« Amour » vraiment ?

« Amour », film de Michael Haneke, a obtenu la palme d’or du festival de Cannes 2012.
Est-ce un bon film ?

Oui, c’est un bon film -un petit peu long- pour sa mise en scène, ses acteurs, sa maîtrise, mais aussi pour comprendre comment parfois le cinéma renforce une culture de l’illusion. Illusion sur ce que serait l’amour, un amour qui ici enferme jusqu’à la mort. C’est, peut-être, ce qu’a voulu le réalisateur (et encore je ne crois pas). Mais ce n’est pas, ce qu’en verront nombre de spectateurs qui ne manqueront pas de louer l’amour de Jean-Louis Trintignant pour sa femme, qu’il va soigner jusqu’à la mort, en refusant peu à peu toute autre aide autour d’elle.

On ne s’attendait pas à ce que Haneke donne une vision optimiste de l’âge et la dégradation physique et mentale. Ni des capacités de la société ou de l’individu à y répondre. Mais n’est-il pas trop complaisant avec son personnage, l’homme qui, convaincu qu’il est le seul à connaître vraiment sa femme, à l’aimer vraiment, opère sur la fin de vie ce à quoi elle a échappé auparavant : l’enfermement et l’isolement ?

Ici, c’est toute une vision de « l’amour » tel que le définit le patriarcat qui est déclinée : le couple serait le seul lieu de la compréhension. L’homme qui a partagé sa vie de si longues années saurait, et pourrait décider seul ce qui est bon pour elle une fois qu’elle-même n’est plus en mesure de le faire. Elle-même lui demandant ne plus l’envoyer à l’hôpital, et de leur épargner ces souffrances, contribue à son propre enfermement.

Pourtant, ce qui se passe une fois que Georges renvoie tout le monde, famille, voisins, aides à domicile, c’est lui seul qui l’a décidé, alors qu’elle n’est déjà plus en mesure de faire valoir clairement sa volonté.

Ce qu’il fait, lorsqu’il la gifle, et à la fin, alors même qu’il a réussi à l’apaiser en lui manifestant son amour, est-ce un ultime acte d’amour, ou tout simplement un ultime acte de violence conjugale ? Pour moi, à la vision de la scène, c’est clair : c’est d’une violence insupportable. Et encore une fois, un acte d’une violence inouïe à l’égard de cette femme par son mari (d’ailleurs, pour s’en convaincre, essayons d’imaginer une seconde qu’une femme à la place de Trintignant aurait pu faire ça : impossible), est labellisé sous le nom « d’amour ».

En conclusion, ce que le film montre entre les lignes – à condition que le regard y soit politique- c’est l’impasse d’une illusion, celle de l’amour lorsqu’il est le déguisement de la violence patriarcale.

S.G

A lire sur la question des violences conjugales et de la gifle ce remarquable article : http://www.feministes-radicales.org/2012/10/24/partir-a-la-premiere-gifle/

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11 réflexions sur « « Amour » vraiment ? »

  1. Merci Sandrine d’avoir prévenu pour la gifle, et tout le reste… j’ai pas envie d’aller voir un film à la Orwell

  2. Je n’aime pas le cinéma d’Haneke, c’est pas bien, hein?
    Je trouve son esthétisation de la violence inutile, sa misogynie profonde et son intellectualisme vanté par les bobos juste une façon d’échapper à la réalité des relations à savoir l’émotion.
    Sauf à jouer sur la sadomasochisme, mais est-ce une émotion?

  3. Tu es bien patiente et généreuse Sandrine, non seulement tu vas voir le film, en plus tu les commentes pour tes lecttices/eurs.
    **Quand sort le film sur Violeta Parra? Pas encore vu, peut-être a-t-elle été traitée avec tact? Préviens-nous!

  4. En général, dès qu’un truc est encensé par la critique ou le reste, je me méfie d’emblée : quel loup sexiste cela cache-t-il ? ben merci de l’avoir levé pour nous !

  5. Je suis heureux de ce sujet abordé (personnes âgées) car je butte sur de grosses difficultés au moment d’aider des femmes généralement veuves avec un âge où la lucidité ne peut être remise en cause et qui sont proies de prédateurs : des neveux influents ou un « conseil de famille » qui les privent des fruits d’une vie de travail ou du bénéfice de la vente de leur maison en les faisant placer sous tutelle avec la complicité d’agents de l’Etat-civil. Au passage, justifiant un « service rendu », on vide la maison en s’emparant des valeurs…

    J’ai consulté deux médecins généralistes qui me disent que c’est devenu tellement courant que plus personne ne s’en retourne, même si ces personnes du troisième âge peuvent se faire examiner par des organismes qui certifient leur parfaite lucidité.

    Dans certains cas, ces victimes, sous le choc d’un deuil et sous le choc terrifiant et l’immense déception de constater l’arnaque dont elles sont victimes de la part de proches n’ont pas le courage de se défendre.

