Percée du FN et Hollande : de Babel à Okilélé

Est-il possible de se rendre audibles dans le brouhaha moderne, cette tour de Babel que le numérique a renforcée ?

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Au lendemain du jour où le FN a obtenu un score historique aux élections régionales, que penser ? Comment prendre du recul ? Que lire pour essayer de comprendre ? En effet, cela fait 30 ans que le Front national menace, et que tout va de mal en pis. Il ne s’agit pas simplement de l’après-13 novembre, même si bien sûr on peut imaginer que les attentats terroristes que nous avons vécu n’ont pas arrangé les choses.

Difficile de prendre du recul quand la Toile crée une sorte de nouvelle Babel : en effet, tout le monde peut parler, tout le monde peut parler à tout le monde (ainsi on peut tweeter à Barack Obama ou Marine Le Pen si on a envie, donc se placer sur un pied d’égalité avec eux), l’opinion de tout le monde se vaut. Au passage, personne ne s’écoute, personne ne s’entend, et les politiques encore moins que les autres.

Alors pas tous, bien sûr, car la force de Marine Le Pen c’est en ce moment d’avoir apparemment le seul discours audible. Mais ce n’est pas étonnant :  rien ne nous prouve qu’une fois arrivée au pouvoir, elle ne ferait pas ce qu’elle a dit qu’elle ferait, car elle n’a encore jamais été au pouvoir pour le démentir…

En revanche, tous les autres, qui continuent à dire qu’ils savent ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ont eu tout le temps de prouver qu’ils n’hésitaient jamais à faire le contraire de ce qu’ils avaient dit. Leur problème ne serait pas de donner de l’espoir par un flot de paroles, mais de donner de faux espoirs de changement, qu’ils ne peuvent ni peuvent réaliser.

En 1981, on nous parlait déjà de « Changer la vie », avec les 110 propositions du programme socialiste. Or, le premier gouvernement, celui de Pierre Mauroy, a tenté de faire ce qu’il avait dit. Un jour, en 1983, a été décidé le « tournant de la rigueur ». Depuis, tous les espoirs des électeurs de croire ce qu’on leur disait se sont envolés. En 1995, n’avons-nous pas eu un champion de la « fracture sociale » en la personne de Jacques Chirac ? Qui sur un constat juste se faisait élire mais n’a ensuite rien fait pour améliorer la situation. De Nicolas Sarkozy et de ses promesses de gascon je ne dirai pas grand chose, sinon qu’il a atteint des niveaux jusque là inégalés et continue allègrement dans l’opposition.

Quant à Hollande, d’où vient son problème ? A force de vouloir plaire à tout le monde, de tout ménager, il a réussir à ne plaire à personne. A force de prétendre et dire des choses qu’il n’avait en aucun cas la possibilité -et peut être la volonté de faire, il a enfoncé le clou du déni de confiance. En commençant par son dangereux slogan de campagne.

« Le changement, c’est maintenant » disait-il. Une promesse d’un monde publicitaire qui emploie précisément des mots « sexy » pour vendre, mais se fiche qu’ils disent le contraire ( de ce qu’ils semblent dire). Ainsi, en termes publicitaires ou de communication, des produits sont « révolutionnaires », le monde aujourd’hui est « disruptif », on nous parle de liberté là où en réalité il fabrique de la norme. Pour la communication politique, c’est la même chose. A quoi bon dire « le changement c’est maintenant » si on sait très bien qu’on va faire en gros la même chose qu’avant, et qu’en tout cas notre marge de manoeuvre est très loin du « pouvoir absolu », parce que c’est ce qu’on apprend à l’école (à Sciences-po), et parce que c’est tant mieux : nous sommes dans un pays où le changement des personnes ne change pas les règles fondamentales et le fonctionnement quotidien. Le problème, c’est donc que cette élection régalienne, ce sondage grandeur nature, donne l’illusion qu’on « fait du changement » tous les 5 ans, qu’on redéfinit la société dans laquelle on a envie de vivre, alors qu’il ne s’agit que d’élire nos représentants pour gérer le pays…

Ce qui serait honnête de leur part, c’est de nous dire la vérité : ils vont faire ce qu’ils peuvent, dans un contexte global qui leur échappe presqu’autant qu’à nous : ainsi, prétendre aujourd’hui à être Président de la République et ne pas être capitaliste est forcément un mensonge. Ou alors, il faut dire qu’on va se couper du reste du monde, expliquer les conséquences pour les citoyens, et ensuite le faire, en connaissance de cause pour tout le monde. Pourquoi pas ? Mais cela doit être un choix éclairé. On ne peut pas dire qu’on va réformer le système, le rendre moins injuste et que cela ne reste éternellement que des mots

Okilélé et les mots qui disent le contraire

12241194_10207807969506519_2464977557697306799_nPour le reste, et la situation face au terrorisme : ce qui s’est passé en France le 13 novembre est dramatique. 130 personnes ont été brutalement assassinées, des centaines ont été blessées, des centaines de familles ont été touchées. Néanmoins, nous ne sommes pas dans un pays en guerre, vivant un 13 novembre tous les jours. Rien ne justifie aujourd’hui que l’état d’urgence soit prolongé au-delà des limites constitutionnelles. Ce n’est pas ça qui va empêcher le terrorisme. Si solution il y a au terrorisme, elle est probablement beaucoup plus globale et complexe que cela.

