Vers une société du bien-être…pour les hommes

Le « care », c’est -en gros- l’économie du service aux autres, où l’on paie pour qu’une personne réponde à un besoin,  par un soin. Notion très complexe et mal connue en France, ses limites en restent floues.
Du pain-bénit pour celles et ceux qui veulent justifier et moderniser la croyance archaïque selon laquelle les hommes auraient des besoins sexuels, et que les personnes prostituées seraient là pour les soigner.
Ainsi, l’article intitulé « Prenons soin des putes« , co-signé Frédéric Bisson, Sandra Laugier, Pascale Molinier et Anne Querien, paru sdans « Multitudes », se targue d’objectivité pour affirmer :  que les hommes ont  des besoins sexuels, pour lesquels on doit leur mettre à disposition des soignantes. Et plus que de s’intéresser à prendre soin des  personnes prostituées comme le laisse entendre le titre, ils se préoccupent  surtout de ces soins qu’elles pourraient prodiguer pour satisfaire ces fameux besoins sexuels des hommes.

Non. Je n’invente rien. L’expression « besoins sexuels des hommes » est écrite noir sur blanc à plusieurs reprises : « la sexualité fait partie des besoins ». Ah bon ? Les testicules   exploseraient donc sans éjaculations régulières ?  Devons-nous aussi entendre que si les « besoins sexuels » des hommes étaient moins satisfaits dans l’acte prostitutionnel, il y aurait moins de viols ?  Alors, plus de 200.000 agressions sexuelles par an, et 75.000 viols de femmes adultes, alors que l’achat d’acte sexuel n’est pas interdit, c’est un chiffre satisfaisant ?
Et le tour de force ne s’arrête pas là. En effet, lorsqu’ils abordent l’éventuelle interdiction d’acheter un acte sexuel, les auteurs dégainent un argument massue : « Dans ce dispositif (qu’instaurerait une loi abolitionniste NDLR), la pénalisation du client ne vise pas seulement à le replier sur l’alliance légitime du couple, censé satisfaire les besoins sexuels des individus (mais qui a dit ça ? NDLR)  mais lui signifie qu’il n’est pas dans la position de pouvoir accéder à ce privilège de la libre disposition des femmes, privilège d’un illégalisme toléré, luxe réservé aux dominants ».
Ne vous frottez pas les yeux, vous avez bien lu « privilège de la libre disposition des femmes ». Le message est donc le suivant :  réglementer la prostitution, ce n’est pas motivé par la volonté d’être plus juste en terme de droits de la personne humaine -la personne prostituée ici-, mais bien assurer à tous les hommes le même privilège d’avoir accès à la « libre disposition des femmes », pour satisfaire ces pseudos-besoins sexuels. Le problème n’est donc pas la libre disposition des femmes par la caste des hommes, mais son « illégalisme » !

Car dans ce raisonnement, s’il y a besoin sexuel des hommes, alors c’est une question de santé publique..qui devrait donc être accessible à tous les hommes, et légale (on retrouve l’idée de l’hygiénisme du XIXème siècle : si l’on a ouvert les maisons closes, ce n’était pas pour protéger les femmes prostituées, mais bien les clients, des maladies. C’est aussi ce qui préside, en Grèce, à l’inculpation de femmes prostituées séropositives).

Finalement, tout cela est extrêmement logique : il s’agit de la logique de l’égalité et de la santé publique…pour les hommes. Ici, on lutte contre les discriminations…entre hommes (ceux qui ont le privilège, par l’argent, d’éviter que leurs testicules explosent et peuvent avoir une « sexualité épanouie » grâce aux à la prostitution organisée des femmes).

Que pour en arriver là (alors même que, je le répète, ce soi-disant besoin n’est qu’un prétexte pour maintenir les femmes à la disposition des hommes), il faut créer des femmes objets, qui fassent office de « matériel » de soin. C’est le care.

