A l’opéra aussi, il faut sortir les couteaux

D’abord, je n’y connais guère en Opéra. Sinon que j’aime la musique et l’entend, et l’ai longtemps entendue sans les paroles…récemment, j’ai écouté l’extrait de l’agonie de Lucia di Lamermoor de Donizetti, chanté par Nathalie Dessay (je ne mettrai que des extraits d’elle ici, par égard pour les acouphènes de mes âmies).

Ne connaissant rien de l’histoire, j’ai été immédiatement stupéfaite. Une femme, en blanc, pleine de sang, qui semble mourir entourée de dizaines d’hommes qui la regardent. A-t-elle été tuée par son mari dans des violences conjugales ? J’apprenais alors que non, c’était bien la violence patriarcale qui s’était exprimée, mais la plus extrême, celle qui oblige non seulement une femme à sortir le couteau, mais à le planter dans le corps du patriarcat. Obligée d’épouser celui qu’elle ne voulait pas, par un frère et une société abusives, elle le tue puis passe pour avoir sombré dans la folie…

Alors je me suis souvenue de l’article d’un ami, spécialiste d’opéra, sur la place qu’y tiennent les femmes. Voici comment son article commençait :

En 1979, dans l’Opéra ou la défaite des femmes, la philosophe Catherine Clément mettait à nu un étrange rituel:

«Les femmes, sur la scène d’opéra, chantent, immuablement, leur éternelle défaite. Jamais l’émotion n’est si poignante qu’au moment où la voix s’élève pour mourir. Regardez-les, ces héroïnes. Elles battent des ailes avec la voix, leurs bras se tordent, les voici à terre, mortes.»

Enthousiaste, le public masculin applaudit. Les spectatrices aussi. «Accompagnées de pingouins en uniformes peu variés, elles assistent, elles ornent. Elles assistent à l’achèvement de leurs semblables.»

C’est vrai. Elles assistent, et entendent la propagande, car c’est bien là de la propagande. Vous, femmes, qui que vous soyez, vous ne serez adulée que dans le sacrifice de vous-mêmes au profit d’un homme. Pire, on vous enverra à la mort, devenir un tas de cendres, imaginant rester dans la mémoire, alors que vous serez immédiatement oubliée !

Mais, continue l’article : « Car ce n’est pas assez de mourir. Encore faut-il que ce soit spectaculaire, dramatique, ritualisé. L’opéra aime le gore. On s’immole par le feu, on se jette du haut d’une tour, on se noie, on s’inflige la violence phallique d’un poignard. Pour que la femme expie davantage, il lui revient souvent de se suicider. Est-elle adultère? Elle optera pour la noyade purificatrice. Sur un mode plus léger, ses égarements lui vaudront la punition d’un mariage raté, comme dans les Noces de Figaro ou Cosi fan tutte («elles font toutes pareil») de Mozart.

L’opéra aime le gore ? Le patriarcat aime mettre en scène sa violence. Les hommes aiment être glorifiés du sacrifice. Car ce n’est pas elles qui dans la mort sont enfin reconnues -elles sont oubliées, je le répète. Ce sont eux, qui voient dans le fait d’avoir obtenu notre mort (symbolique -femmes sans tête- ou réelle) la réassurance de leur existence. Si peu convaincus de la nécessité de leur existence improductive, ils accaparent tout le système productif et détruisent celles qui sont la vie. Une illusion mortifère qui flatte leur andro-centre mais détruit l’humanité.

Quel plus bel exemple que Marguerite dans la Traviata ? (je n’ai changé qu’un mot dans les paroles de ce début d’air où elle consent à se sacrifier pour son amant et le père de celui-ci)

« Dites à la jeune fille si belle et pure

Que le patriarcat a fait une victime

Dîtes-lui qu’il ne lui restait

Qu’un seul rayon de bonheur

Elle le lui a sacrifié et elle en mourra »

Le père alors l’appelle au sacrifice : Tue-toi tu seras enfin merveilleuse.

Façon de se glorifier de lui faire commettre un acte si « beau », si « rédempteur », qu’il en oublie que c’est lui qui l’a tuée, qu’il justifie la haine des femmes. ..

Et leur montrer leur destin, ce qui les attend si elles ne rentrent pas dans le droit chemin ou ne se conforment pas : ainsi, quand Julia Roberts pleure, dans « Pretty Woman » sous le regard ahuri de Richard Gere, nous n’y voyons que « l’initiation d’une « demi-mondaine » alors qu’elle pleure parce qu’elle sait très bien que c’est son destin qui est scellé ici, que c’est son histoire qu’on lui dicte, son assignation à la mort qu’on lui décrit.

Alors, oui, à l’Opéra, il faut sortir les couteaux, que cesse la propagande, et plutôt que de se retrouver condamnée à avoir le même destin, glorifier les Lucia  Lamermoor, pour ce qu’elles sont,  non pas des sombrées de la folie, (pas plus que Séraphine de Senlis) mais des femmes qui ont ouvert la voie à un autre destin.

