W.Allen : 47 nuances de domination masculine

Ecrire sur Woody Allen. Dur. D’abord, quand on a été fan. Et qu’on se réjouissait tous les ans de la sortie de ses nouveaux films. Manhattan, Annie Hall, Stardust Memories, Radio Days, Zelig, La rose pourpre du Caire, Another Woman…mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, alors que sort sont 47e film, « Café Society » à Cannes, voilà pourquoi je ne veux plus m’intéresser à l’oeuvre du réalisateur, reflet d’un société qui n’aime pas les femmes et les enfants, une société dont -justement- je ne veux pas.

la rose pourpre du CaireA une époque où, le réalisateur new-yorkais n’avait pas encore la cinquantaine, et semblait être encore dans le doute existentiel, pas dans la célébration du « plaisir dû aux hommes ». De Woody Allen, j’aimais l’auto-dérision permanente. Il se moquait en permanence de lui-même. Et en face, il y avait des personnages de femmes qui, si visiblement il ne les comprenait pas, avaient souvent plus l’air de savoir où elles en étaient que lui. Bien sûr, si aujourd’hui, je revoyais ces films, je verrais probablement poindre sous la carapace, une vision à tendance masculiniste (d’ailleurs, l’affiche ci-contre n’est pas tendre pour Mia Farrow, que je n’aimais pas à l’époque) : les hommes étaient tellement perturbés par des femmes s’affirmant avec le féminisme…

De Crimes et délits

Je me souviens que, à la fin des années 1980, malgré les critiques dithyrambiques à l’égard de ce film, je n’avais pas « réussi à aimer » Crimes et délits, sans bien comprendre pourquoi. Je l’ai revu depuis, et j’ai de nouveau ressenti la même chose. Il me semble que c’est un film charnière, vers la veine des films les plus sexistes de Woody Allen. Aujourd’hui encore, il fait partie des références absolues pour les critiques du cinéaste : Crimes et délits, au départ appelé « Frères » (si, si !), est ainsi le chef d’oeuvre absolu selon Télérama. Il « passe devant » Manhattan et Annie Hall, et devant Hannah et ses soeurs (un de mes préférés). Alors, qu’est-ce donc qui ne me va pas dans cette façon de voir les films ?

Jeu, set et match point

Autre indication : en numéro 5 classement de Télérama, l’autre film que j’ai le plus détesté, mais alors franchement détesté, pour son regard sur les femmes : « Match Point », qui est un peu le pendant de « Crimes et délits ». Le film est remarquablement fait. Mais l’héroïne est sacrifiée. Elle est totalement objectifiée et méprisée avant d’être éliminée. C’est le deuxième tournant, où l’homme emporte le point décisif du match homme-femme.

Le réalisateur, qui pour moi célébrait l’intelligence à l’écran, a désormais décidé de regarder le monde d’une façon totalement désespérée et désespérante…pour les femmes. Alors, il est déjà un vieillard sûr de lui, qui explique qu’il « ne lit jamais rien de ce qu’on dit sur lui », et qui trouve que cette situation désespérée -qu’il critiquait peut être encore dans « Crimes et délits », il faut au moins en tirer du bénéfice. iLe monde est pourri, mais puisque les hommes y prennent du plaisir, pourquoi se priver ?

Scarlett Johannson sacrifiée

Alors il choisit les actrices les plus belles du moment, et les attire irrémédiablement dans son piège : Woody Allen, contrairement à Hitchcock, qui, même s’il y avait de la réification (et de la violence de sa part sur les tournages), se sent surtout tout petit face à ses actrices, ne magnifie pas les femmes à travers de belles actrices. Car elles sont uniquement représentées comme des objets du regard pornifiant du réalisateur, des objets de plaisir -mais quel plaisir- pour les hommes. A aucun moment on ne peut avoir envie d’être à leur place, ni d’être avec elles. Je pense à Cate Blanchett dans « Blue Jasmine ». Je n’en ai pas de souvenir particulier. Alors que pour sa prestation dans « Carol » , la simple esquisse d’un sourire sur son visage, réussit à me bouleverser. Parce que le regard sur elle est différent. C’est un regard qui la fait exister, qui la rend femme, être humaine, qui nous fait éprouver de l’empathie.

Le regard de Woody Allen sur les femmes depuis longtemps, ne me fait qu’éprouver de la peur pour elles.

Représentation de la sexualité : de la masturbation à la fellation et à la prostitution

C’est assez intéressant de se pencher sur la représentation -essentiellement parlée- de la sexualité dans ses films. Pendant longtemps, la masturbation -masculine- était au coeur de son discours, avec de l’auto-dérision, des interrogations sur ce qui pouvait procurer le désir. Depuis deux décennies, la fellation, représentée comme une prestation de service sexuel et pas un moment dans un échange sexuel réciproque, l’a emporté.

Il semblerait qu’Allen a ainsi dépassé, compris ce qui jusque-là le bloquait : un « puritanisme féministe »(2), qui reproche aux hommes de faire des femmes-objets, qui voudrait que la liberté sexuelle soit pour tout le monde, et qu’il y ait égalité et non domination dans les rencontres sexuelles et amoureuses. Les femmes, sujets de leur désir, c’est moins agréable apparemment que d’en faire des objets, des possessions, et des prestataires de services. Ainsi, je le montrais dans ma critique de To Rome with Love (To Rome with Rape !), où le réalisateur allait jusqu’au bout de la logique : le jeune vierge effarouché qui ne connaît rien à l’amour, s’en sort grâce au service d’une prostituée tombée du ciel qui va lui apprendre la vraie vie…

Les années 1990, années du backlash allenien

C’est donc en 1989, avec Crimes et délits, que se situe je pense la charnière de ce qui va devenir la « deuxième partie de l’oeuvre » du désormais presque sexagénaire.

Charnière entre un Woody Allen qui s’interroge sur l’équilibre du monde, sur l’équilibre entre les sexes et qui visiblement n’y trouve pas son compte, et un Woody Allen qui n’a plus rien à nous dire sur ce monde. Car il ne doute plus : il a trouvé. Il a trouvé quelle devait être la place des femmes. Et il a trouvé, dans la vraie vie, la femme de sa vie, qui correspond à tout cela (alors que Mia Farrow, avec qui il n’a jamais vécu, qui a adopté 14 enfants, et qui faisait beaucoup « comme elle l’entend », était tout autre).

