L’abolitionnisme n’a jamais tué personne, le système porno-prostitueur tue tous les jours

Manifestation du 8 mars 2021

Cette année encore, devant le renoncement de certaines féministes abolitionnistes craignant de « cliver », des survivantes de la prostitution et des militantes bénévoles d’associations de soutien aux personnes prostituées ont été harcelées, agressées, insultées (Paris les 7 et 8 mars, Montpellier le 8 mars) empêchées de manifester parfois (Toulouse, Tours le 8 mars). Je n’entre pas dans les détails ici, je vous laisse lire le communiqué du Mouvement du Nid et l’article de Charlie Hebdo.

Sur les réseaux sociaux, les « abolos » *, terme utilisé par les adversaires des féministes abolitionnistes, sont qualifiées chaque jour de tous les maux : assassins, transphobes, racistes, fachos… Et comme nous vivons une époque formidable, où vérifier une information est en option…, de nombreuses jeunes féministes entrent dans la lutte contre les violences sexuelles en entendant dire que les seules violences qui seraient faites aux personnes prostituées (appelées par elles/eux TDS), seraient le fait des abolitionnistes. Que cela soit faux et absurde ne dérange personne.

De fait, je comprends que quand on entre dans un mouvement, on n’ait pas de raison de remettre en cause ce qu’on entend, puisque trop nombreuses, jusqu’au sein des abolitionnistes autrefois revendiquées, sont celles qui n’osent même plus prononcer le mot de prostitution dans la lutte contre les fameuses « violences sexuelles et sexistes »**.

Mais qu’en est-il exactement ? C’est quoi, l’abolitionnisme ? Je vous propose de vous référer à mes articles précédents (tags prostitution, abolition), je ne vais pas tout répéter. L’abolitionnisme c’est seulement demander que les personnes prostituées aient les mêmes droits que toutes les femmes, et qu’elles soient libérées des violences sexuelles en mettant fin au droit des hommes de passer outre à leur volonté, désir, grâce à la contrainte de l’argent. C’est demander l’application pleine et entière de la loi de 2016, à qui l’on ne peut rien reprocher pour le moment sinon de ne pas être appliquée…

L’immense majorité des victimes de prostitution, car oui, ce sont des victimes, et ce n’est ni un titre de gloire ni un titre de honte, a subi toutes les violences imaginables pendant la prostitution (et bien avant la « loi de 2016 », qui a subitement révélé aux adversaires de la loi que la prostitution était violente. Je vous laisse lire les témoignages du compte « survivantes de la prostitution » sur Instagram ou ceux collectés depuis 50 ans par le Mouvement du Nid dans Prostitution et Société.

Les prostitueurs, ces agresseurs qu’on préfère oublier

Violences avant, pendant, après la prostitution, de qui les ont-elles subies ? Des « abolos » ? Des féministes ? Non. De l’Etat, trop souvent, surtout dans les pays prohibitionnistes. En France, un Etat qui les a harcelées jusqu’à ce qu’une loi abolitionniste mette fin au délit de racolage en 2016, et a encore besoin de changer de paradigme. De la société, stigmatisante, qui protège si mal les personnes les plus vulnérables. Mais d’abord et surtout des proxénètes, parmi lesquels les conjoints proxénètes sont si nombreux (je vous engage d’ailleurs à soutenir Valérie Bacot qui a suzbi toutes les violences possibles dont la prostitution avant de tuer son bourreau), et par dessus tout, des prostitueurs (les « clients »).

Les prostitueurs, ce sont eux, les premiers assassins des personnes prostituées. Les études les concernant montrent qu’ils incarnent tous les pires stéréotypes sexistes contre lesquels tout le monde se bat aujourd’hui. Leur absence d’empathie, leur utilisation des femmes comme objets masturbatoires, leur mépris du « non » des femmes (puisqu’ils veulent payer pour s’en fiche), leur recherche de la vulnérabilité, le harcèlement qu’ils se pensent autorisés à exercer, la violence…tout ce qui fait le pire de la masculinité toxique apprise par le patriarcat aux hommes, s’incarne dans les prostitueurs. Mais il faudrait les protéger ?

Quelques exemples :

Aussi, incroyable que cela puisse paraître, voici les paroles d’un prostitueur allemand, cité par Melissa Farley, dans une étude dans cinq pays.

