La rhétorique du moi universel (à propos de Catherine M.)

Ce qu’il y a de bien avec l’interview de Catherine Millet, dans rue89, c’est que c’est une belle illustration d’un principe tout à fait particulier : « mon opinion est universelle, parce que c’est la mienne ». Elle est ici interrogée sur la sexualité aujourd’hui sous prétexte qu’elle a raconté sa vie sexuelle dans un livre il y a dix ans (« La vie sexuelle de Catherine M. »), et, que, dit-elle, elle a bien le droit de donner son avis. Même sur ce qu’elle ne connaît pas nécessairement. Mais après tout, n’est-on pas dans un pays où il y a  la liberté d’expression ?

Ainsi, elle estime qu’un « puritanisme revendicatif » s’est répandu dans les dix ans qui séparent son livre de cette interview. Sans citer personne, bien sûr. Et, elle sent, comme d’autres de sa génération, « une régression dans la société sur tout ce qui touche à la sexualité. Même Libé titre en une que la France est en retard dans la condamnation du harcèlement sexuel ! »

Clin d'oeil

En quoi cela constitue une régression sur la sexualité libre entre deux personnes consentantes, franchement, je ne vois pas…encore, elle dirait que la définition du harcèlement sexuel lui paraît excessive, je ne dis pas, mais là…

Ensuite, son opinion sur l’affaire DSK (bon moi je ne lui aurais pas demandé, mais Libé l’a fait).
Dans son monde, qu’elle dit « privilégié », « personne qui soit scandalisé par cette affaire, pas même une femme. Tout le monde a pris ça plus ou moins à la rigolade ou comme Jack Lang(« il n’y a pas mort d’homme »). Il y a eu un certain décalage entre l’opinion publique et l’exploitation qu’en a fait la presse. »

C’est vrai, ça. Souvent, nous critiquons la presse qui aime à rester dans le mainstream et la pensée unique, au gré de ses influences idéologiques. Mais ce que fait Catherine Millet, là, c’est juste dire : mon opinion, c’est l’opinion publique ! « je » et les personnes qui gravitent autour de moi ont pensé que ce n’était pas bien méchant (et elle reprend à la fois le pire de Lang et Kahn qui eux, au moins, ont eu la décence de reconnaître ce que leurs propos avaient de choquant). En gros, elle dit, dans mon monde privilégié, on pense comm ça (ou au moins je perçois ou j’interprète qu’on pense comme ça), et donc c’est comme ça.

C’est le même phénomène qui la pousse à affirmer qu’on surévalue les conséquences des agressions sexuelles. Elle affirme que le viol, ce n’est pas si grave (voir aussi cet article en réaction), quand il n’y a pas eu contrainte physique, que c’est moins grave que de perdre un oeil. Sur quoi se base-t-elle pour l’affirmer ?

Est-ce qu’elle se base sur l’expérience ? Non. Elle affirme qu’elle n’a pas été violée (ou que si elle a eu des rapports non consentis, elle n s’en souvient pas, sic). Elle se base donc uniquement sur l’idée qu’elle se fait d’être violée ou de perdre un oeil (ou alors elle est dans le déni, mais ne suis pas là pour psychologiser, juste pour analyser)…

Est-ce qu’elle se base sur des études, qui montreraient que les victimes de viol n’ont pas de stress post-traumatique, pas de tendance au suicide ou aux comportements addictifs, pas de difficultés dans leur vie sexuelle, à condition qu’elles aient suivi ce vieil adage issu de la société pas-du-tout-libérée qu’elle critique, « serre les dents » et avance ? Non, et pour cause : de telles études, il n’en existe pas. Les études qui existent, montrent carrément le contraire, si tant est qu’on veuille bien ouvrir les yeux. Et quand on parle du viol à répétition (inceste dans l’enfance et/ou prostitution), on compare le degré de stress post-traumatique à ceux et celles qui ont subi la torture.

Encore une fois, la preuve ultime ici, c’est : c’est mon opinion et j’ai le droit d’en avoir une.