Et comme par hasard,  il s’agit plus de 90% de femmes. Comme dans la prostitution…
Mais tout cela, bien sûr, c’est pour créer une société du bien-être…pour tous les hommes…

S.G

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13 réflexions sur « Vers une société du bien-être…pour les hommes »

  1. La partition des services est celle des directives 1-2 Bolkestein – Valse à trois temps… on saute…
    Qui annihile la protection du code du travail qui nous protégeait du délit de marchandage et du prêt illicite de main d’oeuvre = retour au servage !
    Le care = néoservage
    En plus féminicide, si possible.

  2. « Une partie importante du travail de flirt des hôtesses philippines au Japon consiste à réitérer habilement les normes de genre en jouant la performance de la femme soumise (et pauvre) pour rehausser la masculinité de leurs clients. Ce faisant, elles renforcent la cohésion d’un univers normatif rassurant, tandis qu’elles réalisent aussi tout un travail de lien qui introduit subtilement de l’attention et de la douceur dans la relation et constitue un réel soutien psychologique pour ces hommes dans un univers avant tout structuré sur les valeurs compétitives du business. Il s’agit de faire tenir des hommes dans des situations très hautement compétitives où ils doivent donner le meilleur d’eux-mêmes et de réinjecter de l’empathie dans un univers impitoyable. Le care ré-enchante les relations soi-disant impersonnelles dans les grandes métropoles.

    La prostitution dévoile une facette de la domination masculine, et encore un tabou : la vulnérabilité masculine ou la difficulté des hommes à porter une masculinité devenue fragile, défaillante (érectile au lit, compétitive dans l’espace professionnel, incarnant l’autorité paternelle dans la famille). Il lui faut des soutiens.  »

    Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ce passage (l’article est écrit dans un jargon difficilement compréhensible…), mais je crois qu’il dit qu’il faut des prostituées pour maintenir la virilité de ces messieurs et pour servir de réconfort après l’exercice difficile de la masculinité (bref, le « repos du guerrier). C’est une « fonction sociale très importante » selon l’article. On croit rêver… Oo

  3. Pour se rendre compte de la monstruosité que représente une utilisation du « care » comme moyen de répondre aux besoins sexuels des hommes , ( on croirait lire du M.I. ) il faut sans doute revenir à la définition du concept .
    Le « care » a été créé pour lutter contre la pauvreté et défendre la dignité. Les mots clés sont « espoir »  » tolérance » « justice sociale »
    Le « care » d’origine , se veut la recherche d’un changement qui enclenche une amélioration progressive et de long terme
    Les moyens d’y arriver concernent l’accès à une forme d’autonomie ( exemple le projet de Binkad au Mali où une française a organisé des zones de maraîchage uniquement pour des femmes, qui vendent leur production et ne dépendent plus de l’argent gagné par le mari)
    En cas d’urgence le « care » est destiné à soulager la souffrance. On peut sans doute appeler  » care » aussi le travail des médecins du monde et sans frontières
    Le « care » est utilisé pour influencer les décisions politiques à tous niveaux , comme le préconisait Mme Aubry
    Enfin , le « care » est utilisé pour lutter contre toutes les formes de discrimination.
    Rien à voir avec de la prostitution ou de la mise à disposition de corps pour soulager des sacs à sperme trop pleins

  4. Sans rapport avec ce sujet.. enfin, si …. j’avais lu (ou cru lire) qu’une nouvelle manifestation contre l’abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel était prévue pour le 14 mai.
    Auriez-vous cette information et celle du lieu de rassemblement et de l’heure ?

