Cannes : le palmarès, ou la pléiade du cinéma des hommes…

Le palmarès de Cannes est tombé. Le cinéma s’en relèvera-t-il mieux auréolé, moins sexiste, plus ouvert sur le monde et audacieux ?

Pour l’audace, c’est semble-t-il ce qu’en pense la nouvelle ministre de la Culture, qui ici ne profite pas de « 100 jours » de grâce pour s’écarter de la bien-pensance artistico-médiatico-publicitaire…

Elle a trouvé ce palmarès formidable, signe de la qualité française et de la diversité ( je sais pas vous, mais moi, à Cannes, je vois toujours les mêmes…Moretti en palme ou président du Jury, Haneke, Audiard, Ken Loach)…quelle originalité, quelle audace !

Pas un mot bien sûr de la ministre qui fait partie du tout nouveau gouvernement paritaire sur l’absence des femmes…non, pas du Palmarès, mais de la compétition officielle, tout court.

La seule brise qui aura soufflé sur la Croisette est donc bien l’action de La Barbe…mais ne rêvons pas, nous ne sommes pas en 1968, une révolte, et en plus, de femmes non misogynes (hein, à l’époque, c’était Godard et Truffaut), ça ne va pas rester dans l’histoire…

Voilà donc, un constat clair : le « summum » du 7ème art, c’est le règne de la reine publicité, où l’on montre les films des hommes et les bobines des femmes…d’ailleurs, qu’il y ait Jean-Paul Gaultier dans le jury, celui qui, dans ses pubs, tue les femmes pour une fois en ne leur coupant pas la tête mais en la découpant…pour y  substituer la sienne…est tout un symbole (vous avez vu ces affiches de femmes tatouées avec à la place de la tête celle de JPG, sur les abribus ?)

Cannes, c’est donc bien le cinéma des hommes pour les hommes qui se regardent le nombril. Alors, en ce qui concerne la Palme, « Amour » (filmé par Haneke, je me demande à quoi cela peut ressembler), j’irai la voir, pour en parler en connaissance de cause, d’autant que le sujet traite d’un tabou et a des liens avec mon travail. Mais j’ai du mal à me dire que l’auteur de « La pianiste » n’aura pas un regard androcentré…ni dénué de violence envers les femmes : cet extrait d’article du Point ne me disant rien qui vaille, à propos de la performance de l’actrice, Emmanuelle Riva (les actrices, qu’on sait si souvent maltraitées par les réalisateurs) :  »

Toute pudeur abandonnée à l’objectif – à 85 ans, elle apparaît en chemise de nuit, partiellement dévêtue dans sa douche, dans les gestes intimes – elle savait, dit-elle qu’elle n’entrait pas « dans un univers de beauté ».

« Michael Haneke ne voulait jamais que ce soit sentimental ou pleurnichard, mais elle, ça la démolissait: elle mettait une demi-heure à s’en remettre », a nuancé Jean-Louis Trintignant, couvant avec bienveillance sa partenaire.

Evidemment, Cannes, c’est « mainstream », va-t-on rétorquer, il faut aller voir du côté d' »un certain regard ». Allons-y. Là une femme a été distinguée, (pour un prix, pas le plus prestigieux) : Aida Begic, pour « les enfants de Sarajevo », un documentaire. Un très léger mieux donc du côté d’une compétition où 3 femmes concouraient… Mais le titre de la sélection, « un certain regard », nous renvoie à son tour au « deuxième sexe »,  à « l’autre », à « ce qui est à côté du regard principal ». On nous dira ecnore que c’est là que se remarquent les réalisateurs/trices de demain…sauf que pour qu’un jour, ils et elles passent à aujourd’hui, il faudrait que ce ne soient pas toujours les mêmes à la palme-arès depuis vingt ans…

Bref, c’est toujours pareil : on invisibilise à tous les  niveaux les réalisations des femmes : les sujets qu’elles portent sont considérés comme mineurs, les financements qu’elles obtiennent sont ridicules, les canaux de distribution qu’on leur offre sont les plus étroits possibles, la vitrine qu’on en fait est « secondaire », et une fois qu’elles ont quand même franchi toutes les étapes on oublie d’en parler, et surtout si elles sont un peu féministes. Enfin si elles se révoltent, on essaie de les traîner dans la boue (heureusement, cela semble un tout petit peu moins facile qu’avant, parce que oui, nous savons écrire, et réagir…)

Un dernier exemple, tiré de la littérature. Virginia Woolf, une des plus grandes auteures du XXème siècle, a enfin un recueil dans la Pléïade. Bien. Sauf que le financement de l’édition de son oeuvre complète n’a pas été obtenue. Seuls deux sur trois volumes nécessaires sortent…et il n’y a même pas, « une chambre à soi », qui pourtant est pour tant de femmes un manifeste féministe indispensable…

alors…La Barbe a de l’avenir !

S.G

Pléiade : La Pléiade est un groupe de sept poètes français du XVI siècle rassemblés autour de Pierre de Ronsard et Joachim du Bellay.

7 poètes, 7ème art, 7x des hommes…

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7 réflexions sur « Cannes : le palmarès, ou la pléiade du cinéma des hommes… »

  1. Mince ! moi qui pensais que c’était un bon film ! Haneke est un cinéaste qui explore la psyché de facon très originale et j’aime bien cela mais c’est vrai que s’il torture des femmes pour faire ses films c’est autre chose.

