Pauvres hommes chinois !

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NB, si jamais ce n’était pas clair : ce texte n’attaque pas particulièrement la réalisatrice qui a fait un gros travail de reportage et espère certainement dénoncer une situation, ce que les dix dernières minutes font en partie. Mais c’est la « recette » de ce que, pour rendre un docu visible en patriarcat, il faut surtout qu’il présente le monde à l’envers. C’est le point de vue qu’il faut adopter pour faire accepter qu’on en parle  ou être « original ».

Vous voulez la recette d’un « bon documentaire » ?

Regardez : « la peine des hommes », en replay sur Arte. 

Un sujet vous intéresse : le déficit de femmes en Chine. Un bon sujet direz-vous ? Faire une vraie enquête de terrain, mettre à jour les violences faites aux femmes que cela entraîne (ce qui existe en vrai dans le film) ? Mais non, cela ne suffit pas. Comment le traiter pour que cela ne soit pas trop tarte à la crème, ni trop féministe, c’est-à-dire vraiment pas fun ? Il vous faut réfléchir encore un peu.

Réfléchissons donc. Ce « déficit » de femmes est dû, bien sûr, à l’avortement sélectif pratiqué au moment de la politique de l’enfant unique (1979-2015). Cette politique + la tradition qui veut qu’une famille ait un héritier mâle qui puisse aussi nourrir les parents pour les vieux jours, voici un cocktail détonant pour éliminer les femmes (1).

Donc, en bonne logique (mais apparemment, personne n’y avait pensé au départ !!!), au moment où 25 ans plus tard, les jeunes garçons nés de ces familles, arrivent en âge de se marier, oh choc : il manque de femmes ! Or, vous le savez, les hommes ont des besoins irrépressibles. Ils ont besoin de posséder une femme. Cela fait partie de leur virilité.

Je vous imagine, vous auriez pu penser que cela allait « donner plus de valeur ou de respect » aux femmes, qu’il faudrait conquérir. Mais dans ce cas, c’est que vous seriez très naïf ou naïve, ou vous croiriez que la domination masculine et le patriarcat n’existent pas…Donc, la vraie conséquence, que ce soit en Inde ou en Chine (1), est bien la suivante : on vole, viole ou achète des femmes en développant un trafic international. Des millions de femmes qui ne naissent pas, des millions de femmes violentées, exploitées, marchandisées, qui souffrent. C’est tellement banal. Rien de nouveau sous le ciel patriarcal. Pas de quoi faire un film !

Continuez à chercher une bonne idée.  Ah, ça y est ? vous avez trouvé ? Il suffit de mettre le monde à l’envers. S’il manque de femmes, alors, on l’a dit, les hommes sont seuls. Mais c’est terrible ! Que n’y avions-nous pensé plus tôt? On les a laissé naître, mais on ne leur donne pas leur dû ! Une femme à posséder ! Alors forcément, ces pauvres hommes sont bien malheureux ! Désespérés, même, nous explique en ouverture spectaculaire de ce film exceptionnel, un industriel bien malin qui a décidé d’apaiser les souffrances de ces pauvres célibataires chinois en leur fabriquant des poupées grandeur nature.

Car il faut faire quelque chose. Ce désespoir des hommes est, dit-il, à l’origine d’une crise qui menace la stabilité du pays. Et le commentaire de nous dire : « les chiffres donnent raison à l’industriel ».

Comprenez bien. C’est la surenchère. Nos pauvres hommes, qui ont de la peine, donc. Oui le documentaire s’appelle très justement « la peine des hommes » c’est quand même beaucoup plus intéressant que l’élimination systématique des femmes, qui ne serait pas fun. Peine des hommes – male tears, c’est ça ? -les féministes comprendront(1).

Ecoutez les :

« à force de ne pas trouver de femme, je sens mon coeur…vide ».

A propos de ses co-villageois qui ont acheté une femme à l’étranger : « Ils ont mon âge. Eux vivent, et moi, je cherche toujours une femme ». 

Et le commentaire : ces hommes sans femmes, les Chinois les appellent les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits.

J’espère que vous pleurez, là.

Donc, nos pauvres hommes montrés ici, doivent travailler dur, et même quitter leur village, pour espérer un jour gagner assez d’argent pour qu’une femme les accepte. Les PAUVRES !!!

Mais ce n’est pas fini : ils doivent donc travailler à l’usine, et pensez-vous qu’ils sont plus heureux ? Mais non, car les femmes ne veulent pas toujours d’eux, s’ils n’ont pas assez d’argent. Bien sûr, cela doit être pour cela que le nombre d’agressions sexuelles augmente sur les lieux de travail,  La violence des hommes contre les femmes n’y est pour rien…

Et la direction de regretter que les femmes y soient moins majoritaires (à l’usine, pour bosser comme des bêtes), qu’avant.« les hommes sont moins précis, ils apprennent moins vite. on a de plus en plus de problèmes de discipline. ils se battent tout le temps » (sic)

Ce n’est pas parce qu’on est dans un système qui encourage les hommes à ne pas se sentir mâles si ils ne possèdent pas une femme, mais non, c’est parce que leur coeur est vide, nous vous l’avons dit.

