responsable du développement de la prostitution, mais une victime de la société puritaine, qui vient chercher l’épanouissement de sa sexualité dans l’achat d’un service sexuel. Et de citer l’exemple des handicapés qui n’ont pas d’autre choix pour avoir des rapports sexuels que de faire appel à des services marchands. Certes, mais on sait aussi que l’immense majorité des clients sont des hommes mariés.

Ces hommes mariés, qui seraient donc des victimes viennent, dit-on, chercher avec la prostituée ce qu’ils n’osent demander à leur femme…en payant, ils se libèrent du carcan social. C’est un autre des arguments du film en faveur de la réglementation. La sexualité dans la prostitution serait libre parce qu’il y a contrat pour la fourniture d’un service. Et la possibilité de dire non en dehors du contrat. Ce qui est là encore contesté par toutes les associations qui travaillent avec des prostituées, qui constatent que dans la plupart des cas, elles sont à la merci du client.

La prostitution, un acte sexuel libre ?

Autre argument du film qui m’a interpellée, c’est la façon dont il rattache la prostitution à une activité économique comme une autre.  Une des protagonistes affirme que la prostitution serait un des derniers remparts contre le libéralisme à tout crin. Parce qu’il s’agirait d’une petite activité « artisanale ». Une affirmation étonnante,  sachant que l’industrie du sexe est en pleine expansion, surtout dans les pays où l’activité a été légalisée. Et surtout, parce que justement, accepter de vendre son corps (ou des services sexuels, comme on préfère dire dans le film) comme on vend un produit, c’est une des caractéristiques du capitalisme dans sa version outrancière : tout y est moral, ou plutôt, la morale n’a plus lieu d’être, du moment qu’il y a un contrat et un échange financier.

Ainsi la réglementation a du mal à convaincre, au delà du cercle de quelques militant-es engagés. Les exemples étrangers ne sont guère encourageants. A faire de la prostitution un travail et non une activité subie, fruit d’un système, on n’y voit pas sa spécificité. C’est un peu, finalement, comme pour les tâches ménagères. Ces tâches domestiques, qu’on appelle parfois aussi « travail », ont donné lieu à la création d’emplois précaires, sans contrôle, et dans des conditions de travail pénibles. Comment ne pas craindre que ce soit pareil, ou plutôt bien pire, pour la prostitution ? On tolérerait l’échange marchand des corps, le travail des proxénètes et les femmes n’auraient pas de recours, parce que le regard social sur les prostituées (et là dessus, Sonia et les autres ont raison : la société devrait cesser de traiter toutes les femmes, et en premier lieu les prostituées, de « Sale pute » voir un autre article ici) reste désastreux.

Du côté de l’abolitionnisme, quels sont les arguments ? Interdire la prostitution ne risque-t-il pas de renforcer les trafics et les comportements déviants ? Les pouvoirs publics ont-ils eu une politique bénéfique en la matière ? Avec la loi anti-racolage de 2003, on s’est attaqué aux mauvaises personnes, et la situation n’a fait que se dégrader. Ainsi, la première revendication du mouvement abolitionniste est la suppression de toutes les mesures répressives à l’encontre des personnes prostituées.

Pour faire avancer le débat politique sur la question, le Mouvement du Nid organise jeudi prochain à l’Assemblée nationale un colloque sur l’abolition, soutenu par de nombreux mouvements féministes et d’aide aux victimes. Leurs autres revendications sont :

– Le renforcement de la lutte contre toutes les formes de proxénétisme et l’indemnisation de ses victimes.

– La promotion de réelles alternatives à la prostitution

– L’interdiction de tout achat d’un rapport sexuel.

Mais c’est bien sûr ce dernier point qui pose le plus problème. C’est ce qu’on appelle la pénalisation du client. Est-il amoral/illégal de vouloir acheter un rapport sexuel ? Pour les protagonistes du film, on ne vend pas son corps, on loue un service sexuel. Et tant que c’est consenti, cela ne pose pas de problème. De leur côté, les abolitionnistes soulignent l’état généralisé de dissociation entre le corps et le mental chez les personnes prostituées.

Peut-on affirmer que le corps est-il un produit comme un autre ou un objet de services ? Le film va jusqu’à affirmer que c’est le seul rapport sexuel libre entre deux êtres parce qu’il y a contrat. Que les rapports traditionnels seraient pour la plupart castrateurs ou insatisfaisants. Mais doit-on vraiment se résoudre à voir dans l’argent la seule solution à l’amélioration des rapports sexuels entre êtres humains ? Tout comme en matière domestique, où l’on résout soi-disant la question du partage des tâches, non pas en mettant les hommes au boulot, mais en créant des services marchandisés ?

Sandrine Goldschmidt (photos D.R)

Pour lire la déclaration des travailleurs et travailleuses du sexe sur le site « les putes »

Pour avoir plus d’information sur les politiques abolitionnistes :

http://www.prostitutionetsociete.fr. On peut y lire notamment comment des associations féministes, comme le Comité féministe contre le viol, sont devenues abolitionnistes à l’épreuve de l’expérience.

Le programme du colloque de jeudi à l’Assemblée nationale

Pour voir « Pas à vendre », la video du LEF (Lobby européen des femmes) sur leur site.

Dans cette vidéo (le son est très mauvais, désolée…), Jean-Michel Carré explique pourquoi il a fait ce film et n’a fait parler que des prostituées « fières de l’être » :

Publicités

9 réflexions sur « Travailleu(r)ses du sexe ? »

  1. Juste trois mots :
    Que penser du film « Belle de jour », sur quelles infos se fonde-t-il?
    Que penser de l’exemple de notre ministre de la culture?
    Que dire du trafic de filles de l’Est et d’ailleurs et des call girls dans la jet society?

  2. -Je me rappelle plus très bien Belle de jour mais c’était une fiction je crois…et c’était il y a longtemps. Si le principe est le même, des choses ont changé depuis.
    – Notre ministre de la culture a eu des déclarations bien peu propices à lui vouer mon soutien (OrelSan, Polanski). Quant à son comportement, c’est à ceux qui l’emploient, c’est à dire le gouvernement, issu d’un Président qu’une majorité de Français-es ont élu…c’est à eux de décider, et à nous dans les urnes…
    – Je ne suis pas experte en la matière. Mais là où le film de Carré dit que les filles de l’Est savent très bien ce qui les attend en venant dans les pays de l’Ouest, il me semble que rappeler en quoi la prostitution constitue une violence (voir l’association mémoire traumatique et victimologie) est un début de réponse…s’y ajoute la menace/contrainte économique…Toujours selon cette asso, ce n’est pas parce qu’on est « call girl » qu’on est moins touchée par la violence…
    Merci, à bientôt!

  3. Effectivement, beaucoup de victimes de l’inceste et de ses violences, « dévastées », tombent dans la répétition commandée ou dite obsessionnelle de la prostitution, apprise via le père.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s