C’est beau le bruit d’une claque sur la fesse au lit ?

Bon, j’ai vu « La vie d’Adèle ». Parce que c’est bien de parler des films qu’on n’a pas vu pour ce qu’on en lit, mais c’est encore mieux d’en parler quand on l’a vu.

Et je dois dire que ce fut une expérience très positive ! Pendant les 3 interminables heures que dure le film, j’ai eu le temps d’aiguiser mon sens de l’humour et d’affuter mes réflexions sur la représentation du sexe en images et au cinéma.

Oui, Kechiche a l’habitude de faire long. Parfois, j’ai aimé son talent de mise en scène à nous montrer des repas en longueur, à laisser le temps aux relations entre les êtres d’émerger. C’est un peu cela au tout début de La vie d’Adèle. Et puis rapidement (donc au bout de 3 quarts d’heures :P) la longueur devient ennui.

En fait, cela commence au moment de la première scène de sexe du film. Ensuite, le réalisateur égrène ces scènes d’une grande banalité cinématographique et des scènes de la vie professionnelle des héroïnes. On ne compte plus le nombre de fois où l’on voit Adèle institutrice dans sa classe. Cela pourrait être bien si ce n’était pour montrer le désastreux manque d’ambition de l’héroïne qui ne veut « que » s’occuper d’enfants et n’est pas artiste comme la femme aux cheveux bleus qu’elle aime et qui le lui reproche amèrement d’ailleurs…un amour sur fond de « gap » social réduit aux pires clichés. Comme si une artiste ne pouvait pas trouver très bien que la femme qui partage son lit (et je ne me limite pas au lit pour rien) aime transmettre sa passion de la langue aux enfants…

Oui je dis « partage son lit » parce que dans la Vie d’Adèle, tout dans l’amour -la passion- est ramené à la sexualité. Dans une veine hitchcockienne qui aurait pu être un bel hommage, sexe et nourriture sont ainsi associés dès le début du film. Adèle explique qu’elle aime manger, qu’elle pourrait manger toute la journée, qu’elle est gourmande…mais bien sûr c’est une allusion oh combien subtile à son désir sexuel. Seulement même ce désir là est banalement trivial et manque de classe. Car la voilà qui affirme qu’elle n’aime pas les huitres, ce comble du raffinement culinaro-sexuel…des huitres pour évoquer la sexualité lesbienne…voilà qui fait preuve d’une grande inventivité qui vaut bien une Palme d’or !

D’ailleurs, nous subirons un repas d’une violence inouïe où Adèle subit un interrogatoire sur son manque d’ambition par la mère d’Emma…et où il faut qu’elle mange des huitres…la même scène en parallèle chez les parents d’Adèle, qui regardent « Questions pour un champion » et sont très gentils avec Emma…mais elle doit manger des spaghettis bolognese (le tout toujours en gros plan, allez savoir pourquoi…)

Les premiers bien sûr sont lesbophiles (même si le mot lesbienne n’est jamais vraiment prononcé ou peut être une fois) et les seconds il ne faut pas leur dire…

Donc, je disais, tout est ramené à la sexualité. Ainsi, pour montrer ce fameux gap social insurmontable entre les deux femmes, nous avons une scène ou Emma l’artiste invite ses amiEs. Adèle a bien sûr tout préparé, et fait « bonne impression ». Mais elle manque d’ambition, toujours, et Emma lui reproche, en fin de soirée, une fois couchées, de ne pas vouloir écrire pour d’autres qu’elle-même. De toute évidence une distance s’est créée entre les deux amantes depuis le début du film. Comment le manifester alors ? Parce qu’Emma refuse de faire l’amour avec Adèle…

« c’est beau le bruit d’une claque sur les fesses au lit » ?

bleuMais bon, dans tout ça vous vous demandez toujours pourquoi j’ai intitulé mon article « c’est beau le bruit d’une claque sur les fesse au lit » ? Parce que je n’ai pas encore abordé « les scènes de sexe lesbien ». Enfin non, d’après Kechiche, cela n’a pas tellement d’importance que ce soient deux femmes. Et d’ailleurs, il nous le montre bien dans tout le film, à la fois dans la manière dont il les filme et dans le fait qu’il rattache toujours Adèle à la sexualité hétéro (elle trompe Emma avec un homme, et un homme aussi peu ambitieux qu’elle lui semble promis à la fin…)

Donc, les scènes de sexe lesbien sont-elles lesbiennes comme on l’a dit ? Oui, elles sont plus longues que les scènes de sexe dans les films où ce ne sont pas deux femmes…

Sont-elles crues comme on l’a dit ? Peut-être, mais bon pas tant que ça.

Sont-elles réalistes ? Bon pas en ce qui me concerne, mais je me garderais bien de généraliser, ne prétendant en rien être représentative…

Pour moi, la seule question intéressante, est : parviennent-elles à montrer ce qui fait le désir et l’intimité puis le plaisir, d’une façon qui nous fasse ressentir quelque chose à quoi on pourrait -même vaguement- se sentir reliées, en tant que lesbienne, ou en tant que femme ?

