Murakami, le féminisme radical et les pornographes

Un ustensile de cuisine qui m’a fait penser à « 1Q84 »

Après un long week-end sans écrire, quelques infos en vrac : cette année, et c’est bien dommage, je n’ai pas pu voir beaucoup de films à Cineffable, le festival lesbien et féministe de Paris, mais je tenais à saluer l’organisation du festival et à souligner ce que m’ont rapporté les copines de Femmes en résistance qui ont pu voir au moins 3 documentaires de grande qualité : l’un sur la thématiques des veuves, « Cartografia de la Soledad », en Inde, Népal et Afghanistan, « No Gravity », que j’avais en revanche déjà vu au Latina et qui est tout à fait réjouissant sur les femmes dans la conquête de l’espace, et aussi « Sex Crimes Unit », documentaire sur l’unité spéciale consacrée aux violences sexuelles à New York.

Un film exceptionnel semble-t-il, qui nous montre surtout tout ce qu’il faudrait qu’il soit fait dans l’accueil et la prise en charge des victimes de violences sexuelles et viols. Reconnaissance du viol de personnes prostituées, écoute des victimes, et remise en cause de la prescription quand elle fait obstacle à la justice.

Autant de sujet que nous avons ensuite évoqués lors du débat sur la loi sur le harcèlement sexuel auquel j’ai participé le samedi (avec l’AVFT, la MMF et OLF) et qui a permis d’insister sur différents points et qui furent l’objet de « Pas de justice, pas de paix »: comment avoir une prise en charge politique d’un crime trop souvent sans victimes et sans criminels, reconnaître sa massivité, et lutter pour que « le viol » ne soit plus qu’un crime sur le papier, c’est-à-dire dans la loi. C’est-à-dire aussi, dire qui sont les victimes, les femmes, et les aider et les prendre en charge, et dire qui sont les agresseurs (et non pas les auteurs, même si c’est le terme juridique, il ne faut pas édulcorer…), les violeurs. Et enfin dire les choses telles qu’elles sont : nous luttons contre l’impunité des violeurs.

Dans ce contexte, je dois dire que j’étais plutôt étonnée de lire, dans le dernier best-seller d’Haruki Murakami, 1Q84, un discours -presque- féministe radical. Et si. En effet, dans ce livre teinté de fantastique qui croise deux histoires (j’en suis à la fin du tome 1…), on pourrait par moments se dire que l’auteur est féministe radical. Car il décrit la démarche de deux femmes contre l’impunité des hommes violents et violeurs. Et leur démarche, c’est, face au constat longuement exposé de violences contre lequel la justice ne fait rien, il n’y a qu’une seule solution pour éviter que les hommes violents et les violeurs de fillettes fassent plus de victimes : les éliminer.

En voilà un discours radical !  Qui, lorsque ce sont des féministes qui le tentent, dans la littérature, sont bien souvent en risque d’être censurées ! Alors pourquoi ici, cela passe-t-il aussi facilement ? Simplement parce que c’est un homme  qui écrit ?
Pas tout à fait, à mon avis. Mais parce que ce discours féministe radical n’est ici qu’à des fins littéraires, et ne met rien en danger de la domination : il s’agit de trouver un truc original à raconter. Mais rien ne met ici en danger le patriarcat. Pour deux raisons principales :

-d’abord, même si ce discours qui pourrait être au sein d’un discours féministe radical existe, jamais il n’est relié à un propos explicitement politique : et on dirait, à part dans quelques paragraphes, que les deux femmes qui entreprennent d’éliminer les hommes violents luttent contre des cinglés. Pas contre un système qui pousse à une culture de la violence.

-Mais surtout, ce discours est totalement contrebalancé par le reste de l’histoire de l’héroïne, Aomamé, et la description qui nous en est faite.

Justicière pour les femmes (mais sans discours politique de sa part encore une fois), est en même temps une icône pornifiée. Il faut qu’elle aie une tentation lesbienne (histoire d’exciter l’imaginaire pornographique des hommes), et qu’elle ait une relation particulière à la sexualité : elle a aimé un  garçon depuis ses dix ans et veut ne pas le trahir, alors elle n’a que des histoires de passage avec des inconnus. Ce qui ne serait pas un problème, si une scène où elle scelle son amitié avec une autre femme, n’était une scène de viol déguisée en orgie sexuelle. En effet, elle se réveille chez elle ne se souvenant plus de rien, et découvre qu’elle a participé à une nuit de sexe avec cette femme et deux hommes…et jamais, cette scène qui implique forcément qu’elle a été droguée ou alcoolisée, donc viol avec circonstances aggravantes, n’est décrite comme une scène de viol. Il semble même qu’elle s’en accomode et le vive bien, seulement un peu embêtée de ne pas se souvenir « qu’elle a fait des choses bizarres avec une femme »… Avoir subi des pénétrations anales sans l’avoir voulu n’étant pas décrit comme un problème…