  5. J’ai l’impression que tout le monde y va de sa définition du CARE . Je suis particulièrement « surprise » par le sens que K2S donne à ce concept. Je cite une des théoriciennes du CARE « Care involves both the direct care of persons – such as feeding and bathing a young child – and the domestic tasks that are a precondition for care-giving, such as preparing meals, cleaning sheets and clothes, purchasing food, or collecting water and fuel. Those with intense care needs include young children, frail older people, and people with various illnesses and disabilities, but able-bodied adults also require and receive care. Care can be unpaid, being performed for one’s own family or community without any explicit monetary reward. Care may also be paid, being carried out by nannies, domestic workers, nurses, or carers in homes for older people. Adapted from Razavi 2007a: 6

  6. Chère Sandrine, je n’oserais pas dire à propos de toi : « si elle n’existait pas, on devrait l’inventer », car ce serait réducteur. Alors je dis publiquement, même si ce n’est pas ton anniversaire, que je célèbre et bénis le jour de ta naissance ! Je bois tes paroles qui expriment ce que des milliards d’êtres humains dignes ont dû, très souvent et chaque jour encore, avoir (eu) envie de dire. Dans tous les cas, je me suis bien fendu la poire en te lisant, grâce à ta verve et à ton sens de l’humour en toutes circonstances, notamment avec ces hommes dont les testicules vont exploser !!! :))) Tu tapes juste et bien, merci !!!
    victorkhagan@yahoo.com

  7. Il existe en effet pas mal de déclinaisons pratiques, quotidiennes, locales du « care ».
    Ce qui est certain est que le « care » ne s’applique pas au soulagement sexuel de confort des hommes. Après tout, la plus part d’entre eux ont deux mains qui peuvent leur servir . Et si les poupées gonflables méritent des améliorations, qu’elle soient envisagées ! puisqu’il ne s’agit que d’un besoin mécanique.
    Pour connaitre l’horreur du viol que l’on présente comme la conséquence de ce besoin masculin dit impératif et non satisfait ( ce qui est généralement faux) , on peut écouter les deux hommes qui ont été violés par une femme allemande . Ils ont l’un et l’autre déclaré qu’ils avaient vécu  » un véritable enfer »
    Par ailleurs il serait intéressant de savoir ce que pensent de la frustration de relations sexuelles les innombrables femmes hétéros qui vivent seules.
    Comment managent-elles leurs poussées hormonales ?
    Sans doute existe-t-il une enquête sur ce sujet ?

    1. Envisageriez-vous de « coucher » vous-même avec une poupée gonflable ?
      La poupée gonflable (le plus souvent) à l’effigie de la femme, ou plus utilitairement simplement de ses parties génitales, ramène inévitablement à la femme objet et à l’image de la femme dans la pornographie. Le « soulagement » par de telles pratiques e peut amèner que très « improbablement » des améliorations dans la gestion desdites pulsions, pas plus qu’il n’offre la perspective d’envisager le désir de l’autre (objet de désir,quoique, de quel désir?) comme sujet, et la sexualité comme une relation charnelle reciproque de sujet à sujet, etc, et donc ne remet pas en cause les structures véhiculées par les stéréotypes machistes et patriarcaux, largement exploités par l’industrie du porno. Tout au plus offre t-il (« peut-être », on peut en douter) un répi avant de nouvelles exigences impérieuses. Lesquelles ? Plus dangereuses encore ?
      Sans améliorations relationelles à l’autre et d’élaboration du désir, pas de gestion « durable » des frustrations. Il faut d’abord replacer le respect de l’humain, de l’humanité de l’autre au-dessus de tout, pour être capable d’élaborer autre chose qu’une relation de pouvoir, de domination, voire de domination par la violence symbolique ou réelle, par la sidération…
      Le pénis-tyran c’est l’enfant-tyran….les avatars du néo-libéralisme-tyran (la domination/destruction de l’autre, sa réduction à un éventuel utilitarisme économique…
      Bref, gérer une frustration, ça s’apprend. Les lois sont là -ou devraient- être là pour ça, quelles lois, quels parents, quelle histoire, quelle société éducative ?
      Enfin, je dérive un peu (à peine?). Les poupées gonflables ou les maisons closes sont de faux remèdes.
      Vous ne proposeriez pas en 2012 la traite d’un peuple gonflable pour remplacer la traite d’un peuple en chair et en os, la rhétorique vous apparaitrait creuse directement, je suppose ?
      Ces réflexions pouvant aussi servir à corréler l’explosion des violences constatées comme backlash dans une perspective d’évolution sociétale et mondialisée (est-ce qu’un supermarché du sexe est plus acceptable à Bangkok ou Bamako qu’à Paris?)…à méditer.
      Cordialement.

