« Long Way Home »

« Long Way Home », « loin de chez soi » ou « loin de chez elle », est le premier film de l’actrice états-unienne Jordana Spiro, lassée de voir si peu de rôles intéressants pour les femmes. Avec ce long-métrage, elle donne à voir le portrait juste et tendre, et extrêmement émouvant, d’une ado/ toute jeune adulte qui sort de prison et  met du temps à retrouver la route de son « foyer » intérieur, et de la possibilité de changer son destin.

LWH

Le film s’ouvre par cette réflexion si étrange d’Angel dans sa cellulle de prison. Sa mère,  lorqu’elle était petite, la nuit, dans son lit au bord d’une route passante, parvenait à lui faire prendre le bruit des voitures pour celui des vagues. En prison, elle n’y parvient pas.

Surtout, elle n’y parvient pas, parce qu’un homme, son père, a brisé la magie de cette famille, en retournant son désespoir contre sa femme, comme tellement trop souvent.  Depuis, elle a beau vouloir s’en sortir, comme elle le dit à son ex-copine, lorsqu’elle la retrouve à sa sortie de prison (mais celle-ci ne l’a pas attendue), elle n’y parvient pas. Et dès le premier jour, elle met en danger sa libération conditionnelle, en allant « acheter », puis échanger contre du sexe (imposé bien sûr, par un homme sans scrupule qui sait sa vulnérabilité) une arme.

Une arme dont on comprend vite qu’elle la destine à son père. Que c’est pour avoir l’adresse de ce dernier, qu’elle retourne voir sa petite soeur, qui n’a que dix ans, qui est en famille d’accueil. Tout semble  la pousser à replonger, et le système social, qui n’a ni le temps ni les moyens de la prendre sous son aile (très belle scène de l’entretien avec son agent de conditionnelle), et son désir de vengeance envers ce père qui lui a volé son enfance et son avenir, pense-t-elle,. Une vengeance qui lui empêche de renouer avec cette soeur qui était encore si petite quand leur mère est morte et avec qui elle a du mal à partager le souvenir de celle-ci.

Mais grâce à cette petite soeur, Angel entame un curieux « road movie » de Philadelphie jusqu’ à la plage, en bus, un voyage de « retour à la maison », lent et douloureux. (La soeur, est incarnée par une jeune actrice extraordinaire, Tatum Marilyn Home : la réalisatrice a auditionné plusieurs centaines d’enfants avant qu’elle s’impose immédiatement pour le rôle). Extraordinaire, comme son personnage,  celui d’Abby, qui comprend tout, et qui veut retrouver une famille à travers sa soeur,  et, en l’emmenant vers la plage va les sauver toutes les deux, évitant à son aînée la reproduction du pire tout en lui permettant d’aller jusqu’au bout de sa quête.

Avant de quitter pour la dernière fois de sa vie la maison de son enfance, où elle a retrouvé son père et où elle est venue accomplir sa vengeance, elle retourne une dernière fois dans la chambre où elle a tant ressenti l’amour de sa mère. C’est là qu’elle parvient à « rentrer chez elle », à s’affranchir de la haine, qui n’a jamais rien apporté contre la haine. et  qu’elle finit par les entendre, ces voitures qui font le bruit des vagues, et les allers-retours de la vie.

J’ai aimé dans ce film, qu’il mette -enfin ! l’accent sur les relations entre deux soeurs, et une relation mère-fille qui ne soit pas toxique, le fait que tous les sentiments soient évoqués dans ce cheminement, sur cette route où la réalisatrice sait s’arrêter sur de très beaux moments poétiques, et tout simples, comme celui où les deux soeurs re-découvrent l’océan. Un film à voir, vite, car il ne restera pas longtemps à l’affiche. 

S.G

Tout ce qu’il me reste de la révolution

Toutcequ'ilmeresteVoilà un film très intéressant, réalisé par Judith Davis, marquée par le fait qu’elle a grandi sur les « Maréchaux », boulevards de ceinture de Paris aux noms des Maréchaux de France, et qui sont une sorte de « pré-périph » autour de Paris.