Soon-Yi, Dylan et Woody

En 1991, éclate en effet une affaire qui fait scandale dans la vie de Woody Allen et nous amène jusqu’à aujourd’hui : il entretient -depuis combien  de temps ? -une relation sexuelle et amoureuse avec Soon-Yi la fille adoptive de sa compagne Mia Farrow. Celle-ci le découvre par hasard, par le biais de Polaroïds de sa fille nue retrouvés chez son compagnon, photos « presque pornographiques ». Il pense à l’époque que ce ne sera qu’une aventure. Mais depuis le scandale, il a décidé de l’épouser, et est toujours avec elle.

Et en parle : « Et dans un sens, sans que cela vienne de moi ou d’elle, la dynamique était en marche. J’étais sa figure paternelle. […] J’aime sa jeunesse et son énergie. Elle est déférente envers moi et je suis heureux de lui offrir l’opportunité de prendre des décisions et de la laisser prendre en charge autant de choses. » 

Récemment, il disait même tout ce qu’il lui avait apporté, comment il avait changé sa vie, d’une enfant des rues en Corée à la femme d’un grand réalisateur…(ce n’est pas lui qui l’a adoptée, je rappelle…) « J’ai vraiment réussi à lui rendre la vie meilleure », dit-il. Bon et elle ? Que lui a-t-elle apporté ? « Beaucoup de plaisir », répond-il…

 La vie rejoignant la fiction, la femme retrouvant sa place, ou plutôt la fiction rejoignant la vie ?

Une histoire modèle

Bon, il y a Soon-Yi : j’aurai toujours du mal à penser que tout est normal dans le fait de sortir avec la fille de sa compagne, alors même qu’elle est adolescente, à peine adulte, et qu’on la connaît depuis dix ans. Mais il y a aussi Dylan, sa fille adoptive, qui a dénoncé l’agression sexuelle dont elle dit avoir été victime alors qu’elle avait 7 ans et qu’Allen était en plein divorce avec Mia Farrow. A ce moment là, le divorce était conflictuel, mais pas encore « guerrier ». Pour en savoir plus sur cette histoire, et les allégations qui poursuivent Allen jusqu’à aujourd’hui, voilà un article intéressant sur la vie de Mia Farrow.

Des faux-souvenirs ? 

Celle-ci, est typiquement accusée par Allen de folie destructrice liée à la déception d’être rejetée. C’est troublant, quand on sait qu’elle avait déjà divorcé deux fois (du grand chef d’orchestre André Prévin et de Frank Sinatra) et que cela ne s’était jusque là pas produit. C’est troublant, quand on sait que depuis, les seuls qui ont finalement souffert, c’est tout le monde sauf lui…qui explique que tout ça, il n’y pense plus depuis longtemps (c’est ce qu’il a dit à Cannes cette année après avoir expliqué qu’il ne lisait pas ce qu’on dit de lui, en référence à la lettre de son fils Ronan qui soutient sa soeur).

C’est troublant surtout, quand on sait que disqualifier la mère est en général l’arme préférée des prédateurs, des agresseurs sexuels, qui prétendent que les mères seraient capables d’installer des faux-souvenirs dans la tête de leurs enfants(1). Mais qu’aucune observation sérieuse et scientifique n’a jamais donné le moindre crédit à cette théorie. Bien au contraire.

Lire une réalité à travers l’oeuvre

Bref. Tous les faits de cette histoire, tels qu’ils sont connus via la presse, entrent dans la logique du déni des violences sexuelles commises contre les enfants. Et cela me suffirait déjà pour ne plus vouloir aller voir un film d’Allen.

Mais aussi, et c’est ici le propos principal, je trouve que l’analyse dans le temps des films eux-mêmes,  d’un point de vue féministe, suit étrangement  le fil de ce qui se passe dans la réalité. Comme si, le réalisateur, sans illusion sur le monde et la morale, avait fini par s’en accomoder, n’ayant plus grand chose à dire la plupart du temps, mais nous montrant tout de même comment les hommes y prennent du plaisir, et ne faisant plus que calquer sur la tendance pornifiante de l’industrie cinématographique, tournée vers ce plaisir masculin (obtenu par l’érotisation de la violence, évidemment).

Au delà donc même de la vie de l’artiste, que certains pensent devoir dissocier de l’oeuvre, je n’attendrai pas que l’oeuvre atteigne sa cinquantième nuance de domination masculine pour cesser de m’y intéresser.

Sandrine Goldschmidt

(1)Au fait, comment est-ce qu’on met des faux-souvenirs récents dans la tête d’un enfant ? Parce qu’il me semble que dans la théorie d’origine, on accusait certains psys d’implanter des faux souvenirs dans la tête de leur patients, en leur faisant accorder de la crédibilité à  leurs fantasmes enfantins d’agressions sexuelles par les adultes ?  Mais là, des faux-souvenirs alors qu’on a 7 ans ?

(2) Je fais bien sûr ici écho à l’hallucinante blague de Laurent Laffite, qui semble trouver que reprocher à Polanski le viol d’une jeune ado de 13 ans est du puritanisme américain !

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Ferrara, DSK : 3 ans après, le déni, toujours

X,lesangdesfemmes

C’est fort, le déni. En 2011, au moment ou DSK a été arrêté pour des accusations de viol et agressions sexuelles à l’encontre de Nafissatou Diallo, femmes de chambre de l’hôtel Sofitel de New York, il a fallu plusieurs jours et des déclarations intolérables pour que la presse pense enfin à dire qu’il y avait -dans cette affaire, une victime, une femme.

Grâce à la mobilisation des féministes et au trop plein de sexisme qui s’est manifesté, on a eu ensuite l’impression d’un sursaut de quelques unEs et parfois, les médias ont fait leur travail.
Trois ans après, alors que DSK est toujours libre, le cinéma vient achever le travail de révisionnisme, en effaçant à nouveau de l’histoire toute référence à son sujet central : les violences sexuelles infligées aux femmes en toute impunité par les hommes en général et les puissants en particulier.

Ainsi, c’est facile avec le cinéma : on présente des films d’hommes, qui font ce qu’ils veulent puisqu’il s’agit d’art, et on impose néanmoins les mots de ce qui restera dans cette histoire. Ici, c’est clair. Ce qui intéresse le film de Ferrara, c’est l’homme. Ses désirs. Ses pulsions dégoûtantes ou pas. Et à lire deux articles sur le film, l’un plutôt « pour », l’autre plutôt « contre » (mais je dirai ensuite pourquoi), on est obligées de le répéter : le cinéma, c’est de la propagande révisionniste de la domination masculine.

