La parole aux sans voix

Lors de l'hommage à Carole Roussopoulos, le 22 janvier dernier

Ces temps-ci, « les sans-voix » ont de moins en moins la parole. Avec ce coffret qui retrace l’oeuvre de Carole Roussopoulos, c’est l’occasion de mettre en avant la nécessité de la lutte, et de la raconter, en donnant la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais.

Donner la parole aux sans voix. Quand Carole Roussopoulos s’est emparée de la caméra video, en pionnière, elle a tout de suite choisi d’en faire l’outil d’expression des sans voix. Les ouvriers et surtout ouvrières de LIP, l’usine de Besançon en grève pendant un an, les homosexuel-les, les immigré-es, et, beaucoup, les femmes.

La video, pour les femmes, c’est le meilleur moyen de s’emparer de la caméra…non pas parce qu’elle est plus légère, mais parce qu’elle n’a pas d’histoire, donc qu’elle n’a pas eu le temps d’être confisquée par les hommes. Et parce que c’est elle et elle seule qui va documenter les luttes des femmes.

Aujourd’hui, un peu moins d’un an après sa mort, un DVD est sorti, coordonné par la légataire de son oeuvre, Hélène Fleckinger, qui rend hommage à ce travail exceptionnel et trop peu connu. Outre les films, le coffret comporte un recueil de textes sur Carole Roussopoulos et ce qu’elle a apporté à l’expression humaine par la video.

Un recueil passionnant qui pourrait être résumé par cette phrase citée par Nicole Brenez, de la cinémathèque française « Privilégier l’approche des « sans voix », c’est « se trouver exactement là où souffle l’histoire, là où naissent les étincelles qui vont embraser la prairie, savoir regarder les flammes de telle sorte qu’elles entrent dans le cadre au bon moment, requiert une capacité d’analyse hors pair dont Carole et Paul Roussopoulos se sont montrés capables pendant des décennies d’activisme en image ».

Chacun des films présentés dans le DVD se révèle d’une puissance qu’on n’imaginerait même pas voir à la télé… à tel point que « Genet parle d’Angela Davis » est la seule trace d’un cri anti-raciste de l’écrivain, qui devait passer sur Antenne 2 et a fini par être censuré. Heureusement, l’ami de Carole lui avait demandé d’être présente pour « doubler » la prise de vue.

Dans les videos Lip, la violence de la répression du mouvement ouvrier et du silence imposé par la télévision est magnifiquement rendue. Dans Christiane et Monique, c’est la place des femmes dans le mouvement ouvrier qui est mise en évidence…Monique remplace le mot homme par « grand chef blanc », le mot femme par « arabe »; c’est sidérant.

Dans le F.H.A.R (front homosexuel d’action révolutionnaire), elle nous montre la force politique de la naissance du mouvement homosexuel…avec un langage subversif (« hétérolflics »), un discours extrêmement construit et argumenté de critique de la société hétérosexiste qu’on n’a que rarement entendu ailleurs…

Et dans toutes ces luttes filmées, ce qui saute aux yeux, c’est comment la posture de la réalisatrice -elle est au coeur de l’action, elle établit un lien avec les personnes qu’elle filme, elle acquiert leur confiance pour qu’elles s’expriment de façon authentique- permet de voir ce qu’on ne voit jamais ailleurs. La caméra bouge, le montage est minimaliste, mais de l’authenticité et de la sincérité du positionnement de la réalisatrice, naît l’inimaginable dans le cadre des carcans télévisuels : des moments de pure vérité, d’émotion, d’échange.

Et puis il y a deux chefs d’oeuvres du mouvement féministe. S.C.U.M manifesto et Maso et Miso.

Maso et Miso, c’est le démontage d’une émission de Pivot « encore un jour et ouf, l’année de la femme, c’est fini », animée par Bernard Pivot. L’attitude de Françoise Giroud, incapable de contrer un discours misogyne autrement qu’en devenant masochiste, c’est à dire en tendant le fouet pour se faire battre…est superbement démontée par les quatre amies réalisatrices, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder et Nadja Ringart.

Ainsi le film montre bien comment « aucune image de la télévision ne veut, ni ne peut nous représenter. C’est avec la vidéo que nous nous raconterons« , concluent les « insoumuses ».

Enfin, S.C.U.M, qui est un « miracle de mise en scène », montre toute la puissance politique d’un pamphlet, celui de Valerie Solanas, qu’on qualifie bien trop facilement aujourd’hui d’oeuvre outrancière et sexiste sans y voir un magnifique objet de réflexion sur le fonctionnement du monde. Les images télévisées, mises en exergue, et qui sont un lent défilé de tous les méfaits de guerres et de violences orchestrées dans un monde masculin, viennent renforcer la lecture…et le miracle se produit : c’est le hasard pur qui fait coller ces moments de journal télévisé avec les mots de Valerie Solanas, comme s’ils avaient été montés exprès pour être là.

Pour conclure, je dirais qu’en ces moments tourmentés, où on a froid dans le dos face à la répression nauséabonde des sans-voix, ceux qu’il est facile de stigmatiser, il est salvateur de s’inspirer de l’oeuvre de cette grande dame de la video, et d’essayer de poursuivre dans sa voie, en revenant à l’esprit du cinéma militant tel que le définit Dominique Dubosc, cité par François Bovier : « on peut sans doute dire qu’il y a une dimension politique dans l’art, ou dans certaines oeuvres d’art, mais pas l’inverse ; les films militants (…)n’ont pas grand chose à voir avec le cinéma en tant qu’art. En revanche, je crois qu’ils ont tout à voir avec la politique, c’est-à-dire qu’ils doivent être rigoureusement insérés dans une action politique ».

Sandrine Goldschmidt

Le coffret s’appelle « Caméra militante, luttes de libération des années 1970 », édité par MétisPresss. Les films qu’on peut y voir : « Genet parle d’Angela Davis », « Le F.H.A.R », « Monique (Lip1) », Christiane et Monique (Lip 5), « S.C.U.M Manifesto », « Maso et miso vont en bateau ». Textes de Nicole Brenez, Jean-Paul Fargier, Hélène Fleckinger, François Bovier, entretien Carole Roussopoulos avec Hélène Fleckinger.

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2 réflexions sur « La parole aux sans voix »

  1. Merci beaucoup de cet article – je vais me débrouiller pour me procurer ce coffret le plus rapidement possible !

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