Jusqu’au bout de l’horreur

Une exposition en Allemagne, un article de Libération. Un tout petit bout de voile se lève sur une horreur de plus de la barbarie nazie.

Evidemment, il faut être dans le déni absolu des crimes contre l’humanité commis contre des femmes, pour ne pas s’en douter. Si en Asie, les Japonais organisaient des bordels de guerre, osant appeler « femmes du réconfort » les femmes sacrifiées à la gestion politique de la discipline des troupes, tabou dont la reconnaissance n’est pas encore achevée, malgré la lutte sur des décennies en particulier des femmes coréennes, on ne peut pas imaginer que les nazis n’y aient pas pensé, à esclavagiser des femmes pour l’exercice de la violence sexuelle par les troupes.

Je ne reviendrai pas sur les faits, ils sont plutôt bien exposés dans cet article de Libération : http://www.liberation.fr/monde/0101589894-dans-les-bordels-des-camps-nazis.

Juste sur deux phrases qui expliquent pourquoi mon arrière-arrière-grand-mère habite en moi, pourquoi je suis ici-si-bas.

«Même après la guerre, elles ont continué à être stigmatisées et traitées d’asociales ; l’opinion laissait entendre qu’elles avaient été volontaires»,

on se croirait un peu dans l’opinion actuelle sur l’abolition, non ? L’opinion laisse entendre qu’elles puissent avoir été volontaires, et que cela serait un « travail ». Ainsi, victimes ultimes du génocide nazi, parce que non seulement sacrifiées (n’allez pas imaginer qu’elles pussent avoir survécu), torturées sexuellement en plus d’être niées dans leur humanité, on a aussi sacrifié leur mémoire.

Pire, on les a désignées au sacrifice de la mémoire, parce que si on a omis de parler d’elles, c’est totalement volontaire, c’est parce qu’on imagine que si des tortionnaires avaient droit à des prostituées, voire quelques détenus triés sur le volet de l’aryanité, cela aurait pu diminuer en quoi que ce soit l’horreur du génocide :

«Il y avait des directives pour que l’on n’aborde pas ce sujet avec les visiteurs, admet Insa Eschebach, directrice du Mémorial de Ravensbrück. On voulait éviter les malentendus, empêcher que la présence de bordels fausse la vision et relativise l’horreur des camps.»

Il est temps que nous remettions à l’endroit l’histoire. En Asie comme en Europe et ailleurs, hier comme aujourd’hui, l’humanité ne sera pas, tant qu’un être humain pensera qu’une femme, tant qu’un enfant peut être sacrifiée pour l’exercice du pouvoir, tant que l’abolition de la prostitution ne sera pas portée comme une évidence.

Pas de justice, pas de paix, jamais !

Sandrine Goldschmidt (avec l’inspiration de Melanie Reh)

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14 réflexions sur « Jusqu’au bout de l’horreur »

  1. merci Sandrine
    je rajouterai un mot tout de même :
    1) « les femmes sacrifiées à la gestion politique de la discipline des troupes » … non, les femmes ne sont pas des moyens utilisés par des hommes contre d’autres, elles ne sont pas même des dégâts collatéraux. Elles sont une cible directe, souvent même la cible principale des hommes, en temps de guerre comme en temps de paix. Ils utilisent pour nous détruire des moyens qu’ils n’utilisent jamais contre d’autres hommes, même haïs : c’est le sexisme, en l’occurrence, le viol tarifé. C’est un moyen spécifique, à faire figurer au registre des atrocité nazies, des crimes de guerre & contre l’humanité, comme le viol a été reconnu pour le génocide l Ex-Yougoslavie.

    2) Ainsi l’analyse du journaliste est a radicalement dénoncer, elle est inacceptable. Il démontre un androcentrisme qui à lui seul expique le silence fait sur ces crimes. Je le cite :

    « Avec des bordels séparés pour les SS allemands, pour les SS ukrainiens, pour les ouvriers étrangers du STO, le sexe organisé obéissait aux mêmes critères racistes sous la surveillance de l’Etat. »

    a) La seule analyse politique présente, c’est celle qui concerne levécu des hommes : dans ce système de bordel, deux violences, contrôle de la « sexualité » (la leur) et division de classe et de race, entre EUX !

    b) « le sexe organisé » ! à plusieurs reprises il souligne combien pour lui la prostitution est de la sexualité, ce qu’il condamne est son caractère oblogatoire pour les femmes (sans même effleurer l’horreur du fait que ces femmes, juives, ont été forcées d’être violées par ceux qui les haïssent viscéralement, des nazis, dans un contexte de mort totale. Aucun homme n’a jamais subi ça, c’est la seule et triste unique raison pour laquel « les hommes » ne reconnaîtront pas cela comme un crime contre l »humanité », car la leur n’y est pas détruite).

    bref, je suis abattue par ce silence, de part et d’autre de cet article, l’archiviste et le scribouillard …
    merci en tout cas de ne jamais garder sous silence les silences des uns et des autres. Notre vie à elle seule est un cri, mais il lui faut une litanie d’explication pour être audible, et encore.

