Les bonnes nouvelles de la littérature pour ados

Mary Wollstonecraft

J’allais mettre en titre pour « jeunes filles », mais c’est bien le revers de la médaille. Je commence donc par la mauvaise nouvelle avant les bonnes : les livres pour enfants, écrits par des femmes, sont de plus en plus nombreux à briser les stéréotypes et à permettre à nos enfants de connaître et d’admirer des femmes importantes de l’histoire. Le hic, c’est que ces livres ne sont lus que par des filles, et catalogués « pour filles ». Mais bon, le propos du jour est de vous donner des bonnes nouvelles

Donc, pour peu qu’on gratte un peu au-delà de la surface des rayons des librairies -même si je suis totalement fan de Harry Potter qui pour le coup a l’avantage d’être totalement mixte (à condition d’avoir lu les 7 volumes de la série et pas seulement vu les films), et si je suis convaincue due JK Rowling est une ennemie du patriarcat (pour avoir lu son roman « pour adultes), pour peu qu’on s’écarte un peu des séries acceptables mais trop galvaudées pour prendre des risques, on trouve des petites perles, qui méritent même d’être lues par les parents.

Claudine de Lyon, quand la République s’assurait que les petites filles puissent aller à l’école

Un jour, mes parents ont ainsi offert à ma fille -lyonnais et frère et belle-soeur d’une Claudine oblige, « Claudine de Lyon ». Un roman qui parle des Canuts (1) , par la voix de Claudine, onze ans, qui travaille déjà 10h par jour au métier à tisser avec un père violent et borné. Elle découvre le goût de la lecture lors d’un séjour de repos forcé à la campagne pour soigner sa phtisie. Elle rêve d’aller à l’école, en train de devenir obligatoire, mais son père lui refuse d’y aller. Nous sommes au temps de Jules Ferry, et le père ira trois jours en prison pour l’obliger à laisser sa fille aller à l’école, et ensuite réaliser son rêve, devenir une grande styliste des vêtements qu’elle s’est d’abord tuée à tisser. A 8-10 ans, pour ma fille, c’était -bien mieux que mes bavardages- une formidable et bien écrite prise de conscience féministe, devenu alors (c’était avant Harry Potter) son livre préféré !

Le secret des cartographes, ou comment j’ai découvert Artemisia Gentileschi

Autre livre que je n’ai pas encore lu en entier (série de trois volumes), « Le secret des cartographes », de Sophie Marvault, s’inspire largement pour son personnage principal de la vie de la grande artiste Artemisia Gentileschi, pour ensuite lui inventer un destin d’exploratrice. Si bien sûr je connaissais l’artiste, je ne savais pas sa vie, la violence (viol) qui l’a frappée alors qu’elle aspirait à devenir une grande peintre, la question à laquelle on l’a soumise pour voir si elle ne mentait pas lors du procès de son violeur (déjà…)…et voilà que c’est dans un livre de ma fille, que je lis une belle conscience féministe, qui montre clairement aux filles l’injustice d’un système judiciaire qui n’a malheuresement pas tellement changé…

Enfin, je viens de commencer une nouvelle série qu’a lu ma fille, les enquêtes d’Enola Holmes de Nancy Springer. Enola Holmes (Alone à l’envers), est la soeur du célèbre Sherlock, âgée de 20 ans de moins que le détective. A 14 ans, elle fait sa connaissance ainsi que de son frère aîné Mycroft, qui la méprisent en temps que jeune femme (voilà la description de deux célibataires misogynes endurcis), et lui demandent si elle a eu une gouvernante. Elle leur répond que non, mais qu’au moins, elle sait lire, qu’elle a lu Shakespeare et…Mary Wollestoncraft ! Le livre m’en est presque tombé des mains. Quelle chance, me suis-je dit, a ma fille d’avoir entendu parler de Mary Wollstonecraft à l’adolescence, quand moi j’ai dû attendre d’avoir la trentaine bien tassée. Alors bien sûr, elle n’aura peut être pas lu toute la note qui explique qui était l’auteure de « Défense des droits de la femme » (A vindication of the Rights of Women), ouvrage majeur du féminisme britannique, écrit en 1792, et de « pensées sur l’éducation des filles ». Mais au moins, elle est citée dans un contexte où l’autonomie et l’éducation des femmes est clairement revendiqué. Et à propos de la grande auteure : en 1797, âgée de 38 ans, elle meurt d’une septicémie des suites de son accouchement. En plus d’une oeuvre féministe exceptionnelle, elle laisse au monde sa fille, Mary, qui deviendra Mary Shelley, la célebrissime auteure de « Frankenstein ».