Intéressant, car sans jamais ennuyer, elle nous pose la question de ce qu’il reste de la « révolution », celle de 1968… pas grand chose ? un film avant les Gilets jaunes, qui, qu’on les honnisse ou les adore, ou qu’on ne sache vraiment pas quoi en penser, sont en quelque sorte en germe dans le récit du film… Intéressant, et drôle, aussi, et c’est une des grandes forces du film, comme l’explique la réalisatrice : « ne pas laisser le terrain de l’humour à la bêtise ».

Quelle bonne idée ! Un vent de liberté souffle sur ce film, qui fait aussi penser à « Oublier Cheyenne », sorti en 2005, et qui se posait le même genre de questions…d’ailleurs, on y reconnaît souvent la patte de la co-scénariste Cécile Vargaftig.
Angèle, la personnage principale interprétée par Judith Davies, a du mal à abandonner le mythe du grand soir, de la révolution. Et sa façon de continuer la lutte est tout d’abord rafraîchissante : engueuler son patron, ex-soixante-huitard qui la renvoie sans états d’âmes, se planter devant Pôle emploi en faisant une parodie des services de l’agence et arracher des sourires à celles et ceux qui font la queue devant la porte, en investissant une banque pour y lire un poème aux employé·es et client·es sidéré·es.

Recruter lors de ces actions des femmes et des hommes pour participer à des « groupes de parole politique », où « il n’y a pas de chef·fe », où il n’y a pas de bon et mauvais sujet, pas de règle… mais que c’est difficile à réaliser ! (la référence à des mouvements comme Nuit debout est évidente).

A l’opposé d’Angèle, sa soeur incarne l’anti-révolution. Elle, qui a renoncé depuis longtemps à la lutte, a choisi la société actuelle, où l’objectif, est d’avoir une belle maison, une grosse voiture qu’il faut garer « dans le bon sens » (mais à quel prix), beaucoup d’invité·es à l’anniversaire de l’enfant qui constitue l’épicentre d’une famille, celui sur qui se concentre toute l’attention -le contraire en fait de ce qu’elle a vécu dans son enfance à elle.

A travers elle, et en particulier à travers le personnage du beau-frère, elle montre la violence économique, comment la société capitaliste, en exacerbant la notion de compétition, de loi du plus fort (s’il faut écraser les autres pour réussir et avoir un intérieur bourgeois, alors on y fonce), broie ces individus qu’elle prétend glorifier, et en fait des bras armés pour l’élimination des plus faibles. A tel point qu’il manque de devenir fou, dans une scène d’une violence inouïe, où masculinité toxique et violence économique se mêlent alors qu’il rejoue une scène de son quotidien : renvoyer quelqu’un·e, qui est un « boulet » pour la société (société anonyme, l’entreprise, qui se confond avec la société -le peuple).

Liberté et révolution 

Angèle, contrairement à sa soeur, a gardé l’esprit de la révolution. Comme sa mère, qui les a « abandonnées » à ses 15 ans (la suite de l’histoire révèlera ce qu’il en est réellement de cet « abandon »), voit dans la famille un obstacle à la révolution. A tel point que cela la fait résister à l’amour. Mais on découvrira que c’est en fait sa situation individuelle, la non résolution de la crise de ses 15 ans, qui l’empêche de dépasser l’époque révolue de cette forme là de révolution. Et on découvre avec elle la responsabilité de son père, Simon le révolutionnaire, dans cette crise.

Au cours du film, sans que ce soit appuyé comme tel, la masculinité toxique est épinglée. Que ce soit le mari, ou le père, à l’opposé politique l’un de l’autre (le premier incarnant le capitalisme, le second la révolution) tous deux se révèlent à un moment clé, comme porteurs de cette « maladie » patriarcale, qui mènent la société et les femmes qui les entourent à l’impasse, qui les empêche d’être libres. 