Ainsi, si Slate (qui affirme que le films ne parle pas de DSK mais de Depardieu) reconnaît que dans la fiction inspirée des faits du Sofitel il n’y a pas doute sur l’existence du viol, jamais le sort de la victime n’est mentionné. Pire, l’article expose au préalable un série d’autres crimes sexuels : viol tarifé qualifié de « partie fine », viol en réunion qualifié de « partouze », puis le viol. Tout est donc montré comme « le monstre » aux désirs sexuels incontrôlables, mais jamais comme la violence infligée à un nombre incalculable de femmes.

Dans la deuxième partie du film, nous dit Slate, nous voici en huis-clos équivalent « DSK-Sinclair » qui eut lieu le temps que l’homme soit assigné à résidence. Et tout ce que le film trouve à dire, c’est qu’alors Depardieu-DSK voit dans l’ambition de sa femme la cause de ses débordements. Ah oui, forcément, lui ne serait que la victime alors…de sa femme.

A la fin de l’article, Slate nous dit que le film a un tort impardonnable. Ah, on se dit donc qu’enfin l’impardonnable,  le fait que les victimes n’existent pas dans le film, que les violences sexuelles sont montrées comme les simples excès d’un homme « ogresque », vont être remarquées ? Non. C’est le caractère antisémite d’un passage du film qui fait l’objet de l’indéfendable, selon Le Monde, cette fois.

Et autant je ne peux évidemment que confirmer que ce que raconte Le Monde sur cet aspect -rapport entre richesse et soutien d’Israël d’Anne Sinclair et l’affaire) est insoutenable, je ne peux qu’une fois de plus constater que c’est bien la seule chose que les observateurs trouvent impardonnable dans cette histoire.

« Tout s’enchaîne très vite, les images se fondent les unes dans les autres dans une quasi-simultanéité qui renvoie aussi bien au trop-plein et à la vitesse de diffusion d’Internet qu’à la violente addiction du personnage. Accro au sexe et au pouvoir, comme d’autres à l’héroïne, Devereaux ne perçoit plus les frontières entre le jour et la nuit, entre le réel et le fantasme. Il plane. La violence qu’il a infligée à la femme de chambre ? Sans doute ne s’en est-il même pas aperçu ».

Comme les journalistes d’ailleurs, et probablement les spectateurs. Car s’ils le mentionnent, ils n’en font pas un sujet qui rend le film indéfendable. Montrer un criminel (le personnage) à répétition qui viole des femmes comme il respire, ça n’est qu’une « addiction monstrueuse », un signe qu’il n’est pas dans la réalité. Les victimes n’existent pas. Pourtant, elles, elles la vivent au quotidien, cette réalité !

PAS DE JUSTICE, PAS DE PAIX !

S.G

C’est beau le bruit d’une claque sur la fesse au lit ?

Bon, j’ai vu « La vie d’Adèle ». Parce que c’est bien de parler des films qu’on n’a pas vu pour ce qu’on en lit, mais c’est encore mieux d’en parler quand on l’a vu.

Et je dois dire que ce fut une expérience très positive ! Pendant les 3 interminables heures que dure le film, j’ai eu le temps d’aiguiser mon sens de l’humour et d’affuter mes réflexions sur la représentation du sexe en images et au cinéma.

Oui, Kechiche a l’habitude de faire long. Parfois, j’ai aimé son talent de mise en scène à nous montrer des repas en longueur, à laisser le temps aux relations entre les êtres d’émerger. C’est un peu cela au tout début de La vie d’Adèle. Et puis rapidement (donc au bout de 3 quarts d’heures :P) la longueur devient ennui.

En fait, cela commence au moment de la première scène de sexe du film. Ensuite, le réalisateur égrène ces scènes d’une grande banalité cinématographique et des scènes de la vie professionnelle des héroïnes. On ne compte plus le nombre de fois où l’on voit Adèle institutrice dans sa classe. Cela pourrait être bien si ce n’était pour montrer le désastreux manque d’ambition de l’héroïne qui ne veut « que » s’occuper d’enfants et n’est pas artiste comme la femme aux cheveux bleus qu’elle aime et qui le lui reproche amèrement d’ailleurs…un amour sur fond de « gap » social réduit aux pires clichés. Comme si une artiste ne pouvait pas trouver très bien que la femme qui partage son lit (et je ne me limite pas au lit pour rien) aime transmettre sa passion de la langue aux enfants…

Oui je dis « partage son lit » parce que dans la Vie d’Adèle, tout dans l’amour -la passion- est ramené à la sexualité. Dans une veine hitchcockienne qui aurait pu être un bel hommage, sexe et nourriture sont ainsi associés dès le début du film. Adèle explique qu’elle aime manger, qu’elle pourrait manger toute la journée, qu’elle est gourmande…mais bien sûr c’est une allusion oh combien subtile à son désir sexuel. Seulement même ce désir là est banalement trivial et manque de classe. Car la voilà qui affirme qu’elle n’aime pas les huitres, ce comble du raffinement culinaro-sexuel…des huitres pour évoquer la sexualité lesbienne…voilà qui fait preuve d’une grande inventivité qui vaut bien une Palme d’or !

D’ailleurs, nous subirons un repas d’une violence inouïe où Adèle subit un interrogatoire sur son manque d’ambition par la mère d’Emma…et où il faut qu’elle mange des huitres…la même scène en parallèle chez les parents d’Adèle, qui regardent « Questions pour un champion » et sont très gentils avec Emma…mais elle doit manger des spaghettis bolognese (le tout toujours en gros plan, allez savoir pourquoi…)

Les premiers bien sûr sont lesbophiles (même si le mot lesbienne n’est jamais vraiment prononcé ou peut être une fois) et les seconds il ne faut pas leur dire…

Donc, je disais, tout est ramené à la sexualité. Ainsi, pour montrer ce fameux gap social insurmontable entre les deux femmes, nous avons une scène ou Emma l’artiste invite ses amiEs. Adèle a bien sûr tout préparé, et fait « bonne impression ». Mais elle manque d’ambition, toujours, et Emma lui reproche, en fin de soirée, une fois couchées, de ne pas vouloir écrire pour d’autres qu’elle-même. De toute évidence une distance s’est créée entre les deux amantes depuis le début du film. Comment le manifester alors ? Parce qu’Emma refuse de faire l’amour avec Adèle…

