5 mai un an après

Il y a des années qui se suivent et ne se ressemblent pas. L’an dernier, veille du second tour de la Présidentielle, nous manifestions contre l’abrogation du délit de harcèlement sexuel.

Aujourd’hui, une marche est organisée pour demander une VIe République. Pour moi, cela ne changerait pas grand chose si demain on changeait de République. Un an après, je constate comme tout le monde des erreurs, des insuffisances mais me garderais bien de faire un bilan. Et je ne crois pas à l’intérêt d’une VIe République si elle n’était pas résolument féministe, centrée sur les transformations profondes de notre société, et ses crises majeures. Je prendrai deux exemples, le vieillissement de la société et les violences faites aux femmes et aux enfants.

1/ Adapter la société au vieillissement

Ainsi, de par mon travail, j’essaie de suivre de près le travail sur une loi d’adaptation de la société au vieillissement. Pour la société machiste et patriarcale, cela n’a pas l’air d’être une priorité. Mais dans la réalité, l’économie du vieillissement est notre avenir. Mais dire « l’économie » ne suffit pas. C’est bien la société dans son ensemble qu’il faut repenser. Avec ses caractéristiques. Il faut faire, ce qu’on n’a pas fait pour adapter la société à l’accession progressive des femmes à l’égalité des droits : partage du temps, refonte du travail, conception de nouveaux espaces, sécurisation de tous ses espaces : au lieu de sécuriser le domicile face à la violence familiale et conjugale, celle-ci s’est étendue au monde du travail. Au lieu de rendre les espaces publics plus sûrs, on a créé « l’empowerment » et le renversement de l’insulte, qui ne fait que renforcer l’insécurité dès l’adolescence, sur fond de société de consommation, qui pousse à l’hypersexualisation. Mais pour l’hypersexualisation, ne nous trompons pas : ce qu’il faut, c’est que les filles se sentent en danger là où elles auraient pu se libérer : à l’école, l’université, en étant contraintes de se vêtir comme ci, ou comme ça, de se maquiller, de se jucher sur des talons absurdes de plus en plus jeunes. Comment ne pas y voir un backlash de leur performance sociale ?

Donc, pour en revenir à la loi sur l’adaptation de la société au vieillissement de la population : on se retrouve face au même défi qu’avec la prise en compte de la place des femmes dans la société, partout et pas seulement au foyer. Et on se retrouve avec les mêmes obstacles : société de consommation et de domination qui considère la vieillesse -féminine- comme immontrable (la télé évite en effet de choisir des femmes de plus de 50 ans parmi ses expertes, comme me le confiait il y a 15 ans une amie journaliste qui recherchait des invité-e-s pour une émission connue pour ne pas arriver à trouver dans l’air des femmes à mettre sur son plateau -et pour cause). Paupérisation de la vieillesse et des femmes en particulier qui se retrouvent avec une espérance de vie longue – mais pas toujours en meilleure santé – et des moyens de subsistance de 40 à 60% inférieurs à ceux des hommes (alors qu’elles sont deux fois plus nombreuses). Inadaptation de l’espace public, des véhicules, des transports en commun aux besoins des personnes en risque de dépendance. Enfin, manque de réflexion suffisante pour faire du secteur de l’aide à domicile le facteur de lien social nécessaire à harmoniser la société. Ainsi, on évoque une société du « care » sans vraiment réfléchir à en faire une priorité nationale.

Mais pour qu’une société du care fonctionne, il ne suffit pas de faire aider des millions de vieilles et vieux par des aides à domicile issues de l’immigration, discriminées, mal payées, peu valorisées dans leur travail, ni même de créer des diplômes qui permettent de gagner après des années d’expérience 15 euros de plus par mois. Il faut rééchelonner la valeur qu’on donne aux choses.

Un exemple : les voitures, c’est pratique. Pour faire ses courses, pour partir en vacances. Mais pour une voiture, une grosse voiture, attribut dans une société machiste de la virilité, de nombreuses familles, même modestes, sont prêtes : à dépenser beaucoup d’argent, à s’endetter sur 10 ans, à alourdir ses mensualités du coût de l’assurance, l’essence et l’entretien. Souvent, il y a même deux voitures par foyer. Et pourtant : lorsqu’on est dans de grandes métropoles, pour faire ses courses, on n’a pas besoin de grosses voitures familiales qui coûtent très cher et qui polluent. Pour partir en vacances, ce qui est réservé à une partie de la population, on pourrait peut être réfléchir à louer des voitures ou n’en utiliser que quand c’est vraiment nécessaire.

Donc, est-il vraiment utile, souhaitable et plus humain de s’endetter pour acheter une belle voiture ? Est-ce une valeur qu’on doit promouvoir à coup de publicités sexistes et d’offres bancaires ?

En revanche, jamais on n’envisage de s’endetter pour s’assurer que ses enfants seront bien gardés. Que ses parents seront bien traités par une aide à domicile. Parce que qu’est-ce qui garantit que « la nounou » ou « l’aide à domicile » seront sûres (les émissions de la propagande médiatique ne s’intéressent à elles que pour faire peur aux parents sur le « risque » à confier leurs enfants, alors même qu’on sait que c’est avec les parents qu’il y a le plus de risque de violences ou d’accidents domestiques), que la femme de ménage sera honnête (les clichés racistes étant à cet égard une aubaine pour les employeurs qui en usent et abusent ? Ce qui garantirait que les personnes suffisamment riches ou aidées pour confier un-e proche à un-e aide, serait que le métier soit valorisé, et la relation humaine garantie, par une autre façon d’envisager la société. Mais des siècle de domination, font qu’on ne considère pas la personne « domestique », « au service de », comme méritant qu’on y sacrifie certains biens personnels (voir le livre de Caroline Ibos, où une nounou se rend compte que sa patronne dépense plus en vêtement par mois qu’en salaire pour elle…)