Et la réponse est – pour moi toujours- non, non et non…

Car ce que l’on voit, ce sont des acrobaties sexuelles, des positions sans tabou (jusque là tout va très bien), mais des expressions du désir et du plaisir qu’on croirait sorties de n’importe quelle vision pornographique du cinéma. En effet, toute la jouissance qui semble si difficile à atteindre, se manifeste par des cris et bouches ouvertes, et de forts bruyantes claques sur les fesses (les « bruiteurs ingénieurs du son ont du se marrer, ça c’est sûr)…Ah oui, on a parfois aussi l’impression que pour bien remplir le cadre cinématographique, il faut tordre les corps et trouver des positions qui font que surtout, les têtes des deux amantes sont les plus éloignées possible, et qu’il faille se toucher sur le moins de surface à la fois possible…sauf pour la fameuse claque sur la fesse…

Cela fait plusieurs années que je m’interroge sur les scènes représentant la sexualité à l’écran. Et je me dis : il y  a un problème. Quel est ce problème ? Que ce soient des hommes et seulement des hommes qui tournent et donc, à la Ozon, nous montre leurs fantasmes et n’essaient pas de trouver une vérité ?

Oui, c’est sûr, mais après tout, c’est ça le cinéma : non pas une représentation de la réalité, mais la vision d’une personne -le metteur en scène, sur cette réalité. Il est donc bien évident que ce que l’on voit ici c’est ce qui la vision de Kechiche, et non un discours sur la sexualité lesbienne…

Se sentir appartenir à une histoire ?

Donc, si l’on veut adapter une bande dessinée, celle de Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude », dont le succès vient du fait que de nombreuses lesbiennes se sont senties enfin appartenir à une histoire et une vision auxquelles elles pouvaient s’identifier, ce n’est pas possible d’être un homme pétri du culture cinématographique pornifiée, c’est une quasi évidence.
Seule une femme, et une femme ayant réfléchi à comment les images nous représentent, et, hétéro ou lesbienne, ayant réfléchi à comment notre sexualité est hétéronormée et envahie par la domination du désir masculin, pourrait essayer d’y arriver. Et ce n’est pas sûr qu’elle y parviendrait.

Je m’explique. Comment représenter des scènes où on fait l’amour ? Pourquoi et quel sens cela a-t-il ? Eventuellement de vouloir transmettre ce qui se produit dans l’émotion, le désir et le plaisir de l’échange amoureux/sexuel. Mais quel intérêt y a-t-il à voir, montrer, détailler d’un point de vue extérieur un acte sexuel ?

Qui, dans la vraie vie, regarde un acte sexuel, sans l’accord des partenaires ? DES VOYEURS.

Le réalisateur en premier, et le spectateur.trice de cinéma après lui sont donc uniquement des voyeurs. Non pas qu’il ne faille pas montrer ou essayer de faire ressentir ce qui se produit dans l’acte sexuel, mais bien parce que la position de la caméra pour représenter la sexualité est aberrante.

Je m’explique encore par un autre exemple : une des choses qu’on apprécie le plus dans la peinture ou dans le cinéma, ce sont les paysages. En effet, ce que nous voyons à ce moment là, c’est bien ce que nous pouvons aussi voir et aimer dans la vie. Et la capacité de l’artiste, comme du réalisateur, de nous montrer son émotion et de nous la faire partager, vient du fait que ce regard nous pouvons aussi l’avoir.

En revanche, ce que l’on pourrait vouloir faire partager d’un acte sexuel, c’est l’émotion et le désir, le plaisir de la rencontre sexuelle de deux êtres. Or cela, on ne le ressent pas à regarder, de loin (avec plus ou moins de zoom) les sexes des autres se toucher, ni à voir des femmes se donner des claques très bruyantes sur les fesses. En effet, cela ne nous fait rien ressentir à mon avis parce que cela n’est tout simplement pas ça dans la vie, on ne prend pas notre désir et plaisir de regarder d’autres faire l’amour…

Et du coup, pour arriver à trouver l’excitation dans cette position du voyeur, loin de tout ce qui fait l’émerveillement de deux peaux qui se frôlent, de deux regards qui s’embrassent, de deux désirs qui se respectent et s’interrogent en permanence sur leur réciprocité, que reste-til sinon que d’inventer des choses très compliquées et/ou violentes ?

Pas grand chose que de la technique, de l’acrobatie et du bruit. Et c’est donc ce pas grand chose qui nous est donné à voir, qui éteint immédiatement le désir, et qui pourtant nous est donné comme la norme pornographique avec laquelle il nous faudrait jouir….

Alors oui, Kechiche aurait presque raison en disant que « ce n’est pas très important que ce soit deux femmes », si la sexualité hétéronormée qu’il reproduit ici n’était pas la règle, et qu’il essayait de créer une nouvelle forme cinématographique de représentation du désir, qui aurait un rapport avec la vie. Mais pour le coup, il n’y a ici vraiment rien de neuf, ni d’innovant, ni même de vaguement stimulant qui pourrait justifier une palme d’or…

Sandrine GOLDSCHMIDT

11 thoughts on “C’est beau le bruit d’une claque sur la fesse au lit ?”