C’est ce que demande « la reine de la nuit » dans la flûte enchantée de Mozart, elle passe alors pour une méchante, qui empêche sa fille d’aimer un homme. Et pourtant…

 

C’est elle, c’est Christiane Rochefort (« la définition de l’opprimé) qui ont raison, et écouter Andrea Dworkin,  en entier, et en particulier la fin, qui résonnera avec le couteau des héroïnes de l’Opéra…ne glorifions pas le sacrifice, applaudissons les femmes qui se sont rebellées.

 

 

 

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5 réflexions sur « A l’opéra aussi, il faut sortir les couteaux »

  1. J’aime beaucoup cette analyse. Lucide, pertinente, pas dupe de l’esthétisme, clairement consciente des éthiques en place et de ce qui s’y joue dans les sociétés patriarcales, qu’hommes et femmes n’entretiennent que trop par leurs complaisances… Oui, bien vu. Excellente dénonciation, fine et scrupuleuse de ne pas se tromper…

    Maintenant, à quand donc une esthétique et une éthique qui fourniront leurs justes parts d’émotions et de raisons aux relations amoureuses, aux relations parentales et filiales, aux relations entre hommes et femmes, aux relations au-delà des préjugés de genres ?… Nous pourrions essayer de lister ici quelques œuvres, pas nécessairement d’opéra, qui proposent une sensibilité plus proche de nos aspirations égalitaristes et libérées des contraintes archaïques qui nous étouffent au quotidien… Déjà, en récapitulant, je me rends compte qu’il y aura(it) deux difficultés majeures : – d’une part, l’assurance que les interlocuteurs connaîtraient ces ouvrages proposés, car ils sont certainement peu relayés par nos medias ?.. et, d’autre part, – les outils d’analyses dont nous pourrions nous servir pour parler de ces ouvrages, car les mots utilisés induisant des compréhensions à préciser et à redéfinir, il y a une culture, une éducation à construire ensemble, dans ce gouvernail parfois pénible et laborieux qui barre tantôt à la droite de nos refus, tantôt à la gauche de nos volontés. Je veux dire, entre ce que sont nos désirs, les affichés, et les secrets. Jean-Jacques M’µ

  2. C’est pour cela qu’il faut jouer (ou que l’on ne joue pas) d’opéras féminins, comme ceux de Maria Antonia Walpurgis (Marie Antoinette de Bavière) où il est plutôt question de la preuse Tomyris qui a mis fin à la carrière du sanglant Cyrus : http://lesaventuresdeuterpe.blogspot.de/2011/12/maria-antonia-walpurgis-compositrice-du.html
    ou de Tallestris, la reine des amazones qui est le nom de son principal opéra (extrait de ce lien : http://www.arte.tv/fr/924274,CmC=3430814.html : « l’égalité des sexes a également trouvé place dans l’opéra « Talestri, regina delle amazoni » (Thalestris, reine des Amazones) composé par la princesse Antoinette de Bavière (Maria Antonia Walpurgis Symphorosa) »)
    mais elle a aussi écrit « Il trionfo della fedeltà » (triomphe de la fidélité) sauf que je ne trouve nulle part le contenu du livret.
    Par contre dans l’opéra « Argenore » de la compositrice Wilhelmine de Bayreuth, les femmes se suicident aussi : http://lesaventuresdeuterpe.blogspot.de/2011/12/un-joyeux-noel-tous-avec-wilhelmine-de.html
    et http://operabaroque.fr/BAYREUTH_ARGENORE.htm

    Il y a aussi le premier opéra connu réalisé par une femme : « La Liberazione di Ruggiero dall’isola d’Alcina » (« la libération de Roger de l’île d’Alcine » inspiré du Roland furieux de l’Arioste)
    http://lesaventuresdeuterpe.blogspot.de/2011/08/resultat-du-tag-10-fattorius-est.html
    Et d’autres opéras écrit par elle, mais il est très difficile d’obtenir un descriptif de leurs livrets sur internet. Il faudrait que quelqu’un se donne la peine de s’y atteler.
    Et puis après, il faudrait les monter.

    1. merci pour ces infos. Et oui, c’est une belle idée de trouver, traduire, monter, jouer…il y a tant à faire…que c’est merveilleux !

  3. La réaction d’une amie à l’article.
    Cordialement.
    JL

    Elle est pas un peu énervée pour rien ?
    On dirait qu’elle découvrait à l’instant que les livrets d’opéras étaient la plupart du temps conçus comme les tragédies !
    Le contenu n’est pas mal mais le ton est pour moi très mal approprié.
    Par exemple, si elle écoute Fidelio de Beethoven, elle verra que la femme n’est pas forcément décrite comme une fille hystérique bouffée par son père !

  4. J’adore cet article ! Si juste.

    Société du spectacle, spectacle de la société patriarcale, produits de l’autre côté du plafond de verre.

    Et si je ne dois retenir qu’une image, si justement énoncée :
     » Le patriarcat aime mettre en scène sa violence. (…) la réassurance de leur existence  »

    En choeur il nous faut crier : Propagande !

    Merci Sandrine pour ce billet…et pour…et pour..

    Merci à Euterpe pour ce morceau de culture.

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