Merci donc à ces auteures de transmettre à nos filles -et peut être aussi aux garçons (d’ailleurs mon père a trouvé très intéressant le secret des cartographes…mais c’est vrai qu’il a un peu passé l’âge d’être traité de garçon…), la mémoire de ces femmes exceptionnelles que l’histoire a trop souvent eu vite fait d’oublier. La relève, grâce à elles, est assurée !

S.G

 

(1)tisserands lyonnais du XIXe siècle, vivant dans des appartements hauts de plafond pour que les métiers puissent y entrer, qui donnent aujourd’hui des appartements si joliment atypiques du quartier de La Croix Rousse

Wild : la vie au bout du chemin

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Surmonter ses traumatismes et donner un sens à sa vie dans la nature et en s’infligeant une épreuve personnelle, c’est presqu’une tarte à la crème du cinéma américain. Après « Into The Wild », qui racontait une histoire vraie, « Wild » s’attaque à cette thématique. L’originalité, c’est que c’est une femme qui s’attaque à la Pacific Crest Trail. Une femme jeune et tourmentée qui n’a aucune expérience de la randonnée s’attaque aux 1700 km de cette marche exceptionnellement difficile, à travers déserts, neige et haute montage, de la Californie à l’Etat de Washington (à la frontière avec le Canada).

Un film inspiré des mémoires de Cheryl Strayed, incarnée par Reese Witherspoon (qui a acheté les droits pour sa maison de production), un ouvrage sorti en 2012 et rapidement considéré par le New York Times comme un classique de la « littérature sauvage et du féminisme moderne ».

Car Strayed n’hésite pas à le dire, elle est féministe. Et ce n’est pas que le deuil de sa mère adorée, morte d’un cancer à 45 ans qu’elle tente d’oublier sur les 1700 km de sa route, ce sont aussi les embûches de notre société patriarcale qu’elle doit surmonter, embûches qui sont autant de traumatismes graves. Violences conjugales subies par sa mère et la terreur que cela inflige à la petite fille qu’elle était et son frère, et ses conséquences après le choc du deuil : addictions dissociantes que sont pour elles l’héroïne et « de coucher avec n’importe qui ». Seule façon de dépasser ça, couper avec ce monde et se retrouver seule face à l’adversité et la nature.

Elle fait sur sa route des rencontres, dont une mauvaise -heureusement elle échappe de justesse à l’homme qui incarne le prédateur sexuel. Mais la plupart des hommes qu’elle rencontre sur sa route du Pacific Crest Trail lui rendent service, tant et si bien qu’elle parvient à laisser sa légende derrière elle, surnommée par trois jeunes gens « que personne n’aide », la « Reine du PCT. Et lorsqu’elle « tombe » enfin sur une femme, c’est un grand cri de joie et d’enfin possibilité de réel partage qui se présente à elle. Dernière rencontre essentielle, celle d’un petit garçon et sa grand-mère, petit garçon avec qui elle a un échange émouvant, et en chantant, lui permet de libérer son émotion.

Tout au long de la route, le film décrit bien les flashes qui la parcourent, les souvenirs qui l’assaillent, 1.700 kilomètres qui lui permettent d’explorer et faire l’aspect avec tous les recoins de son cerveau, et finissent par lui permettre  de se séparer enfin de sa culpabilité intériorisée de femme victime. La marche n’est plus seulement rédemptrice, mais tout simplement libératrice. Au bout de son chemin, elle peut enfin espérer vivre sa vie, et faire ce que sa mère avait tant voulu pour elle. Profiter de chaque lever et chaque coucher du soleil.

Car il n’est pas inutile de nous le répéter chaque jour : s’il n’y a qu’une chose sacrée dans ce monde, c’est bien la vie.

S.G

 

De l’illusion de la puissance…à la possibilité d’agir

IMG_19512014 s’achève. Tant mieux. Cent ans après la mort de mon arrière-arrière-grand mère, Melanie, et après le début d’un cataclysme mondial il semblerait qu’on sache moins que jamais où on va…

Dans l’atmosphère catastrophiste où la France se complaît, les mots d’Ariane Mnouchkine n’ont pas été entendus. Rien ne va, mais c’est la faute…du Président, de son ex-compagne, des médias, des pauvres pour les riches, des riches pour les pauvres, des étrangers pour les Français qui croient l’être plus que d’autres, des hommes,… c’est la faute des autres, en résumé !