C’est donc ainsi que la culture pornographique  et la force de l’anti-féminisme nous envahissent au quotidien. Jusqu’aux discours les plus féministes radicaux sont utilisés pour faire passer inaperçue la violence qui nous entoure… Car lutter contre les pires crimes qui soient est décrit d’une part comme faire justice, mais si la justicière, pornifiée, les subit, alors c’est décrit comme de la sexualité, voire du féminisme…

Voici en revanche deux articles vraiment féministes radicaux sur ces sujets :

pour comprendre la haine des pornographes à notre égard : https://againstpornography.org/pornographersspeech.html 

et le système d’impunité : http://www.feministes-radicales.org/2012/03/28/pourquoi-demande-t-on-aux-victimes-de-parler-plutot-qu-aux-coupables-d-arreter/

S.G

 

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7 réflexions sur « Murakami, le féminisme radical et les pornographes »

  1. Demain sort en salles (4 à Paris) mon film « monsieur l’abbé » dans un programme intitulé « il était une foi ». Je serai au MK2 parnasse demain à 20h pour animer un débat. Venez! Le film aborde entre autres la vie sexuelle avant la contraception…

  2. Oui, je réagis à ce que tu dis de vos réunions Sandrine, je peux pas faire autrement je suis désolée, je réagis à ce qui me touche le plus bien évidemment et un peu comme chacun d’entre nous finalement.

    Je veux dire que tant que les victimes ne seront pas vraiment prises au sérieux on avancera pas d’un pouce. Je dis « on » mais je devrais dire « vous », parce que nous, les victimes, nous avançons, sans quasiment personne d’ailleurs parce que nous sommes bien abandonnées de tous, mais nous avançons quand même.
    Quand je dis victime je dis victime de tous types de violences, pas seulement les violences sexuelles (on sait bien maintenant qu’avant les violences sexuelles il y a quasiment toujours eu les autres types de violences) et quelque soit l’âge ou le sexe.

    Le problème c’est que, nous, les victimes nous ne vivons pas dans le même monde que vous, je ne sais pas si vous le savez, ni même si vous vous en rendez compte. Et bien voilà je vous le dis, maintenant vous le savez.

    Nous, les victimes, la plupart du temps, on nous voit pas, on nous entend pas, on nous comprend pas et quand on essaie de parler on a peur de nous, on a peur de ce qu’on pourrait bien dire, on nous dit très vite: chao et bon courage, comme si du bon courage on en avait pas.
    Nous finissons par nous sentir en dehors de votre monde,nous finissons par penser que nous ne sommes pas normaux, que nous n’appartenons pas ou plus à l’espèce humaine, nous nous terrons dans nos maisons, nous rasons les murs et nous ne croisons plus vos regards.
    Bien sûr, parfois nous réussissons à faire semblant, à faire semblant de vivre comme vous, nous pouvons sourire, être polies, partager un petit moment de joie illusoire, mais nous ne faisons que semblant. Nous ne vivons pas, nous survivons avec nos douleurs et nos souffrances, nous survivons dans une solitude que vous n’imaginez même pas, parce que c’est pas imaginable.
    Votre monde ne nous est pas accessible parce qu’il est blindé, il est blindé de partout, il y a très de portes ouvertes pour les victimes, vraiment très peu, et ces portes ouvertes ne sont qu’entre-ouvertes elles peuvent se fermer à tout moment et sans raison précise.

    Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce qu’est la condition de victime, c’est une condition bien inhumaine, croyez-moi.
    Notre slogan de victime pourrait être celui-ci:
    Sois victime,Reste où tu es, et Tais-toi ! Vous vous rendez compte?

    Heureusement, nous commençons à nous organiser un peu, nous organisons notre propre aide humanitaire celle dont nous avons vraiment besoin celle qui est gratuite et ouverte à tout le monde, même aux victimes qui n’osent pas encore parler. Nous utilisons ce qui existe déjà aussi, ce que vous avez déjà mis en place.
    Ainsi, nous pouvons parler, nous informer, nous encourager, nous soutenir, nous repérer, nous orienter, et nous nous comprenons. Mais nous sommes dans un monde à part exclu du vôtre. C’est ça la solidarité, l’humanité?