« c’est beau le bruit d’une claque sur les fesses au lit » ?

bleuMais bon, dans tout ça vous vous demandez toujours pourquoi j’ai intitulé mon article « c’est beau le bruit d’une claque sur les fesse au lit » ? Parce que je n’ai pas encore abordé « les scènes de sexe lesbien ». Enfin non, d’après Kechiche, cela n’a pas tellement d’importance que ce soient deux femmes. Et d’ailleurs, il nous le montre bien dans tout le film, à la fois dans la manière dont il les filme et dans le fait qu’il rattache toujours Adèle à la sexualité hétéro (elle trompe Emma avec un homme, et un homme aussi peu ambitieux qu’elle lui semble promis à la fin…)

Donc, les scènes de sexe lesbien sont-elles lesbiennes comme on l’a dit ? Oui, elles sont plus longues que les scènes de sexe dans les films où ce ne sont pas deux femmes…

Sont-elles crues comme on l’a dit ? Peut-être, mais bon pas tant que ça.

Sont-elles réalistes ? Bon pas en ce qui me concerne, mais je me garderais bien de généraliser, ne prétendant en rien être représentative…

Pour moi, la seule question intéressante, est : parviennent-elles à montrer ce qui fait le désir et l’intimité puis le plaisir, d’une façon qui nous fasse ressentir quelque chose à quoi on pourrait -même vaguement- se sentir reliées, en tant que lesbienne, ou en tant que femme ?

Et la réponse est – pour moi toujours- non, non et non…

Car ce que l’on voit, ce sont des acrobaties sexuelles, des positions sans tabou (jusque là tout va très bien), mais des expressions du désir et du plaisir qu’on croirait sorties de n’importe quelle vision pornographique du cinéma. En effet, toute la jouissance qui semble si difficile à atteindre, se manifeste par des cris et bouches ouvertes, et de forts bruyantes claques sur les fesses (les « bruiteurs ingénieurs du son ont du se marrer, ça c’est sûr)…Ah oui, on a parfois aussi l’impression que pour bien remplir le cadre cinématographique, il faut tordre les corps et trouver des positions qui font que surtout, les têtes des deux amantes sont les plus éloignées possible, et qu’il faille se toucher sur le moins de surface à la fois possible…sauf pour la fameuse claque sur la fesse…

Cela fait plusieurs années que je m’interroge sur les scènes représentant la sexualité à l’écran. Et je me dis : il y  a un problème. Quel est ce problème ? Que ce soient des hommes et seulement des hommes qui tournent et donc, à la Ozon, nous montre leurs fantasmes et n’essaient pas de trouver une vérité ?

Oui, c’est sûr, mais après tout, c’est ça le cinéma : non pas une représentation de la réalité, mais la vision d’une personne -le metteur en scène, sur cette réalité. Il est donc bien évident que ce que l’on voit ici c’est ce qui la vision de Kechiche, et non un discours sur la sexualité lesbienne…

Se sentir appartenir à une histoire ?

Donc, si l’on veut adapter une bande dessinée, celle de Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude », dont le succès vient du fait que de nombreuses lesbiennes se sont senties enfin appartenir à une histoire et une vision auxquelles elles pouvaient s’identifier, ce n’est pas possible d’être un homme pétri du culture cinématographique pornifiée, c’est une quasi évidence.
Seule une femme, et une femme ayant réfléchi à comment les images nous représentent, et, hétéro ou lesbienne, ayant réfléchi à comment notre sexualité est hétéronormée et envahie par la domination du désir masculin, pourrait essayer d’y arriver. Et ce n’est pas sûr qu’elle y parviendrait.

Je m’explique. Comment représenter des scènes où on fait l’amour ? Pourquoi et quel sens cela a-t-il ? Eventuellement de vouloir transmettre ce qui se produit dans l’émotion, le désir et le plaisir de l’échange amoureux/sexuel. Mais quel intérêt y a-t-il à voir, montrer, détailler d’un point de vue extérieur un acte sexuel ?

Qui, dans la vraie vie, regarde un acte sexuel, sans l’accord des partenaires ? DES VOYEURS.

Le réalisateur en premier, et le spectateur.trice de cinéma après lui sont donc uniquement des voyeurs. Non pas qu’il ne faille pas montrer ou essayer de faire ressentir ce qui se produit dans l’acte sexuel, mais bien parce que la position de la caméra pour représenter la sexualité est aberrante.

Je m’explique encore par un autre exemple : une des choses qu’on apprécie le plus dans la peinture ou dans le cinéma, ce sont les paysages. En effet, ce que nous voyons à ce moment là, c’est bien ce que nous pouvons aussi voir et aimer dans la vie. Et la capacité de l’artiste, comme du réalisateur, de nous montrer son émotion et de nous la faire partager, vient du fait que ce regard nous pouvons aussi l’avoir.

En revanche, ce que l’on pourrait vouloir faire partager d’un acte sexuel, c’est l’émotion et le désir, le plaisir de la rencontre sexuelle de deux êtres. Or cela, on ne le ressent pas à regarder, de loin (avec plus ou moins de zoom) les sexes des autres se toucher, ni à voir des femmes se donner des claques très bruyantes sur les fesses. En effet, cela ne nous fait rien ressentir à mon avis parce que cela n’est tout simplement pas ça dans la vie, on ne prend pas notre désir et plaisir de regarder d’autres faire l’amour…

Et du coup, pour arriver à trouver l’excitation dans cette position du voyeur, loin de tout ce qui fait l’émerveillement de deux peaux qui se frôlent, de deux regards qui s’embrassent, de deux désirs qui se respectent et s’interrogent en permanence sur leur réciprocité, que reste-til sinon que d’inventer des choses très compliquées et/ou violentes ?

Pas grand chose que de la technique, de l’acrobatie et du bruit. Et c’est donc ce pas grand chose qui nous est donné à voir, qui éteint immédiatement le désir, et qui pourtant nous est donné comme la norme pornographique avec laquelle il nous faudrait jouir….

