Anti-abolitionniste et abolitionniste, ce n’est pas pareil…

Manif du 25 novembre
Manif du 25 novembre

Globalement, je ne trouve pas que les anti-abolitionnistes soient très forts sur les arguments qu’ils avancent. Ceux-ci sont très bien démontés à des tas d’endroits (ici ou là) par les militantes abolitionnistes de terrain.

En revanche, en particulier depuis qu’ils ont mis à la tête de leur « syndicat » (le STRASS, qui je le rappelle, n’est qu’une petite association non représentative), Morgane Merteuil, celle-ci a obtenu une audience sans pareille. Sa parole est entendue comme si elle était seulement le témoignage d’une personne mise en prostitution. Alors qu’elle n’est que secrétaire générale d’un groupe de pression et que c’est à ce titre qu’elle est invitée, et qu’elle est là pour promouvoir le message de ce groupe.

A ce titre, qu’elle affirme que « la prostitution est un choix par défaut », n’est absolument pas une nouveauté. Cela fait belle lurette que des représentants du STRASS ne disent pas autre chose. En revanche, ils ajoutent : cela ne l’est pas plus qu’autre chose, par exemple vendre sa force de travail à l’usine en faisant des gestes répétitifs.

Ce que certains ne veulent pas comprendre, alors même qu’ils reconnaissent que l’acte commis par ledit « client prostitueur » est un viol, c’est qu’un viol, ce n’est pas la même chose qu’un acte répétitif sur une machine-outil. Ce n’est pas « la location de son corps » : c’est la chosification-mortification d’une personne humaine au service du « plaisir » (provoqué non par une sexualité désirante mais par la construction d’une petite mort, jouissance-anesthésie de la destruction de l’autre) d’hommes déshumanisés (en effet, l’humain étant normalement muni de la capacité d’empathie, il ne devrait pas pouvoir supporter d’imposer un acte sexuel ou une pénétration non désirée, et devrait s’arrêter dès lors qu’il a le moindre doute sur l’envie de la personne d’être pénétrée -doute dont le client ne s’embarrasse pas puisqu’il a payé pour ne pas s’embarrasser). En outre, lorsqu’ils affirment que le « choix par défaut » est un choix de la misère, ils écartent l’autre cause majeure et première de ce non choix : la violence du système patriarcal.

Donc, l’argument selon lequel les anti-abolitionnistes se rapprocheraient de nous en demandant surtout l’abolition du racolage passif et des mesures d’accompagnement pour l’emploi est un leurre. Et apparemment, un leurre qui obtient désormais une certaine audience, même chez les abolitionnistes. Cela part clairement d’un bon sentiment : celui de ne pas s’en prendre à une femme (mais il ne s’agit pas là  seulement de la parole d’une individue, encore une fois, mais de la représentante d’un groupe de pression). Mais c’est un leurre, parce que le STRASS sait très bien qu’il doit passer pour celui qui défend les personnes prostituées pour empêcher l’adoption d’une loi globale d’abolition du système prostitueur.

Il me semble donc nécessaire de rappeler qu’au-delà des mots dits dans une émission télé, ce que fait le STRASS, c’est poursuivre des féministes en justice ou traiter les abolitionnistes (leurs discours) de première cause de mortalité des personnes prostituées, rien que ça !). Et tout faire pour se rapprocher d’un groupe politique (EELV) -(voir conférence de presse du STRASS avec E.Benbassa en décembre) pour qu’il fasse voter une loi d’abolition sur le racolage en urgence, et ainsi faire passer aux oubliettes une loi d’abolition du système prostitueur (lire à ce sujet l’article de Christine Le Doaré : http://christineld75.wordpress.com/2013/01/21/eevl-abolition-du-delit-de-racolage-oui-mais-pas-seulement/)

Pour participer à quasiment toutes les réunions du collectif Abolition 2012, riches en informations, enseignement, pour avoir eu la chance de suivre les deux jours de formation nécessaires pour entrer au Mouvement du nid, pour avoir vu et diffusé de nombreux films qui présentent les témoignages de personnes prostituées à travers le monde (ici et ou encore ou et …oui, oui, il y en a beaucoup), je peux témoigner du fait que les associations de terrain sont en pointe du combat pour l’accompagnement des personnes prostituées. C’est ce qu’elles font au quotidien en en rencontrant plusieurs milliers par an (au Mouvement du Nid ou Amicale du Nid) ou encore en militant pour le soin aux victimes (et en le pratiquant) :  Association mémoire traumatique et victimologie.

A chaque réunion, l’une ou plusieurs d’entre elles insiste sur la nécessité que la future loi soit forte sur ce point.

On y insiste moins sur le délit de racolage, puisqu’il sera abrogé. C’est une évidence et il le sera, fort heureusement, et nous y veillerons. Mais rien ne changera alors, si ces mesures d’accompagnement ne sont pas prises. Et elles ne le seront pas si un principe fondamental de société n’est pas posé : l’interdiction d’achat d’un acte sexuel.