  1. Merci pour cette explication…je n’avais pas trop envie de le voir, je ressentais aussi ce malaise de voir des scènes de sexes féminins filmées par un homme.
    Je comprends bien ce que tu évoques et pourtant cet été lors d’un festival, j’ai vu un film je crois Suédois, sur l’amour entre deux femmes, (dommage j’ai oublié le titre) et les quelques scènes de sexes étaient très belles, mais c’était un film fait par une femme, est ce que cela change les choses???

    Merci

  2. Le seul film d’amour que j’aime c’est « La strada » de Federico Fellini ….
    Oui ! j’ai beau chercher dans ma tête là ! comme ça je ne vois aucun autre film d’amour …..
    Les cinéastes produisent des films pour gagner leur vie et puis voila . Mais au fond ils n’ont rien à dire du monde ni de la vie ….. Et encore moins de l’amour ……
    Oui ! pour moi le seul film d’amour c’est « La strada » …..

  3. Sinon, je ne sais pas ce que vous en pensez il y a en ce moment une exposition à Paris Masculin/Masculin qui montre exclusivement des nus masculins. Sans y être allé, j’ai pu voir le livre de l’expo en librairie : il n’y a pas une seule œuvre réalisée par une femme. Que des hommes hétéros ou gays exhibant leur regards admirateurs ou désirants sur le corps masculin. Même si certaines œuvres étaient belles, je n’y ait effectivement pas du tout retrouvé le regard que je peux avoir, en tant que sujet féminin, ce qui me touche et ce que je retiendrais si je devais représenter un homme. J’ai l’impression que c’est aussi quelque chose de difficilement concevable non seulement que les femmes portent un regard de sujets, sur leur propre sexualité, mais aussi sur leurs partenaires hommes, en tant qu’objets de désir.

  4. Merci pour ce bel article , pour ma part au vu des actes décrits ( coups sur les fesses ) je ne dirais pas que les deux personnages font  » l’amour  » . Et je suis persuadée que l’on ne montrerait jamais dans un film à grande distribution deux hommes en train de se frapper ainsi, ou alors toute la salle exploserait de rire tant cela serait jugé incongru , comme si le derrière des femmes appelait les coups et pas celui des hommes.

  5. Bonjour Sandrine !

    J’aime beaucoup ton article !
    Je l’ai vu également et j’ai lâché prise au bout d’une vingtaine de minutes à tout cassé. mais je ne suis pas très fan des réalisations de kechiche, donc bon… ça me donne à chaque fois le tournis.
    Au sujet des scènes de fesses, je viens d’y repenser justement. Ce sont réellement de successions d’acrobaties et rien d’autres. Et puis, c’était long…. ça en devenait franchement ridicule. Elles se tortillaient dans tous les sens… Il manquait plus que l’une des deux fasse le grand écart avec une perruque disco et ça aurait été sans doute la scène la plus drôle… Et puis pour les actrices, j’avais mal pour elle tellement je trouvais ça ridicule.
    Pas douée pour l’écriture, mais j’avais commencé à écrire un article pour un minimum détailler mon avis… je dis ça parce que j’évoque également le « réalisme » au cinéma brièvement. Je verrais si je le publie car y a eu tellement de critiques…
    Bref, tout ça juste pour dire que ta critique m’a bcp parlé ! Merci donc.
    Et puis Kechiche, je l’aime pas. Je trouve qu’il joue le martyr.
    Voilà.

  6. Pas trop d’accord avec vous, comme je l’explique ici http://bit.ly/19Zekdm où j’ai apprécié la passion et le caractère organique de la mise en scène. Et pour les clichés, je dirai qu’il y a une part de vérité dans tout ça. Et puis j’adore les pâtes bolo, donc ce film est un chef d’oeuvre, point ! Haha. Belle critique, bien écrit quand même ^^

  7. alain
    28 octobre 2013
    Très justes, tes critiques. Film interminable, scènes d’acrobatie pour voyeurs mâles blasés, banalité du sujet. J’appréciais beaucoup Kechiche depuis « La graine et le mulet » et, surtout, ‘La Vénus noire », chef d’œuvre d’humanité, mais cette fois je passe. Quelles que soient ses justifications (v. Télérama du 28 septembre), je pense qu’il a fait ce film pour le fric et surtout afin d’être enfin célèbre en France car il est très conscient de ses qualités et se trouvait, à cinquante ans, trop peu reconnu pour ce qu’il est : un excellent cinéaste, superbe photographe (à la Kubrick) et imaginatif dans la psychologie de ses acteurs : c’était le cas dans les deux films qui précédaient. Mais « Adèle » vise bas, au niveau des amours dites interdites et qu’il justifie alors qu’on s’en fout quand on est hétéro. Sans compter que Léa Seydoux n’était visiblement pas lesbienne au début du film et qu’il l’a en quelque sorte forcée à le devenir partiellement (ses orgasmes augmentent en intensité d’une demi-heure à l’autre). Elle avait sans doute besoin d’argent, mais qu’il en a profité ! Ce film est lamentable et le festival de Cannes minable.

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