Alors oui, Kechiche aurait presque raison en disant que « ce n’est pas très important que ce soit deux femmes », si la sexualité hétéronormée qu’il reproduit ici n’était pas la règle, et qu’il essayait de créer une nouvelle forme cinématographique de représentation du désir, qui aurait un rapport avec la vie. Mais pour le coup, il n’y a ici vraiment rien de neuf, ni d’innovant, ni même de vaguement stimulant qui pourrait justifier une palme d’or…

Sandrine GOLDSCHMIDT

Adèle, la Palme et le sexisme

blueBon, hier, je n’ai rien dit, parce que « La vie d’Adèle » primée le jour de la #manifdelahonte, c’était un joli pied de nez, même si l’on doute que ce soit cela qui ait motivé Steven Spielberg, le président du jury. En revanche, la nécessité de préserver son image aux Etats-Unis l’a probablement encouragé (indépendamment même des qualités ou pas du film ce qui n’est pas en discussion ici) à écarter d’emblée toute récompense à Polanski qui nous eût insupporté-e-s. Ozon non plus, qui s’est tiré une balle dans le pied lui-même avec ses déclarations sur ses fantasmes sur la prostitution, et c’est tant mieux.

En effet, si les deux n’avaient pas prononcé des phrases d’un sexisme et d’un androcentrisme insupportable, en plus pour l’un d’être en fuite d’une accusation d’un crime de viol sur mineure qu’il a reconnu et d’avoir choisi des sujets de films qui montrent leur incapacité à envisager les femmes autrement que comme des objets (l’un allant jusqu’à déclarer que l’égalité femmes hommes était une idée vraiment stupide), alors peut-être que personne n’aurait réagi plus que ça (bon moi j’avais déjà réagi avant le festival ;-). Mais là, leur propos incroyables les ont largement discrédités, et c’est tant mieux !

Mais revenons à la Palme d’or. Elle devait sauver cette sélection ultra-masculine et misogyne, à la fois dans le nombre de réalisateurs (18 sur 19) et dans le choix des sujets, qui ne concernaient essentiellement que des hommes. Or, quand je l’avais dénoncé dans mon article d’avant le festival, je n’avais pas parlé du Khechiche. Parce que je ne savais pas encore qu’il était tiré de la BD lesbienne culte « Bleu » est une couleur chaude de Julie Maroh, auteure et lesbienne, et parce que je me méfiais du regard que pouvait avoir le réalisateur sur la question.

Puis, donc, il a été encensé comme un « choc cinématographique » par la critique (voir les inrocks ici) et a eu la Palme un jour où symboliquement c’était très fort. De quoi pourrions-nous alors nous plaindre ? Déjà, la lecture d’une interview où le réalisateur français affirmait qu’il avait filmé la scène de 10′ de sexe entre les deux femmes « sans jamais penser que c’était deux femmes », parce qu’il n’y avait pas de différence me semblait louche…ou signe qu’il n’avait jamais parlé de la question avec des lesbiennes, ce qui est un peu(beaucoup) problématique…

Ensuite, je craignais -avec d’autres que le regard d’un homme soit surtout là pour exciter des fantasmes masculins (qui sont une part importante de la pornographie) hétéronormés. Ces craintes, qui n’ont pas effleuré la critique française, ont en revanche été relevées par le New York Times :

« This intimacy is clearly meant to draw you into her consciousness. Yet, as the camera hovers over her open mouth and splayed body, even while she sleeps with her derrière prettily framed, the movie feels far more about Mr. Kechiche’s desires than anything else.

It’s disappointing that Mr. Kechiche, whose movies include “The Secret of the Grain” and “Black Venus” (another voyeuristic exercise), seems so unaware or maybe just uninterested in the tough questions about the representation of the female body that feminists have engaged for decades ».

Enfin, il y avait le fait que ses techniciens avaient manifesté de son comportement exécrable sur le tournage (ce qui est tout de même rare alors que les réalisateurs ne sont pas réputés être des enfants de choeur), et qu’il s’était incrusté (pas lui mais un caméraman et ses actrices) sans prévenir les organisatrices dans la marche de nuit féministe et lesbienne du 8 mars 2012, les filmant scandant des slogans n’ayant rien à voir avec ceux de la manif.

Mais pour finir, il y a enfin le peu de respect accordé à l’auteure de la BD, qu’il n’a même pas remerciée au Palmarès, et son opinion à elle sur ce qu’il a fait de son oeuvre :

j’en cite juste 2 extraits, vous pouvez tout lire ici : http://www.juliemaroh.com/2013/05/27/le-bleu-dadele/

« Je tiens à remercier tous ceux qui se sont montrés étonnés, choqués, écœurés que Kechiche n’ait pas eu un mot pour moi à la réception de cette Palme. Je ne doute pas qu’il avait de bonnes raisons de ne pas le faire, tout comme il en avait certainement de ne pas me rendre visible sur le tapis rouge à Cannes alors que j’avais traversé la France pour me joindre à eux, de ne pas me recevoir – même une heure – sur le tournage du film, de n’avoir délégué personne pour me tenir informée du déroulement de la prod’ entre juin 2012 et avril 2013, ou pour n’avoir jamais répondu à mes messages depuis 2011.  » JM

Deuxième extrait, à propos des scènes de sexe. Après avoir exprimé en tant qu’auteur que le parti pris de Khechiche n’était pas le sien mais qu’elle ne jugeait pas cela, elle poursuit :

« Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne…
Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes.
Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Les seuls qu’on n’entend pas rire ce sont les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes.
Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux.
En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets.
Mais j’attends aussi de voir ce que d’autres femmes en penseront, ce n’est ici que ma position toute personnelle ».

Elle souhaite avoir des avis d’autres femmes. On ira donc voir le film mais je crains que nos craintes ne s’y voient confirmées…

En résumé, malheureusement, il n’est pas du tout évident que la Palme d’or soit finalement moins misogyne que la plupart des films présentés à Cannes. Alors certes, c’est mieux que Polanski et Ozon, mais…

S.G

 

Cannes, palme du cinéma par et pour les hommes

Capture d’écran 2013-05-15 à 10.10.13Ce qu’il y a de bien avec le cinéma, c’est que c’est un étalage sans fin de ce qu’est ou peut être la misogynie et le backlash, un sujet perpétuel donc de dénonciation pour les féministes en quête d’articles à écrire…

