Les bonnes nouvelles de la littérature pour ados

Mary Wollstonecraft

J’allais mettre en titre pour « jeunes filles », mais c’est bien le revers de la médaille. Je commence donc par la mauvaise nouvelle avant les bonnes : les livres pour enfants, écrits par des femmes, sont de plus en plus nombreux à briser les stéréotypes et à permettre à nos enfants de connaître et d’admirer des femmes importantes de l’histoire. Le hic, c’est que ces livres ne sont lus que par des filles, et catalogués « pour filles ». Mais bon, le propos du jour est de vous donner des bonnes nouvelles

Donc, pour peu qu’on gratte un peu au-delà de la surface des rayons des librairies -même si je suis totalement fan de Harry Potter qui pour le coup a l’avantage d’être totalement mixte (à condition d’avoir lu les 7 volumes de la série et pas seulement vu les films), et si je suis convaincue due JK Rowling est une ennemie du patriarcat (pour avoir lu son roman « pour adultes), pour peu qu’on s’écarte un peu des séries acceptables mais trop galvaudées pour prendre des risques, on trouve des petites perles, qui méritent même d’être lues par les parents.

Claudine de Lyon, quand la République s’assurait que les petites filles puissent aller à l’école

Un jour, mes parents ont ainsi offert à ma fille -lyonnais et frère et belle-soeur d’une Claudine oblige, « Claudine de Lyon ». Un roman qui parle des Canuts (1) , par la voix de Claudine, onze ans, qui travaille déjà 10h par jour au métier à tisser avec un père violent et borné. Elle découvre le goût de la lecture lors d’un séjour de repos forcé à la campagne pour soigner sa phtisie. Elle rêve d’aller à l’école, en train de devenir obligatoire, mais son père lui refuse d’y aller. Nous sommes au temps de Jules Ferry, et le père ira trois jours en prison pour l’obliger à laisser sa fille aller à l’école, et ensuite réaliser son rêve, devenir une grande styliste des vêtements qu’elle s’est d’abord tuée à tisser. A 8-10 ans, pour ma fille, c’était -bien mieux que mes bavardages- une formidable et bien écrite prise de conscience féministe, devenu alors (c’était avant Harry Potter) son livre préféré !

Le secret des cartographes, ou comment j’ai découvert Artemisia Gentileschi

Autre livre que je n’ai pas encore lu en entier (série de trois volumes), « Le secret des cartographes », de Sophie Marvault, s’inspire largement pour son personnage principal de la vie de la grande artiste Artemisia Gentileschi, pour ensuite lui inventer un destin d’exploratrice. Si bien sûr je connaissais l’artiste, je ne savais pas sa vie, la violence (viol) qui l’a frappée alors qu’elle aspirait à devenir une grande peintre, la question à laquelle on l’a soumise pour voir si elle ne mentait pas lors du procès de son violeur (déjà…)…et voilà que c’est dans un livre de ma fille, que je lis une belle conscience féministe, qui montre clairement aux filles l’injustice d’un système judiciaire qui n’a malheuresement pas tellement changé…

Enfin, je viens de commencer une nouvelle série qu’a lu ma fille, les enquêtes d’Enola Holmes de Nancy Springer. Enola Holmes (Alone à l’envers), est la soeur du célèbre Sherlock, âgée de 20 ans de moins que le détective. A 14 ans, elle fait sa connaissance ainsi que de son frère aîné Mycroft, qui la méprisent en temps que jeune femme (voilà la description de deux célibataires misogynes endurcis), et lui demandent si elle a eu une gouvernante. Elle leur répond que non, mais qu’au moins, elle sait lire, qu’elle a lu Shakespeare et…Mary Wollestoncraft ! Le livre m’en est presque tombé des mains. Quelle chance, me suis-je dit, a ma fille d’avoir entendu parler de Mary Wollstonecraft à l’adolescence, quand moi j’ai dû attendre d’avoir la trentaine bien tassée. Alors bien sûr, elle n’aura peut être pas lu toute la note qui explique qui était l’auteure de « Défense des droits de la femme » (A vindication of the Rights of Women), ouvrage majeur du féminisme britannique, écrit en 1792, et de « pensées sur l’éducation des filles ». Mais au moins, elle est citée dans un contexte où l’autonomie et l’éducation des femmes est clairement revendiqué. Et à propos de la grande auteure : en 1797, âgée de 38 ans, elle meurt d’une septicémie des suites de son accouchement. En plus d’une oeuvre féministe exceptionnelle, elle laisse au monde sa fille, Mary, qui deviendra Mary Shelley, la célebrissime auteure de « Frankenstein ».

