Le féminisme a 40 ans : retour à zéro, ou nouvel an zéro ?

silhouette de femme (S.G)

Plus inconnue que le soldat inconnu…sa femme ! Par ce slogan, est né le mouvement de libération DES femmes, il y a 40 ans. Je retiens facilement la date, toujours. C’est une affaire de synchronicité. Entre le monde extérieur et moi. Aucun lien de cause à effet, bien sûr, mais un lien de sens, entre le 26 août 1970, où a eu lieu ce dépôt à l’Arc de triomphe, et les heures qui ont suivi, qui m’ont vue naître…

En cette année des 40 ans du féminisme, qu’est-ce qui a changé ? Pas mal de choses. Les lois, qui sont assez bien faites, même si en général sans plan d’action pour les appliquer. La contraception, accessible (même si chère et supportée par les femmes), mais pas toujours mieux connue par les intéressées. L’IVG, mais on sait à quel point elle est menacée aujourd’hui…Le champ des possibles, pour les femmes…elles sont partout, un peu. Mais presque nulle part, à parité. A l’aube de mes 40 ans, j’ai l’impression d’un retour à l’an 0, à l’état foetal. Et ce n’est pas le magazine ELLE qui me fera changer d’avis.

La semaine dernière, ELLE au singulier, organisait les états généraux de LA femme, 40 ans après les premiers, qu’elle avait organisés en 1970. Je ne vais pas en parler ici, parce que je ne le ferais pas aussi magistralement que Les entrailles de Mademoiselle.

Mais je voudrais juste redire que 40 ans après, organiser les états généraux de LA femme, c’est un pied de nez à l’histoire, c’est une illustration du retour à la case départ. C’est surtout une bonne façon de ne pas aborder les problèmes par le bon bout. Parce que tant que pour parler de l’égalité entre les femmes et les hommes, on réunira des femmes pour parler de LA femme…on restera dans une gentille marginalité.

En 40 ans, on n’a même pas gagné le pluriel, on reste cette image blanche, blonde aux yeux bleus, retouchée ou pas, maquillée ou pas (voir la campagne Vuitton), super-jeune, la bouche ouverte, mais pas pour parler, pour plaire. C’est LA femme des pages de pub.

Mais il y en a une autre, de LA femme. (oui je sais, ça fait deux, mais on dit quand même LA). C’est l’image de la superwoman, celle qu’on ne trouve pas dans la pub, mais dans le rédactionnel. Elle est celle qui fait tout, et est d’ailleurs assez valorisée pour ça. Pas en argent, non, elle n’est pas payée pour ça. Mais on lui dit partout qu’elle est formidable. Pourquoi les femmes acceptent-elles d’avoir ajouté à leurs tâches « de femmes » le travail, d’être travailleuses, changeuses de couches et sexys à la fois ? Parce qu’on leur dit que c’est comme ça qu’elles sont LA femme. Si elles lâchent le rouge à lèvres, le bébé ou le travail, si elles craquent, qu’elles n’en peuvent plus (parce que les mères au foyer aujourd’hui qui ne sont « que » mères au foyer ne sont pas non plus bien vues), elles ne sont plus LA femme, elles deviennent des faibles. Et qui voudra d’elles ?

En tout cas, pas CELUI qui a peu d’intérêt à voir la situation changer, celui dont on devrait s’occuper et qui est le seul dont on ne parle pas. C’est à dire, le groupe de ceux qui constituent la caste gouvernante et qui profitent de ce que l’on est occupées ailleurs (à se demander si les femmes CONCILIENT bien, s’habillent comme il faut, sont assez sages, assez ceci, assez cela), et qu’on n’a pas le temps de les remettre en cause. C’est la caste (blanche, mâle, hétérosexuelle, à nom français, voir Isabelle Germain, « L’universalisme, cache-sexe de l’homme blanc ») qui nous gouverne. Ceux qui ont tout et ne veulent rien céder, ceux qui sont les premiers artisans du backlash.

Mais peut-être après tout, qu’on n’a pas perdu 40 ans. Parce que peu à peu, quelques fissures se font jour dans les murs de protection que cette caste a bâti. A force d’en faire trop, elle finit par lasser toutes celles et tous ceux (et ils sont non plus la moitié mais l’immense majorité de la population), qui se voient un peu plus chaque jour poussé-es vers la lutte pour la survie (associations militantes, culturelles, chômeurs…).

