Qui gardera les enfants ?

Ces jours-ci, le gouvernement planche sur la petite enfance. Il manque de 300 à 500.000 places d’accueil, alors que ce sont à 60% les parents -autant dire les femmes- qui gardent ces enfants.
Ainsi, le congé parental, théoriquement égalitaire entre femmes et hommes, a depuis des années fait la preuve de comment une politique soit disant « neutre », « républicaine », « universelle », pouvait être en fait une politique qui pénalise les femmes : il ne fait qu’encourager les femmes à garder elles-mêmes les enfants de moins de 3 ans. En effet, seules les femmes prenant ce congé parental, possible jusqu’au 3 ans de l’enfant, elles sont ensuite pénalisées à tous niveaux :
-tâches familiales qui leur sont réservées, avancées professionnelles stoppées, décrochage des salaires.
-alors que les motivations pour prendre ce congé ne sont pas seulement liées aux représentations de la « maman » dans notre société mais aussi à des faits concrets très simples : les femmes étant en moyenne à la mise en couple hétérosexuel 3 ans plus jeunes que les hommes. Cela se passe à un moment de la vie professionnelle où les choses peuvent évoluer vite, et donc elles partent avec un handicap : elles sont forcément moins payées que « leurs hommes », puisqu’ils sont plus avancés en carrière et plus vieux, et qu’en plus les hommes à « niveau » égal, sont mieux payés. Logique alors, qu’au moment de l’arbitrage : qui va garder les enfants ? on choisisse la femme. La représentation sociale, venant juste valider le choix…

Cela dit, qui garde les enfants ? (http://www.cnikel.com/services-a-la-personne/enquete/qui-gardera-nos-enfants-caroline-ibos)
Les femmes, donc. Les femmes, les mères, qui arrêtent de travailler pour le faire, pour elles, c’est parfois un soulagement : réalisant souvent 80 -ou 100%- des tâches domestiques, étant souvent dans des emplois précaires, mal payés, aux horaires morcelés, qu’elles préfèrent rester chez elles à garder leur enfant plutôt qu’à -par exemple- aller garder les enfants des autres, c’est un choix qui est facile à comprendre …

Et, comme par hasard, celles qui arrêtent le plus de travailler, et le plus souvent à partir du 3e enfant*, mais parfois dès le premier, sont justement celles qui sont dans des emplois peu qualifiés et précaires, pas les femmes surdiplômées et/ou cadres qui peuvent, grâce aux avantages fiscaux (qui profitent aux 10% les plus riches), se payer une…femme de ménage, ou une nounou à domicile.

Mais il faut bien voir que même si les enfants sont gardés dans des structures collectives, ou par des assistantes maternelles ou gardes d’enfants à domicile, eh bien, ce sont toujours…les femmes qui gardent les enfants !
Et ce, à 98%. Sauf que ce ne sont pas leurs enfants qu’elles gardent, mais les enfants des autres, dans des conditions plus ou moins correctes : entre les crèches où le travail, reconnu, est plutôt encadré, les assistantes maternelles qui après avoir lutté, ont obtenu une convention collective qui rend leurs conditions de travail un peu moins mauvaise qu’avant, et les gardes d’enfants à domicile, qui, même déclarées, sont bien souvent exploitées, il y a des différences, mais une constante : c’est aux femmes qu’on demande de garder les enfants, et tout ce qui « va avec » : faire le ménage (au domicile, ce sont quasi exclusivement des femmes), faire les courses, etc…

Donc, que faut-il faire pour que les choses changent ? Demander plus de places en structures d’accueil collectives, passer d’ici 5 ans à 25% au lieu des 10% actuelles ?
Certes, c’est plutôt une bonne chose, mais cela ne résoudra en rien la question de l’emploi précaire des femmes qui gardent les enfants, ni du fait, que les familles riches feront appel aux femmes migrantes pour garder leurs enfants dans des conditions de domesticité iniques. Ni le fait que l’inégalité pro demeure ou que les hommes refusent de prendre plus de part aux tâches qu’ils jugent ingrates.

Pour pousser vers une vraie politique de la petite enfance, il faut penser globale, avec en tête deux choses essentielles :
-si ce sont les femmes qui gardent les enfants aujourd’hui, c’est parce que les hommes ne font rien ou pas grand chose dans les tâches domestiques et d’éducation, et ne veulent rien faire.
-s’ils ne font rien, c’est aussi parce que les femmes ne sont pas prêtes à les laisser envahir un espace où ils exercent un degré de violence très élevé.

Pour changer les choses, il faut donc accélérer la lutte contre les violences faites aux femmes et les violences intra-familiales : il faut punir tous les mauvais traitements et les violences sexistes et sexuelles, qui prennent leur racine dans la domination parentale patriarcale.