    Des avocats ou avocates corrompus, qui les traitent comme des sous-êtres, grossièrement et avec une autorité abusive, deviennent légalement « juges de tutelle » et leur laissent, dans bcp de cas, seulement 50 euros d’argent de poche pour le mois.

    Ni ces escrocs ou leur famille, souvent, ne paient plus les factures de soins, les commandes de livres, etc. et laissent ainsi ces femmes dans un isolement et dans un abandon qui les minent.

    Ces cas sont innombrables, les généralistes consultés me l’ont certifié et m’encouragent à aider ces femmes à se battre mais nous avons souvent affaire à des businessmen très influents et craints jusque dans les maisons de repos dont la « direction » se plie face à leurs instructions cyniques (ceci dans la vénalité des gains produits par ce nouveau commerce en pleine expansion).

    Parfois même, témoignage du soussigné, on n’apporte plus les médocs de ces femmes, abandonnées en sang dans leur lit et le personnel de soins n’ose rien dire ni faire.

    Cela aussi fait partie du mensonge planétaire alentour du statut fait aux femmes !!

    Si vous connaissez des organismes qui existent pour aider ces victimes traitées comme des condamnées à mort et exploitées dans une lâcheté sans nom, merci de me donner des coordonnées à

    victorkhagan@yahoo.com

  6. Ce n’est pas du tout le propos du film, la violence conjugale. Quand il gifle sa femme, il s’excuse immédiatement. Ce dérapage est une réalité dérangeante certes, mais bien présente pour ceux qui s’occupent jour et nuit de personnes âgées en fin de vie, réduites à l’état de bébé. Pourquoi pensez-vous que tant de maltraitance survient dans les maisons de retraite ? Je ne dis pas que c’est normal, mais que c’est humain à un moment d’être à bout. L’aide-soignante que Trintignant renvoie était elle dans la maltraitance de tous les jours sans s’en rendre compte.

    La lecture que vous faite de ce film, en présentant Trintignant comme un patriarche prêt à tout pour enfermer sa femme, est totalement fausse. Il s’escrime au contraire à respecter toutes les volontés de sa femme, même les plus insoutenables. Je pense que vous êtes passé à côté de cet Amour.

    1. Marion,
      Haneke a un certain goût pour la thématique sado-maso et il est dans la continuité de son oeuvre avec ces scènes de gifle, de gavage et d’étouffement.
      Georges tuerait Anne par amour ? Alors pourquoi cet horrible scène d’ étouffement alors qu’ils auraient pu partir ensemble en ouvrant le gaz ? N’est-ce pas d’ailleurs la mort douce qu’il se réserve à lui-même ?
      Non, il y a un vif plaisir de Haneke de choquer et faire souffrir ses personnages et le spectateur, l’occasion était trop belle.
      Qu’il y ait des scènes d’intimité voir de tendresse pour faire avaler la pilule ne change rien au fond. L’ensemble est particulièrement pervers.
      Il est hallucinant que Trintignant qui a perdu sa fille dans les conditions de violence que l’on sait, ait accepté de tenir un pareil rôle. Mais Haneke entretient une telle confusion dans les sentiments que ce n’est peut-être pas si étonnant.
      Il y a un intéressant éditorial des « Cahiers du Cinéma » ici : http://www.cahiersducinema.com/Novembre-2012-no683,2008.html qui donne des pistes de lecture mais je n’ai pas acheté cette revue que je ne connais pas.
      On sait que Haneke et Houellebecq s’apprécient beaucoup et ça ne m’étonne pas. On est dans la même approche tordue de l’activité littéraire ou cinématographique. Choquer et faire du buzz.
      Je crois que le film doit son succès médiatique à son titre trompeur, à son ambiguïté, et aussi parce qu’il a su réunir les habituels nominés du festival de Cannes (Isabelle Huppert est une actrice fétiche de Haneke, le film « Le Ruban blanc » de Michael Haneke avait été distingué par un jury présidé par … Isabelle Huppert etc…etc…bref on est dans l’entre-soi)

    1. Je rajoute que je n’ai pas encore vu le film mais vous avez traduit magistralement le sentiment ambivalent que génère pour moi l’affiche du film.
      J’adhère complètement à cette lecture.
      Cela dit cela ne m’empêchera pas par grande curiosité d’aller le voir afin de comprendre plus complètement son propos et les ressorts, l’articulation de la production de cette oeuvre.

  7. suis tout à fait d’accord avec Marion, la gifle est un malheureux acte reflexe ; anciennE soignantE il mais arrivé dans ma carrière, à mon grand dam, d’en donner une, et ce geste m’a « hanté » toute ma carrière.
    La seule misogynie que j’ai vu à propos de ce film tient plutôt au traitement médiatique : les médias ont encensé, donné la parole beaucoup plus à JL Trintignant qu’à E Rivat, alors que, me semble t-il, elle est beaucoup plus dans un rôle de composition que lui…mais les médias « classiques » ne sont pas réputés pour leur féminisme….

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