Sororité et luttes collectives

Sororité, c’est un mot qu’en bonnes féministes radicales, nous employons souvent. Il n’est pas toujours facile à définir, puisque les femmes se sont encore si peu dîtes. Fraternité, c’est facile. C’est aux frontons des mairies de France, et même de certaines églises (si,si…). Ainsi, l’idée qu’avec tout homme un homme doit se comporter en frère est comme une évidence. Mais l’idée que des femmes pourraient se comporter avec d’autres femmes avec la bienveillance nécessaire à pouvoir s’exprimer librement, considérer que nous sommes vivantes, importantes, et avons besoin de nous serrer les coudes, parce que la société patriarcale est contre nous. Parce que la fraternité affichée est contre nous. Parce que notre parole, notre existence sont systématiquement niées. Ca vaut bien un peu de sororité, non ?
Cette sororité, c’est le juste contrepied de toutes les représentations que font la télévision, les médias en général, la littérature, l’université des femmes et de leurs relations entre elles. Et je ne parle pas que de lesbiennes. De toutes les femmes entre elles. Cette représentation, elle est quasi systématiquement créatrice d’isolement. Les femmes, n’existent que tutorées par un homme, dans l’admiration de celui-ci, mais seules. Quand elles sont en interaction avec d’autres femmes, elles doivent être rivales. Dans la pornographie, si elles « s’aiment », c’est pour mieux servir (asservies) le désir des hommes.

C’est le propos de Sois-belle et tais-toi le film de Delphine Seyrig dont je parle souvent. C’est le cas d’innombrables films des années phares d’Hollywood (en vrac, « l’impossible M.bébé, Mogambo, les westerns,…). Rivales sont les femmes, parce que ce qui compte, c’est de conserver « leur homme », ou plutôt, celui à qui elles appartiennent.

Ainsi, dès lors qu’on parle de sexualité, et qu’on voudrait élargir son champ, non pas à notre expérience individuelle, mais à celui de la politique (car la sexualité est avant tout politique, dans un monde où les médias, et les industries, font des femmes des objets à la disposition de la pénétration des hommes), une discussion entre femmes est souvent impossible. Car pour certaines, il semble nécessaire de valider  absolument leur modèle et s’assurer que « leur homme » n’est pas comme les autres (comme si la société pouvait n’exister qu’en dehors de chez soi).  Un argument qui finit par s’apparenter à : « j’ai une sexualité libérée, je contrôle ma contraception et je jouis de la pénétration, donc les femmes sont libres ». Si vous n’êtes pas comme moi, c’est donc de votre faute. Pas de sororité possible dans ce contexte.

Alors, la sororité, c’est quoi ? Eh bien, justement, c’est envisager juste l’inverse. Tant qu’il y aura tant de femmes qui souffrent du patriarcat, aussi épanouie que soit ma sexualité, ma vie, mon expérience, je ne considérerai pas le combat comme gagné. Et je mettrai en place des liens, des réseaux, des mots, des poèmes, des amours, qui regarderont la petite lumière au bout du chemin, celle de la bienveillance entre femmes.

Des expériences de sororité, il y en a eu, elles n’ont pas toujours tenu. Parce que tout est à construire, à inventer, à penser, à imaginer, à rêver, à dessiner, à chanter, à jouer…c’est dur, d’aller à l’encontre de ce qui est la « normalité » depuis des millénaires, pis, d’un système qui a tous les pouvoirs, les armes, et ne compte pas les céder… Tout est à faire, et mille fois à recommencer. Pour cela, nous devons laisser de côté lors de nos réunions sorores, les représentations subjectives de la fraternité. n’y a encore presque jamais d’images des femmes par elle même, dégagées de la violence, du mépris et de la déshumanisation du regard de la société patriarcale. L’image étant trop récente -aujourd’hui en quelques jours, nous voyons autant d’images qu’autrefois les humains dans leur vie, et trop manipulée, nous en sommes les prisonnières. Objectifiées, c’est-à-dire étêtées et mortifiées par elle, et les agents qui la contrôlent, nous y sommes prises dans un filet (comme ces mannequins sur les podiums, dans le film « images de femmes » ou le corset social) dont nous avons du mal à sortir.

