Pas de justice, pas de paix : que faire pour créer, innover, et continuer la lutte ?

Comme indiqué dans le billet précédent, dimanche à 14h, aura lieu une manifestation place des Vosges (c’est confirmé) pour réclamer la justice pour les femmes.

Ayant co-écrit avec Muriel Salmona le manifeste « Pas de justice, pas de paix », je voudrais aujourd’hui faire un point sur « tout ça », et lancer un appel aux bonnes volontés pour la suite : parce que je crois que nous devons trouver de nouveaux moyens de lutte.

Dans les affaires de violences faites aux femmes, et de criminalité sexuelle dirigée principalement contre les femmes et les enfants, il y a deux constats majeurs. Celui du fait que c’est un crime de masse, qui touche une proportion effarante de la population (10% de femmes victimes de violence, 150.000 viols -adultes et enfants en France, c’est un ordre de grandeur, qui en montre l’ampleur). Et il y a celui qui en fait un crime largement impuni, malgré les lois, qui se sont améliorées, parce que l’impunité repose sur le silence, un silence dont l’institution est largement complice.

Quand on est militante féministe ou qu’on lutte contre la pédocriminalité, et qu’on s’intéresse de près à ces violences, ou qu’on travaille au quotidien pour aider les victimes, on sait la violence subie, on sait aussi les ravages de l’impunité et du silence. Ces ravages sont des petites morts qui durent tout au long de la vie et empêchent de vivre, de se développer, d’avoir droit à des possibles.

Alors, quand les médias explosent d’une affaire qui, selon Christine Delphy « est la plus médiatisée depuis le 11 septembre », quand, alors que des témoignages, des éléments médicaux, viennent corroborer le fait qu’une femme de chambre immigrée ait eu une relation sexuelle de 9 minutes avec un homme puissant connu pour une sexualité décrite comme au minimum brutale (et je rejoins entièrement l’analyse faite ici par Annie Ferrand pour tordre le cou à l’idée que les femmes pourraient aimer la violence), quand les charges sont abandonnées contre cet homme parce que la victime a menti, c’est difficile de ne pas hurler. Parce qu’on connaît, ces processus, où soudain, ces 150.000 viols (vols de vie) dont nous parlons ici sont reconnus comme ayant existé, et pourtant, il n’y a ni victimes ni violeurs pour la société; sauf dans certains cas, qui ne remettent pas en cause le pouvoir du dominant : c’est-à-dire noirs au temps de l’esclavage s’ils avaient violé ou étaient accusés d’avoir violé une femme blanche, lynchés alors que l’impunité du crime bien plus fréquent de viol par les « maîtres » blancs des femmes noires était totale. C’est-à-dire leader fou libyen qu’on a un temps accueilli à l’Elysée mais qui là, ne semble guère présumé innocent quand on nous a tant sermonné sur la présomption d’innocence  dans l’affaire DSK -que pour la plupart nous avons respectée, même si -et on a le droit- on se pose des questions et on le dit.

Pour autant, comme je l’ai dit avec Muriel Salmona ici, dans le contexte des faits aux Etats-Unis tel qu’il nous a été rapporté, il était effectivement prévisible que les charges soient abandonnées. Pas spécialement parce que l’accusé était untel (ça, ça aurait plutôt été un facteur aggravant), mais parce que la justice est ce qu’elle est : elle veut que la victime soit crédible et le procureur ne pouvait se permettre un nouvel échec.

Pour que justice soit faite, il aurait fallu un procès. Il n’y en aura pas au pénal. Peut-être, un procès au civil, redonnera-t-il une chance à Nafissatou Diallo de se faire entendre. Peut-être donnera-t-il une occasion à DSK de se défendre, de dire sa version, de répondre de ses mensonges, (il a dit qu’il ne s’était rien passé avant de devoir reconnaître la relation sexuelle) de répondre aux questions que la justice pourrait lui poser ? Si ce procès n’a pas lieu, il ne sera jamais innocenté. Il ne sera non plus jamais reconnu coupable.

Et en ce qui me concerne, ce qui m’importe le plus aujourd’hui, c’est de m’attaquer au fait de société que cette affaire a contribué à révéler. Je précise tout de suite que cela fait au bas mot 40 ans que des femmes se battent pour ça, se mobilisent, écrivent ont eu des victoires qui nous ont aidées à avancer, à faire du viol un crime, et que sans elles nous ne pourrions pas parler ainsi). Mais malgré leur courage, leur volonté et l’acharnement, c’est loin d’être gagné. Parce que la justice et les mentalités ne suivent pas encore suffisamment.