Cela me fait enfin penser aux raisonnements des pro-libéralisation-de-la-prostitution (dont elle fait partie d’ailleurs) qui contestent les études qui montrent que la prostitution est la pire des violences faites aux femmes, en étant incapable jamais de produire autre chose que leur cas particulier…cela me fait enfin à Caubère…en gros, si moi ça me fait plaisir, ou moi ça ne me fait pas de déplaisir, alors il n’y a pas de raison que pour les autres, ce soit différent…c’est la rhétorique du moi universel…

S.G

je m’arrête là pour l’instant, mais il y aura une suite. Parce que Catherine Millet semble également fascinée par la scatologie dans le sexe et les artistes qui réfléchissent sur les humeurs…ce qui est aussi semble-t-il un des grands « trucs » de la pornographie…Ce sera l’occasion de faire un lien avec cette étude sur la prostitution au XIXème siècle dont je veux absolument vous parler, et qui est tellement éclairante sur le débat abolitionnisme/réglementarisme…à suivre donc, « la porno, c’est de la merde »…

 

 

 

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5 réflexions sur « La rhétorique du moi universel (à propos de Catherine M.) »

  1. ça me fait penser à l’égocratie

    A l’heure des nouvelles technologies, « l’égocratie » s’entend comme le pouvoir de l’individu de bousculer les frontières, notamment dans la manière dont on mobilise ses semblables afin de créer une nouvelle opinion publique. Il y a un changement de référentiel par rapport à ce que l’on connaît dans le monde physique. L’égocratie est un pouvoir pris au dépend des autres, c’est un pouvoir qui est pris dans l’intermittence du suffrage universel, c’est-à-dire là où n’on est pas censé avoir plus de pouvoirs que les autres.
    Alban Martin, maître de conférence associé au CELSA – Paris IV Sorbonne et cofondateur du think tank « Social Media Club France »

    Egocratie et Démocratie. La nécessité de nouvelles technologies politiques
    Collection Présence / Essai – ISSN 1969-6094
    Sciences politiques / Questions de société / Communication / Médias

    III – L’égocratie

    1 – Un nouveau pouvoir
    La transition accélérée entre opinion personnelle et opinion « très » publique
    Une mécanique fondamentalement nouvelle
    Opinion publique et viralité
    Un impact visible et direct
    Un double rééquilibrage

    2 – Influencer plutôt que prendre le pouvoir
    Influencer efficacement

    3 – La surveillance comme moyen d’influence
    L’envers du décor devient visible
    Une visibilité qui modifie le rôle du public

    4 – La revendication de transparence
    Panoptisme citoyen
    L’horizon impossible de la transparence

    http://www.fypeditions.com/egocratie-et-democratie-la-necessite-de-nouvelles-technologies-politiques/
    http://librairie.immateriel.fr/fr/ebook/9782916571454/egocratie-et-d%C3%A9mocratie-la-n%C3%A9cessit%C3%A9-de-nouvelles-technologies-politiques

  2. Je ne vis certainement pas dans le même monde que Catherine M. C vrai, je pensais que la position de la femme était plutôt bonne en France. L’affaire DSK, et encore plus les commentaires et les soutiens qu’elle a provoqué m’a fait l’effet d’une douche glaciale, et d’un profond degoût vis à vis de ce monde qui se croit tout permis, et n’a aucun respect de l’autre, enfin de celui qui n’est pas de leur monde (celui pouvant étre un homme ou une femme).
    Merci pour ce billet, et les précédents.

  3. Je n’ai pas fini de lire l’article de Catherine M. mais j’ai lu et relu avec attention son livre, que je trouve encore dans l’ensemble excellent (raison pour laquelle je n’ai pas fini l’article, que j’ai trouvé creux, convenu et assez bête, ce qui n’était pas le cas du livre).