Car pourquoi aider les personnes prostituées à ne pas faire de « choix par défaut » si ce choix n’est pas pire qu’un autre, source de toutes les violences et les traumatismes. Pourquoi aider les personnes prostituées à ne pas faire ce choix si dans le même temps, on trouve tout à fait normal que des hommes paient pour avoir le droit de violer une femme ? Car si c’est normal, il faut bien qu’ils puissent y avoir accès…

Donc, si l’abrogation du délit de racolage est quasi acquise, si les mesures d’accompagnement, nous luttons au quotidien et travaillons d’arrache-pied pour qu’elles soient prises en compte par l’Etat, en particulier en faisant connaître les conséquences des violences et les possibilités de soin et d’accompagnement, en diffusant les témoignages très nombreux des personnes prostituées survivantes qui expliquent la réalité de la prostitution (de la torture et du viol à répétition), il nous faut l’expliquer encore et encore : rien ne changera si l’interdit d’achat d’un acte sexuel n’est pas posé*.

Et sévèrement pénalisé. Parce qu’acheter pour la déshumanisation d’une femme, c’est un crime. Et que lorsque le principe sera posé, il se passera comme en Suède (si la loi est correctement faite, dotée et appliquée, et nous nous battrons pour cela), une évolution des mentalités. Ce ne sera plus alors la personne prostituée qu’on verra comme un problème, mais le client prostitueur qui apparaîtra pour ce qu’il est : un violeur, que nul n’aura envie de soutenir.

Sandrine Goldschmidt

*à ce propos, sur le terrain, aujourd’hui les personnes prostituées nous disent que le délit de racolage n’a jamais été aussi appliqué que depuis que la gauche est au pouvoir. Cela, dépend du choix des préfets dans l’application de la loi.  Et rien n’empêche, en attendant  que la loi globale soit votée pour abolir ce délit et inverser la charge pénale, les préfets ou le ministre de très facilement donner les instructions pour ne pas traquer les personnes prostituées. Qu’ils le fassent !

 

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10 réflexions sur « Anti-abolitionniste et abolitionniste, ce n’est pas pareil… »

  1. Ah c’est bien que tu fasses cette mise au point parce que je me demandais si je publiais l’article de Patric Jean sur le blog d’angrywomenous ou pas ! Dans le doute, je me suis abstenue mais ce n’est pas agréable de rester dans le doute. Maintenant, je comprends qu’il se trompe complètement en défendant Morgane Merteuil.
    D’un autre côté on aurait tellement envie que les anti-abolitionnistes ne le soient pas vraiment ! C’est triste, tout de même !

  2. je souhaite vous faire part d’une une réflexion inspirée en grande partie par une amie, ancienne prostituée et radicalement abolitionniste qui est devenue écrivaine, concernant la sanction à l’égard des « clients » prostitueurs.

    – Premièrement : Une passe est un viol. Un viol tarifé, mais un viol quand même. Alors à ce titre, pourquoi les violeurs qui se paient le « droit » de violer impunément ne devraient-ils pas encourir les mêmes sanctions que celles qui sont prévues dans le code pénal pour les autres formes de viol ?

    – Deuxièmement : pourquoi ne pas revendiquer le droit, pour les victimes (c’est à dire les personnes prostituées comme les autres victimes de viol), de rendre publics les agissements de leurs « clients »/violeurs/harceleurs, etc… ? J’ai lu que le Mouvement du Nid était opposé à cette idée. Je respecte cette association. Cependant, je suis entièrement d’accord avec mon amie sur ce sujet : Faire savoir à tout leur entourage (famille, collègues, voisin-e-s, etc…) qui ils sont vraiment et de quoi ils sont capables pour assouvir leur volonté (et non pas leur « besoin ») de domination, permet de les sanctionner tout en les neutralisant et en donnant les moyens à chaque personne en contact avec eux de se protéger contre eux. Il n’y a pas de liberté dans l’ignorance. Et les personnes en contact avec ces individus devraient être libres de les rejeter/éviter/isoler si elles le souhaitent. Bien sûr il faut respecter l’intimité, la « vie privée ». Mais là il ne s’agit pas d’intimité ni de « vie privée » car iune réflexion inspirée en grande partie par une amie, ancienne prostituée et radicalement abolitionniste qui est devenue écrivaine, concernant la sanction à l’égard des « clients » prostitueurs.