Rien ne va oui, il y a des choses terribles : la pauvreté, les trafics d’êtres humains, les violences envers les femmes, enfants, que l’on refuse de voir et de combattre suffisamment, la montée d’une idéologie génocidaire contre les femmes « sous l’égide de Dieu », la haine des autres avec la montée de l’extrême droite…et malgré les tentatives militantes, les choses n’ont pas l’air de beaucoup avancer. Mais elles ne peuvent avancer si on ne regarde que ce qui ne va pas, ce qui n’est « pas assez », pas suffisant, ce que les autres font de mal ou ne font pas…et si l’on ne  se concentre pas sur soi et sa capacité d’agir sur ce monde…

Rien ne va, je n’en suis pas si sûre. Hypothèse : le problème ne serait-il pas que l’humain n’aime pas la perte de maîtrise sur son environnement ? Et que là, comme ailleurs, il faut d’abord lâcher prise, et essayer déjà d’être maître-sse de soi ? Mais ma vision, là aussi, est peut être intimement liée à ma position dans ce monde aujourd’hui, ici et maintenant, ce n’est donc que l’hypothèse qui me convient le mieux… en tout cas, je ne vois pas de raison objective de penser que le monde court à sa perte plus que les paysans de l’an mil, les écrivains de l’apocalypse, les juifs au moment de la seconde guerre mondiale ou les Occidentaux qui avaient peur de l’arme nucléaire.

Rien ne va, et pourtant pour peu que l’on regarde un peu au dessus de la zone de flottaison, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas si mal et qui se font, des gens qui agissent pour que ça aille mieux. Je n’ai pas envie de laisser gagner les partisans de la haine, ceux pour qui il vaut mieux que rien n’aille ou n’ait l’air d’aller, parce que ça les nourrit… Il y a plein de gens qui font de leur mieux pour mettre un peu d’amour, de « care », dans ce monde. Il y a plein de gens formidables, qui se préoccupent des autres et d’eux-mêmes (équilibre nécessaire…) qui inventent des solutions pour rendre la vie un peu plus belle et parfois dans des situations difficiles. Il y a des enfants qui naissent et apportent -pour peu qu’on veuille bien les voir, les entendre, les respecter comme des personnes, leur regard sur le monde et un fol espoir avec eux et elles.

DSCF6832Alors tout va bien ? Certainement pas. Il y a des tas de choses qui « ne sont pas bien allées » et je suis pour les regarder en face. Mais surtout pour celles qui nous concernent directement nous, et sur lesquelles on peut agir. Parce que c’est nous mêmes, parce que c’est notre métier, parce que c’est là qu’on milite… Mais si l’on ne peut rien y faire, à quoi cela sert-il de se complaire de notre impuissance ? Ainsi, partager et re-partager par le biais des réseaux sociaux, des infos qui nous scandalisent, qu’on n’a pas vérifié, qui viennent confirmer l’idée vraiment -que c’est la faute des autres-, n’est-ce pas « agir » sur ce sur quoi on ne peut pas agir ? Et nous rendre malade, malheureu-se, triste, désespéré-es… Alors qu’agir est possible et qu’on peut  faire bouger les choses.

En résumé, je crois plus que jamais qu’on peut agir, mais d’abord sur soi, depuis soi, en essayant de ne pas être dans l’illusion humaine de la toute puissance…et j’ai plus envie aujourd’hui de partager  avec vous mes coups de coeur et celles qui incarnent cette possibilité de l’action…

En voici quelques unes, militantes, littéraires et cinématographiques qui ont marqué pour moi 2014 :

La marche de Rosen (ancienne personne prostituée qui milite pour l’abolition de la prostitution), bien sûr, elle symbolise pour moi l’intelligence de l’action militante : plus dans le faire que dans le dire ou l’écrire, et qui agit depuis sa juste place. Rachel Moran, autre survivante irlandaise, qui a écrit « Paid For », « Achetée », son témoignage d’enfant mise en prostitution et son parcours vers la lutte pour un monde plus juste; je vous reparlerai de son remarquable livre.