Et peut-être, concernant les femmes, est-on toujours dans le deux pas en avant, un pas en arrière. On pourrait alors changer un peu la perspective. Plutôt que de se dire que c’est un retour à zéro, si on se disait plutôt qu’on est, à nouveau, à l’aube d’un nouvel an zéro du féminisme, celui de la troisième ou quatrième vague, et au fil des événements qui s’annoncent pour fêter les 40 ans du mouvement (le 6 juin, fête féministe à la Flèche d’or), de tenter de réunir toutes les énergies, tous les feux qui s’allument ici ou là, pour repartir à l’assaut ?

Sandrine Goldschmidt

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2 réflexions sur « Le féminisme a 40 ans : retour à zéro, ou nouvel an zéro ? »

  1. Il me semble aussi que peu de choses ont changé dans certains domaines. Et il me semble aussi que l’on est maintenant dans une période de régression, avec les femmes que l’on angoisse de plus en plus, non pas avec leur vie publique et de travail, mais avec la réussite de leur vie privée : qui n’est pas une (bonne) mère et une femme heureuse, avec un mari adorable, bon amant et le reste a maintenant raté sa vie.

    Et on se retrouve avec des femmes qui justifient le fait de ne pas travailler, d’être hyperdépendantes, ou tout simplement de se charger de la quasi-totalité du travail de la maison, sous le prétexte que c’est ça ou être célibataire… comme si vivre seule était pire que de se faire exploiter sous couleur de vie de famille « harmonieuse ». On se croirait de retour aux années cinquante, version classes moyennes américaines, comme si l’on n’avait rien appris ni retenu.

    À parler avec ces femmes qui renoncent à tout pour garder un homme (j’en croise beaucoup dans mon travail), on se rend compte que tout le travail de prise de conscience et d’autonomie effectué par les générations précédentes est en train de se perdre. Et surtout, on se rend compte qu’elles sont tout aussi malheureuses que ces femmes des fameuses années cinquante, enfermées dans leur foyer et dans leur petit horizon, nulle part reconnues, et ayant sacrifié leur vie pour un cocon.

    Ce retour à la vie privée, dont on dit que les causes sont les difficultés croissantes de la vie publique, la dépolitisation, l’individualisation, concerne toute la population. Malheureusement, ce sont surtout les femmes qui trinquent : ce sont elles qui majoritairement choisissent encore de sacrifier leur vie professionnelle ou publique (combien qui ne militent pas ou ne font plus partie d’associations ou simplement suppriment leurs loisirs « parce que les enfants sont jeunes », etc.). Et qui de plus en plus le revendiquent… alors que le résultat, toujours occulté, n’est pas brillant : ces femmes au foyer ou cantonnées dans les petits boulots dont les enfants grandissent, dont souvent les maris se désinvestissent, voire divorcent, on ne peut pas dire qu’elles rayonnent. De ceci les magazines ne parlent pas, ni les comédies à l’américaine. De même qu’on évoque rarement la pauvreté féminine, alors que depuis pas mal de temps déjà, les pauvres et très pauvres sont majoritairement des femmes, et non plus des hommes.

    Bref, s’il est certain que notre vie est plus facile dans certains domaines, nous sommes peut-être en train de vivre un grand retour en arrière. Et parmi les choses qui inquiètent, le fait que les femmes soient encore les opprimées (toujours aussi peu payées, de plus en plus victimes du travail partiel et du chômage, encore peu reconnues, effectuant encore 80% des taches de la maison, élevant plus souvent qu’avant les enfants seules, plus souvent dans la misère, etc.), et que de plus, elles aient maintenant honte de le reconnaître : quelle femme vivant en couple ose avouer qu’elle fait encore la majorité du travail ménager et porte la quasi-totalité des responsabilités ? quelle femme ose revendiquer une augmentation de salaire pour se mettre au niveau de ses collègues masculins ? combien de femmes osent encore se dire féministes ? combien préfèrent fermer les yeux et ne rien voir plutôt que de reconnaître des inégalités qu’il faudrait ensuite combattre ?

    Le travail d’intimidation a été bien mené, et si la situation s’est objectivement améliorée dans bien des domaines, la régression qui se produit par contre dans les consciences fait craindre le pire.

    Merci encore donc de ce blog féministe qui est un des instruments grâce auquel on peut lutter contre ce retour en arrière. Je crois aussi qu’il faut repartir à l’assaut, car ne rien faire ce sera revenir au pire des situations antérieures.

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