Comme je le dis ici souvent, la culture en général, et le cinéma en particulier est un lieu idéal de la propagande d’un monde fait pour et par les hommes, misogyne et réduisant les femmes à l’état d’objets de possession : pour cela, il faut préciser ce que l’on entend par culture : aujourd’hui, dans une société ultra-libérale qui dispose de médias de masse (télévision, cinéma, internet), la culture est un ensemble de produits culturels commercialisables. Le fait qu’il y ait des critiques et labellisations « artistiques » à ces produits, n’est qu’une façon de plus ou moins les distinguer, et de donner des lettres de noblesse aux procédés patriarcaux qui sont derrière ces produits. Ainsi, avec un festival, comme celui de Cannes, qui commence cette année, on est dans le plus parfait des  effets à double détente (libérale et patriarcale) :

D’un côté, il s’agit là d’un immense marché de produits culturels, destinés à renforcer les parts sur ce marché de certain-e-s dans un contexte de crise (d’où 5 films américains et 5 films français dans la sélection 2013, comme si, « artistiquement », le cinéma de ces deux pays était plus inventif, créatif, vivant, ce qui est loin d’être le cas. C’est juste que c’est là qu’économiquement cela a beaucoup d’importance). De l’autre, il s’agit de renforcer la propagande que sert le cinéma sur une représentation du monde qui sert à la fois les clichés séculaires des rôles femmes hommes et les évolutions vers un libéralisme liberticide (pour celles et ceux qui sont moins égales que les autres). Pour cela, il suffit de regarder la sélection cannoise, que ce soit dans la compétition pour la Palme d’or ou dans la principale section parallèle, un certain regard. Dans la sélection pour la palme, il y a cette année 1 femme sur 18 ou 19. Ce n’est donc pas mieux que quand il y en avait zéro, contrairement à ce que dit cet article-modèle de soutien à tout ce qui sera dénoncé ici surrue89 : http://www.rue89.com/rue89-culture/2013/05/14/couleur-festival-cannes-femmes-etats-unis-cul-losers-242300).

Mais encore plus que le nombre de femmes réalisatrices, le choix des réalisateurs sélectionnés, est tout à fait édifiant. Représentatif d’ailleurs de ce que sont les 18 ou 19 films qui sortent sur nos écrans chaque semaine. « Virils », stéréotypés, et ne balayant le spectre des sentiments et situations humaines que par un tout petit bout de lorgnette baignés aux jouets pour garçons…que ce soit les jouets de guerre, ou d’exploitation sexuelle des femmes.

Ce serait presque drôle si cela n’était tragique, de vous faire part des films sélectionnés, avec les résumés trouvés dans le magazine d’UGC, tellement c’est caricatural.

Guerres et trafics :

Un certain Takashi Miike, présente « Shield of Straw » :« graphique, ultra-violent, fou à lier, le couperet du japonais hyper-actif… ».

Amat Escalante, : « Heli », mexicain, « au talent précoce et furieux affronte en frontal les cartels mafieux. Après une magistral paire de baffes (dans son précédent film), il enverra au jury un uppercut gagnsta qu’on voudrait aussi ahurissant de style ».

Nicolas Winding Refn : « only god forgives » roule au carburant de la violence froide et pope telle une laque prête à éclater.

Alex Van Warmerdam, « borgman ». : Thriller horrifique sur un couple fortuné qui recueille un SDF. »

Mahamat Saleh Haroun « grigris » (bon là je parle pas du racisme du commentaire). .portrait d’un jeune danseur, qui confrontera le soleil cannois à la moiteur d’une Afrique violente et corrompue ».

Histoires d’amitié entre hommes ou pères-fils :  précision. Je n’ai rien contre le fait que des mecs veuillent écrire des histoires d’amitié entre hommes ou des histoires pères-fils. Mais juste : si seuls les mecs ont des financements et des possibilités de distribution+ sélection à Cannes, quand voyons nous des histoires d’amitié entre femmes et des relations mères-filles ? (ah mais non, dans ces cas-là c’est nul, je vous le disais l’autre jour).

Ethan et Joel Coen : « Inside Llewyn Davis, « un biopic, ballade folk dans « Greenwich village d’un musicien pote de Dylan ».

Hirokazu Kore-eda, nous propose : « like father, like son » : « cette histoire de paternité et de séparation impossible ».

Alexander Payne : « Nebraska » : « road-movie à deux têtes -un père et son fils »,

Arnaud Desplechin « Jimmy P. » : « Sujet familier (la psychanalyse), il adapte en anglais son livre fétiche, l’amitié entre un indien alcoolo et son psy…

Femmes pornifiées, promotion de l’exploitation sexuelle des femmes.

L’autre grande caractéristique de cette sélection, c’est -et vous vous attendez bien sûr à ce que j’en parle- la présence de plusieurs films de propagande pro exploitation sexuelle. Il y a, évidemment, la rage ressentie devant la glorification permanente d’un criminel (viol d’une jeune femme de 13 ans, avec moultes circonstances aggravantes) non jugé, Polanski, qui depuis qu’il a échappé à la justice après avoir été arrêté pendant le festival de Cannes (ce qui semble-t-il était là un crime de lèse-festival) est systématiquement adulé et sélectionné partout. Il y a pire : en plus, il utilise sa femme pour adapter à l’écran « La Vénus à la fourrure ».

La Vénus à la fourrure est une nouvelle de Sacher-Masoch. Moins connu que le Sade du sadisme, il est bien le Masoch du masochisme…  Voici donc comment est résumée la nouvelle de cet auteur du XIXe sicèle : « La Vénus à la fourrure est la première oeuvre marquante de la littérature qui s’attache à décrire la relation entre un homme et une femme où la représentation extrême de l’amour prend la forme d’un esclavage librement choisi et consenti ».

Ici, c’est un homme qui se soumet à cet esclavage qui, s’il est librement choisi et consenti, ne peut pas être de l’esclavage. En fait, c’est  le comble de la perversité, comme le montre cette recension : « D’ailleurs, le héros masochiste, loin de n’être qu’un partenaire faible et « subissant », à la recherche de la main punitive, est l’être d’une certaine posture : bien qu’il se complaise dans la soumission, l’abaissement, il est aussi le grand ordonnateur, le metteur en scène de ses propres fantasmes ; celui qui amène l’autre dans ses contrées fictives, dans la logique de ses fantasmes. Il manipule, persuade ; c’est, selon Gilles Deleuze, la victime qui dresse son bourreau. Dans La Vénus à la fourrure, Wanda confie à Séverin : « Vous avez une manière bien à vous d’échauffer l’imagination, d’exciter les nerfs et d’accélérer le pouls de qui vous écoute. En vérité, vous êtes un homme à corrompre une femme, entièrement. »

Sauf que, ce fantasme littéraire d’esclavage non pas librement consenti donc mais de manipulation d’une femme, est devenue un outil supplémentaire d’oppression des femmes par les hommes. Les cas où des femmes sont effectivement des « domina » sont rarissismes. Les cas où des femmes sont victimes de l’oxymore absolu où on leur fait prétendre qu’elles « consentent » à la violence qu’elles subissent, sont massifs, et deviennent normatifs dans notre société. Tellement qu’en justice, des hommes ont des circonstances atténuantes et des peines de prison ridicules s’ils ont tué leur partenaire dans le cadre de ce pseudo « consentement à l’esclavage ».