    1. oui binka tu as raison sur toute la ligne…
      car ton analyse file plus vite que l’éclair et le soleil qui m’éblouit et m’empêche d’écrire très long…je voulais, toujours, faire entendre ce cri dasn nos ténèbres…
      ton commmentaire écrit encore plus vite que mon article 😉 vient tout éclairer/compléter.

  2. @Sandrine : « n’allez pas imaginer qu’elles pussent avoir survécu » : sauf que justement, certaines ont survécu et témoigné, et le livre cité dans l’article en fait état : http://clio.revues.org/9978
    (paragraphe 6)

    @BinKa :
    « sans même effleurer l’horreur du fait que ces femmes, juives »
    Le livre de Sommer affirme justement le contraire (cf lien précédent, paragraphe 2) : d’après ses recherches, seules les femmes non juives étaient choisies, pour se conformer aux règles en vigueur sur la « pureté raciale ». Ce qui explique pourquoi des « asociales » sont évoquées dans l’article. Ce qui explique aussi pourquoi les prisonniers juifs ne pouvaient en aucun cas utiliser les « services » de ces lieux d’horreur.

    A noter, certaines sources ( http://en.wikipedia.org/wiki/German_camp_brothels_in_World_War_II ) indiquent que des homosexuels ont été forcés de participer pour les « rééduquer » et les rendre hétérosexuels.

  3. On voulait éviter les malentendus, empêcher que la présence de bordels fausse la vision et relativise l’horreur des camps.»

    Mais dans quel esprit malade, l’exploitation sexuelle des femmes vient RELATIVISER L’HORREUR??!!??

    Les femmes sont considérés comme des non êtres humains, du bétail, loin d’être effaré par l’abomination qu’elles ont du vivre, on présente cela comme quelque chose qui égayerait l’atrocité des camps nazi. Ça me rend malade de rage et de désespoir! C’est une vision de sociopathe, les hommes sont-ils des sociopathes lorsqu’il s’agit des femmes?

  4. En effet, et pour appuyer binKa, je précise que quand j’ai lu cet article hier, en lus de la tonalité générale, le ‘à peine’ m’a sauté aux yeux, comme indice involontaire de l’état de pensée du journaliste.
    Dans cet extrait:
    « A Auschwitz, 100 à 200, ceux qui avaient des fonctions essentielles dans le camp, avaient droit à une visite au bordel. A Flossenburg, 3 515 inscrits sur les listes, à peine 3,5 % de l’ensemble des prisonniers.  »
    Sans doute voulait-il noter l’ampleur du nombre de prisonniers et du nombre de passes … mais cette ‘maladresse’ là, comme le ‘avaient droit’, je ne peux la lire que dans l’optique: nous les zhoms n’étions pas tous égaux dans l’accès aux corps des femmes préposées à notre sexualité/dominance.

  5. @ batou, en effet, les femmes juives n’étaient pas ciblées et peut-être les hommes juifs ont été exclus de ces viols, car déclassé-e-s même du statut de femme et homme ; seules « les femmes » ayant statut de « femme » ont été ciblées par des hommes ayant statut d’homme. Au delà de ça, quelle est la pertinence de votre intervention ? pinaillage. Comme c’est souvent le cas dans les débats politique, quand le propos est ailleurs. Ce propos justement était de souligner que jamais le journaliste ne considère l’organisation de la prostitution comme une violence spécifique, faite par et pour les hommes contre les femmes, pour les détruire de manière spécifique. C’est à dire que la prostitution n’est pas du tout ni un « contrôle » de la sexualité des prisonniers ni une prime aux méritants pour « contrôler » les troupes ( quel cynisme androcentré de parler de ces « contrôles » quand on laisse largement sous silence les « contrôles » subis par ces femmes) mais bien une manière de collectiviser entre hommes la destruction des femmes. Même procédure qui motive les producteurs de pornographie à envahir les espaces familiaux, dits « privés » : ils ont pour but de démocratiser la destruction des femmes auprès de tous les hommes, afin d’étendre une domination de la caste virile sans limites.

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