  3. Une erreur s’est glissée à la fin de mon précédent commentaire, alors je reprend mon propos :

    – Deuxièmement : pourquoi ne pas revendiquer le droit, pour les victimes (c’est à dire les personnes prostituées comme les autres victimes de viol), de rendre publics les agissements de leurs « clients »/violeurs/harceleurs, etc… ? J’ai lu que le Mouvement du Nid était opposé à cette idée. Je respecte cette association. Cependant, je suis entièrement d’accord avec mon amie sur ce sujet : Faire savoir à tout leur entourage (famille, collègues, voisin-e-s, etc…) qui ils sont vraiment et de quoi ils sont capables pour assouvir leur volonté (et non pas leur « besoin ») de domination, permet de les sanctionner tout en les neutralisant et en donnant les moyens à chaque personne en contact avec eux de se protéger contre eux. Il n’y a pas de liberté dans l’ignorance. Et les personnes en contact avec ces individus devraient être libres de les rejeter/éviter/isoler si elles le souhaitent. Bien sûr il faut respecter l’intimité, la « vie privée ». Mais là il ne s’agit pas d’intimité ni de « vie privée » car il s’agit de crime(s). Pour mon amie, cette forme de sanction serait bien plus efficace que l’incarcération et pénaliser les « clients » prostitueurs en les condamnant à verser une amende après un « stage éducatif » représente une grave minimisation du/des crime(s) qu’ils ont commis. Alors que par ailleurs la lois condamne encore et toujours les victimes à la lois du silence et à l’anonymat sous peine d’être attaquées en diffamation par ceux qui ont brisé leur existence…

  4. @Mélusine Ciredutemps
    Méfions-nous des dénonciations publiques de qui ce soit, même des pires criminels. Des journaux US et anglais ont eu cette bonne idée à propos des pédophiles et ont publié les adresses trouvées dans les archives judiciaires publiques. Résultat : lynchages et violences. Il y a toujours un « justicier » prêt à prendre une bonne cause pour en faire une vacherie. On se souvient de l’histoire de cette gamine condamnée aux US pour pédophilie parce que son copain avait 3 mois de moins qu’elle et traquée par les bonnes consciences jusqu’au suicide.
    Que les violeurs soient condamnés comme tels, soit. Mais la haine collective n’est pas une sanction. C’est le mal ajouté au mal.

    1. @Diodato

      L’hypothèse que j’émets n’a rien à voir avec le cas de figure que vous évoquez. Moi, je parle de liberté d’expression pour les victimes. Je parle de cesser de les enfermer dans la lois du silence et la contrainte à l’anonymat. Mon idée, ce n’est pas de donner aux journaux le droit de divulguer des infos (ou des intox) à tout va. Mon idée c’est de modifier les lois et les mentalités de façon à ce que les victimes n’aient plus à avoir peur de s’exprimer. Qu’elles ne soient plus obligées de prendre mille précautions pour ne pas s’exposer à des attaques en « diffamation » de la part de leurs agresseurs, au lynchage verbal (qui, en réalité dans les affaires de violences sexistes, visent toujours les victimes et non les coupables), à la haine collective et le mépris paternaliste des « braves gens » qui estiment que la cohésion social et/ou familial prime sur la dignité de la personne et exigent, à ce titre le silence, le pardon et la résignation de la part des victimes… afin qu’elles restent des victimes… Pour ces « braves gens », il ne faudrait surtout pas que les victimes se révoltent, qu’elles se libèrent, qu’elles se lèvent, qu’elles redressent la tête et qu’elles se réapproprient leurs existences (sous peine de se voir accusées d’être des furies assoiffées de vengeance). Ces « braves gens » tiennent absolument à maintenir l’ordre moral tel qu’il est. Voilà pourquoi ills exigent, au nom de la « vie privée », de la « cohésion », de la « justice », de « l’objectivité, le « l’intérêt général », etc… que les victimes restent des victimes, que la liberté et la sécurité des agresseur soit la priorité des priorités…
      Et que fait-on de la liberté des personnes qui sont en couple avec des prostitueurs sans le savoir ? Ces personnes sont belle et bien enfermées dans un mensonge. Elles sont privées de leur droit d’exercer leur liberté sexuelle. Elles seraient libres de quitter ou de rester avec un individu qui se paie un permis de viol si elles savaient que cet individu se paie un permis de viol… Mais elles ne savent pas et sont donc privées qu’exercer leur liberté sexuelle à elles, dans l’intérêt du « respect de la vie privée » de leur conjoints prostitueurs.
      Si j’apprends demain, par le biais de la victime, qu’un individu que je considérai comme un ami est un violeur (qui paie pour ça ou pas), j’exercerai ma liberté de ne plus le côtoyer, de le bannir et de faire savoir pourquoi je fais ce choix. Tant que je reste dans l’ignorance, cet individu peux continuer à abuser de ma confiance, me faire perdre mon temps et mon énergie à son profit. Il continue d’exercer son pouvoir et son emprise sur l’entourage qu’il a en commun avec sa victime. Il reste pleinement toxique et conserve sa position de domination.
      La peur et la honte doivent changer de camps et ce n’est pas en étant bienveillant-e-s envers les oppresseurs qu’on met un terme à l’oppression.

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