Dénoncer la violence conjugale et masculine, avec quels chiffres ?

DSCF6205Aujourd’hui ont été publiés en France les chiffres de violences entre conjoints ou ex-conjoints. Au total en 2013, 121 femmes sont mortes tuées par un homme et 25 hommes par une femme. C’est moins (un petit peu) qu’en 2012 et pareil qu’en 2011. Ces chiffres, qui sont traduits en général dans toutes les bouches par « une femme meurt tous les deux jours et demie sous les coups de son conjoint », m’ont toujours dérangée. Toujours, je me demande : mais qu’est-ce-que ça veut dire ? Et j’ai le sentiment désagréable que la réponse, c’est « rien, en soi ». Et tous les ans, je me demande à quoi sert la communication autour de ces chiffres. Parvient-elle à faire bouger les choses ? Pose-t-elle les bonnes questions ?

Mais cette année, j’ai envie d’en parler, car on a un peu dépassé les bornes. En effet, comme c’est « moins qu’en 2012 », 121 au lieu de 148. Et le gouvernement s’est empressé de s’en féliciter. Ainsi sur twitter, Laurence Rossignol, secrétaire d’Etat à la famille, et féministe s’est félicitée que les efforts payaient, la ministre des droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem a écrit : « la parole se libère, il faut continuer les efforts ».

Donc, 121 mortes au lieu de 148, ce serait « mieux », et ce serait le résultat de la politique du gouvernement qui permettrait de libérer la parole ?

Cela me paraît une conclusion plus qu’hâtive. Je ne veux pas dire ici que les politiques mises en place ne servent à rien, je ne veux pas contester que « la parole se libère ». Je veux au contraire croire qu’à force de travail des associations de lutte contre les violences faites aux femmes et même du gouvernement, il commence à y avoir une prise de conscience de la société. Mais de là à en conclure que c’est pour cette raison qu’il y a eu 21 femmes de moins de tuées, cela me paraît pour le moins exagéré.

En outre, une morte de violence conjugale, c’est une morte de trop, et le problème de fond vient-il du nombre de victimes ? Le problème, c’est la violence masculine ! Celle-ci s’exerce dans des proportions pharamineuses dans la sphère familiale à l’échelle  mondiale, et touche les femmes et les enfants en masse, par centaine de millions, même lorsqu’il n’y a pas mort immédiate qui s’ensuit!

Du coup, j’ai envie de partager avec vous mes réflexions à ce sujet

1-Ces chiffres ne sont donc pas significatifs en soi . On pourrait dire que ce n’est « pas beaucoup », par exemple. Si l’on comparait à la Colombie, ou aux Etats-Unis. On pourrait dire aussi que peu de femmes meurent par rapport aux hommes : 30% sur l’ensemble des homicides commis chaque année en France .

On pourrait aussi constater que le nombre d’homicides en France est bas en comparaison de nombreux autres pays et en constante baisse. En 10 ans on est passé de 1.500 homicides en France à moins de 1.000. Ce qui donne un taux pour 100.000 habitants de 1, alors que la Colombie -encore elle- a le triste record de 60. Donc cela voudrait dire que peu de femmes meurent. Mais pas que la violence masculine à l’encontre des femmes est faible.

Mais on pourrait dire aussi autre chose. En Colombie me disait une amie colombienne spécialiste de ces questions, s’il y a  beaucoup plus de femmes qui meurent sous les coups de leurs conjoints qu’en France, elles représentent moins de 5% des homicides. Alors qu’ici c’est 30%. On constaterait alors qu’en France si, comme je le disais plus haut, le nombre d’homicides est en baisse, le fait que celui des meurtres de femmes par leur conjoint diminue à peine, on pourrait en déduire que si la violence globale diminue, la violence des hommes envers les femmes elle, ne diminue pas. Et ce serait déjà une vraie piste de réflexion pour envisager de faire changer les choses.

Donc, il me semble que donner des chiffres de façon simpliste, hors contexte, sans analyse, et les livrer ainsi aux médias, ne fait pas beaucoup avancer les choses.