Merci donc à ces auteures de transmettre à nos filles -et peut être aussi aux garçons (d’ailleurs mon père a trouvé très intéressant le secret des cartographes…mais c’est vrai qu’il a un peu passé l’âge d’être traité de garçon…), la mémoire de ces femmes exceptionnelles que l’histoire a trop souvent eu vite fait d’oublier. La relève, grâce à elles, est assurée !

S.G

 

(1)tisserands lyonnais du XIXe siècle, vivant dans des appartements hauts de plafond pour que les métiers puissent y entrer, qui donnent aujourd’hui des appartements si joliment atypiques du quartier de La Croix Rousse

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« Much Loved », film raté ou public anesthésié ?

J’ai crié. Hier, je suis allée avec une amie, également militante abolitionniste, voir « Much Loved », film sur la prostitution au Maroc, de Nabil Ayouch. Et j’ai crié, crié d’incompréhension et de colère face à la réaction du public, éclatant de rire une bonne partie du film, en regardant et écoutant ces 4 femmes tentant de survivre par la prostitution.

« Much Loved » pourrait être un très bon film, tant il nous renseigne sur tout dans la prostitution, et bien au-delà sur le patriarcat : l’extrême violence des hommes, d’où qu’ils viennent, de l’Arabie Saoudite (« vous êtes mieux que nos femmes), de la rue au Maroc ou des soirées chic, de France et d’Europe. Il nous renseigne aussi sur l’extrême violence et hypocrisie de la société où derrière un jugement social et religieux sur la « bienséance » des femmes, leur « non-obscenité », c’est l’obscénité de la société, de la religion, de la famille, des hommes qui se croient tout-puissants et détruisent les individus qui est mise en avant. La violence envers les trans, l’homosexualité refoulée, la violence envers les enfants. Tout y est.

Tout y est, et on aurait pu imaginer que le film permettrait de faire comprendre brillamment en quoi la prostitution est en soi une violence intolérable et une atteinte profonde à l’humanité. Mieux, les héroïnes du film, les seules qui « s’en sortent » aux yeux du réalisateur et de nous, ce sont bien sûr les femmes prostituées, sont les seules qui ne perdent jamais leur dignité, et conservent entre elles des relations franches, d’empathie et de sororité (très marquée à la fin du film).

Eclater de rire devant humiliation et viol ??!!!

Dans les plus flagrantes scènes de viol -tarifé ou pas, elles sont toujours filmées avec leur visage, qu’on voit en gros plan, l’homme derrière, et donc normalement c’est la violence de ce qu’elles subissent qui devrait nous apparaître, car on a en face leur visage, et leur souffrance. La caméra de Nabil Ayouch tente de ne pas les déshumaniser (clairement loin de l’image pornographique). Mais apparemment, ça ne marche pas. Apparemment, ce n’est pas le même film que nous avons vu, la salle et nous. Car si rire lorsque la gouaille (dont peut-être nous n’avons pas saisi toutes les subtilités de la langue originale) des femmes dans leur appartement, leur humour et leur vitalité malgré les conditions de leur vie, peut encore s’envisager, si parfois, on essaie d’excuser nos voisins en ce disant que c’est la gêne qui les fait rire, si on se dit que le réalisateur a écrit des dialogues truculents pour montrer l’humanité de ces personnes, là le public a dépassé les bornes. Rire quand on voit l’humiliation infligée par les Saoudiens aux femmes en leur donnant de l’argent lorsqu’elles « dansent » par terre (alors que ma voisine pleurait, dans un réflexe d’amour et d’empathie remarquables), c’était juste insupportable.