Comment nous représenter par une image qui nous libèrerait ? En littérature, la sororité s’exprime, par les mots, c’est peut-être plus facile les mots étant plus anciens et créatifs que l’image- dans des chefs d’oeuvre féministes comme « nous sommes les oiseaux de la tempete qui s’annonce » de Lola Lafon. La relation de Voltairine et la petite fille au bout du chemin est une relation sorore et fait des merveilles. Au cinéma, dans les photos et les films, les émissions de télé et les magazines, c’est beaucoup plus difficile. Le 7 juillet aux 2èmes rencontres féministes d’Evry, l’association Femmes en résistance que je préside, animera un atelier (avec moi même et Hélène Fleckinger, docteure en cinéma, immense savante en video féministe et chargée de promouvoir l’oeuvre de Carole Roussopoulos), sur la difficile représentation des femmes en images. Après avoir montré comment le patriarcat nous décapite, nous chercherons les expériences d’une sororité en images.

Expériences de sororité en image, vous pourrez aussi les découvrir au travers d’un de ses meilleurs moyens d’expression, la lutte collective, pour le 10ème anniversaire du festival féministe de documentaires « Femmes en résistance », justement. Début juillet, nous dévoilerons un programme fait de luttes sorores et collectives à travers les époques (depuis les années 1970) et à travers le monde, de l’Argentine à l’Inde en passant par la France et l’Egypte, des luttes pour l’avortement aux luttes lesbiennes ou abolitionnistes, toutes formes et expressions de luttes collectives en sororité…

Et pour l’occasion, nous avons enfin un logo ! merci à Valeria Cassisa pour la réalisation bénévole ! Et nous vous donnons rendez-vous les 29 et 30 septembre, à l’espace municipal Jean Vilar d’Arcueil !

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4 réflexions sur « Sororité et luttes collectives »

  1. Absolument d’accord avec cet article. Le « diviser pour régner » fait partie des stratégies du patriarcat. Il rend difficile (et parfois arrive à empêcher) que les femmes ressentent de l’empathie pour les autres femmes (et de l’amour pour elles-mêmes aussi).
    Je pense également que des activités et réunions non-mixtes peuvent aider à développer la solidarité entre femmes.

  2. Très bon texte, sur un problème difficile, parce qu’on se trouve parfois en face de femmes, donc, qu’elles le veuillent ou non, de membres de la catégorie « inférieure », qui reprennent, voire exagèrent, le discours sexiste, pour toutes sortes de raisons ; il est alors très difficile de lutter contre ce discours, plus difficile que lorsqu’il est tenu par des hommes, car justement ces femmes utilisent le discours de l’exemplarité, et sont souvent utilisées comme femmes-alibi du système (comme les prostituées du strass).

    Il est à noter d’ailleurs que dans ce cas, l’exemple a valeur de preuve, et peut invalider toute étude statistique ou comportementale : une seule femme qui dit s’épanouir en restant chez elle à torcher les gosses, laver le sol et nourrir son robert, et ce sont dix années de lutte pour essayer de faire prendre conscience de l’énorme inégalité des situations du mari et de la femme dans un couple qui sont annulées.

    Tant que la majorité des femmes ne se serreront pas les coudes et ne prendront pas conscience de cette position d’infériorité et de la nécessité de lutter, il sera très difficile de faire avancer les choses.

    D’une part car la majorité des hommes, comme les possédants, sont eux très bien organisés sans même avoir conscience de l’être, tant il est devenu pour eux « naturel » d’être en connivence face aux femmes et d’avoir les attitudes qui pérennisent leurs avantages ; d’autre part car il est toujours plus difficile de changer une situation que de la laisser en l’état.

    La piste que tu indiques semble très juste et efficace, faire taire l’exemplarité (et la femme qui se trouve exemplaire dans son adéquation avec ce qui est attendu d’elle, être « heureuse » tout en étant dominée) en rappelant que la lutte n’est pas un égoïsme : on ne lutte pas pour son petit bonheur à soi, car il serait alors bien plus facile de l’atteindre par d’autres biais, que ce soit celui du conformisme ou tout simplement du retrait de l’espace public, car lorsqu’on vit caché, on peut vivre heureux, quels que soient les choix de vie.

    Le but n’est pas de se sentir « épanouie », la question n’est pas de se représenter soi-même en tant qu’individu comme une « victime » (l’insulte suprême et le reproche ultime que l’on adresse de plus en plus aux féministes) ou comme une « puissante » aux côtés des puissants, mais de changer la société et de faire en sorte que les inégalités venant simplement du sexe à la naissance diminuent jusqu’à disparaître – pas pour soi, pas seulement pour soi, mais pour toutes, et pour tous.

  3. Sororité est un terme intéressant mais souvent revendiqué par les adhérentes du droit humain et de la grande loge féminine
    Ce qui est un peu restrictif.

  4. @Gus
    Fraternité est un terme intéressant mais souvent revendiqué par les adhérents des droits de l’homme et de la grande loge masculine(iste).
    Ce qui est (plus que) un peu restrictif.

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