Alors que Polanski s’empare de cette histoire ou plus exactement d’une histoire de Broadway où il s’agit d’adapter la nouvelle de Sacher-Masoch,  c’est franchement insupportable. Et en plus, il y fait jouer sa femme. Voici un résumé qu’on peut lire sur le net, qui décrit le personnage principal du film, qui joue une actrice  : « L’actrice vulgaire, écervelée et débridée rebute d’abord l’homme de théâtre. Mais cette dernière va peu à peu lui montrer qu’elle comprend parfaitement le personnage dont elle a d’ailleurs le prénom. Perverse, sulfureuse, tous les qualificatifs bruissent sur cette oeuvre qui emprunte aux théories de Leopold von Sacher-Masoch, l‘inspirateur du masochisme.

Bon, j’arrête ici les frais, me direz-vous ? Mais non, parce que je ne vous ai pas encore parlé d’Ozon. Ozon François, auteur de « 8 femmes », « gouttes d’eau sur pierres brûlantes », qui propose cette année : « Jeune et jolie ». Passons sur le titre qui pue la propagande mainstream (car n’allez pas imaginer de la dénonciation). Mais le sujet du film ! Une jeune femme de 17 ans qui se prostitue « par plaisir » ! Je ne vais pas vous refaire ici une démonstration de pourquoi on ne se prostitue pas par plaisir.

Ozon ne sait-il pas, qu’aujourd’hui, déjà dans la loi, les hommes n’ont pas le droit d’obtenir des actes sexuels contre de l’argent de femmes mineures ?  Ne sait-il pas que le consentement n’existe pas lorsqu’on est mineure ? Qu’il s’agit donc de viol ? Quel intérêt à aller raconter sur un écran qu’une femme de 17 ans pourrait prendre plaisir à se prostituer, alors que tous les témoignages expliquent comment ces actes sexuels répétés sont destructeurs, et comment on ne se retrouve pas en situation de prostitution par hasard à 17 ans, mais par la double équation violence-nécessité de survivre, et ce dans l’immense majorité des cas ? Alors quel pourrait donc être le but d’un tel film, sinon faire de la propagande pour celles et ceux qui voudraient nous faire passer des vessies pour des lanternes, des viols pour du désir ? Pour préparer les mentalités au backlash, quand l’explication du fait que la prostitution est toujours une violence, commence à se répandre dans la société ?

 

BacklashBref, il y a quelques autres films (4 ou 5) dont l’effet backlash est moins évident à la lecture des résumés (il y a au moins Ashgar Fahradi, peut-être..), mais je m’arrête à 11/19 films insupportables…

Ce n’est pas mieux non plus dans la sélection « un certain regard ». C’est un peu moins mal. Mais c’est pire en fait : car s’il y a 7 femmes réalisatrices sur 18, cela autorise les journalistes à écrire que « les films de femmes se ramassent à la pelle »(1) : et c’est là ce que j’appelle le backlash, celui qui prend la moindre petite avancée pour un avènement du féminisme et de l’égalité, pour mieux faire taire toute revendication. Sans parler de la comparaison des films de femmes avec les feuilles mortes…

merida

A propos de « Backlash », il y a un dernier exemple dans l’actualité, qui circule pas mal ces jours-ci : celui de « Rebelle », « Brave » en anglais. Vous savez, le Disney écrit par une femme, avec une héroïne princesse non seulement courageuse et intelligent, qui crée une relation forte avec sa mère, mais qui n’a que faire de trouver le prince charmant, qui veut vivre sa vie en priorité ? Eh bien Disney a accepté d’en faire une de ses égéries. Parce qu’ils deviendraient plus féministes ? Non je rigole. Parce que c’est un moyen de la faire rentrer dans le rang. Ou plutôt dans le corset de la pornification. Car en « l’adoubant » aux côtés des Cendrillon, Ariel ou Belle au bois dormant, il lui on refait le profil…jugez plutôt. Heureusement, cela n’est pas passé inaperçu. Et la réalisatrice d’origine (car oui, elle a été écartée à la fin) comme les femmes à travers le monde et même les enfants, ont décidé de réagir, en signant cette pétition, qui a déjà près de 200.000 soutiens : http://www.change.org/petitions/disney-say-no-to-the-merida-makeover-keep-our-hero-brave

« Amour » vraiment ?

« Amour », film de Michael Haneke, a obtenu la palme d’or du festival de Cannes 2012.
Est-ce un bon film ?

Oui, c’est un bon film -un petit peu long- pour sa mise en scène, ses acteurs, sa maîtrise, mais aussi pour comprendre comment parfois le cinéma renforce une culture de l’illusion. Illusion sur ce que serait l’amour, un amour qui ici enferme jusqu’à la mort. C’est, peut-être, ce qu’a voulu le réalisateur (et encore je ne crois pas). Mais ce n’est pas, ce qu’en verront nombre de spectateurs qui ne manqueront pas de louer l’amour de Jean-Louis Trintignant pour sa femme, qu’il va soigner jusqu’à la mort, en refusant peu à peu toute autre aide autour d’elle.

On ne s’attendait pas à ce que Haneke donne une vision optimiste de l’âge et la dégradation physique et mentale. Ni des capacités de la société ou de l’individu à y répondre. Mais n’est-il pas trop complaisant avec son personnage, l’homme qui, convaincu qu’il est le seul à connaître vraiment sa femme, à l’aimer vraiment, opère sur la fin de vie ce à quoi elle a échappé auparavant : l’enfermement et l’isolement ?

Ici, c’est toute une vision de « l’amour » tel que le définit le patriarcat qui est déclinée : le couple serait le seul lieu de la compréhension. L’homme qui a partagé sa vie de si longues années saurait, et pourrait décider seul ce qui est bon pour elle une fois qu’elle-même n’est plus en mesure de le faire. Elle-même lui demandant ne plus l’envoyer à l’hôpital, et de leur épargner ces souffrances, contribue à son propre enfermement.

