Le féminisme n’est pas un « isme » comme les autres

Qui d’entre nous ne s’est pas posé la question suivante : pourquoi le mot féminisme fait-il si peur ?

Récemment, j’ai entendu une réaction qui m’a donné une nouvelle piste de réflexion…

Quelqu’un (un homme, je crois…) disait  : je n’aime pas les « ismes ». Ca m’a rappelé un extrait du film de Capra, « Vous ne l’emporterez pas avec vous », génial, où le papy rebelle et fantasque, Lionel Barrymore fait marcher l’austère inspecteur des impôts, lui dit en substance qu’il n’aime pas les « ismes » (communisme, fascisme…) et que c’est pour cela qu’il ne paie jamais ses impôts.

Il y a plusieurs sortes d' »ismes ». Certains sont plutôt des corpus de pensée politique. Le marxisme, le communisme, le socialisme, sont des théories qui livrent une vision globale du monde et de l’organisation de la société. Leurs limites, sont dans leur élaboration et leur côté holistique : ce sont des théories dont l’adaptation aux exigences de la réalité est parfois difficile et risque de créer un autre « isme »…le totalitarisme (tout ça est bien réducteur, j’en ai conscience). Le féminisme est-il un de ces « ismes » ? Il  pourrait -presque- rentrer dans cette catégorie au sens où il s’agit de réformer en profondeur la société dans le but qu’il n’y ait plus d’inégalité entre les femmes et les hommes. 

Il y a d’autres « ismes » en revanche qui sont régulièrement rapprochés du féminisme, et là, gros problème. 

Le racisme, le sexisme. Le racisme, c’est l’idée que les races existent et sont inégales : la différence justifierait la hiérarchie entre elles. Le sexisme, c’est pareil, appliqué au sexe biologique. L’inégalité des sexes serait fondée sur la différence supposée entre les sexes (différence supposée, parce qu’au minimum beaucoup plus réduite qu’on ne le dit, au maximum quasi inexistante, ou en tout cas loin d’être réduite à la binarité). Dans les deux cas, l’idéologie a orienté la science vers de prétendues différences fondamentales biologiques qui justifieraient l’inégalité. Avant qu’il soit démontré que c’était entièrement faux.

Mais le féminisme, ça n’a rien à voir :  c’est tout SAUF l’idée que les sexes sont inégaux et qu’en conséquence les femmes devraient dominer les hommes ! Féministe, c’est au plus petit dénominateur commun être pour l’égalité réelle  entre femmes et hommes…en partant du constat de l’inégalité, le mouvement vise à corriger ce que la tradition, l’histoire ont instauré.

Face à cet objectif, pas étonnant que la théorie du complot se soit développée pour contester, point par point, tous les constats du féminisme, à tous niveaux. Comme dans toute bonne théorie du complot, même les plus délirantes, tous les arguments issus d’enquêtes sérieuses sont retournés d’une seule et unique façon : il y a un groupe/groupuscule équivalent à un lobby qui serait surpuissant (les juifs la plupart du temps, les féministes dans le cas qui nous occupe), qui aurait la mainmise sur l’information et manipulerait l’opinion en disant des mensonges…le principe est retors : on renverse systématiquement les arguments de l’adversaire.

Les féministes, souhaiteraient donc selon eux dominer/affaiblir/éliminer les hommes en leurconfisquant leur pouvoir, leur virilité, donc d’après eux ce qui en fait des hommes.

Quelques exemples : 

-les chiffres sur les violences conjugales (10% de femmes victimes) seraient faux (Badinter, « Fausse route »), et va jusqu’à remettre en cause la parole des femmes victimes. Genre d’argument qui, au passage, favorise la volonté persistante dans certaines régions de pousser à la médiation dans les affaires de violence conjugale. Alors que les victimologues  qui ont décortiqué le cyclede la violence des hommes contre les femmes l’ont très bien décrit : celui qui maintient l’autre sous emprise est en position dominante, donc de force, et apparaît souvent plus « normal » à l’extérieur (non déprimé, mieux inséré) que sa victime.  Les tenants d’une théorie du complot féministe (les masculinistes, disons-le) affirment que si les violences contre les hommes ne sont pas comptabilisées, c’est parce que les féministes les nient. Et qu’en vrai, on saurait bien que la violence contre les femmes et contre les hommes serait à égalité (pas d’études sérieuses, juste des affirmations).