Alors à quoi ça sert ?

Si Hollande pense que ça va servir à « draguer » des électeurs de droite et d’extrême-droite, à l’évidence c’est une énormité : les premiers à avoir accusé Hollande de responsabilité dans les attentats sont les électeurs du Front national, et le résultat de ce premier tour nous le montre bien.

S’il pense que nous allons nous sentir plus en sécurité…nous savons bien que le terrorisme frappe à l’aveugle et que ses sources ne vont pas se tarir par un coup de baguette d’état d’urgence magique.

Je crois en revanche que tout ce qui attise la haine appelle la haine. Et que tout ce qui ne fait pas sens pousse à la confusion. Défendre la liberté d’expression, nos libertés en limitant les libertés publiques, ça n’a pas de sens. Limiter les libertés des citoyens tout en n’agissant pas contre les financeurs du terrorisme et les bénéficiaires de l’obscurantisme (Arabie Saoudite, Qatar), ça n’a pas de sens, mais ça fait mal. Augmenter les effectifs de la police, mais ne pas parler de prévention de la radicalisation, ne pas donner de moyens à la République laïque pour qu’elle puisse être l’expression d’une meilleure cohésion sociale et un facteur d’égalité des chances via l’école (et non pas d’une surenchère opposant les « bons » aux « méchants » ) cela ne suffira pas aux électeurs du Front…mais révulse celles et ceux qui ont vu dans la gauche cette frange de la société qui veut promouvoir les droits humains, les droits des femmes, les droits des enfants, des minorités, la solidarité et la fraternité.

Cette gauche et puis peut être bien au-delà, prête à se mobiliser pour dire qu’elle aime la richesse humaine, sa diversité (qui ici a un sens), qui affirme que nous avons besoin de toutes et tous pour avancer ensemble, qui pense qu’il y a une place pour tout le monde dans la République qui respecte la loi, qui puisse accéder à la citoyenneté  pour pouvoir avoir des droits et des devoirs, qui pense que la solidarité et l’adelphité (fraternité sans prisme de genre) sont essentielles et aident à traverser les épreuves *, qui pense qu’il y a une énergie dans l’envie commune d’aller vers plus et mieux pour tout le monde et pas dans le rejet de l’autre au profit de l’individualisme forcené, cette gauche, elle existe ! Alors pourquoi la désespérer ?

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Il semblerait en effet qu’elle ne sache plus aujourd’hui pour qui voter, qu’elle n’ait même plus envie de se déplacer. C’est triste, c’est dramatique, mais tristement, c’est presque compréhensible. Non pas parce que Hollande ou le PS seraient pire que les autres -loin de là selon moi- mais parce qu’ils ne sont pas capables de mettre leur discours en cohérence avec leurs actes.

Pour conclure, je citerais Claude Ponti dans « Okilélé », un grand chef d’oeuvre du livre pour enfants. Après le départ du fils Okilélé (oh qu’il est laid, comme ont dit de lui, au moment où il naît, avec pas la même tête que les autres) trop maltraité par ses parents et frères et soeurs, la maison est en ruines, battue par vents et tempêtes, les parents ne cessent de pleurer et se lamenter**.

« Ses parents pleuraient sans cesse. Tout allait mal depuis qu’il était parti. Les mots disaient le contraire, les mains faisaient autre chose, et les repas n’avaient plus de goût ». 

Jusqu’au jour où Okilélé, qui est parti comprendre le monde, lui redonner un sens, qui a parlophoné avec les étoiles (c’est l’essentiel du livre), traversé nombre d’épreuves et avoir réveillé le soleil, revient avec un petit soleil en mains.

Et si c’était ce qu’il nous fallait, à la France, cesser de maltraiter notre Okilélé (femmes, enfants, personnes handicapées,  rroms, réfugié-e-s) les laisser vivre et exister avec nous, pour réchauffer notre espoir ?

Sandrine Goldschmidt

*mais là encore si ce ne sont que des mots, alors cela ne sert à rien de les dire. C’est dans l’action que solidarité, fraternité et sororité se déclinent, pas dans le discours.

** voilà qui me fait penser au sketch de Fernand Reynaud « Le douanier » « je n’aime pas les étrangers qui nous prennent notre pain…à écouter jusqu’au bout »

Un article très intéressant sur la complexité du problème… http://www.liberation.fr/france/2015/11/29/face-au-fn-sortons-de-la-paresse-intellectuelle_1417047

 

 

 

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