Réflexions sur la lutte contre l’extrême maigreur des mannequins

morteschanel
publicité Chanel que j’avais dénoncée en 2012 https://sandrine70.wordpress.com/2012/08/09/cadavres-olympiques-chanel-ca-suffit/

Que penser des mesures prises par l’Assemblée nationale pour lutter contre l’encouragement à l’extrême maigreur ? Deux amendements à la loi santé ont été votés, tous deux controversés, notamment critiqués par certains comme étant liberticides.

Tout d’abord, on a parlé « d’interdiction aux femmes trop maigres de devenir mannequin ». C’est vrai, mais partiellement. Ce qui sera puni, c’est le fait pour des responsables d’agence de mannequins d’employer des femmes trop maigres (ce qui sera évalué par rapport à l’IMC, indice de masse corporelle et sur ce point on peut estimer que ce n’est pas parfait, mais il faut bien un mode d’évaluation). Ils ou elles seront passibles d’une peine de prison et d’une amende (2).  Personnellement, cela ne me choque pas. C’est enfin reconnaître l’aspect normatif de la mode et de l’effet des médias et dire qu’on ne peut cautionner une maigreur qui affaiblit les jeunes femmes, met en danger leur vie, et les empêche, à un âge où c’est crucial, de se développer pour être des adultes en bonne santé.

Autre mesure, celle qui vise à interdire et rendre passible d’une peine d’un an de prison et 1.000 euros d’amende les sites encourageant à l’extrême maigreur (1). Sur ce point, on est face à un problème délicat : en effet, de nombreuses femmes atteintes d’anorexie, s’expriment sur Internet et parfois donnent des « conseils » aux autres pour « manger moins » et maigrir encore (on les appelle les « sites pro-Ana »). C’est, dans leur cas, une façon de sortir de leur isolement avec la maladie, et une forme d’expression de ses symptômes. Là, a priori, j’aurais tendance à penser -comme toujours- qu’on ne peut considérer que c’est en pénalisant les victimes qu’on va résoudre un problème. En revanche, on peut considérer que le blog étant accessible à d’autres jeunes femmes, il ne peut donc être exempté de la responsabilité qui incombe à toute personne qui publie. Ce n’est pas comme la parole au journal intime ou au professionnel qui dans un cadre sécurisé, où tout doit pouvoir être dit.

Des arguments qui sonnent curieusement à nos oreilles d’abolitionnistes

Par ailleurs, l’amendement voté à l’Assemblée nationale prévoit de faire la distinction entre les sites dont le but est de pousser à l’extrême maigreur et ceux qui sont l’expression…de la liberté d’expression des personnes malades, qui ont besoin de parler de leur maladie. On peut admettre que cela ne sera pas facile, mais on peut aussi estimer que les réactions indignées de certains détracteurs de l’amendement son peu honnêtes. Plus étonnant, leurs arguments font incroyablement penser à nos oreilles d’abolitionnistes de la prostitution à ceux des défenseurs des clients-prostitueurs.

Interdire certains de ces sites provoquerait,  selon un sociologue« probablement un effet de déplacement des blogs et des sites vers des lieux encore plus cachés. Nous allons rentrer dans une phase encore plus extrême de clandestinité, qui s’est déjà aggravée depuis 2010 avec ce climat de censure généralisée. Le risque, c’est que les familles, les spécialistes ou les associations n’aient plus accès à ces sites web« . Ca ne vous rappelle rien ? On dirait un copié-collé des arguments contre la pénalisation du client-prostituer, arguments absolument pas fondé sur une réalité observée mais sur des suppositions. Et pardonnez ma naïveté, mais c’est quoi, un site « encore plus caché » ? La police serait tellement bête qu’elle ne saurait pas trouver des sites ou blogs que les jeunes femmes victimes sauraient trouver (3) ?

Par ailleurs, selon ce sociologue, il s’agirait de « jeter en prison des personnes qui souffrent de troubles alimentaires (anorexie, boulimie, hyperphagie, etc.) simplement parce qu’elles en ont parlé sur internet ». Même s’il était effectivement difficile de faire le distingo entre des sites manipulés par des adultes ayant intérêt à la maigreur et des sites où simplement les malades expriment leur souffrance, il me semble peu probable qu’on jette en prison des jeunes femmes victimes à tour de bras…en revanche, qu’on ne laisse pas des jeunes femmes en pousser d’autres à faire comme elles, même si c’est l’expression de la maladie, ça ne me choque pas plus que cela.

Un an de prison ici, même pas une amende là ? 

Déjà, ce n’est pas parce que la loi instaure une peine qu’on « jette systématiquement » les gens en prison, et cette formulation est particulièrement malhonnête. Même Dieudonné, dont on imagine que la justice n’a pas envie d’être clémente avec lui, a eu du sursis pour ses propos « d’apologie du terrorisme ». Même dans ce terrible « pays liberticide » qu’est la Suède selon ses détracteurs, les clients-prostitueurs passibles d’un an de prison ne se sont jamais retrouvés derrière les barreaux !!! En revanche, l’effet normatif de la loi a joué vers la dissuasion (et je suis bien sûr contre qu’on mette de jeunes femmes malades en prison, même qu’on leur donne une amende).

Enfin, je ne peux m’empêcher de remarquer à quel point il est difficile au législateur, au système patriarcal, d’être cohérent, en matière de définition des délits et de fixation des peines, et ce en rapport avec le débat sur la prostitution : un amendement UMP de Valérie Boyer prévoyait jusqu’à 3 ans de prison, l’amendement final prévoit 1 an pour les sites faisant apologie de l’extrême maigreur, quand pour la pénalisation des clients-prostitueurs, qui ne sont en rien des victimes, mais les vrais responsables de l’existence de la prostitution, et des violences que les personnes prostituées subissent au quotidien, on n’a même pas voulu instaurer une peine de prison ! Les sénateurs ne veulent même plus les pénaliser du tout, les députés avaient fini par admettre un délit avec amende…Comment peut-on justifier dans un cas une peine de prison et pas dans l’autre ? A part par la volonté de maintenir les hommes agresseurs sexuels dans une forme d’impunité ?

En résumé, il me semble nécessaire de donner un signe, comme quoi « la liberté de disposer de son corps » ne permet pas de faire tout et n’importe quoi pour le profit de quelques-uns -toujours les mêmes. En effet, les arguments développés par ceux qui disent que ces mesures sont liberticides ne me semblent donc pas très convaincants de par leur outrance et plutôt relever de la logique d’un statu quo qui arrange le marché du partriarcat ultra-libéral. La « liberté de disposer de son corps » est pour ce système un bénéfice dont, que ce soit en matière de prostitution ou de troubles alimentaires, les bénéficiaires sont ceux qui en font du profit, et jamais les femmes qui y sont poussées.

Sandrine Goldschmidt

(1) Cet amendement, voté par les députés dans le cadre de la loi Santé, proscrit désormais le fait de « provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé ».

(2) Le fait, pour toute personne qui exploite une agence de mannequins ou qui s’assure moyennant rémunération le concours d’un mannequin, de ne pas « veiller au respect de l’interdiction » sera puni d’un emprisonnement de six mois et d’une amende de 75 000 euros.

(3) pour la prostitution, les anti-abolitionnistes affirment que si la Suède a fait baisser la prostitution de rue, celle sur Internet aurait augmenté, comme si la police était incapable de repérer une transaction prostitutionnelle sur internet…alors que l’unité de lutte contre la prostitution en Suède travaille justement avec Internet.

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