« Leur frustration et leur solitude, il les comblent avec leurs téléphones portables ». 

Et pas qu’avec les téléphones portables (en regardant de la pornographie, summum des violences contre les femmes ?). D’autres hommes pleurent, eux, parce qu’une femme, ils en avaient une. Mais on leur a volée. Il y a des trafics de femmes de plus en  plus importants. La police chinoise s’emploie, bien sûr, à empêcher cela, nous montrent des images. On nous montre même que parfois ils arrêtent des trafiquants. Ou peut être des maris voleurs ? Des hommes criminels ? Mais non, ce ne serait pas une bonne recette. On nous montre deux femmes, intermédiaires trafiquantes arrêtées, c’est beaucoup plus intéressant (là, le docu n’est pas en cause ce sont peut être les seules images données par la police chinoise mais ça revient au même).

Mais j’exagère : le documentaire dénonce incontestablement le trafic, il faut le reconnaître. Il est même un peu trop direct je trouve. On pourrait croire que les femmes sont les victimes. En tout cas, c’est ce que ceux qui ont rédigé le résumé qu’on trouve sur le replay ont du penser, car il est tout de même un peu plus proche de la réalité :

« De désespoir, certains kidnappent des femmes. »

Vous comprenez, c’est pas de leur faute, c’est le désespoir…

« Je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux »

Dernière partie du documentaire, la « love story », le « happy end ». Un jeune homme,  qui était donc désespéré de ne pouvoir donner d’héritier à sa famille, car il habite dans un village de célibataires, a économisé avec sa famille pendant plusieurs années. Enfin, il a amassé assez d’argent pour s’acheter une femme en Indonésie. Cette jeune fille, c’est Lai. Aux grand maux les grands remèdes, et vous n’allez pas nous embêter avec des idées comme « les humains ne s’achètent pas » . C’est beau de voir son regard amoureux. A lui. Son émerveillement, quand, alors qu’il allait la chercher et avait promis de l’argent aux trafiquants et au père de Lai, « elle a dit oui ». Quel formidable preuve de consentement et d’amour qui met fin à son calvaire ! Il conclut donc : « je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux ».

Et elle ? Encore une question mal placée. Même si, là, le documentaire ne l’esquive pas. Elle, nous dit-on, on l’a convaincue que ce serait une vie moins dure qu’en Indonésie. Et puis, comme ça, son père a reçu de l’argent, alors en plus, elle fait une double bonne action:  mettre fin au désespoir du célibataire, et nourrir son père.

Evidemment, elle n’a jamais quitté son pays, elle parle un peu chinois mais pas le patois local, et on ne la laissera certainement jamais revoir sa famille, nous dit-on, alors qu’on la voit, le regard perdu. On verrait presque à cet instant la perle d’une larme dans ses yeux.Le commentaire alors, laisse poindre une critique vaguement féministe :

« combien de femmes achetées, de vies volées, avant que ces campagnes mettent fin à la tradition, laissent vivre les filles » ? (…) et de finir , pour commenter la fin de la politique de l’enfant unique :

« peut-être se souviendront-ils alors de cet autre proverbe chinois : les femmes portent la moitié du ciel »

Ah mais non, vous allez gâcher le happy end ! Ca ne va pas du tout cette fin… c’est le féminisme qui envahit nos écrans, là ! Non mais pas grave. De toutes façons, le résumé (3) et le titre sont là pour bien vous rappeler ce que vous devez retenir d’une bonne propagande patriarcale. Ne pas développer de l’empathie pour la souffrance des femmes, mais bien se soucier de  « la peine des hommes ». N’oubliez pas !

S.G

(1) NB c’est la même chose « à l’envers en Inde » : en Chine, on ne fait pas de filles car on a besoin d’un garçon pour ses vieux jours. En Inde, on ne fait pas de filles car il faudra payer la dot pour qu’elle aille à la famille d’un autre…

(2) male tears est une expression qu’on utilise pour souligner quand les hommes (sans par ailleurs se préoccuper de plaindre les femmes) se plaignent d’être eux mêmes des pauvres victimes, du patriarcat, des féministes, etc…

(3) » Des millions de jeunes célibataires affluent vers le sud du pays, et travaillent nuit et jour dans les usines du Delta des Perles, l’atelier du monde, tout en tentant de trouver l’âme soeur. Mais, là aussi, les filles se font de plus en plus rares. De désespoir, certains kidnappent des femmes. D’autres partent s’en acheter une à l’étranger. Des Birmanes, des Vietnamiennes, des Indonésiennes « importées » en Chine. Alors que la Chine vient de mettre fin officiellement à 35 ans de politique de l’enfant unique — grandement responsable de ce déséquilibre entre les sexes — des célibataires, broyés par cette impossibilité mathématique de trouver une femme, témoignent et nous emmènent au coeur du trafic, prêts à tout pour ne pas rejoindre les rangs des célibataires endurcis. Ceux que les Chinois appellent « guang gun », les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits ».

