La petite fille au bout du chemin

L’actualité pendant les vacances d’A dire d’elles, a été pour le moins catastrophique. Ici mise à la rue des plus pauvres, là maintien dans la famine de millions de personnes, le tout sur fond de guerre de l’argent, aux airs de stratégie du chaos…(on imagine bien qui va payer le prix fort…)

Plutôt que d’en parler, je préfère pour la reprise parler de mes lectures de vacances ou finies en vacances. Parce qu’elles vont si bien en antidote à ce monde où nous sommes perdues…

J’ai donc fini à Torino  « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce », de Lola Lafon. J’ai mis longtemps à le lire, pour ne rien en perdre, pour ne pas laisser le quotidien en affaiblir l’effet, la puissance. On pourrait dire alors seulement qu’il est d’une actualité brûlante. Comme le dit la quatrième de couverture, c’est un conte insurrectionnel, qui en outre, s’interroge : que faire face à ce monde d’oppression et de rejet de l’autre ? J’aime cette idée du livre, de renoncer à certains moyens de la lutte, trop précis, quantitatifs :  à quoi sert de revendiquer dans ce monde qui nous nie, si on risque de devoir se taire après avoir obtenu ce que l’on demandait, sans rien changer, au fond ?

A quoi cela sert-il, qu’une femme victime de viol porte plainte, si cela fait d’elle la coupable , et la condamnée, pour dénonciation calomnieuse ? Si non seulement elle a dit non « -mais pas non, non, non » !, porté plainte et jamais rien changé de son récit, qu’elle soit roumaine, danseuse, qu’elle ait eu l’illusion d’aimer un jour, qu’elle soit femme tout simplement, suffit à lui ôter toute parole. « Ce jeudi de février, dasn les bureaux de la DPJ de Louis Blanc, les pièces à conviction offertes à la police par celui qu’on nomme mon adversaire et que le commissaire m’exhibe comme s’il s’agissait d’une victoire personnelle, ce sont mes lettres d’amour. Une par une, je confirme. Je reconnais mon écriture. Et ce sont mes mots à moi, écrits avant le 14 septembre, qui classent la nuit sans suite. […] « Je n’écrirai plus jamais de lettres à personne ».

Je pourrais, donc, insister sur l’actualité de ce texte.Mais ce serait négliger son universalité. Quand j’ai découvert, sans savoir à l’époque quoi que ce soit de ses engagements féministes, « De ça je me console », son deuxième roman, j’ai été soufflée, au sens propre par certaines phrases. Je ne suis pas sûre qu’auparavant, j’avais autant, de façon totalement entière, senti par les mots d’un-e autre (ou de moi-même), quelque chose d’aussi peu superficiel, qui exprime des sentiments, une façon d’être au monde aussi juste et peu étrangère. Des mots, mis, enfin, pas seulement sur des idées, mais sur la réalité de l’existence. Des phrases qui me traversent, et restent.

J’ai ensuite lu « les clowns lyriques », de Romain Gary, écrivain que j’adore, beau livre, qui va si bien à la vanité de notre monde, qui parle de la guerre  et de l’amour…c’est superbement écrit…et pourtant, il y a cette distance, quelque chose qui me reste tout à fait extérieur. L’amour qui y est décrit est littéraire, une illusion de coup de foudre, dans lequel les deux êtres qui s’aiment ne semblent pas vraiment se rencontrer, restent dans ce fantasme qui nous est servi depuis toujours, amour contemplatif, irréel.

Dans « nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce », c’est un autre conte de l’amour : celui où l’on n’est pas là pour contempler l’esthétique des corps, la beauté du comblement du vide de l’un par l’une. L’amour est une rencontre, celles de deux êtres, la petite fille au bout du chemin et Voltairine, qui ont -seules- dans un monde où elles n’emplissaient pas les bonnes cases -mais quelle femme qui sort de son « rôle » les remplit ?, seules, la capacité de s’écouter, de s’accepter. Elles s’entendent, se ressentent par ce, et pour ce qu’elles sont, pas seulement par ce qu’elles voudraient être. Ainsi, dans le train, écrit Voltairine : « Je raccroche tout de suite, je voudrais, je lui chuchote, extirper de ton corps ceux qui le scrutent, le Noticent. Elle me dit : je voudrais extirper de ton corps et je ne la laisse pas terminer sa phrase… « Reconnaissance de l’autre, et liberté, plutôt que confusion et dépendance… »

C’est cet amour là qu’on voudrait avoir donné, reçu : être ta petite fille au bout du chemin, sans rien te voler ou nier de toi…sans être volée, ni aliénée par toi, qu’il est si difficile d’atteindre…

Enfin, pourrais-je ne pas parler de la cinémathèque où elles se rencontrent, où la petite fille au bout du chemin voit trois films par jour, comment elle quitte la cinémathèque pour faire justice à Voltairine, comment le vent se lève, la tempête s’annonce, la vie, enfin, sort de l’écran, elles sont, nous sommes, vivantes…jusqu’à…

« Comme épitaphe, je veux bien : a eu de temps en temps l’âme déchiquetée et l’a pendue à un fil comme si on pouvait la sécher au soleil »

S.G

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5 réflexions sur « La petite fille au bout du chemin »

  1. merci pour cette critique que je partage sur fb

    fort, bouleversant !

    il me vient à l’idée que comme la violence des hommes contre les femmes est politique, il ne suffit pas de la traiter par voie de justice : il faut aussi l’exprimer à travers une œuvre d’art médiatisée

  2. « Le féminisme est désormais une stratégie incontournable dans la lutte contre le patriarcat et son associé le machisme, et dans la lutte pour la protection de l’Enfance. » vk

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