Donc, la clé c’est de reconnaître ces métiers pour ce qu’ils sont : essentiels à notre société, et changer la relation, pour la faire passer d’une relation empreinte de domesticité quand cela n’en est pas purement et simplement, avec un-e employeur-e qui ordonne et augmente ses exigences tout en limitant ses augmentations de salaire, à une vraie relation de travail, basée sur un rapport égalitaire (et en disant cela j’ai bien conscience qu’il y a un Everest à monter avant que les relations de travail aient quoi que ce soit d’égalitaire). Il faut donc que les conditions de vie de l’employée ne soient pas ignorées, ses contraintes non plus, qu’elle soit payée correctement, qu’elles ne soient pas simplement « au service de », mais reconnue pour son apport essentiel à la société.

2/ Mettre en place une société de justice : féministe

L’autre changement majeur qui serait une véritable révolution, serait d’adapter notre devise nationale à notre société. Ainsi, garder liberté, égalité, mais changer fraternité par humanité ou solidarité ou lien. D’abord, il faudrait réequilibrer les deux premiers mots de la devise. En effet, la liberté n’est rien sans l’égalité, et l’égalité rien sans la liberté. L’égalité sans la liberté mène au totalitarisme et ne peut se défendre. La liberté de penser différemment est essentielle, à condition qu’elle ne soit pas réservée à quelques uns.

A cet égard, le chemin à parcourir en termes féministes est gigantesque : la liberté d’expression, est à deux vitesses : elle est érigée en principe absolu quand elle émane de la misogynie la plus criante, elle est immédiatement matée lorsqu’elle vient du féminisme, surtout s’il est radical. Ainsi, l’an dernier j’écrivais ceci (à propos de l’annulation d’une conférence féministe radicale en Grande-Bretagne), et cette année c’est rebelote. Le texte de Christine Le Doaré sur son blog fait à cet égard le tour de la question

Donc, il faut que la liberté soit emprunte d’égalité, et aussi de solidarité, c’est-à-dire finalement de réciprocité. Il faut que le principe des relations familiales, conjugales, amicales, et de travail/service, changent. Ainsi, un parent a autorité sur son enfant, parce qu’il a en fait un pouvoir absolu, et son principal devoir est de ne pas en user. Rendre autonome l’enfant et capable de se défendre, oui, lui imposer sa façon de voir quand ce ne sont pas des violences, non. Ces dernières sont toujours justifiées par « le respect dû à la personne qui à ce moment là vous possède ». C’est là que c’est inique, injuste, et délétère : le respect est avant tout celui de la personne de l’autre, en particulier si l’on a quelconque moyen d’influence sur elle ou lui. Autant dire que des parents sur les enfants, le moyen d’influence est un pouvoir absolu dans un climat d’impunité totale. Et dans le cadre de la conjugalité hétéronormée, un pouvoir de domination issue du patriarcat qu’il est extraordinairement difficile de contrer. En tout cas, impossible face à un agresseur. Il est enfin un domaine, la sexualité, où il ne peut y avoir liberté ni égalité ni relation sans renoncement à la domination, à la prise de pouvoir de l’un sur l’autre, sans la prise en compte à tout moment de la réciprocité du désir. Un désir qui ne peut être codifié, mais à chaque instant éprouvé dans la relation. Si la réciprocité désirante n’est pas là, il ne peut y avoir véritable relation sexuelle.

Enfin, dans le cadre du travail c’est pareil, le patron faisant figure de père qui a tout pouvoir et où les moyens de se défendre sont au prix souvent de la santé ou de l’emploi. Pour les femmes, dans le contexte du travail, le harcèlement sexuel est LE moyen de les maintenir à une place inférieure malgré toutes leurs performances. Lutter contre le harcèlement sexuel, comme l’an dernier quand le Conseil constitutionnel avait abrogé la loi, c’est donc lutter pour mettre fin à toutes les violences sexuelles. C’est lutter pour une révolution dans la relation entre êtres humains, et lutter pour que la justice s’en fasse l’outil du respect de la liberté et des droits humains de chacun-e. La justice doit donc cesser d’être un outil de maintien de l’oppression, et de défense du propriétaire d’un bien (ainsi au départ dans le viol on ne condamnait pas le crime commis contre une femme mais le fait que son mari était lésé. Ainsi, se retrouve totalement absent de toute possibilité de justice : les femmes non « possédées » par un mari – les personnes prostituées dont le viol permanent n’intéresse personne, et les enfants, qui, étant la possession des parents dans la culture actuelle, sont à leur merci s’ils ont des parents criminels).

Mettre derrière les barreaux les voleurs de poules et encourager les violeurs en condamnant les premiers à des peines de prison ferme et en décriminalisant les second (correctionnalisation du viol, absence d’enquêtes qui mènent à des non lieux, culpabilisation, non prise en charge et absence de soin pour les victimes qui sont ainsi découragées de porter plainte et empêchées de vivre), c’est sur ce principe patrimonial et non sur les droits humains qu’est fondée notre justice. C’est cela qu’il faut renverser

Si tout cela était contenu dans une marche pour la VIe République, massive, et résolument féministe, alors j’irais. Mais on en est encore loin…

PAS DE JUSTICE, PAS DE PAIX

S.G

Pour prolonger ces réflexions, je remets le lien vers le blog du livre de Muriel Salmona, « le livre noir des violences sexuelles »

 

 

 

 

 

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1 réflexion sur « 5 mai un an après »

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