7 thoughts on “Pauvres hommes chinois !”

  1. Il y a effectivement un côté très patriarcal là-dedans ! (beaucoup trop) mais en même temps je me demande si interviewer des hommes n’était pas plus facile qu’interviewer des femmes et puis il y a effectivement la question des images qu’ont bien voulu donner la Chine et, au-delà de ça même, les lieux auxquels la Chine a donné accès. Je veux dire… On n’est certes pas non plus en Corée du Nord, hein, mais la Chine se soucis de l’image qu’elle donne au monde et c’est une image moins « malsaine » de dire « les hommes agissent par désespoir » que « des femmes se font violer, kidnapper, et acheter ».

  2. Je suis un femiste oeuvrant en Rdcongo. Nous voulons amener les hommes au changement et surtout a la revision du patrircat negatif. La femme est egale a l homme et cela est demontrable. Bible, Coran, Talmud et la Torah. C est l homme qui a institue ses principes par peur de concurrence. Je signe qu il est temps pour vivre l egalite pas la complementarite svp.MICHEL BITENGE

  3. bravo pour ce billet percutant. Je n’ai pas pris le temps de voir ce doc sur Arte, donc j’écris en méconnaissance de cause. Mais, sans écarter l’explication patriarcale pour expliquer cet angle masculin sur un problème qui touche en premier lieu des femmes même si ce sont des femmes qui n’existeront jamais, j’en avance une seconde. Ne pourrait-on aussi envisager qu’une explication est qu’il est plus facile de faire un film sur des célibataires qui existent que sur des filles qui n’ont jamais vu le jour. Dit plus clairement, qu’aller sonder les motivations qui conduisent un couple à prendre la décision d’avorter parce qu’il n’ont pas vu sur l’échographie le petit bout de chair qu’ils espéraient voir se heurte à une difficulté méthodologique, non pas que le sujet soit forcément un tabou mais parce que nécessairement sur un tel sujet, le non-dit est plus important que la parole. Peut-être intéressant d’aller plus loin et de réfléchir à ce que pourrait être cet angle étroit qui permettrait de faire un doc utile sur le sujet.

    1. Alors…je réponds à deux comm’ en même temps, le tien et celui de Melgane. oui, il y a de toutes façons toujours plein de possibles interprétations au point de vue adopté, dont la difficulté de tourner en Chine, de faire parler des personnes « non nées » ou des couples qui choisissent le garçon plutôt que la fille. Certes. Donc tourner ces images pourrait être une façon, « en creux », de traiter le sujet. Sauf qu’avec les mêmes images et les mêmes personnages et une autre façon de poser les questions, un autre commentaire, on aurait pu aller beaucoup plus loin dans une démonstration. C’est pour cette raison que je n’accable pas la réalisatrice : on sent à la fin qu’elle tente de faire passer cela en filmant la femmes « importée » des Philippines. Cela dit, il est évident que pour pouvoir diffuser ce genre de film, une dénonciation frontale n’aurait pas été acceptée, l’expérience nous le montre. Et s’il le fallait, le résumé que je cite est particulièrement impressionnant dans les mots employés.
      Le commentaire aurait très bien pu changer les choses.
      Après, c’est évident que c’est toujours plus facile de critiquer que de faire…faut-il pour autant taire la critique ? (tout en essayant par ailleurs de faire des festivals qui programment d’autres types de point de vue ?😉

  4. Vous êtes trop aimable.
    Par leur politique d’un seul enfant les autorités chinoises voulaient diminuer la pression démographique. N’avaient-elles pas d’autres moyens? En s’y résolvant, pensaient, voulaient et pouvaient-elles s’assurer que la limitation des naissances n’allait pas être appliquée uniquement aux filles?
    En Inde, au Vietnam et ailleurs, l’extermination des filles ne résulte même pas de la déformation d’un projet qui aurait pu être conçu dans l’intérêt de la société.
    Des dizaines de millions de foetus féminins avortés et de fillettes tuées à peine nées, c’est tellement révoltant que soupirer sur la frustration de jeunes Chinois, Indiens, Vietnamiens est difficilement supportable.
    De surcroit, l’incapacité de prévoir cette frustration qui de toute évidence allait se produire relève d’une bêtise incommensurable.
    Ces hommes souffrent (le besoin sexuel est aussi impératif que celui de boire, manger, respirer…), mais cela n’excuse pas que de trop nombreux parmi eux rajoutent une couche à la violence faite aux femmes.
    Décidément, je trouve vos commentaires vraiment trop aimables.

    1. je ne comprends pas ce que vous trouvez « trop aimables », puisque l’article dénonce précisément tout cela ?

    2. « le besoin sexuel est aussi impératif que celui de boire, manger, respirer… »

      Et puis quoi encore !! Si on baise pas on meurt ?? Si c’était le cas ces hommes seraient déjà morts, et le problème serait réglé (c’est idiot mais vous avez commencé).

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