Doris Lessing, « journal d’une voisine », ou le « care » aux personnes âgées vu par une grande autrice il y a déjà 30 ans…Willa Cather, autrice que je ne connaissais pas, qui avec « Mon Antonia », signait au début du siècle dernier un chef d’oeuvre trop peu connu. Et deux films, réalisés par des femmes, l’un documentaire, « La Cour de Babel », et l’autre fiction à partir d’une histoire vraie, « Les héritiers ». Deux magnifiques films qui, comme Ariane Ascaride le dit et l’incarne dans Les Héritiers, ne se laissent pas aller à la morosité, qui abandonnent l’illusion de l’impuissance, pour se consacrer à agir..là où c’est possible.

 

S.G

Du balai et des hommes !

Il y a quelques temps, je me demandais ici même comment il se faisait que les bébés filles ne naissaient pas un balai à la main…tant les représentations des femmes, que ce soient les mièvres princesses ou les méchantes sorcières, sont toujours munies de cet attribut de ménage, qui les remet à la place que les hommes leur ont assignée : nettoyer leur maison, effectuer de nombreuses tâches et ne pas faire (de) tache.

Il faut dire -et rappeler que c’est une juste représentation, tant les femmes, malgré les progrès accomplis vers l’égalité en droits -droits de vote, accès au travail hors de la maison par le biais de filières entières qui leur sont quasi réservées (au service de , en tant que secrétaires, dans les métiers de soins, d’éducation ou de « care », dans les métiers du nettoyage enfin) et qui sont peu valorisées, accès à l’éducation où elles excellent, n’en restent pas moins les gardiennes du ménage. Ou plutôt les concierges. Car cheffes de familles elles ne sont pas selon les administrations, mais bonnes ménagères, oui !

Elles font toujours 80% des tâches ménagères et cela n’évolue qu’à tous petits pas. En moyenne, quelques minutes gagnées chaque jour, cela signifie pourtant en réalité de vrais écarts selon les milieux sociaux.

Ainsi, avant qu’il soit question d’externaliser, expliquent François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau dans « Du balai », c’est dans les ménages les plus « égalitaires » à tous points de vue que la répartition serait la moins au désavantage de la femme -en tout cas dans les représentations. Lorsque la femme a le même niveau d’étude que l’homme ou un niveau supérieur , si elle est au même niveau de carrière (en moyenne les femmes ayant 3 ans de moins que les hommes à la mise en couple, cela continue d’être l’exception, même en dehors des inégalités salariales), elle serait moins encline à tout nettoyer, récurer. Mais c’est surtout lorsqu’elle contribue financièrement autant que l’homme au foyer, qu’elle ne se sent pas obligée de tout faire elle-même (info très importante que je reprendrai plus bas) : « D’ailleurs, toutes les enquêtes le rappellent : plus la contribution monétaire de la femme au revenu du ménage est élevée, plus la propension à externaliser une partie des tâches domestiques est grande ». 

Y a-t-il meilleure répartition des tâches pour autant ?

Eh bien non !  Car ce qui caractérise la question de la répartition des tâches ménagères au sein du couple, c’est qu’elle est ingrate. Ou plutôt, que plus elle est ingrate, plus il est difficile qu’elle soit également partagée entre les deux membres du couple hétérosexuel (selon les deux économistes, les rares études existant sur les couples homosexuels montreraient une meilleure répartition, en particulier chez les lesbiennes). Ainsi, il y a progrès, avec ces fameux « nouveaux pères » : ils jouent plus avec leurs enfants. Mais pour tout ce qui concerne les tâches qui font tache, le nettoyage, (et en particulier des toilettes) le linge,  alors c’est là que la résistance est la plus grande.

« même au sein des couples relativement égalitaires sur le plan professionnel -et ils sont de plus en plus nombreux-, la gestion des tâches domestiques demeure un sujet conflictuel. Ainsi, selon une enquête menée en 2009 dans 4 pays européens, un couple sur deux se disputerait au sujet du partage des tâches ménagères, en particulier les couples les plus jeunes (…) Parmi les tâches les plus courantes, les hommes reconnaissent qu’ils essaient d’éviter de faire plus de la moitié de ces tâches, voire qu’ils ne les font jamais.(..) En tête des tâches qu’ils esquivent, on trouve le repassage, le nettoyage des saniraires, l’entretien du linge, le changement des draps et le lavage des sols (Hontarrede, 2009).

Source de conflit donc, la répartition inégale devrait l’être encore beaucoup plus. Car si les petites filles ne naissent pas un balai à la main, si elles ne sont pas des serpillères (mais des guérillères), alors qu’est-ce qui justifierait qu’elles fassent plus que les garçons les taches les moins agréables sinon la perpétuation d’un état de fait où les femmes, propriétés des hommes sans âmes et sans droits, seraient là pour servir leurs besoins -de propreté, d’enfants, de sexe…

Mais comme le soulignent les économistes : « En conséquence, « le refus des hommes de prendre leur part des travaux ménagers constitue un véritable mur auquel de nombreuses femmes ne peuvent ou ne veulent pas s’attaquer ».