2-Les meurtres ne sont pas significatifs en soi

Prendre comme étalon du « comptage » de la violence masculine envers les femmes le nombre de femmes tuées a-t-il un sens ? Est-ce un bon indicateur ?

Certes, la violence appelant la violence, le meurtre peut être considéré comme son aboutissement. Mais en l’occurrence, on oublie d’analyser ou de s’interroger sur le pourquoi de la violence masculine. Je m’explique : si demain on est à zéro meurtre, cela voudrait-t-il dire qu’il n’y a plus de violences masculines ?

Faudrait-il sauter de joie ? Non. Ou pas forcément. Car à mon avis la violence masculine envers les femmes et les enfants n’a pas forcément pour finalité la mort mais le contrôle et le maintien du pouvoir. Ainsi, des femmes -et des enfants- sous menaces de mort et vivant dans la terreur sont bien plus utiles vivantes que mortes, parce que mieux « utilisables ».  Et une dictature qui marche bien est une dictature qui n’a plus besoin de tuer. Il suffit que la terreur soit suffisante, la violence calculée pour maintenir l’opprimée à sa place. Car s’il y avait trop de morts, le système finirait par s’autodétruire (voir les risque à cet égard dans les pays d’Asie qui commencent à s’affoler de ne plus avoir assez de filles).

3-De toutes façons, ces chiffres sont forcément sous-estimés

Donc, les violences sont là pour maintenir le pouvoir, et peuvent aboutir à la mort d’une autre façon. Ou aboutir simplement à la dépression, la mauvaise santé, à une vie qui est un terrible parcours du conbattant. En effet, toutes les violences qui aboutissent à la mort dues aux violences masculines ou paternelles n’apparaissent pas dans les statistiques si la mort n’est pas immédiate. Les suicides, les maladies, les comportements dangereux, les troubles post-traumatiques dûs à des violences masculines sont bien plus nombreux que ces chiffres là. Par exemple, on dit que cette année 13 enfants sont morts de violences volontaires de leurs parents alors que l’on estime en général à plutôt 700 qui mourraient des suites de maltraitance (Salmona). En revanche, si on regardait les faits dénoncés de violences conjugales, qui se comptent par centaines de milliers et sont encore massivement le fait des hommes, alors on aurait une meilleure idée de l’ampleur de ces violences.

4-Ce qui compte, c’est le sexe des auteurs de violences : ce sont des hommes

Donc, la seule chose qui est un tant soit peu significative dans ces seuls chiffres avancés médiatiquement chaque année, c’est la proportion entre meurtres commis par des femmes et par des hommes. 25 hommes tués par des femmes pour 121 femmes tués par des hommes. Si l’on rajoute à cela que souvent les femmes qui tuent leur conjoint le font après des années de violences subies, on peut encore relativiser la proportion.

Ainsi, et c’est là que je veux en venir, la seule chose qui est vraiment significative, c’est que quel que soit le type de violence exercée à l’échelle mondiale, ce sont les hommes qui en sont les auteurs. Pour vous en assurer, je vous propose la lecture de ce texte :

« le problème, c’est l’homme », de Luc Brenner, paru dans Le Monde

Comme il le dit : « Mais il est un facteur qui n’apparaît jamais. Un facteur tellement évident que tout le monde fait semblant de ne pas le voir : la délinquance, avant d’être le fait de mineurs, d’étrangers ou de pauvres, est d’abord une affaire de sexe, l’affaire des hommes en l’occurrence ».

Résumé des chiffres qu’il avance :

Les femmes représentent 15% des mises en cause toutes infractions confondues (donc y compris chèques en blanc)

«  Pour les actes les plus graves, les crimes, les hommes représentent 95 % des condamnations en 2005 (87,9 % des homicides, 98,5 % des viols et attentats à la pudeur). Pour les délits, les mâles représentent 90,4 % des personnes condamnées.