« Pour elles, la prostitution est une expérience tellement dramatique qu’elles changent beaucoup. Je crois que faire l’expérience du côté le plus vil des hommes s’inscrit profondément dans leur psyché. Cela les change à jamais, cela change leur capacité à avoir des relations sexuelles normales avec qui que ce soit. Cela les détruit. » Quelle lucidité !

Rachel Moran, survivante et activiste, autrice de « Paid For« , ouvrage de référence : « Ce que les gens ne comprennent pas, c’est le fait que l’acte lui-même est violent. Que même l’homme le plus gentil qui aie touché mon corps était violent. Et en fait, d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi ».

Anne Darbes, femme trans qui a connu la prostitution en tant que garçon adolescent en foyer puis, beaucoup plus tard, en tant que femme, disait ceci en 2018 dans Le Parisien, au moment de l’événement #Metoo et prostitution : les survivantes prennent la parole : « La prostitution est le meilleur moyen de mourir très vite, dit-elle. C’est une mort sociale, physique. C’est faire de son corps une marchandise pour des hommes en demande constante. » Elle insiste : « Il n’y aurait pas de prostitution sans cette demande pressante, oppressante. Ces clients, qu’achetaient-ils ? Mon vagin ? Mes cheveux ? Non. Ils achetaient ma détresse sociale. »

Ecoutez et soutenez les survivantes !

Alors oui, toutes les formes de violences sexuelles sont contenues dans la prostitution, les 2/3 des femmes souffrent de stress post-traumatique, les 2/3 ont été violées, le taux de suicide est 12 fois plus élevé que pour la population générale (Prostcost et Nordic Model Now, avant 2016). Et aujourd’hui, des groupes de féministes se réclamant de #metoo et de « toutes les femmes », refuseraient de parler de la prostitution comme violence*** , même parfois en publiant un livre sur les violences sexistes et sexuelles ? C’est surréaliste !

Et non contentes de cela, elles ne manifestent même pas leur solidarité avec les victimes, que ce soit les survivantes des tortures et des viols subis dans la prostitution dont des témoignages sont publiés dans la presse (affaire Pascal OP Mat Hadix), ou pour celles qui, devenues militantes dans le CAPP ou les Amazones, osent dire leur vécu sur la statue de la République le 7 mars ?

Y aurait-il des victimes qu’il ne faudrait pas soutenir ? Des agresseurs qu’il faut protéger ?

Il est temps de reprendre le féminisme à ses origines (oui, les féministes ont toujours été abolitionnistes, avant qu’avec le développement du porno, de la mondialisation libérale et d’internet, l’industrie du sexe se rêve puis devienne première organisation criminelle au monde). Nous devons dire la réalité, et continuer à relayer la parole des survivantes. Elle est foisonnante, mais elle apparaît à peine dans les médias. Comme l’a dit Autumn Burris, survivante états-unienne de la prostitution à l’Onu en 2018, quelques mois après le début du mouvement metoo, la prostitution, c’est #metoo sous stéroides !

Il est grand temps de soutenir massivement les victimes de prostitution et les survivantes qui prennent la parole ! (à lire, le discours de Daria Khovanka qu’elle n’a pu lire à République). Incluons donc enfin les victimes de prostitution dans #Metoo, et déjouons la stratégie de l’agresseur !

Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours.
L’abolitionnisme n’a jamais tué personne, le système porno-prostitueur tue tous les jours.

Sandrine Goldschmidt

*(dont je fais partie puisque je suis chargée de com’ du Nid mais si vous connaissez ce blog je l’étais bien avant – tant pis pour le supposé « catholicisme lgbt phobe du Mouvement du Nid)

**exception notable, Osez le féminisme ! fondé par Caroline de Haas alors abolitionniste, est aujourd’hui la meilleure alliée des victimes de la prostitution. Citons encore les Femen ou les Amazone, et les associations qui accompagnent des victimes de violences (CFCV, FNSF, Femmes solidaires, AVFT,…)

***je me suis fait « engueuler » par une femme qui n’a jamais mis les pieds sur le terrain mais « a des amis » TDS, parce que cela serait horriblement violent de dénoncer la violence » ?

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