Rien ne devrait justifier ce mur sinon que les femmes ne sont pas prêtes à entrer en conflit pour que le partage soit égal. On pourrait s’étendre sur les raisons qui les empêchent de le faire : violence conjugale*, dépendance affective et sociale, attitude maternisante (« ils n’y arrivent pas de toutes façons il faut bien les aider, et ils ne savent pas faire »).

Pacification des ménages et renouvellement du patriarcat

Mais ce qui m’intéresse, c’est de montrer la conséquence de cet état de fait : la pacification du ménage devient le premier motif d’emploi d’une femme de ménage :

« Face à ce mur, les couples qui en ont les moyens sont parfois amenés à contourner le sujet de discorde en recourant à une tierce personne. C’est le recours à une femme de ménage afin d’éviter la scène de ménage (Molinier, 2009) ».

Qui externalise et quel résultat pour les femmes ? Et l’homme dans tout ça ?

« En quelque sorte, dans les classes aisées, a fortiori quand la femme travaille, on achète la parité, ou plutôt ce qui s’en approche : la double journée féminine masque le plus souvent deux femmes ou plus, pour qu’une seule, la « patronne » s’en sorte ».

Donc, une petite frange de la population féminine semble avoir réussi à se « sortir » de ces tâches tout en évitant le conflit en les déléguant…à une autre femme. Et pourtant, dans la réalité, sont-elles bénéficiaires ? Dans la réalité, ce sont elles qui paient, et ce sont toujours des femmes qui font le ménage !

En effet, pour l’homme, ce n’est pas une question d’argent. De la proposition citée plus haut : « les femmes n’envisagent une femme de ménage que lorsqu’elles contribuent autant financièrement », on peut déduire que : si elles contribuent moins, elles font le ménage, si elles contribuent plus, elles ne le font pas (ou moins) => ce sont elles qui paient  !

Mais le comble, c’est qu’en analysant les couples ayant recours à une tierce femme, on se rend compte qu’elles paient non pas principalement pour elles mêmes, mais pour l’homme !

En effet pour lui l’externalisation a un double avantage supplémentaire :

-la pacification : ce n’est pas l’employée qui va l’ennuyer pour les chaussettes sales qu’il laisse traîner…et s’il y a problème, c’est la femme qui gère la plupart du temps la relation employeure.

-Le maintien de l’ordre établi : un déchargement du double poids et de sa mauvaise conscience d’homme qui aime l’égalité ET de toute forme de devoir de tâche ménagère. Il reste le maître chez lui et n’a pas à culpabiliser…

En effet, selon Devetter et Rousseau, lorsqu’il y a femme de ménage, la femme du ménage gagne bien un peu de répit sur ses propres tâches. Mais l’homme, lui, n’a plus du tout à s’en soucier, et ne fait plus rien -ou presque ! Ce qui nous mène à ce paradoxe merveilleux : c’est justement dans les couples où l’on professe le plus l’égalité (et qui ont accès à l’externalisation) que les taches ménagères sont les plus mal réparties !

« Grossièrement, trois heures payées permettent d' »économiser 1h30 de travaux domestiques dans la semaine (Insee). Selon l’enquête Erfi de l’Ined, il apparaît que les couples employant une femme de ménage expriment des valeurs plus égalitaires, mais que la répartition des tâches domestiques non externalisées y est encore plus inégale qu’au sein des autres ménages ! La part des ménages où l’homme participe majoritairement ou équitablement au passage de l’aspirateur avoisine 40% lorsqu’il n’y a pas recours à une femme de ménage, mais seulement 18% dans le cas contraire ». (…)

« Le temps gagné pour une femme aisée grâce à « sa » femme de ménage est, au moins, partiellement, accaparé par la réduction de l’investissement du conjoint. Pour le dire autrement : l’existence d’une personne rémunérée réduit fortement la proportion de ménages partageant équitablement les tâches domestiques, et il semblerait même que l’économie en temps faite par l’homme soit proportionnellement plus importante que celle des femmes (Ruijter,2005) ».