  8. OMFG, quand je pense que j’avais bien aimé le travail de P.Molinier dans la psychodynamique du travail, merdalors.
    Et comme je dis souvent les femmes doivent être VPC et faire du CCC.
    Traduction: avoir une plastique VentrePoitrineCul dans les standards de la sexiness hétéro (et de préférence en plastoc justement, qui ne sue, ne pue ne pore ne poile pas) et se pencher sur le Corps (le sien celui des autres, le Cœur (c’est bien connu les femmes sont émotives et ne s’occupent vraiment que de cet aspect là des relations) et le Care -lequel englobe plein de choses mais notamment tout le soin aux autres, de la petite enfance à la vieillesse, en passant par la maladie et selon ce qui est dit par l’article le service sexuel aux hommes.
    Re-Merdalors.
    On n’a pourtant jamais vu une couille exploser, on sait même, médicalement, physiologiquement comment le trop plein de sperme est évacué, si on enseignait ça de façon plus intense, peut-être que le mythe des besoins sexuels des hommes se calmerait un petit peu (je doute, puisqu’il s’agit avant tout de faire en sorte que les hommes gardent leur position dominante)?
    Ou du moins que les femmes se sentiraient moins coupables lorsqu’elles n’ont ‘pas envie’ (si vous voyez ce que je veux dire….), parce que c’est encore souvent le cas.
    Bon pardon pour ce comm ourre-tout mais ça m’a énervée tout ça.
    Grmbl.
    Merci Sandrine pour ce blog en tout cas, au passage.

  9. Je découvre grâce à vous ce texte ahurissant, au titre des plus exemplaires.

    En effet, selon les auteurs de « Prenons soin des p. », prendre soin des filles et des femmes avant qu’elles n’aient été réduites à la fonction d’objets sexuels n’est pas vraiment envisageable. Par contre, une fois une partie d’entre elles prostituées, on peut faire montre de grandeur d’âme et de compassion, et les excuser de vivre ainsi comme des pécheresses.
    Plus sérieusement, je trouve ces sociologues-philosophes (je ne sais de quels titres ils se targuent) tout simplement abjects : ils n’hésitent pas à énoncer, le care sur la main et la main sur le care, qu’ils sont tout à fait disposés à continuer à vivre dans une société reposant sur le sacrifice d’une partie de sa population au bien être d’une autre – en l’occurence, le sacrifice des prostituées leur convient, et ils s’attellent bravement à la tâche laborieuse de s’en justifier.

    Je passe sur les habituelles calomnies anti-abolitionnistes, les habituelles accusations de « recherche de pureté » et de moralisme, le simplisme de l’argumentaire et les délirantes (« la prostitution déconstruit le patriarcat »! quels sinistres farceurs !) prétentions subversives et libertaires qui viennent habiller hâtivement ce discours lamentablement complaisant.

    Pour le concept de Care évoqué ici, je le découvre, et d’autres articles parus sur le sujet dans la même revue me paraissent des plus fumeux (les jérémiades des auteurs sur la – profonde et indiscutable – méconnaissance du féminisme radical dans les milieux médiatiques et intellectuels français y sont savoureuses, quand on a en tête que les mêmes écriront plus tard un texte comme « prenons soin des p. »!) – cela me semble une invention remarquable pour, au prétexte de prétendre discuter la « justice » élaborée en société patriarcale, perdre radicalement de vue la notion d’égalité, par exemple, en la réduisant à une catégorie masculine!
    Mais je découvre le concept : peut-être suis-je induit en erreur par son emploi dans l’article navrant dont il est question ici.

    Néanmoins, il y a dix ans, j’exerçais depuis plusieurs années déjà le métier d’auxiliaire de vie, le sujet du « care » m’interpelle donc tout particulièrement.

    Merci encore pour votre blog.

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