Liberté d’expression à deux vitesses…

Ceci se passe outre-manche, mais pourrait aussi bien se passer ici. Il s’agit de la façon dont, d’une part, la liberté d’expression est invoquée pour tout ce qui parle de violences envers les femmes (d’ailleurs, je n’ai même pas commenté la relaxe d’OrelSan, mais c’est du même ordre)…de la liberté de pornographie, de prostitution, de sado-masochisme…

et d’autre part, de la non-liberté -quand on est une femme- d’exprimer une opinion sur le transgenrisme sans être accusée de transphobie.

Ainsi, les féministes radicales britannique ont souhaité organiser une conférence au Conway Hall en juillet prochain. Elles ne l’ont pas vraiment interdite aux trans « M to F » (homme vers femme), mais l’ont plutôt découragée, en annonçant la conférence comme « restreinte aux femmes nées femmes et vivant comme des femmes ». L’idée de cette non-mixité non-ouverte aux trans est la suivante : il n’est pas question de réessentialiser le genre ou de nier le désir individuel ou le choix d’une personne de se transformer pour elle-même et d’adopter un autre genre. Sinon, je ne pourrais pas la défendre. C’est de dire que d’un point de vue féministe radical, l’assignation de genre à la naissance est tellement forte, que si cette transformation transgenre n’est pas accompagnée d’une prise de position politique forte de déconstruction du patriarcat, un trans « M to F » n’appartient pas pour autant à la classe des femmes. Or, l’histoire récente montre que la plupart des militants transgenres (je ne parle pas de toutes les personnes transgenres, qui prennent donc une position politique, ne remettent pas en cause les privilèges de l’appartenance à la classe des hommes. Non pas individuellement, mais dans leur combat politique, qui s’accompagne souvent d’une défense de certaines pratiques les plus violentes du patriarcat : pornographie extrême, sado-masochisme, prostitution…et campagnes de haine et de dénigrement contre les féministes radicales.

Dans l’affaire qui nous occupe, l’intellectuelle féministe radicale Sheila Jeffreys, qui a énormément travaillé sur l’assignation des femmes à la beauté, sur la pornographie et sur le transgenrisme  était invitée à cette conférence. Ce qui a provoqué une campagne twitter et internet d’une rare violence. Une image avec sa photo et celle de l’autre conférencière principale, a été publiée sur un blog, on voit  un insecticde au nom de « Ridfem » (jeu de mots sur radfem, compression de féministe radicales et « get rid of fem » éradiquer ces memes féministes radicales), appel donc à éliminer celles ci comme de la vermine…

Mais ce qui a fait basculer la salle hôtesse de la conférence, qui a décidé de lui en refuser l’accès,  c’est aussi un article du Guardian, contre Sheila Jeffreys, écrit par un-e transactiviste…connu-e pour sa défense de la pornographie extrême.  D’où l’idée d’une liberté d’expression à deux vitesses. Le discours de Sheila Jeffreys est probablement contestable par des arguments, et d’ailleurs dans son article Roz Kaveney en donne, l’article lui-même est très mesuré. Il affirme que les trans s’en prennent à elle parce qu’ils ne sont pas admis à une conférence où des personnes qui estiment que les opérations chirurgicales devraient être internationalement interdites- ont la parole (je ne sais pas si elle dit exactement cela). Ceci peut être contestable, (même si j’imagine que si  appel à interdiction il y a, celui ne ne vaut pas que pour les transsexuel-le-s mais aussi pour toutes les opérations de mutilation de soi par la chirurgie esthétique (labioplasite, chirurgie des seins, etc.) et discutable. Et rien n’empêche cette contestation d’avoir lieu dans des lieux de débat public ou politique sur ces questions. Ce qui serait grave, c’est qu’une commission politique qui doit statuer sur la question, ne reçoive que Sheila Jeffreys, ou majoritairement des personnes qui pensent comme elles (mais ça, il n’y a pas de risque, on imagine plus facilement l’inverse se produire)*.  Mais pas que ce soit le cas dans un conférence organisée par un groupe de féministes radicales.

En outre, elle n’est pas transphobe au sens où elle n’appelle pas à la haine contre les individus transgenre ou transexuels en raison de leur identité. Alors que des discours religieux qui appellent à l’infériorisation des femmes, des masculinistes, qui appellent quotidiennement à la haine des femmes, sont les bienvenus partout, dans les émissions télé, les salles de conférence…

Enfin, dernière remarque avant de vous laisser à la lecture de deux articles mieux documentés que celui-ci : on attend de voir les transactivistes en question, s’attaquer à la transphobie des lieux non-mixtes dominants, comme le fait La Barbe. Mais peut-être, est-ce là plus risqué et à la fois moins productif que d’essayer d’empêcher la non-mixité choisie des femmes ?

A cet article, Sheila Jeffreys (1) a répondu dans le Guardian : l’auteure demande juste à avoir le droit à la critique du transgenrisme.

http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/may/29/transgenderism-hate-speech?CMP=twt_gu

Par ailleurs, pour mieux comprendre les objectifs réels de ces campagnes systématiques d’interdiction du discours critique à l’égard du transgenrisme, voici un article du blog « féministes radicales » qui déconstruit les discours :

http://www.feministes-radicales.org/solidarites/solidarite-avec-sheila-jeffreys-victime-du-front-activiste-sex-positiv/

*Comme par exemple, récemment en France, à propos de la question des aidants sexuels, ont été auditionnés de nombreuses associations y étant favorables, et une seule y étant défavorable

(1) Elle a écrit notamment « Beauty and Misoginy », ouvrage magistral qui décortique l’abandon par les féministes dites de la « troisième vague » de la lutte contre les assignations du complexe mode-beauté patriarcal, en affirmant que par la réappropriation, elles continuaient la lutte, sur le sempiternel principe du « c’est mon choix individuel », de me maquiller à outrance, par exemple, donc ce n’est plus le patriarcat qui me l’impose, donc je suis libérée…ce qui ne résiste pas à l’analyse politique féministe radicale.

 

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