Pourtant, ce qui se passe une fois que Georges renvoie tout le monde, famille, voisins, aides à domicile, c’est lui seul qui l’a décidé, alors qu’elle n’est déjà plus en mesure de faire valoir clairement sa volonté.

Ce qu’il fait, lorsqu’il la gifle, et à la fin, alors même qu’il a réussi à l’apaiser en lui manifestant son amour, est-ce un ultime acte d’amour, ou tout simplement un ultime acte de violence conjugale ? Pour moi, à la vision de la scène, c’est clair : c’est d’une violence insupportable. Et encore une fois, un acte d’une violence inouïe à l’égard de cette femme par son mari (d’ailleurs, pour s’en convaincre, essayons d’imaginer une seconde qu’une femme à la place de Trintignant aurait pu faire ça : impossible), est labellisé sous le nom « d’amour ».

En conclusion, ce que le film montre entre les lignes – à condition que le regard y soit politique- c’est l’impasse d’une illusion, celle de l’amour lorsqu’il est le déguisement de la violence patriarcale.

S.G

A lire sur la question des violences conjugales et de la gifle ce remarquable article : http://www.feministes-radicales.org/2012/10/24/partir-a-la-premiere-gifle/

La Barbe à Cannes : analyse et révolte

Je parlais ici samedi de la pétition de la Barbe que je vous rappelle que vous pouvez signer ici :

labarbeacannes.blogspot.fr

Je n’ai pas eu le temps de faire très long mais chaque jour la nécessité de cette pétition se fait un peu plus sentir. En effet, les réactions au texte, finalement très modéré initié par La Barbe, sont extraordinaires. Celle du Président du festival qui estime en substance que ce n’est pas sa faute s’il n’y a pas assez de femmes qui ont fait de bons films…

en passant par les Inrockuptibles qui renvoient les féministes à leurs foyers ou plutôt-dirais-je à leurs affiches. La gueule englamourée en 2D placardée partout, où en maîtresses de cérémonie, c’est semble-t-il plus acceptable…

Mais revenons-un peu sur les arguments donnés :

-l’an dernier, il y a eu 4 femmes dans la sélection (sur une vingtaine de films ? 30 ?) et ce serait la preuve que le festival n’est pas sexiste.

En plus, elles ont eu des prix, alors quand même ! (ça, c’est la maîtresse de cérémonie de cette année, Bérénice Bejo, qui se réjouit par ailleurs que les femmes soient douces qui le dtit : . »Maiwenn et Valérie Donzelli, on en a beaucoup parlé, elles ont gagné des prix, elles ont eu une reconnaissance incroyable. » C’est quand même incroyable de donner des prix à des femmes, non ?

Ne lui jetons pas la pierre : elle est, comme toutes les femmes qui ont accès à la placardisation en affiches, l’otage de son rôle d’icône publicitaire, qui, comme l’explique Mona Chollet dans Beauté fatale, revendique à coups de millions de plus en plus une place dans le monde l’art…

-Jane Campion a eu la palme d’or. C’est vrai, voilà qui est encore incroyable. Une femme ayant la Palme d’or. Une fois, en 63 ans, un film de femmes a mérité la palme d’or. Ce n’est pas comme si les femmes savaient faire des films, voire des chefs d’oeuvre, contrairement aux hommes. Ah non ? il n’y en a pas ? Pascale Ferran, Coline Serreau (si, si), Sylvie Verheyde, Mira Naïr, Agnès Varda, Chantal Akerman, Julie Delpy, Noémie Lvovsky, Agnès Jaoui, Margarete von Trotta, Julie Bertuccelli, etc, etc…

-Il y a peu de femmes réalisatrices. C’est vrai, et c’est un problème. Et pourtant, il y a de magnifiques films de femmes. Sauf que : aussitôt fait, aussitôt oubliés. Comme s’ils n’avaient pas existé…

Pourquoi il n’y a pas de femmes dans la sélection : sexisme à toutes les étapes

-Du coup, je vais aussi parler de deux femmes réalisatrices dont vous ne connaissez même pas le nom et qui pourtant ont marqué (auraient du) l’histoire du cinéma :

-la première qui a fait un film de fiction, Alice Guy, dont les films ont été presque tous perdus (mais Gaumont les a réédités). Il aura fallu un siècle pour qu’on reparler d’elle. Et encore, qui connaît son nom, qui ne connaît pas celui de Méliès ? Son histoire vaut-elle moins un film d’un grand réalisateur que celle de ce dernier ?

-la première femme à avoir été invitée à Cannes, Binka Jeliaskova, qu’on compare à une Eisenstein bulgare, censurée pendant 20 ans dans son pays, et dont vous n’avez jamais entendu parler, sauf ici même ou à Femmes en résistance…encore une histoire effacée. Tapez une recherche google et vous verrez…

– En tant qu’organisatrice de festival féministes de films de femmes, j’ai eu l’occasion de parler avec certains programmateurs de l’absence de femmes réalisatrices dans leurs sélection : la réponse est toujours la même : ils ne sont pas sexistes, le sexe du / de la réalisatrice n’est pas un enjeu au moment du choix. Ok. Très bien. Evidemment, il ne s’agit pas de dire qu’ils écartent sciemment des femmes. En revanche, on voudrait bien savoir où ils font l’effort d’essayer d’obtenir des candidatures de films de femmes, plutôt que de toujours remettre les mêmes ! Comment ils en favorisent l’émergence ?

Quand s’interrogent-ils sur le fait que les « sujets phares » reconnus par les critiques -des hommes- du 7ème art sont tous androcentrés ?

Quand s’interrogeront-ils sur le fait qu’alors qu’il y a de plus en plus de femmes dans les écoles de cinéma, elles ont largement moins accès aux financements que les hommes ?

Quand s’interrogeront-ils sur le fait que l’entre-soi et le regard sur une seule moitié de l’humanité ne les aide pas à repérer de bons films réalisés par des femmes, à les financer et à les mettre sur le devant de la scène ?

Il faut se rendre à l’évidence, il y a peu de chances qu’ils s’interrogent, et beaucoup de chances qu’ils essaient de nous faire taire. Parce que sinon il faudrait laisser des places. C’est comme au gouvernement. Il y a les intentions. Et puis les faits.

Sandrine GOLDSCHMIDT