Rappelons ici que presque 100% des clients-prostitueurs sont des hommes.

Pour les crimes commis par les mineurs, qui sont en augmentation, même constat : + de 90% par des garçons.

Il n’y a donc pas d’ambiguité possible : la violence et la délinquance ont dans les faits un sexe. Et si on veut commencer à lutter efficacement contre cela, ne vaudrait-il pas mieux prendre sérieusement ce fait en compte et se poser les bonnes questions : que doit faire la société pour ne plus transformer ses garçons en futurs hommes violents ?

Sandrine Goldschmidt

8 thoughts on “Dénoncer la violence conjugale et masculine, avec quels chiffres ?”

  1. Bonsoir Sandrine,
    J’ignorais les chiffres des meurtres en Colombie et votre analyse est pertinente.
    Cependant ne faudrait-il pas aussi dénoncer ce qui se passe à nos portes et qui nous concerne plus directement : en Espagne…
    Un de nos voisins les plus directs, culturellement et géographiquement ( même si la culture Castillane est prégnante en Colombie ! ) et qui est également un des pays où les violences sociales, les injustices et le fascisme sont récurrents ou/et renaissants.
    Je ne peux que vous parler de ce que j’ai connu, la société espagnole en 2000, une époque pas si lointaine où pas moins de 450 ( quatre cent cinquante !!! ) femmes mouraient chaque année sous les coups de leurs conjoints !
    Au point que le gouvernement en avait fait cause nationale.
    J’ignore ce qu’il en est aujourd’hui, mais comme vous le faites remarquer, les violences sociales n’évoluent pas symétriquement avec les violences sexuelles et il n’y a par conséquent pas de raison pour que cela ait beaucoup changé.
    La Colombie comme l’Espagne ont leur histoire marquée par les violences d’État, répressions criminelles, disparitions, présence militaro-policière permanente et coups d’État militaires, corruption, bref, la liste est longue et sinistre.
    Ne peut-on pas voir un parallèle intéressant sur les possibles violences sexuelles communes aux pays ayant vécu dans leur histoire des épisodes guerriers traumatisants ?
    J’y inclus la France, bien entendu, mais aussi Grèce, Italie, Allemagne…
    Existe-t-il des études et parutions sur le sujet ?
    Ces violences sont avant tout une affaire culturelle, peut-on trouver des exemples à contrario de sociétés n’ayant pas connu ces épisodes ( cela existe-t-il seulement ? ) où les violences conjugales sont représentativement plus faibles ???
    Nous n’aimons pas parler de l’Espagne parce qu’elle est notre sœur de cœur et que sa grande descente vers l’enfer risque d’être aussi la nôtre, nous ne voulons pas croire à ce que nous savons.
    Mais si mon hypothèse était vérifiée, alors ce serait encore plus terrible car il se pourrait bien que des sociétés moins sophistiquées que les nôtres engendrent moins d’inégalités et moins de violences.
    Une chose est absolument certaine, dans les sociétés traditionnelles de l’Afrique de l’Ouest ( qui encore une fois sont en voie de disparition ) il était inenvisageable qu’un mari frappe son épouse sans quoi c’est la famille de l’épouse qui se chargeait de la répression et le mari n’avait alors pas la moindre chance.
    Je ne prône évidemment pas tel ou tel modèle de société, mon intention est seulement de mettre en relief les parallèles entre la violence historique de certaines et la violence vécue au quotidien, ce qui serait le résultat d’une construction d’un modèle Humain.
    Il fut un temps où il était permis de dire que la question de la transmission par le rôle éducatif des femmes avait à être pris en compte mais ça me semble tout-à-fait obsolète tant la modélisation de nos enfants par un modèle de vie imposé en opposition radicale avec la posture parentale la plupart du temps ( et qu’on ne vienne pas me rebattre les oreilles avec les sornettes sur « les ados » qui sont comme ci ou comme ça ! ) se fait oppressante, prégnante, nous met en conflit permanent et au final nous anéantit sous le poids des « on n’y peut rien, c’est l’évolution de la société, on n’arrête pas le progrès ».
    La destruction de l’ensemble des sociétés au profit d’une mondialisation informe et sans le moindre repère pour l’individuation et l’assise du psychisme ne nous conduit pas vers des lendemains plus romantiques.
    La destruction actuelle de la société Ukrainienne en est la pire des illustrations, mais nous avons connu la Yougoslavie et ça ne nous a pas suffit !
    Les violences faites sont le fruit d’une morale typiquement protestante qui rend l’Humain à l’état « d’individu », c’est-à-dire rien, un être coupé de ses semblables, un hybride non reproductible, non fécond.
    Un être qui n’a de compte à rendre qu’à Dieu…
    Et « certain(e)s » vantent les mérites de la disparition des Nations au nom du Dieu Progrès et appellent à renforcer l’Europe d’inspiration nazie ????
    Le progressisme n’est plus ce qu’il était !