-la prostitution. Les enquêtes réalisées dans le monde montrent que la quasi-totalité des personnes prostituées ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance, que la quasi-totalité d’entre elles voudraient sortir de la prostitution. Les masculinistes pro-sexe affirment que ces études sont fausses et manipulées par les féministes et le Mouvement du nid (qu’ils décrivent comme catholique, insulte suprême, mais qui en l’occurence est féministe : il ne stigmatise pas les personnes prostituées mais lutte contre l’exploitation de la sexualité et du corps de la personne prostituée, qui est une violence).

Et d’avancer leurs propres chiffres : ce serait 50 % des personnes prostituées qui le vivent bien, ce qui est déjà très peu (pas d’étude, pas de chiffre, juste de « l’observation autour de soi »). Même façon de procéder.
J’imagine qu’il y aurait encore plein d’exemples.

Comme dans toute bonne théorie du complot, on ne peutpas la réfuter de façon définitive. Parce qu’il y aura toujours quelqu’un pour croire « qu’on nous cache la vérité. Pour nier les chiffres, et dire qu’il y a manipulation par des groupes occultes.

Alors  pour essayer d’y voir clair, j’ai eu envie de retourner aux sources, et de parler des recherches des anthropologues. En tête, Françoise Héritier et sa « valence différentielle des sexes« .

Mais là,  j’ai envie de parler des Baruyas, observés par Maurice Godelier en Nouvelle-Guinée. Il a séjourné avec eux et constaté une extrême hiérarchie entre les sexes, qui ne cherche pas à se dissimuler. Au point qu’il existe un chemin pour les femmes et un chemin pour les hommes pour monter à la colline. Que celui des hommes est au-dessus de celui des femmes. Que quand des femmes croisent des hommes elles doivent se couvrir le visage et tourner le dos.

Le fonctionnement de cette société repose sur quelques principes essentiels :

-l’appropriation des outils du pouvoir

Les femmes, parce que femmes, n’ont pas la propriété des terres. Les outils sont fabriqués par les hommes et donnés aux femmes par ceux-ci pour qu’elles les utilisent. Elles n’ont pas non plus le droit de fabriquer les barres de sel qui servent de monnaie d’échange. (qui détien les métiers techniques, la fabrication des outils -hi-tech, financiers, des armes encore aujourd’hui dans notre société ?)

-l’appropriation du corps des femmes.

Les enfants appartiennent exclusivement au clan du mari. La femme n’est que le réceptacle. Seul le sperme de l’homme est fécondant. Le lait maternel n’est pas féminin, c’est du sperme transformé. Les garçons sont retirés à leur mère à 9 ans pour être initiés pendant des années avant de devenir de « vrais hommes ». La pratique rituelle de la fellation avec transmission de sperme leur donne des vertus masculines…

Parallèllement, les jeunes filles reçoivent des leçons de soumission aux hommes.
Ce qui est particulièrement intéressant dans la société baruya, ce sont les mythes justifiant cette domination (construite à marche forcée, qui on le voit bien ici, n’a vraiment rien de « naturel »). Parce que ces mythes sont les discours produits pour légitimer le fait que le pouvoir soit exclusivemen tréservé aux hommes.

Ainsi, pendant l’initation des hommes, on leur explique que ce sont les femmes qui ont tout inventé. En particulier qui ont inventé les flûtes qui permettent le dialogue avec les esprits. Un jour, les hommes ont volé ces flûtes aux femmes. C’est ainsi qu’ils leur ont volé le pouvoir de donner la vie. S’ils les ont privées de l’usage de leur pouvoir, c’est que, d’après eux, leur façon de l’exercer mettait en péril la société.
Ainsi, ils ont mis de l’ordre (mais un ordre hiérarchisé, où ils ont tous les privilèges) dans la société en faisant violence aux femmes.

Certes, c’est un occidental qui le raconte, dans l’indispensable « Féminin Masculin, mythes et idéologies », sous la direction de Catherine Vidal, éditions Regards, Belin, mais quand même vous ne trouvez pas que cela ressemble quand même beaucoup à ce que nous vivons ? Et que si, aujourd’hui, en France, on peut dire globalement que l’égalité en droits existe, au niveau de l’égalité réelle et des représentations, elle ressemble assez aux Baruyas ?

Si vous n’êtes pas encore convaincu-es, un dernier mot.  Même chez les Barouyas, la résistance des femmes existait.