Rire encore quand la jeune femme enceinte, prostituée parce qu’elle a dû fuir son village en raison de la grossesse qui s’annonçait, est violée, un viol tarifé à quelques kilos de légumes et un billet de 100DH (cela même qui apparemment a fait rire) par un quidam pauvre qui d’un coup se découvre, malgré sa pauvreté, capable lui aussi d’exercer ce « droit de l’homme » de disposer sexuellement d’une femme, c’était juste insupportable.
Alors j’ai crié, « vous êtes cons ou quoi, c’est du viol », parce qu’il fallait bien remettre, même quelques secondes, le monde à l’endroit. Mais c’était aussi un cri de désespoir. Est-il possible, que le film soit à ce point raté que si on n’est pas déjà au courant de la violence prostitutionnelle, qu’on ne comprend pas que la dignité humaine n’est pas à notre place, mais sur l’écran incarnée par ces femmes, on ne puisse pas comprendre ce qui se passe et qu’on sorte du film en se disant que c’était un bon divertissement ? Qu’on puisse penser que « ce n’est que de la fiction » ?

Est-il possible en effet, que le public avait envie de voir un film « divertissant » sur le Maroc, ayant pour sujet la prostitution, sans plus s’interroger ? En effet, en entrant dans la salle, je me suis vraiment demandé ce qui faisait qu’elle était si pleine, pourquoi les gens venaient-ils voir le film ?

La pornographie, industrie de destruction de l’empathie

Et si c’était encore pire ? Pourquoi s’étonner en effet que certains rient devant ces scènes quand on sait que certainement ils sont nombreux à jouir devant les tortures infligées dans la pornographie ? La violence montrée dans le film (encore très en dessous de ce qu’on sait de la prostitution, même si tous ses aspects sont passés en revue), serait alors anodine pour une société baignée de culture du viol, où se moquer de la faiblesse de la vulnérabilité, de la douleur soit devenu la règle, ou la pornographie aurait déjà détruite toute forme d’empathie ?
Est-il possible donc que la pornographie, qui dresse tout le monde à jouir et prendre du plaisir à regarder des choses bien pires encore que dans le film, des femmes être humiliées, violées et torturées EN VRAI (même si on le voit sur un écran) ait déjà à ce point réussi son œuvre d’anesthésie sur le public, à tel point qu’il ne soit plus capable d’aucune empathie ?

La violence infligée aux enfants et aux femmes, provoque l’anesthésie collective, et favorise la rupture d’empathie. Ainsi, des millions d’hommes qui infligent des viols à des millions de femmes peuvent le faire sans jamais sembler être effleurés par l’idée que la personne souffre et qu’ils sont en train de la détruire -pis, c’est peut-être ce qui les fait jouir. Mais avec la pornographie, c’est pire.

Il est donc urgent de s’attaquer à la pornographie, qui invite les jeunes gens, garçons et filles, à jouir de la souffrance des femmes et des enfants, provoquant une anesthésie collective. Sinon, on ira définitivement vers notre autodestruction, par une société où l’empathie sera morte. Une société du désespoir, une société de morts-vivants, comme celle que tant de publicitaires nous dessinent déjà*.

J’ajouterais pour conclure: « Much Loved » est donc, malgré des qualités, un film raté, car ce qui s’est passé ici prouve qu’on ne peut pas faire de film de fiction réussi sur le sujet en essayant d’être « réaliste », car la compréhension de l’image dans notre société est trop imprégnée des codes patriarcaux.

Sandrine Goldschmidt

Ajout du 18 septembre : j’ajouterais encore au vu des réactions, qu’une grande partie de la responsabilité incombe peut être aussi à l’intention du réalisateur, qui malgré ce qu’il montre, semblerait ne pas vraiment vouloir remettre en cause la prostitution ?

*et comme ont semblé le découvrir tant de gens avec cette publicité dans Le Monde en page 3 quand une photo nous montrait en « une », la mort d’un enfant, Aylan, provoquant d’un coup un choc de réalité : non ce n’est pas de la fiction, et ce n’est pas drôle.