Revue du vendredi : Wadjda et Arrêtez-moi au cinéma

Cette semaine, revue hebdo consacrée au cinéma, avec  deux films qui sont sortis mercredi, qui enfin traitent de sujets qui concernent les droits des femmes, et surtout les violences faites aux femmes.

wadjdaAinsi, le premier film saoudien, Wadjda, réalisé par une saoudienne, a eu l’honneur de la critique. Et c’est mérité. Wadjda serait une « Antoine Doinel » au féminin. Et c’est vrai, l’espièglerie de la jeune fille dans une société qui veut réduire les femmes et fillettes au silence, son intelligence pour détourner le système, voire pour en profiter (même si à la fin, on voudrait bien qu’elle n’aie pas dit la vérité), font du bien. Elle veut faire du vélo et elle fera du vélo, tout en changeant le monde, et le remettant à l’endroit.

Un cinéma tout en subtilité, qui n’en montre pas moins l’implacable système patriarcal à la saoudienne, violent pour les femmes, et hypocrite, comme parvient si bien à le faire remarquer la jeune fille.

Les critiques sont en revanche plus sévères avec « Arrêtez-moi » de Jean-Paul Lillienfeld, et pourtant c’est aussi un film très important. 1751459Certainement moins cinématographique que Wadjda, probablement un peu coincé dans cette nécessité justement, de créer un suspense de cinéma.  Mais indispensable, parce que c’est certainement un des premiers films qui montre aussi clairement les processus et les ressorts de la violences conjugale. Le film est soutenu par Solidarité femmes, la Fédération qui gère le 39 19, numéro d’appel pour les victimes de violences. Le film est tiré du roman « les lois de la gravité » de Jean Teulé, inspiré d’une histoire vraie, celle d’une femme qui vient, presque 10 ans après les faits, s’avouer coupable d’avoir poussé son mari violent.

Le roman avait été adapté l’an dernier au théatre et j’en avais parlé ici.  Dans l’adaptation au cinéma, l’inspecteur de police du livre est devenu une femme, ce qui est un choix judicieux (d’autant que c’est Miou-Miou qui joue le rôle), pour enlever toute idée de rapport de séduction que le cinéma n’aurait pu manquer d’induire.  Et le réalisateur a réfléchi à la façon de montrer les faits de violence conjugale : il a choisi une caméra subjective, ce qui fait que c’est le ressenti du regard de haine de l’homme violent qui nous parvient. Et c’est une façon intéressante de montrer les choses, plutôt que de reproduire les faits de violence. Autre point positif : il est dit on ne peut plus explicitement que les actes sexuels qu’a vécu cette femme pendant les années de violence, sont des viols. Et l’inspectrice dit aussi clairement à la femme en face d’elle que l’acte qu’elle a commis était de la légitime défense.

Enfin, cette dernière (que joue Sophie Marceau) crie à un moment : « je veux être reconnue coupable d’être victime ». 

Phrase choc, appel à la justice, qu’enfin les femmes qui, poussées à bout, commettent cet acte, soient reconnue comme en état de légitime défense, et plus, qu’on en soit toujours à cet éternel retournement du « la victime, c’est la coupable ». Pas de justice, pas de paix.

S.G

Addendum : aussi, j’ai pensé tout le temps pendant le film à ce qui aurait vraiment pu aider cette femme, et que l’inspectrice ne parvient pas à faire tout au long du film : le soin à la mémoire traumatique, laquelle est bien montrée à plusieurs reprises. Une nouvelle occasion de dire combien les travaux de Muriel Salmona sont indispensables et doivent être diffusés. Je reparlerai très vite de son livre, le livre noir des violences sexuelles qui sort le 6 mars, et que je suis en train de lire.

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6 réflexions sur « Revue du vendredi : Wadjda et Arrêtez-moi au cinéma »

  1. Je ne comprends pas le je veux être reconnue coupable d’être victime. Peut-être avec le contexte cela veut dire ce que vous dites mais pris hors de contexte on dirait exactement le contraire. Etre coupable d’être victime?

    1. oui, c’est pas évident…justement je pense le reflet de ce qui tenaille les victimes : on les a toujours considérées comme les coupables. Mais c’est vrai qu’il y a aussi un autre sens, qui est expliqué dans la fin du film qui est ce qui me convainc le moins : elle veut qu’on reconnaisse qu’elle n’a pas été que victime, mais qu’elle a su aussi ne pas faire que subir. Elle dit à son fils « je suis quelqu’un pour toi maintenant », pas que le jouet du père. (je fais un raccourci)
      Enfin, cela veut aussi et surtout à mon avis dire qu’elle ne peut être reconnue comme victime, donc comme ayant vraiment vécu toutes les horreurs qu’elle a vécu, que si la justice reconnaît son acte, et le juge pour ce qu’il est. Donc elle ne peut exister que par la reconnaissance de son acte, même commis en état de légitime défense…
      En effet, en une seule phrase, il y a beaucoup de choses je crois 😉 Merci pour votre lecture attentive !
      L’idéal serait bien sûr que le procès ait lieu et qu’elle soit acquittée, comme cela s’est produit une fois début 2012. Mais là, je suis dans la fiction.

  2. Bonjour,

    Sur cette question du « je veux être reconnue coupable » : Est-ce que la violence causée par les femmes n’est pas aussi un moyen pour elles de s’affirmer en tant que sujet, en tant que capables d’exercer un choix ?

    Je suis tombé sur quelques lectures à ce sujet qui m’ont amené à trouver la question intéressante :
    http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Penser_la_violence_des_femmes-9782707172969.html
    http://www.lesinrocks.com/2012/10/22/actualite/penser-la-violence-des-femmes-11314823/

    On dirait qu’il y a quelque chose à creuser. Après tout, c’est en partie par la violence illégitime que les hommes changent le monde (cf la pensée nietzschéenne, ou bien les figures révolutionnaires) et le modèlent selon leur idéal. Accéder à cette violence peut-il être pour les femmes un moyen de laisser une trace dans l’histoire et d’affirmer leur autonomie ?

  3. Merci pour ces compte-rendus, je ne comptais pas me rendre au 2ème film, mais après cette critique positive… Ah!! ces experts du cinéma, ils ne sortent jamais de leurs schémas collés à leurs peaux… Ils ne faut surtout pas leur faire confiance.

    1. oui, je voulais dire cela aussi : les critiques ne s’intéressent qu’aux sacrosaintes « règles artistiques » du cinéma. Et jamais au fond, qui pourtant ici doit primer. Du coup, ils aiment des odes à la violence masculine, et détestent les films militants. Lesquels films il ne s’agit pas d’aimer ou pas, mais de comprendre. Après, vous ne serez peut être pas d’accord avec moi !

      1. J’irai le voir, je le recommande aussi autour de moi, on en discutera. Concernant les critiques, ils ont enterré le beau film de A. Wood, sur la vie de Violeta Parra, quasi à l’unanimité. La critique française (une partie des intellos français?) est déconnectée du monde, méprise ce qu’elle ne connaît pas.

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