Ce fait de société, c’est l’impunité des crimes sexuels et des violences faites aux femmes. Nous allons devoir continuer, toujours, à tout faire pour demander que LA JUSTICE (manifester devant le palais de justice avec un enterrement symbolique ?) se donne les moyens de défendre les victimes et de condamner les violeurs et les violents, pour protéger les femmes, les enfants et l’avenir et l’humanité de la société. Nous pouvons continuer à demander que les plaintes pour viol, tentatives de viol  soient prises au sérieux par les individus humains qui appliquent la loi, leur demander qu’ils l’appliquent avec l’impartialité nécessaire, et non avec complaisance envers les accusés et méfiance envers la plaignante. Qu’ils et elles  se forment, se renseignent et se documentent, sur les conséquences psychotraumatiques des violences. Nous continuerons à demander qu’ils et elles se forment, se renseignent,se documentent et prennent en compte la façon dont les choses se passent dans la réalité et non dans l’imaginaire collectif. Cet imaginaire collectif qui représente les relations hommes-femmes soit d’un côté comme le prince charmant qui ne peut pas être méchant et vient sauver/protéger la princesse (la façon dont se présente l’homme violent et dont il apparaît souvent aux autres), de l’autre comme l’homme pornographique qui voit les femmes comme des trous, objets de son désir, dans lequel la violence est omniprésente. Qu’ils et elles se forment, aux moyens qui existent pour aider, soigner, accompagner et cesser d’abandonner les victimes.

Nous pouvons continuer à exiger des MEDIAS (manifester devant France Télévisions, mais en demandant à ceux qui détiennent les rênes de l’info de faire leur travail ?) de choisir leurs mots, de ne pas faire de titres hâtifs, de ne pas donner de caisse de résonance aux aberrations des stéréotypes : la « maman et la putain », « le crime passionnel », les « besoins sexuels » des hommes, « les amoureux transis ». Qu’ils cessent de demander leur avis à n’importe qui, aux voisins, qui de toute façon ne savent pas quoi dire, et quand on ne sait pas quoi dire on dit ce qui passe par la tête, c’est à dire qu’on sort ce qui se dit le plus couramment donc les pires stéréotypes (« c’était un bon père, il avait l’air tranquille, il était toujours aimable -on revient au prince charmant voir ci-dessus).

Qu’ils se battent pour avoir DSK à l’antenne, peut-être qu’on ne pourra pas l’empêcher, mais on peut leur demander qu’ils fassent leur travail et dénoncer quand ils ne le font pas : qu’ils ne se laissent pas dicter les questions qu’ils peuvent poser. Qu’il parle, s’il veut parler, mais réponde aux questions, et que celles-ci ne soient pas complaisantes… s’il veut parler, alors qu’une plainte pour un crime a été déposée contre lui en France et est en cours d’examen, qu’on lui pose des questions non complaisantes là-dessus, qu’on ne le laisse pas l’effacer d’un revers de main.

Et surtout, que les médias DONNENT AUSSI la parole et de la visibilité à notre propos (ils l’ont parfois fait avant juillet) : TOUT est fait pour décrédibiliser les victimes, qu’ils relaient les informations qui le prouvent ! Qu’ils cessent, dans les débats sur une des pires violences qui soient, la prostitution, de ne donner la parole qu’à celles qui affirment que c’est leur choix en empêchent l’immense majorité de s’exprimer. Alors que tant d’autres sont réduites au silence.

Nous pouvons militer pour que les PARTIS POLITIQUES s’engagent à ne pas intégrer dans leurs débats et leurs campagnes leurs membres qui sont sous le coup de plaintes judiciaires pour crimes, pour ne pas prendre position à la place de la justice, et signent un code de conduite en la matière.

Nous pouvons encore rétablir les faits quand des affaires médiatiques où l’opinion générale en vient à penser que des femmes ou des enfants ont menti, et que du coup leur parole n’est plus écoutée.

Nous devons nous battre pour avoir le droit de dire, d’expliquer à la télévision et auprès des grands relais d’opinion (université, partis politiques) que la violence envers les femmes est un système, dans lequel la criminalité sexuelle, puis le système prostitueur sont des verrous destinés à permettre aux dominants de conserver leur position.

Je précise encore une fois que toute cela, tout au long de l’année, les associations et individu-es militantes que j’ai cité ou non ici par des liens, le font avec acharnement. Leur travail doit être reconnu et encouragé. Nous devons les soutenir. Notre problème, c’est que nous sommes à court de moyens. Et qu’il nous faut innover.

