Adèle, la Palme et le sexisme

blueBon, hier, je n’ai rien dit, parce que « La vie d’Adèle » primée le jour de la #manifdelahonte, c’était un joli pied de nez, même si l’on doute que ce soit cela qui ait motivé Steven Spielberg, le président du jury. En revanche, la nécessité de préserver son image aux Etats-Unis l’a probablement encouragé (indépendamment même des qualités ou pas du film ce qui n’est pas en discussion ici) à écarter d’emblée toute récompense à Polanski qui nous eût insupporté-e-s. Ozon non plus, qui s’est tiré une balle dans le pied lui-même avec ses déclarations sur ses fantasmes sur la prostitution, et c’est tant mieux.

En effet, si les deux n’avaient pas prononcé des phrases d’un sexisme et d’un androcentrisme insupportable, en plus pour l’un d’être en fuite d’une accusation d’un crime de viol sur mineure qu’il a reconnu et d’avoir choisi des sujets de films qui montrent leur incapacité à envisager les femmes autrement que comme des objets (l’un allant jusqu’à déclarer que l’égalité femmes hommes était une idée vraiment stupide), alors peut-être que personne n’aurait réagi plus que ça (bon moi j’avais déjà réagi avant le festival ;-). Mais là, leur propos incroyables les ont largement discrédités, et c’est tant mieux !

Mais revenons à la Palme d’or. Elle devait sauver cette sélection ultra-masculine et misogyne, à la fois dans le nombre de réalisateurs (18 sur 19) et dans le choix des sujets, qui ne concernaient essentiellement que des hommes. Or, quand je l’avais dénoncé dans mon article d’avant le festival, je n’avais pas parlé du Khechiche. Parce que je ne savais pas encore qu’il était tiré de la BD lesbienne culte « Bleu » est une couleur chaude de Julie Maroh, auteure et lesbienne, et parce que je me méfiais du regard que pouvait avoir le réalisateur sur la question.

Puis, donc, il a été encensé comme un « choc cinématographique » par la critique (voir les inrocks ici) et a eu la Palme un jour où symboliquement c’était très fort. De quoi pourrions-nous alors nous plaindre ? Déjà, la lecture d’une interview où le réalisateur français affirmait qu’il avait filmé la scène de 10′ de sexe entre les deux femmes « sans jamais penser que c’était deux femmes », parce qu’il n’y avait pas de différence me semblait louche…ou signe qu’il n’avait jamais parlé de la question avec des lesbiennes, ce qui est un peu(beaucoup) problématique…

Ensuite, je craignais -avec d’autres que le regard d’un homme soit surtout là pour exciter des fantasmes masculins (qui sont une part importante de la pornographie) hétéronormés. Ces craintes, qui n’ont pas effleuré la critique française, ont en revanche été relevées par le New York Times :

« This intimacy is clearly meant to draw you into her consciousness. Yet, as the camera hovers over her open mouth and splayed body, even while she sleeps with her derrière prettily framed, the movie feels far more about Mr. Kechiche’s desires than anything else.

It’s disappointing that Mr. Kechiche, whose movies include “The Secret of the Grain” and “Black Venus” (another voyeuristic exercise), seems so unaware or maybe just uninterested in the tough questions about the representation of the female body that feminists have engaged for decades ».

Enfin, il y avait le fait que ses techniciens avaient manifesté de son comportement exécrable sur le tournage (ce qui est tout de même rare alors que les réalisateurs ne sont pas réputés être des enfants de choeur), et qu’il s’était incrusté (pas lui mais un caméraman et ses actrices) sans prévenir les organisatrices dans la marche de nuit féministe et lesbienne du 8 mars 2012, les filmant scandant des slogans n’ayant rien à voir avec ceux de la manif.

Mais pour finir, il y a enfin le peu de respect accordé à l’auteure de la BD, qu’il n’a même pas remerciée au Palmarès, et son opinion à elle sur ce qu’il a fait de son oeuvre :

j’en cite juste 2 extraits, vous pouvez tout lire ici : http://www.juliemaroh.com/2013/05/27/le-bleu-dadele/

« Je tiens à remercier tous ceux qui se sont montrés étonnés, choqués, écœurés que Kechiche n’ait pas eu un mot pour moi à la réception de cette Palme. Je ne doute pas qu’il avait de bonnes raisons de ne pas le faire, tout comme il en avait certainement de ne pas me rendre visible sur le tapis rouge à Cannes alors que j’avais traversé la France pour me joindre à eux, de ne pas me recevoir – même une heure – sur le tournage du film, de n’avoir délégué personne pour me tenir informée du déroulement de la prod’ entre juin 2012 et avril 2013, ou pour n’avoir jamais répondu à mes messages depuis 2011.  » JM

Deuxième extrait, à propos des scènes de sexe. Après avoir exprimé en tant qu’auteur que le parti pris de Khechiche n’était pas le sien mais qu’elle ne jugeait pas cela, elle poursuit :

« Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne…
Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes.
Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Les seuls qu’on n’entend pas rire ce sont les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes.
Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux.
En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets.
Mais j’attends aussi de voir ce que d’autres femmes en penseront, ce n’est ici que ma position toute personnelle ».

Elle souhaite avoir des avis d’autres femmes. On ira donc voir le film mais je crains que nos craintes ne s’y voient confirmées…

En résumé, malheureusement, il n’est pas du tout évident que la Palme d’or soit finalement moins misogyne que la plupart des films présentés à Cannes. Alors certes, c’est mieux que Polanski et Ozon, mais…

S.G

 

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5 réflexions sur « Adèle, la Palme et le sexisme »

  1. je suis déçus qu’il n’es pas gardé en français le nom de la BD pourtant si poétique mais bon.

    l’auteur de la BD semble très déçus sur plein de point, elle avoue elle même que cela ressemblé à du porno lesbien. et pourtant très contente du finale…sa me semble très bizarre vu qu’elle et très active à la cause lesbienne et féministe. je pense qu’elle dois certainement être légèrement aveuglé du faite que se soie « sont oeuvre » qui s’affiche a l’écran. (je serais tout aussi éblouie si c’était la mienne)

  2. Merci de toutes ces informations…. Mais comment peux t on agir ainsi vis à vis de l’auteur… Je ne sais pas si j’irais voir ce film, mais par contre, je vais me procurer la BD.

  3. Bonjour,

    Article intéressant. J’étais plutôt enthousiaste car cette Palme d’Or donnée une vision moins misogyne de la construction de l’identité d’une personne.
    En plus, cela donne envie de lire la BD.
    Mais, c’est vrai que c’est toujours chiant cette « mode » de faire des films sur la recherche de l’identité en se basant sur des histoires d’homosexuels (exemple « I love you Phillip Morris », « Harvey Milk », celui-ci ou plein d’autres), mais utilisant des acteurs hétéros.

    Il faut avouer que le jour, où une Virginie Despentes pourra participer à une compétition de Cannes, on sera entré dans une autre époque.

    Pour l’instant, on continue à patauger avec les fantasmes « hétéro » qui se veulent « ouvert ». Je comprends que cela ressemble à de la charité.

  4. Merci pour cet article.
    Idem pour moi, pas question d’aller voir un film fait de grosses ficelles, j’irai donc acheter la BD de Julie qui me semble être le meilleur retour à faire à son travail et à son engagement.

  5. D’après des femmes présentes à la marche et qui l’ont approché pour le faire cesser, c’était lui-même et non l’un de ses techniciens qui filmait
    Merci toujourss pour tes articles Sandrine

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