Qui trompe-t-on ici ?

Parfois, la lassitude nous guette, à toujours devoir sur le métier remettre notre ouvrage, pour tenter de faire avancer des idées qui nous semblent pourtant relever d’une toute simple humanité.

Dans ces cas-là, lire que des féministes, militant-es de l’égalité des sexes, depuis des siècles, ça fait du bien. Car c’est une manie, un penchant, une folie qui ne date pas d’hier, et à laquelle nombre de nos ancêtres, des deux sexes (mais y-a-t-il deux sexes ?), ont eu la faiblesse de croire. Ainsi, la lecture de l’anthologie « Ecrits féministes », présentée par Nicole Pellegrin, collection Champs classiques, donne un peu de réconfort.  Car quelle que soit l’époque, il y a toujours eu quelqu’un ou quelqu’une pour sortir de cette manipulation qui nous fait tant de mal, et raisonner dans le sens de l’égalité entre les femmes et les hommes…pour dire, comme Léodile Bera : « qui trompe-t-on, ici ? »

Ainsi, cette phrase de Marie Le Jars de Gournay, qui reprend la question de la différence des sexes, au XVIème siècle, que je trouve passionnante :« Et s’il est permis de rire en passant chemin, le quolibet ne sera pas hors de saison, lequel nous apprend qu’il n’est rien plus semblable au chat sur une fenêtre que la chatte. L’homme et la femme sont tellement uns, que si l’homme est plus que la femme, la femme est plus que l’homme ». L’Homme (ici au sens Homo Sapiens) fut créé mâle et femelle, ce dit l’Ecriture, ne comptant ces deux que pour un, et Jésus Christ est appelé Fils de l’Homme, bien qu’il ne le soit que de la femme : perfection entière et consommée de la preuve de cette unité entre deux sexes ». Et oui, à part l’incident de la reproduction sexuée, nous sommes bien tous de la même espèce!

La même s’attaque, dans « Grief des Dames », au fait qu’on empêche aux femmes d’accéder aux savoirs et aux pouvoirs : « Bienheureux es-tu, Lecteur, si tu n’est point de ce sexe qu’on interdit de tous les biens, le privant de la liberté : ou même, qu’on interdit encore à peu près de toutes les vertus, lui soustrayant les charges, les offices et donctions publiques : en un mot, lui retranchant le pouvoir, en la modération duquel la plupart des vertus se forment, afin de lui continuer pour seule félicité, pour vertus souveraines et seules, l’ignorance, la servitude et la faculté de faire le sot si ce jeu lui plaît. » Moi, ça me fait penser à l’industrie de la beauté… 😉

Voila, j’aime beaucoup aussi cette phrase de François Poulain de la Barre, prêtre converti au protestantisme à la fin du XVIIème et fervent féministe :« c’est pourquoi, voyant que les Poètes, les Orateurs, les Histoiriens, et lesPhilosophes publient aussi que les femmes sont inférieures aux hommes, moins nobles et moins parfaites, il se le persuade davantage, parce qu’il ignore que leur science est le même préjugé que le sien, sinon qu’il est étendu et plus spécieux; et qu’ils ne font que joindre à l’impression de la coutume le sentiment des anciens sur l’autorité desquels toute leur certitude est fondée. Et je trouve qu’à l’égard du sexe, ceux qui ont de l’étude et ceux qui n’en ont point tombent dans une erreur pareille, qui est de juger que ce qu’en disent ceux qu’ils estiment est véritable, parce qu’ils sont déjà prévenus qu’ils disent bien; au lieu de ne se porter à croire qu’ils disent bien qu’après avoir reconnu qu’ils ne disent rien que de véritable. » Là, je pense à Catherine Vidal qui se bat contre les préjugés de certains neuroscientifiques convaincus de leur objectivité…

Vous connaissez Jeanne Deroin ? Elle vécut de 1805 à 1894, ouvrière lingère puis institutrice puis journaliste, pamphlétaire, elle servit de référence à Hubertine Auclert… « Le devoir et le droit sont corrélatifs. Mais pour exercer le droit et accomplir le devoir il faut le pouvoir ». Voila qui est clair ! Déja, elle dénonce l’éducation sexiste : « L’éducation de la femme est dirigée de manière à comprimer toutes ses facultés morales et intellectuelles, on eut lui persuader qu’elle est inférieure à l’homme, (…) Si dès l’enfance on aperçoit en elle des germes de franchise, de courage, et de hardiesse, on s’empresse de les étouffer comme contraire aux devoirs de son sexe, née pour la servitude elle doit apprendre à dissimuler, elle doit être humble et timide, les pleurs et la prière, sont les seules armes qu’elle doit employer contre l’oppression. » La Virginie Despentes de l’époque…

Bon voila, comme je ne vais pas non plus faire un roman, j’en citerai une dernière, qui m’a beaucoup plu, une romancière, Léodile Béra, qui s’était pris au XIXème siècle le pseudo de André Léo, journaliste et militante socialiste. Le titre de son premier roman : un mariage scandaleux.

Voici des réflexions sur la maternité, ou le type de démonstration par l’absurde que j’aime bien. Elle compare le fait qu’on reconnaisse comme seul rôle à la femme celui de mère, tout en le qualifiant de sublime (pour mieux la maintenir là où elle est), au fait qu’on lui refuse éducation et responsabilités :

« Mais enfin le système, non seulement décrété, mais pratiqué, depuis le commencement du monde, est bien celui-là – parce que la femme est mère, elle doit rester à part de la science et à part de la liberté; la connaissance et la responsabilité lui sont inutiles, et bien plus, funestes ! N’est-ce pas, dites, quelque peu bizarre ?

Pensons-y bien : ce serait à cause de l’importance de la sainteté de la fonction maternelle que la femme devrait être privée d’une large culture intellectuelle ?-de cette dignité qui résulte de la possession de soi ? De la responsabilité de ses actes, qui seule constitue la moralité ? (…)

La grande fonction du renouvellement de l’humanité, serait le mieux remplie par un être privé de son développement normal, et atrophié dans une part de sa vie, la plus importante ?
Ces choses là se discutent elles ? Non, il suffit de répéter le mot célèbre : qui trompe-t-on ici ?


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2 réflexions sur « Qui trompe-t-on ici ? »

  1. Ca fait du bien de lire des écrits d’une telle lucidité datant de ces époques. Ca rend à notre combat une dimension plus universelle.
    Ca a un côté déprimant, aussi. Finalement, rien ne change… C’est toujours les mêmes vérités qui sont criées dans le désert…

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