    La massivité des violences, des crimes est visible, il suffit d’ouvrir les yeux, mais de vraiment les ouvrir.
    Les changements viendront mais ils ne pourront pas avoir lieu sans les victimes, c’est une chose sûre et certaine.

    Je pourrais écrire et écrire encore et encore mais je m’arrête là.

    Je veux juste te remercier Sandrine, te remercier profondément, de laisser ta porte ouverte comme tu le fais, c’est une chance pour nous, une vrai chance.

    Voilà j’ai fini… je ne relis pas ce que je viens d’écrire… s’il manque des mots tant pis, c’est pas très grave….

  3. Aujourd’hui je me dis que mes propos peuvent être bien choquants pour vous, peut-être même pensez-vous que je vais pas bien ou que je suis un peu folle… je vous rassure c’est pas du tout le cas.
    Alors peut-être allez-vous me trouver un peu prétentieuse, je ne le suis pas du tout, j’ai juste vécu des horreurs que vous, vous n’avez sûrement pas vécu et j’en suis heureuse pour vous, en ce qui me concerne j’ai beaucoup d’expérience dans le domaine de la victimologie, malheureusement. Et je sais bien de quoi je parle, vraiment.

    Vous vous rendez compte que vous parlez des victimes, que vous parlez pour les victimes, que vous pensez pour les victimes… mais quasiment personne ne vient nous tendre la main, personne ne vient nous demander de quoi nous avons besoin, là, tout de suite, maintenant… oh, ce n’est pas un reproche, c’est juste une constatation, et quand je dis « vous » je ne vise personne en particulier, je suis bien au-delà de ça.
    Vous allez me dire que les victimes ne parlent pas, qu’elle ne disent pas, c’est faux, c’est archi faux, un grand nombre de victimes parlent mais vous ne les entendez pas et le plus souvent vous leur clouez le bec… oh sans le savoir bien sûr, si vous le saviez vous ne le feriez pas. pas. Il faut savoir ce qu’est une victime, ce qui se passe en elle, pour se rendre compte.
    Oui, c’est très questionnant ce que je dis mais je sais bien de quoi je parle croyez moi.

    Bon je m’arrête là, je ne veux pas vous écraser avec tout ce que je pourrais vous dire encore.

    Juste je reviens sur les « violences faites aux femmes », c’est une expression très excluant e parce qu’elle fait référence uniquement aux femmes, aux femmes adultes.
    SVP Ne me répondez pas que femme: c’est un foetus, c’est un nourrisson, c’est un bébé, c’est une fillette, c’est une fille, c’est une adolescente, c’est une jeune fille et c’est une femme !!
    ne me répondez pas cela parce que ça change tout le temps, une fois on ne parle que des femmes adultes et une autre fois on parle de toutes, encore que ce n’est même pas sûre que l’on englobe tout le monde sans exception, c’est toujours très perturbant pour le commun des mortels.
    Les mots ont une énorme pouvoir, autant positif que négatif, je peux aussi vous en parler longuement.

    Bon ça y est, je me tais.

  4. Oui!!je me suis faite récemment la même réflexion sur cette trilogie.Après Millénium, un best-seller de plus dont la trame de fond est la violence sexuelle envers les femmes, les enfants. Même si leurs auteurs sont féministes (ou convaincus de l’être?), leurs succès ne seraient pas du à la propension des hommes d’assouvir leurs fantasmes tout en ayant la conscience tranquille? Pourquoi finalement les plus grands best-sellers, les séries, les films particulièrement de ces derniers années qui parlent de violences sexuelles, de meurtres de femmes, ont-ils autant de succès, sont-ils tellement encensés? surtout par rapport aux autres histoires alors que à contrario les mêmes médias et faiseurs d’opinions traitent les féministes d’hystériques qu exagèrent?

  5. Et ce qui est terrible, c’est que même si j’ai arrêté de lire ce livre (ce qui m’arrive quasiment jamais) parce que je me disais que finalement son succès venait plus de la description de violences sexuelles, j’ai pas tilté à la scène que tu décris, j’ai une impression de malaise globale mais je n’ai pas tilté à cette scène parce que j’en ai pas vu le problème. Pourtant je suis féministe, attentive aux discours cachés ou inconscients et je n’ai rien vu. Quel est l’impact pour des personnes qui s’en moquent complétement?

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