Ainsi, alors que le film, analysé un peu rapidement, pourrait donner l’impression que « tout ce qu’il me reste de la révolution », c’est l’amour…en réalité, livre une réflexion fine et drôle sur l’imbrication du privé et du politique, et sur ce que peut signifier aujourd’hui être révolutionnaire.

La séquence-clé du film nous fait quitter Paris pour une nature idyllique, nous emmène à la campagne, ce fantasme de tant de Francilien·nes se sentant « en boîte » à Paris. En boîte,  pressé·es comme des sardines, que ce soit dans les transports ou au travail, pressé·es, ne travaillant que pour les vacances ailleurs, là où l’on peut se retrouver enfin comme un poisson dans l’eau, enfin libres d’étendre les bras, de nager (comme dans la dernière scène de la séquence, dans la rivière).

Je ne sais pas si c’est l’intention de la réalisatrice, mais le film est venu rencontrer une réflexion que j’ai eue avec une amie deux jours plus tôt : et si, être révolutionnaire, être libre, ce n’était ni se fondre dans l’impératif du « collectif révolutionnaire agissant pour le grand soir », ni se fondre  dans un libéralisme qui condamne chacun·e qui l’accepte à jouer pour soi de la loi du plus fort et permet, si l’on fait partie des plus forts, de « faire ce qu’on veut », tant pis pour les autres. Si c’était, tout simplement, à chaque instant, qu’on pouvait incarner la révolution dans nos actes,  dans nos idéaux, en étant en mouvement permanent donc en révolution, en n’arrêtant jamais les aiguilles de la montre, pas plus sur ses 15 ans que sur 1789 que sur 1917 ou 1968 ou sur le backlash des années 1980… mais en continuant à les laisser  tourner, en apprenant de nos erreurs, et en ne limitant jamais notre liberté d’être nous-mêmes qu’à celle de l’autre, à chaque instant ?

S.G

La bande annonce :

 

 

Saint-Valentin, de la haine des juifs et de la haine des femmes



HorvilleurAujourd’hui, 14 février, c’est la Saint-Valentin. Je vais donc vous parler d’antisémitisme. Oui, car la Saint-Valentin symbolise l’antisémitisme. C’est en effet la triste date anniversaire du plus gros pogrom antisémite du Moyen-Age en France, à Strasbourg en 1349 (comme l’avait écrit Mélanie dans Mortelle Saint-Valentin)

Aujourd’hui, Saint-Valentin, je vais aussi vous parler de misogynie, et je dirais plutôt haine des femmes. Car la Saint-Valentin, c’est plus selon moi « la défaite de l’amour » et une manifestation de la haine des femmes de notre société, qui les objectifie, les transforme en marchandises.

Antisémitisme, haine des femmes. Deux sujets qui ont été malheureusement sur le devant de la scène de l’actualité, encore, cette semaine. Avec les tags sur les portraits de Simone Veil, à Paris, et la révélation du déchaînement de désamour des hommes envers les femmes avec l’affaire de « la ligue du LOL ».

Deux sujets qui sont plus étroitement liés encore qu’il n’y paraît. Liés par un même obscurantisme, qui reproche à l’autre d’exister. C’est une des réflexions de Delphine Horvilleur, femme et rabbin·e française, dans « Réflexions sur la question antisémite », le livre qu’elle vient de publier.

Elle y montre comment les haines des Juifs·ves et des femmes sont étroitement liées. Ainsi, on apprend dans cet ouvrage que souvent, ce que l’on reproche aux Juifs, c’est d’avoir plus, et que ce « plus » ferait que l’antisémite aurait « moins ». On apprend surtout que ce que l’on reproche aux hommes juifs, c’est de troubler le genre, d’être efféminés. On les accuse même des mêmes maux que les femmes : « La féminisation du Juif ne touche pas que son caractère, de nombreux textes antisémites suggèrent que la virilité fait biologiquement défaut au corps juif, et pas simplement à son esprit. Dès le Moyen-Age, fleurit une littérature antijuive qui affirme que le corps de l’homme juif saigne chaque mois, par l’un ou l’autre de ses organes, nez ou anus de préférence » (Je vous laisse découvrir à ce sujet dans le livre la blague juive sur les hémorroïdes qu’elle cite).