Ensuite, il faut que les femmes soient aidées à ne plus accepter de résoudre les conflits d’injustice au sein du couple en faisant peser (parfois involontairement, et sous l’influence du conjoint) leur poids sur d’autres femmes : elles ont aujourd’hui conscience que ce n’est pas normal qu’elles doivent tout faire, et surtout les tâches les plus ingrates. Mais, n’ayant pas réussi, quel que soit leur niveau d’étude, à imposer une plus grande implication des hommes avec qui elles vivent (quelques minutes supplémentaire de tâches domestiques en 20 ans pour les hommes), elles sont contraintes de résoudre ce conflit (qui est la première cause de divorce demandé par les femmes, contrairement à ce que certaines études aberrantes voudraient nous faire croire) en « externalisant », ce qui arrange en premier lieu…les hommes.
C’est-à-dire : en faisant garder les enfants, et faire son ménage… par une autre femme. Pour se donner bonne conscience, on se dit que ça « lui donne du travail ». Mais les pratiques observées montrent bien comment en fait, il y a la plupart du temps exploitation (voir cet article : http://www.cnikel.com/services-a-la-personne/enquete/garde-enfant/caroline-ibos). Et le résultat n°1, selon François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau (Du balai), c’est, certes, de diminuer le poids des tâches qui pèsent sur les femmes…mais avant tout, de réduire à néant (oui, à zéro), celles que font les hommes ! Ainsi, dans les ménages qui ont une femmes de ménage (…), les femmes font toujours des tâches domestiques…et les hommes eux, n’en font plus…du tout.

Pour que la politique de la petite enfance mène à plus d’égalité femmes-hommes, il faut aussi changer le travail de toutes et tous : il faut réduire les horaires de travail. Il faut faire en sorte que le fait de rester plus longtemps sur son lieu de travail ne soit plus un avantage de carrière, sinon, on créera des places en crèche, en horaires décalés, pour que certain-e-s puissent travailler 12 heures par jour. Mais ce seront toujours les femmes qui se presseront pour partir et arriver à temps à la sortie… Il faut, au contraire, imposer l’efficacité au travail, juger sur la compétence et non l’apparence et la présence. Pour cela, commençons, comme le demandent Hélène Périvier et Dominique Meda, par réformer le congé parental et les mesures soi-disant neutres qui pénalisent les femmes : le congé parental, le « repérage » des hauts potentiels, la réunionnite à toute heure, etc.

Enfin, et c’est à mon avis le plus important sur le sujet qui nous occupe, on ne peut envisager un débat sur la petite enfance sans mettre au centre, dans tous les débats, les personnes -et donc les femmes- à qui sont confiés les enfants. C’est-à-dire qu’on ne peut pas lancer une campagne sur les « problèmes pour faire garder ses enfants », dans une perspective de « consommation », et de problème individuel. La garde d’enfants, ce n’est pas que l’affaire de la mère… c’est aussi une relation  humaine et économique avec une tierce personne, qui a des droits. Ainsi, au lieu de toujours se demander « comment trouver un bon mode de garde, une place en crèche ou une bonne nounou », rappelons aussi les devoirs qu’on a en tant qu’employeur-e ou citoyen-ne (utilisateur des structures collectives). Et mettons au coeur du débat celles, les travailleuses, qui vont être chargées de s’occuper des enfants, veillons à ce qu’elles soient traitées correctement.

Ainsi, en plus de lutter contre l’impunité des violences des hommes contre les femmes et les enfants, en plus de faire en sorte que les hommes nettoient les draps, et récurent les toilettes (ce à quoi ils opposent une résistance extraordinairement puissante, quand ils n’hésitent pas à mettre en avant leurs talents culinaires pour les soirées de fête…), et changent les couches dès la naissance, en plus de créer des places en crèche et de rescolariser plus tôt les enfants, (cela coût moins cher à l’Etat que de créer des places d’accueil), il faut mettre au centre du débat les personnes, les femmes, qui gardent les enfants, leurs droits, et les devoirs et les responsabilités des parents.

Les devoirs des parents, vis-à-vis de la société, cela reste un des tabous les plus puissants : le devoir de protéger leurs enfants, de favoriser leur développement dans l’amour, la liberté et l’égalité, et non pas de les dresser -par la domination- à un monde qui ne ferait que reproduire, à tous les niveaux, violence, injustice et inégalité.

Sandrine Goldschmidt

Sandrine Goldschmidt

*L’impact négatif sur l’activité des mères pourrait être d’autant plus important que les perspectives d’emploi et de salaire des mères sur le marché du travail sont faibles ou qu’elles doivent faire garder leurs enfants. Cet effet est ainsi particulièrement marqué pour les mères peu diplômées, mais perdure lorsque les enfants grandissent et ne varie pas selon la taille de la ville de résidence. (Insee, Offre de travail des mères en France : l’effet causal du passage de deux à trois enfants, Julie Moschion)