Le cinépatriarcat à l’oeuvre

Hier, j’ai lu le résumé d’un film : « Ouf » sur le site d’Ugc :

« À 41 ans, François avait tout pour être heureux : une femme qu’il adore, deux enfants d’une précédente union, un bel appartement. Mais un jour il a pété les plombs : la rage l’a envahi, il a voulu foutre le feu, a mis ses proches en danger. Alors on l’a interné. À sa sortie d’hôpital, Anna, l’amour de sa vie, ne veut plus le voir. Réfugié chez ses parents, fragilisé, infantilisé par ses proches, il serait bien tenté de retourner à l’hôpital. Mais il va plutôt se démener pour reconquérir la femme de sa vie ». Immédiatement je me suis dit : je vais le voir, parce que ça va m’énerver et que je pourrai en parler et dénoncer/démonter les mécanismes de la propagande cinématographique. Celle qui nous montre de la violence conjugale l’air de rien, comme si c’était juste un type qui a eu un coup de folie et qui sinon est tout à fait gentil avec « l’amour de sa vie ».

Eh bien je n’ai pas été déçue ! j’ai été énervée, tout le long, ne restant jusqu’au bout que pour voir si la curée serait totale…ce qu’elle fut. Car dès la première scène, on voit Anna, mère de deux enfants, qui se déguise en Wonder Woman et fait un bide devant ses enfants (dévalorisation). Pire, au même moment, son ex qui vient de sortir de l’hôpital et qu’elle ne veut pas voir s’est caché dans un carton et regarde la scène. S’ensuivent une série de scènes où il harcèle Anna au téléphone et en sonnant à la porte, alors même qu’elle ne veut pas lui répondre, mais qui ne sont pas montrées comme telles. On a plutôt l’impression qu’elle est froide et que quand même, elle pourrait lui répondre. Ensuite, il s’impose chez elle, et quand elle le fait ressortir, il fait mine d’accepter, puis sonne chez le voisin et essaie de rentrer par la fenêtre, ce qui amène à sa réhospitalisation. Mais alors, on justifie le fait de le réhospitaliser par ces mots :  « vous avez mis votre vie en danger » et non « vous avez harcelé et nié la volonté de votre ex en allant jusqu’à tenter de rentrer par effraction en faisant une grande scène, donc en la terrorisant ». Ce qui pourtant est exactement ce qu’il fait.

Il y a aussi une allusion claire au masculinisme des pères, avec d’un coup, alors qu’il se comporte en agresseur, il dit à quelqu’un « je crois qu’Anna et Céline (son ex femme) vont se liguer contre moi pour que je ne voie plus mes enfants ». Comme s’il s’agissait de se liguer et non de protection contre la violence d’un père (alors même que les deux femmes ne se liguent pas du tout).

Mais au moins, pendant toute la première partie du film, la famille, les psys, les amis, lui disent que son comportement est inadmissible (maissans l’identifier comme de la violence conjugale). Dans la deuxième partie du film, il n’est plus question de cela.

Une fois réhospitalisé, après quelques jours dans cet hôpital, il semble calmé. Sa psy lui conseille d’être « chevaleresque » s’il veut reconquérir sa femme. Et d’un coup, il « s’échappe », et puis donne un rendez-vous à Anna alors qu’elle est sur le point de se libérer de son emprise par le biais de l’éloignement (elle a accepté une mutation à Turin). Elle dit alors à quelqu’une: « parfois, il a un côté irrésistible ». Et là, on sait que la femme qui a courageusement résisté à l’homme violent a dû céder face à l’emprise, et qu’elle va aller au rendez-vous. Alors qu’elle va à ce rendez-vous,-il l’emmène au milieu de nulle part et elle ne sait pas où, lui non plus, elle est donc totalement à sa merci-  elle semble totalement anesthésiée, perdue. Et tout d’un coup, il lui dit que c’est un endroit qui ne serait rien s’ils ne s’embrassent pas, et elle se met à sourire Mais au lieu de montrer tout cela comme la réussite d’un agresseur dans sa manipulation perverse, c’est ce qui constitue dans ce film le « happy end ».

C’est bien un film du cinépatriarcat, qui apprend aux hommes qu’ils ont bien raison d’être des agresseurs (les rires des spectateurs hommes à chaque agression déguisée ou humiliation de la femme ne trompant personne), et aux femmes qu’elles doivent se soumettre.

***

Pour continuer sur ce cinépatriarcat,  je parlais de sexisme des Oscars dans mon dernier billet, mais il y avait pire à venir :la cérémonie fut semble-t-il un paroxysme du genre : à lire  We saw your boobs, une célébration du viol aux oscars. Et l’analyse du blog Féministes radicales : Rape joke, quand les virils font de l’humour

Pas étonnant dans ce contexte, qu’avec une telle propagande au cinéma et partout dans la société, il y en ait encore qui défendent les assassins de femmes, et prétendent qu’il n’y a pas récidive en cas d’assassinat conjugal (qu’une émission de France Inter osait encore appeler drame passionnel récemment)…alors que tous les mécanismes sont connus. Cette semaine, cet article de Metro est venu révéler ce qui ne nous étonne pas, à propos de Bertrand Cantat, qui a passé 4 ans en prison pour le meurtre de Marie Trintignant, et dont l’ex-femme, Kristina Rady s’est « suicidée ».

Elle était victime de violence conjugale, et les faits qui ont été révélés cette semaine sont accablants, en particulier le message vocal qu’elle a laissé sur le répondeur d’une amie : Kristina Rady : des témoignages accablent Bertrand Cantat
« Hier, j’ai failli y laisser une dent, il m’a frappée, mon coude est complètement tuméfié, un cartilage s’est même cassé. Mais ça n’a pas d’importance, tant que je pourrai encore en parler », dit-elle. « Bertrand est fou, il croit que je suis l’amour de sa vie et que (…) tout va bien », poursuit-elle. Puis elle détaille le carnet scolaire (bien faible) de ses enfants. « J’espère qu’on va pouvoir s’en sortir et que vous pourrez encore entendre ma voix… Sinon vous aurez au moins une preuve que… mais des preuves il y en a « , lance t-elle avant de passer le combiné à sa fille Alice ».

« Il croit que je suis l’amour de sa vie » : ça ne vous rappelle pas le résumé d’un film cité plus haut ?

Quand j’avais écrit ceci il y a trois ans, dénonçant déjà la propagande médiatique, certain-e-s m’avaient dit que l’homme ayant purgé sa peine, j’allais trop loin…Ce noir désir d’euphémisme et d’oubli.

Mais pour finir sur une note un peu plus optimiste, je signale cette info d’hier : le Congrès américain a enfin reconduit une loi contre les violences conjugales de 1994,, qui accorde protection et assistance aux femmes victimes. Elle était retardée depuis plusieurs mois par des Républicains qui s’opposaient à l’ajout de clauses protégeant les victimes homosexuelles, immigrées et autochtones.

 

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2 réflexions sur « Le cinépatriarcat à l’oeuvre »

  1. Mais ou,c’est ça, et la marmotte elle met le chocolat dans le papier alu aussi !!! Comment la faire « à l’envers ». Un agresseur est un agresseur et ce n’est pas aux victimes de demander pardon.

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