« (…)Or cette société où régnaient une forte ségrégation et la domination d’un sexe sur l’autre connaissait aussi des conflits entre les sexes. Les femmes résistaient sous diverses formes : refus de faire la cuisine, de faire l’amour, actes de sorcellerie contre leur mari, et même quelques homicides. Elles réafissaient par là à toutes les formes de violence exercée par les hommes sur elles ;: violence intellectuelle contenue dans les mythes, violence psychologique (insultes, dénigrements de leurs capacités intellectuelles ou physiques), violence matérielle (coups et blessures, parfois la mort), violence sociale par leur position margniale dans le gouvernement de la société« .

Des femmes en résistance, il y en avait donc, aussi, dans cette société là. Mais des féministes ?

« J’ai cherché à savoir », dit Maurice Godelier, « si les femmes, ou certaines d’entre elles, avaient en tête un contre-modèle d’organisation de la société, où elles occuperaient une autre place, moins inférieure. Je n’en ai pas trouvé. Toutes disaient qu’il fallait continuer les initiations masculines et féminines, que sans cela leurs filles ne trouveraient aps de bon mari ou leurs garçons de bonnes épouses« .

Pas de féministes, donc, pas de remise en cause brutale de l’ordre établi, pas de danger, donc, pas « de complot du féminisme » non plus…

S.G

Le féminisme est un ensemble d’idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. La pensée féministe vise en particulier l’amélioration du statut des femmes dans les sociétés où le féminisme considère que la tradition établit des privilèges fondés sur le sexe. Le féminisme travaille à construire de nouveaux rapports sociaux et développe des outils propres à la défense des droits des femmes et de leurs acquis. Ce mouvement est soutenu par diverses théories sociologiques et philosophiques.


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12 réflexions sur « Le féminisme n’est pas un « isme » comme les autres »

  1. Merci pour ce billet bien développé. Je me suis moi-même souvent posé cette question du « isme » et « féminisme ». D’ailleurs, selon avec qui je discute je parle plus d’anti-machisme ou d’anti-sexisme que de féminisme. Ca permet d’amorcer la discussion plus facilement qu’en parlant directement de « féminisme ».

  2. Merci pour cet article vraiment percutant et indispensable pour le combat contre le machisme. Je l’emprunte pour mon facebook.
    «Le féminisme est désormais une stratégie incontournable dans la lutte contre le patriarcat et son associé le machisme, et dans la lutte pour la protection de l’Enfance.» vk
    «Partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même! » (Charles Fourier)

  3. J’apprécie moi aussi ton argumentation… Très souvent concernant les violences faites aux femmes, il y a un détour imposé sur les « hommes violentés », beau retournement d’argument pour invalider l’idée même de violences faites aux femmes… parler du sexisme fait peur aussi! La bonne nouvelle c’est qu’on ne brûle plus les féministes comme des sorcieres…
    J’ai l’impression (je parle de la France) que quand on commence à parler du sexisme, c’est comme si on attaque les gens à un niveau personnel : l’enjeu politique n’est pas du tout partagé.
    Bon en tout cas, moi aussi j’ai beaucoup aimé le livre de Godelier!

  4. ah oui c’est très intéressant tout ça mais je reste sur ma faim… un féminisme, des idées, une pensée, des nouveaux rapports sociaux… c’est quoi des rapports sociaux?…
    ça se construit ça des rapports sociaux?
    là faut m’expliquer parce que je comprends pas…je comprends vraiment pas…

  5. « Certes, c’est un occidental qui le raconte, « .. oui Godelier était aussi un homme, ne pas l’oublier-
    Et, du côté de l’anthropologie, ne pas oublier non plus N.C.Matthieu « L’anatomie politique ».

  6. la vrai théorie du complot c’est de croire que les hommes, tout les hommes et depuis l’aube des temps, font la « guerre » aux femmes. le simple emploi du terme « guerre » est déjà le summum du conspirationnisme. a écouter les féministes, le patriarcat a sacrément bien réussi…et je me méfie toujours des complots trop brillants!
    Est-ce que le féminisme est un -isme comme les autres? je dirais que oui. c’est une idéologie comme une autre avec sa part de vérité et de religion séculière. cependant tout les féminismes ne se valent pas, je n’ai rien a reprocher a un féminisme raisonné (donc non radical).
    l’objectif du féminisme radical? 1/non pas la déconstruction des genres mais la destruction du masculin. 2/créer des inégalités juridiques entre l’homme et la femme,un peu a la manière du droit de la consommation qui protege le consommateur contre le professionnel.

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