Nous devons penser, créer, innover pour trouver les moyens DE  DENONCER LES ROUAGES D’UN SYSTÈME DONT UN DES PILIERS DE LA SURVIE EST L’IMPUNITÉ ET LE SILENCE IMPOSÉ A SES VICTIMES.
C’est un appel aux idées, aux bonnes volontés, pour essayer de réfléchir ensemble à comment adapter les moyens de la lutte à notre siècle, à nos forces et à nos faiblesses.

Sandrine GOLDSCHMIDT

N’hésitez pas à écrire un commentaire, ou à m’envoyer un message à adiredelles@gmail.com si cela vous intéresse…

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8 réflexions sur « Pas de justice, pas de paix : que faire pour créer, innover, et continuer la lutte ? »

  1. Je rajouterai : comment peut on faire pour lutter contre l’amnésie globale qui guette la France plus vite qu’on ne le croit? On risque un retour rapide de DSK dans le jeu politique car lui et sa femme sont présentés comme les nouveaux messies un peu partout…

  2. Je suggère de défiler avec un sparadrap en croix sur la bouche et des banderoles qui dénoncent l’interdiction de s’exprimer dans les médias.
    Ou comme il a été une fois fait en Allemagne lors de l’affaire du faux chanteur Heino dans les années 80 où tout le monde a manifesté en se déguisant en lui :
    tout le monde pourrait défiler avec une tache violette sur le vêtement au niveau du pubis et de l’épaule en portant un masque noir qui évoque Nafissatou Diallo.
    Personnellement je pense qu’il faut continuer à coller le plus possible à cette affaire car s’en distancer un tant soit peu ramènera la lutte dans l’ombre la plus opaque.
    Les allemands et les suisses ne reculent jamais devant les mises en scène crues quand ils manifestent et leurs manifestations ont infiniment plus de portée. Les images que cela générerait interrogeraient et sensibiliseraient cette population qui ne sait pas quoi penser en dehors de ce que les médias lui livrent.
    A méditer.

  3.  » l’impunité repose sur le silence, un silence dont l’institution est largement complice. »

    Là est le problème.

    Merci pour ce texte

  4. BRISONS LE SILENCE !
    Il ne faut pas craindre de casser les oreilles du public, quelque chose en restera toujours. Même si des gens se lèvent et s’en vont ou s’ils coupent le poste ou la télé, après, avec eux-mêmes ou entre eux, ils y réfléchiront et en parleront. Il faut briser le retour à la bonne conscience qui revient vite pour se permettre de ne pas se sentir concerné. Cassons-leur les pieds avec le féminisme, il s’agit d’un combat pour l’Humanité. Un devoir.

    Je suis d’accord avec les mots d’Euterpe (et évidemment avec chaque mot de Sandrine). Il faut médiatiser et je ne manque jamais de heurter en disant que je suis à 200% féministe. Comme j’ai bientôt 62 ans, les gens tentent de ne pas s’énerver.

    Le droit naturel impose ces respects et doit s’imposer à des magistrats froussards qui se réfugient derrière la preuve à faire. Dans ces domaines, la preuve se fait sans nécessairement apporter des armes ou des témoins. Dans le cas de Nafissatou Diallo, la preuve était suffisante : blessure au vagin, griffure sur l’épiderme du bourreau, détails du chronométrage des faits, attestation médicale. Tout le monde sauf les machistes (hommes et femmes) a bien compris la situation.

    Il est clair que l’establishment se préoccupe beaucoup plus du sort du prédateur, personnalité en vue, que du sort de la victime et fait en sorte de la discréditer. J’ai vécu cela dans mon milieu tout au long de mon existence et ma vieille mère vient encore de me dire : « tu devais t’être tu jusqu’à ta mort » ! C’est toujours pareil. Les défenseurs qui connaissons ces situations, nous savons que c’est la frousse et le conventionnalisme qui conduit la société au déni. Mais cette société a trop d’outils pour asseoir et conforter son patriarcat moyennâgeux. Nous sommes au pied dur mur pour une révolution non violente mais une révolution impérieusement nécessaire. Ne laissons pas passer cette trop évidente situation : il faut les rendre malades et les en écoeurer car les laisser refermer le couvercle sur l’angélisme pratiqué par des énarques irresponsables, pas adultes, sera payé cher en terrain gagné par le machisme trop bien installé dans notre société.

    « Le féminisme est désormais une stratégie incontournable dans la lutte contre le patriarcat et son associé le machisme, et dans la lutte pour la protection de l’Enfance. » vk

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