Au XXe siècle, l’antisémitisme crée une théorie pseudo-scientifique destinée à montrer que « l’homme juif est comme la femme ». « C’est ce qu’affirment des « recherches » scientifiques, qui énumèrent la longue liste des caractéristiques communes : l’hystérie, l’infiabilité, la manipulation ou même l’intérêt pour l’argent »,  (…) et plus loin, selon des écrits antisémites : « comme la femme, le juif serait dominé par le plaisir, les sens et la chair ».  

Ainsi, c’est bien la virilité, l’identité masculine que haine des femmes et des juifs s’imaginent défendre. C’est une identité statique, un TOUT qui n’existe pas, une complétude qu’on reproche à l’autre de vous empêcher d’avoir…  Masculinité toxique, dirait-on aujourd’hui, qu’incarnent entre autres les harceleurs du LOL.

Delphine Horvilleur aborde encore de nombreux sujets passionnants, dont la question de « l’élection des Juifs ». L’occasion d’en apprendre beaucoup ou peut-être rien ?, de ce que « Dieu » a révélé à ce « peuple élu » au Mont Sinaï (là encore, je n’en dis pas plus). Elle traite aussi de l’antisionisme, et de la façon dont, qu’on distingue ou non celui-ci de l’antisémitisme, il y a d’incontestables points communs entre une certaine fixation sur Israël et sur les Juifs·ves.

Le totalitarisme du « nous »

Et elle fait aussi un sort à la revendication identitaire contemporaine, qui parfois, transforme la lutte légitime pour la reconnaissance des discriminations faites à certains groupes, minorités ou parfois majorité (les femmes), en idéologie (c’est moi qui le dit).

Cette idéologie crée une hiérachie entre les victimes, et les statufie, les rendant à la fois incapables de se mouvoir, d’évoluer, donc d’être, et les exonère de toute forme de responsabilité. Elle menace aussi les droits individuels, poussant à juger l’individu non plus sur ses actes (ce qui est le fondement du droit humain), mais sur son appartenance à une identité.

J’ai enfin beaucoup apprécié ses réflexions sur le « nous », qui donnent aussi un élément de réponse à ce que j’appelle pour ma part  « la dictature des personnes concernées ».

Elle écrit, citant Résistances de la psychanalyse : « Nous est toujours le dit d’un seul. C’est toujours « moi » qui dit « nous », c’est toujours un « je » qui dit le « nous », supposant en somme par là, dans la structure disymétrique de l’énonciation, l’autre absent ou mort ou en tout cas incompétent, voire trop tard venu pour objecter. L’un signe pour l’autre » . (…)« la parole identitaire, même portée par un individu, est toujours celle qui signe pour l’autre, pour celui qui ne s’y reconnaît pas mais qui en devient malgré lui l’otage ».

Ou quand le « nous »  (ou nou·e·s) prend le pas sur le « je », il énonce la vérité d’un seul, et interdit la parole de tous/tes les autres.

Pour finir, en lisant le chapitre « l’antisémitisme est une guerre des sexes », je me suis dit à un  moment : « Mais alors, si l’antisémitisme a à voir avec la misogynie, cette dernière -contrairement à l’antisémitisme, ne se réduit pas aux antisémites, mais traverse toutes les sociétés patriarcales. Et côté patriarcat, le judaïsme n’est pas en reste, comme le montre le très beau film « Seder masochisme » de Nina Paley, Cela me donne donc très envie d’aller voir du côté du premier livre  de Delphine Horvilleur : « En tenue d’Ève : féminin, pudeur et judaïsme », pour voir comment elle tente de démêler cette question là.