  2. Merci Sandrine pour ce très bon article !

    j’ajoute ceci : dans les chiffres de « morts par la violence conjugale », cette année on insiste sur les morts des hommes. Par pur révisionnisme. Ils ne précisent pas que les hommes tués par leur conjointe le sont par légitime défense, et que les sanctions pénales sont beaucoup plus lourdes dans ce cas, ça se chiffres en années de prison (10 en France, entre 15 et 30 aux US), alors que les hommes ont entre quelques mois et 3 ans fermes.

    En outre, ces chiffres ne prennent pas en compte non plus :

    – les femmes qui se sont suicidées suite aux violences, comme l’ex-compagne de Bertrand Cantat.

    – les femmes mortes de maladie chronique dues au stress (cardio-vasculaire, maladies auto-immunes, maladies respiratoires) et cancers.

    – les femmes mortes par « accident », les freins qui lâchent et autres scénarios tordus (véridique, les conjoints violents regardent avidement les modes d’emploi délivrés par leur organe télévisuel sexiste, genre Enquêtes impossibles ou Faites entrer l’accusé)

    – les femmes mortes sous les coups de l’agresseur mais que la police patriarcale n’a pas « constaté » (et pourtant certains faits sont hallucinants … enfin, les flics et gendarmes n’arrivent déjà pas à « constater » les faits quand Madame leur dit tout ce qui s’est passé, alors une fois qu’elle ne parle plus, faut pas attendre que la lumière s’allume dans les cerveaux sexistes) : passage par la fenêtre (un velux sur le toit de la maison par exemple !), chute dans l’escalier, strangulations répétées et selon des méthodes qui ne laissent pas de traces (une proportion significative des conjoints violents viennent de professions de sécurité ou font des sports de combat, où ils apprennent des techniques de combat comme des coups dans le diaphragme ou des coups qui ne laissent pas de traces), etc.

    – les femmes mortes sous les coups de l’agresseur, mais qui a maquillé tout ça en suicide … ils sont très ingénieux, d’autant que les émissions se multiplient qui fournissent clé en mains aux hommes les mille et un moyen de liquider une femme sans traces.

    En outre, sur l’article AFP publié hier sur la question, je souligne la langue de bois typique sur ces questions :

    « dans 50% des cas, la victime avait déjà subi des violences sous diverses formes au sein du couple ».

    Déjà quand on lit ça, on sait que le rapport a été écrit par des incultes. Imaginer deux secondes qu’un homme peut achever son ex sans avoir été avant violent, c’est comme dire que dans 50% des crimes racistes, l’agresseur n’avait manifesté auparavant aucun racisme.

    « Dans plus de trois quarts des cas, les agresseurs ont utilisé une arme, blanche ou à feu ».

    … voilà en fait le profil de crime qu’arrivent à repérer les grandes lumières du commissariat : quand y a eu un coup de pétard ou un couteau. En vrai, la plupart des hommes violents passent par les mains : strangulation ++++ , ensuite poings, et enfin guerre d’usure qui mène madame au suicide, à l’épuisement physique ou à la maladie.

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