A chacune sa Jeanne d’Arc : trans, républicaine, FN ? Non, féministe et lesbienne !

On pourrait penser qu’aujourd’hui, dans ce pays où règne parfois en maîtresse « la liberté d’expression » (surtout quand il s’agit de rire des femmes), que dire de Jeanne d’Arc…ce qu’on veut, ce serait facile !
Si au 19ème siècle, le nationaliste républicain Jules Michelet en a fait une figure nationaliste, si aujourd’hui (depuis quelques années à peine), l’extrême-droite française en a fait son héroïne, si en 1920, l’Eglise en a fait une vierge christique (si, si, c’est possible) pour la canoniser…à des fins politiques, si certains en font une figure transgenre puisqu’elle ne s’habillait qu’en homme… si tout ce monde a fait comme il voulait avec l’histoire, qui a l’avantage d’être lointaine, à trous, et invérifiable, pas dit que ce soit si facile pour…LES FEMINISTES, d’en faire une sorcière féministe et lesbienne ! (tiens, comme c’est bizarre).
L’auteure de l’excellente BD éditée dans l’excellente maison d’édition Des ronds dans l’O (qui a publié, sous l’impulsion de Marie Moinard, sa directrice, les deux volumes d' »En chemin elle rencontre », BD contre les violences faites aux femmes), a elle eu bien du mal à faire éditer SA Jeanne d’Arc…tout simplement une sorcière, féministe et lesbienne (oui, des pléonasmes, je sais…) ! Sa version n’est pas passée dans une grande maison d’édition grand public, heureusement que l’ouvrage est arrivé entre les mains de Marie Moinard !
3 sorcières à Violette and co : Jeanne Puchol, Valérie Mangin et Marie Moinard

Car après tout, la BD écrite par Valérie Mangin et dessinée par Jeanne Puchol, est tout aussi valable historiquement qu’une autre : les grands faits connus ou rapportés ou mythiques de l’histoire de Jeanne d’Arc y sont. Dans les gigantesques interstices, Valérie Mangin y a écrit des thèses féministes !

Lors de la rencontre autour de l’ouvrage qui a eu lieu mercredi à la librairie Violette and co, Valérie Mangin a expliqué sa démarche.
Sa vision de Jeanne d’Arc, est celle d’une sorcière au sens féministe : elle montre son  enfance (historiquement inconnue) où elle est amoureuse de sa petite copine, puis déçue. Déçue, elle veut vivre sa vie, surtout pas rester dans son village. pour pouvoir accomplir sa vie, et qu’on la laisse partir, elle trouve la solution « c’est Dieu qui m’envoie. Plus tard, elle est vraiment sorcière et participe à des sabbats…réunions très loin de celles décrites par les tableaux ou textes écrits par ceux qui ont assassiné systématiquement les sorcières (encore un génocide oublié…)
L’objectif aussi de l’auteure c’était  d’humaniser le personnage, d’en faire une « vraie » femme, et non plus une « sainte », « pure », une femme sans genre, ce qui évite de l’universaliser aux autres femmes. Pour la dessinatrice, qui s’appelle Jeanne aussi, c’était un formidable projet, « qui était l’occasion de régler son compte à « cette sainte à la noix qui avait empoisonné mon enfance », explique-t-elle.
En résumé, c’est vraiment une vision féministe et lesbienne, une vision aussi qui se moque de la fabrique de l’histoire a posteriori et de sa récupération. Parce qu’assumée comme fantaisiste, sans l’être plus que les autres, c’est un sacré pied de nez à toutes les récupérations. Ainsi, les nazis allèrent même jusqu’à mettre des affiches à Rouen bombardée par les alliés en 1944, disant « les criminels reviennent toujours sur le lieu du crime »….
On espère juste que les auteures de cette BD pas comme les autres, ne seront pas « sorciérisées », comme le fut Margaret Murray, ethnologue anglaise qui affirma dans une thèse après tout rationnellement très crédible, que ce n’était pas possible que Jeanne fut reçue par le roi de France. A moins qu’il eût fallu faire partie de ces martyrs volontaires qui prenaient la place du roi au combat pour le protéger. Et qui expliquerait qu’elle ait dit, à un moment, qu’elle savait qu’elle ne durerait pas plus d’un an…
Mais la version de Valérie Mangin et Jeanne Puchol, éditée par Des ronds dans l’O, n’est pas plus délirante qu’une autre, et en plus elle est drôle subversive, audacieuse… et de toute façons, nous ne savons pas grand chose de cette époque délirante que fut le Moyen-Age, sinon que nous sommes toutes des sorcières, dans une époque à peine moins délirante…
S.G
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2 réflexions sur « A chacune sa Jeanne d’Arc : trans, républicaine, FN ? Non, féministe et lesbienne ! »

  1. Ce n’est pas idiot. Jeanne d’Arc était une devineresse (mais pas au sens négatif comme cela a été dit par la suite). Et cela les historiens le savent mais ne l’écrivent pas dans les livres scolaires. Charles VII s’entouraient de devineresses et les autres rois avant lui. Quand la monarchie a pris le tournant de l’absolutisme dont Louis XI a imprimé le mouvement, les ecclésiastiques se sont efforcés de se débarasser peu à peu de ces femmes en les estampillant sorcières.
    Un article intéressant ici, http://www.asmp.fr/travaux/communications/2003/contamine.htm
    Extraits :
    « Or Jeanne d’Arc, par des prophéties pour une fois réconfortantes (car, à travers l’histoire du christianisme, beaucoup de prophètes furent des prophètes de malheur) annonçait les prémisses d’une sorte d’âge d’or. D’où la ferveur dont elle fut un temps entourée, bien au-delà de ses réussites militaires. D’où aussi la terrible désillusion de ses partisans lorsqu’il s’avéra que Paris ne serait pas repris : pourquoi cette fois ses prophéties ne s’étaient-elles pas vérifiées ? N’étaient-elles que des paroles d’encouragement comme tout capitaine en adresse à ses troupes ?
    (…)
    D’où la mise au point, théologiquement impeccable, du grand inquisiteur de France le dominicain jean Bréhal : de ce que certaines des prédictions de Jeanne ne se réalisèrent pas,
    (…)

    J’arrête là mon propos qui vise simplement à mettre en garde contre un certain réductionnisme des historiens, tentés de gommer ces phénomènes extraordinaires, merveilleux, miraculeux, faute de pouvoir les intégrer dans leurs catégories néo-kantiennes puisque presque tous désormais, croyants et non croyants, admettent que « ni le miracle ni l’intervention divine ne sont des causes qui puissent avoir valeur explicative dans le cadre de l’histoire » (Marc Venard). A cet égard le cas de Jeanne d’Arc est exemplaire, déroutant, d’une étrangeté radicale, il nous paraît être issu d’un autre monde, mais il n’est pas unique, (…)

  2. Ca semble intéressant, je vais essayer de lire cet ouvrage.
    Petite remarque rapide, cela dit : « ce n’était pas possible que Jeanne fut reçue par le roi de France. » : lorsque Jeanne d’Arc rencontre Charles VII, il n’est pas roi de France puisque son père Charles VI l’a renié (disant que c’était bien le fils d’Isabeau de Bavière mais pas le sien, donc pas son héritier) et a légué son trône au roi d’Angleterre. D’où l’importance de Jeanne, « guidée par Dieu » pour lui rendre la légitimité qu’il a perdue.

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