    Une des raisons pour lesquelles le livre est si étonnant, et crédible, c’est que pas une seule fois il ne décrit de plaisir éprouvé. Contrairement à tous les « faux » témoignages de prostituées ou de femmes expérimentées, destinés à une clientèle masculine et écrits par des hommes, on n’y parle jamais jamais jamais des sensations éprouvées par la protagoniste. On n’y dit encore moins qu’elle a des expériences sexuelles répétées pour y chercher son plaisir, ce qui est là aussi un grand classique de la littérature érotique (la femme nymphomane cherchant de quoi se satisfaire). Les seules sensations physiques évoquées sont celles obtenues lors de la sodomie : soit qu’elle essaie de décrire techniquement la sensation à l’intention des personnes qui ne la pratiquent pas (et pour en dire que cette sensation est très banale, ni plaisante ni déplaisante), soit qu’elle décrive la gêne éprouvée dans les jours suivants une séance où elle n’avait pratiqué que la sodomie. Bref, des sensations de l’ordre d’une brûlure à la langue ou de courbatures : de petites gênes – en aucun cas les plaisirs éblouissants et la jouissance effrénée de la femme libérée des classiques de la littérature libertine…

    Par contre, au lieu de son plaisir dont elle ne parle absolument jamais et dont on doute réellement qu’il existe, Catherine M. y décrit très bien les ressorts narcissiques qui l’ont poussée au début, ainsi que la routine qui se met en place, une fois entrée dans ce milieu et maquée à des hommes qui l’encouragent. Il y a eu d’abord l’impression d’être une grande, de faire partie d’une élite (« ceux qui baisent beaucoup », comme elle le dit elle-même), de faire également par ce biais partie d’une « élite intellectuelle », dans laquelle on n’est jamais sûr qu’elle se serait si bien intégrée sans sa complaisance sexuelle, le plaisir narcissique de surpasser les autres femmes et d’être la préférée malgré son physique moyen (elle y revient à de nombreuses reprises), le plaisir d’être le centre de l’attention d’un groupe d’hommes, et d’hommes connus et reconnus dans leur domaine, le plaisir d’être filmée, regardée, bref d’être l’objet de l’attention, d’être la favorite de papa, de faire partie d’une classe à part, étant partie d’une famille banale et moyenne.

    Tout ceci pour dire que l’interview et ses revendications libertines me semblent n’être qu’une complaisance de plus à l’égard de la classe des hommes puissants et célèbres (au moins dans le domaine de l’art) auxquels elle se soumet si volontiers. Et qu’au fond, comme on s’en doute un peu lorsqu’on a au moins un peu pratiqué le sexe avec le genre d’hommes qu’elle décrit, ce n’est pas là qu’une femme trouvera son plaisir, ni qu’elle y a trouvé le sien.

    Bref, elle est bien peu libertine, pas vraiment libre (sauf dans son livre réellement étonnant), mais par contre obéissante et vaniteuse.

    Personnellement, je trouve que son livre, dans tout ce qu’il ne dit pas aussi bien que dans ce qu’il décrit, peut être lu comme un manifeste féministe et un très bel exemple de ce que beaucoup de femmes reprochent à la sexualité commune : de n’être pratiquée que pour le plaisir physique des hommes via le plaisir narcissique des femmes, et d’instrumentaliser les femmes sans jamais s’occuper de leurs désirs ni de leurs sensations.

    1. merci pour cette réponse tellement juste et éclairée sur la vie « sexuelle » de Catherine M…. je mets sexuelle entre guillemet car on pourrait en effet plutôt parler de vie sociale poussée à l’extrême, de conformisme social d’un certaine milieu… en effet c’est pas là qu’une femme trouvera son plaisir et en effet je doute que Millet connaisse juste l’expérience orgasmique vu ce qu’elle raconte… j’ai tjrs pensé que la sodomie était un truc de cérébraux : elle ne fait que confirmer… les gens sans plaisir ont besoin d’aller le chercher par tous les moyens…

  4. Cette réponse de Lulu met très bien en lumière un aspect des choses qui peut échapper à plus d’un lecteur ou d’une lectrice, et qui rejoint assez bien le concept de dissociation : C. Millet n’est pas libre du tout, elle est probablement aux prises avec une pathologie traumatique personnelle qui lui fait adopter son comportement (ce qu’elle considère peut-être comme le moins pire pour elle, mais bien sûr ne lui donne pas la possibilité d’en faire une généralité).

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