    Dans ce festival (c’est ce qu’ils ont du appelé « originalité ») il y avait une sorte de femme pas encore exploitée : la déglinguée.
    Il y avait la femme-bonbon, celle qui décore le film comme d’hab’ (copine, maîtresse, prostituée, épouse), la femme laide et méchante (qui sert d’objet de haine directe ; là c’était la prostitueuse (encore « originalité » youpi !’)) et ô surprise ! une nouvelle sorte : la femme handicapée d’une manière ou d’une autre.
    Sous prétexte de l’aider mais en fait pour jouir de la détresse féminine, genre.
    C’est là qu’ils se sont félicités au début du festival pour dire qu’ils n’avaient jamais vu une sélection aussi ORIGINALE.
    Ils pensent avoir réussi là un exploit.
    En tout cas, la femme héroine qui sauve le monde peut encore attendre.
    D’ailleurs elle ne sera jamais au programme.
    Il ne reste qu’à créer un Cannes de femmes.
    Ces gros sexistes ne changeront jamais rien.
    L’année prochaine, pour faire à tout jamais taire la polémique suscitée par La Barbe, ils choisiront les films féminins les plus pourris possibles et surtout pas féministes à moins qu’ils soient particulièrement mal fichus et comme le public protestera, ils diront que c’est pas leur faute mais qu’ils avaient eu des plaintes l’année précédente et que bon, ils avaient fait des efforts mais, voyez, les femmes ne savent pas faire de films. Et l’année d’après ils se reposeront sur le tollé engendré par leur sale coup bien ciblé pour ne re-sélectionner que des mecs. C’est toujours comme cela qu’ils procèdent quand on leur fait des reproches.

  2. Bof, le monde selon Haneke : il y a des gens bien (c’est-à-dire riches et de bonne famille et cultivés et raffinés et gentils et ouverts aux problèmes existentiels) qui vivent tranquillement leur vie de gens bien, parmi d’autres gens bien, dans des lieux de gens bien avec des distractions de gens bien et des rapports amicaux, amoureux ou familiaux de gens très bien.

    Le malheur, c’est les autres : des gens pas bien (qui se révèlent être pauvres, pas cultivés, rustres, frustrés, et donc hargneux, violents) qui vont faire irruption dans le monde des gens bien, par jalousie, par envie mesquine, ou tout simplement parce qu’ils sont pauvres, et donc mal élevés, insensibles au bien et à la beauté et à la subtilité, et mauvais. Ces autres vont faire le mal, et tout casser dans le monde des gens bien, tuer détruire et faire ce que les pauvres font d’habitude.

    Tout ceci me rappelle une conférence de Gadamer (un philosophe allemand de l’école de Heidegger, c’est-à-dire que c’est pas grave qu’il ait été antisémite et raciste) entendue dans les années 90 : 95 ans, tout rabougri, et on l’amène au podium et là, une métamorphose : une voix de 40 ans qui articule à merveille et laisse dérouler de si belles phrases, très cultivées et raffinées, avec un vocabulaire tellement subtil et précis, tout ça pour dire quoi : que la civilisation occidentale est en train de périr, que c’est la faute aux hordes de barbares qui sont à nos portes et nous décultivent et en plus vont probablement venir jusque dans nos bras égorger nos fils nos compagnes. Et comme il a 95 ans, qu’il a vécu et prospéré sous le nazisme et en a entendu bien d’autres, que tout le monde le révère parce que c’est un si grand philosophe (le dernier encore vivant des vraiment grands), il ne prend même pas le détour d’un euphémisme et le dit plus ou moins très directement comme je l’ai écrit plus haut.

    Ce discours pourrait convenir comme description du synopsis de funny games, ou du temps du loup, ou de code inconnu.

    Seule « la pianiste » est un peu plus complexe (peut-être parce que d’après Jelinek, que je n’apprécie guère plus mais qui est tout de même un peu plus subtile), puisque pour une fois les pauvres (huppert et girardot) sont cultivées et que c’est plutôt leur point de vue que l’on suit. Mais on a tout de même une femme forcée de faire une fellation, violée (mais c’est de sa faute c’est ce qu’elle voulait depuis le début), qui se mutile le sexe, et qui se plante un poignard dans le coeur en dernière image. Et il n’y a aucune tentative d’analyse sociologique qui mettrait en évidence des mécanismes de domination : le seul éclairage est celui de la psychologie de bazar et de la psychanalyse (c’est paske son popa est parti et que sa moman est invasive). Bref, si huppert souffre, c’est parce que sa psyché la pousse à souffrir, c’est parce qu’elle n’assume pas ses désirs sexuels, et l’homme qui la viole et l’ignore n’est que l’instrument qu’elle s’est choisi pour se faire du mal…

    Alors deux fois la palme à Haneke, sans compter tous les prix d’interprétation, du scénario etc qu’il a raflés au cours des ans, comment dire, c’est emblématique de cannes et cela illustre parfaitement le problème du quota d’hommes obligatoires dans la culture : ce n’est pas le plus intéressant, le plus innovateur que l’on récompense, mais celui qui illustre le mieux l’opinion dominante par une technique parfaitement maîtrisée, celui qui domine le plus l’art de la dorure sur maroquin et sait avec perfection reproduire le blason hérité des ancêtres (en l’occurrence celui des hommes de bonnes familles qui sont aussi des gens bien, riches, cultivés, bien élevés, conservateurs et aimables avec tout le mépris de classe et tout le sexisme que cela suppose et qui se fait jour dans la réponse de frémaux, par exemple).

    1. Ouh c’est très flatteur:) Merci de cette bonne opinion et de la publication sur un blog aussi intéressant que le tien !

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