Les femmes sont donc en fait très peu bénéficiaires en tant qu’individues. Et de façon sociétale, elles ne le sont pas du tout, puisque ce sont toujours des femmes qui sont cantonnées au ménage. Les hommes eux, sont amplement bénéficiaires à tous les niveaux…ce qui laisse rêveuse sur la façon dont le patriarcat excelle à se renouveler !

Les non-représentations d’hommes à balai (sauf ceux qui en font un sport -voir ci-dessus ou pour en faire des objets sexuels -voir ci-contre) risquent donc d’avoir la vie dure…

Sandrine Goldschmidt

*Simple hypothèse mais assez vraisemblable : les hommes se sont appropriés les femmes et leurs services, en les soumettant -il a bien fallu que la force intervienne. Ainsi, tout conflit qui viendrait remettre en cause cet ordre établi, menacerait la paix sociale et rappelerait à l’opprimée le risque qu’elle prend à contester son oppresseur : celui de disparaître.

Violette and co : 10 ans, ça se fête !

vandcoLa librairie Violette and Co a 10 ans ! Un vrai événement pour cette librairie féministe unique en son genre, qui dispose en plus d’ouvrages qu’on ne trouve souvent pas ailleurs, d’un espace d’exposition et de rencontres dont je vous ai souvent parlé ici, qui organise des ateliers d’écriture et se déplace sur les festivals.

C’est là que je les ai rencontrées, sur un festival, Femmes en résistance, la première année que j’y ai participé. C’était en 2005, donc il y a presque 10 ans !

J’étais moi même une débutante en militantisme féministe -même si la fibre était ancrée en moi depuis longtemps- et la table de livres à Femmes en résistance, c’était un peu la caverne d’Ali Baba…

Depuis, j’ai assisté à de multiples rencontres passionnantes, depuis la présentation des Textes premiers pour les 40 ans du mouvement en passant par Tristane Banon ou la présentation par Christine Delphy des Femmes de droite d’Andrea Dworkin, sans oublier la rencontre organisée par les amiEs du festival avec Muriel Salmona pour le « Livre noir des violences sexuelles ».

Les libraires fêtent donc leurs 10 ans avec un agenda de rencontres, et dès le 8 février un vernissage d’une expo « récapitulative » « 10 ans, 40 artistes », le 28 mars une rencontre « lire Violette Leduc aujourd’hui » et bien d’autres que vous retrouverez sur le nouveau blog.
A lire également, une interview des deux libraires ici.

On souhaite donc un excellent anniversaire et longue vie à la libraire !

S.G

D’Anne Sylvestre à Lola Lafon

DSCF6009La rentrée 2014 est riche en événements. Pas seulement des événements de lutte, manifestations pour nos droits, pressions sur le gouvernement pour aller plus loin dans la lutte contre les violences…

Mais aussi des événements qui vont nous aider à tenir le coup, à regarder la face non morose des choses.  Alors sur ce blog, j’essaierai de faire partager des coups de coeur, de ceux qui aident à vivre quand l’actualité nous enverra des poignards dans le dos, quand notre espace sera envahi par des pousseurs de ballon rond, quand nos rêves de sororité et de tendresse seront balayés par un vent mauvais, alors nous pourrons nous tourner, comme toujours, vers elles.

On pourrait les appeler nos héroïnes, mais elles ne manqueraient pas à ce point d’humilité que de souhaiter ce titre qui après tout nous remet dans un monde d’idoles. Elles sont des femmes, juste des femmes, qui savent nous transmettre mieux que quiconque une émotion, un ressenti, des mots d’une douceur ou d’une justesse qui nous parle comme aucune autre.

J’en citerai deux aujourd’hui, car les FranciliennEs auront la chance de pouvoir aller les voir sur scène, mais tout le monde peut les lire et les écouter.

Anne Sylvestre, qui présentera son spectacle « Juste une femme » (du nom de son dernier album) pendant 3 jours à la Cigale, les 17 et 18 janvier au soir, et dimanche 19 à 15h. Juste une femme, qui depuis 50 ans écrit des chansons comme nulle autre, et que nous découvrons tous les jours. Pour les gens qui doutent ou Roméo et Judith, pour mon chemin de mots ou écrire pour ne pas mourir, pour l’enfant qui tombe au fonds du puits mais aussi si la pluie te mouille, qu’elle soit remerciée, et écoutée, encore, de nombreuses années.

Autre magicienne des mots, de celles qui font qu’on lit un roman en se disant que peu de phrases auparavant nous avait tant parlé, Lola Lafon, écrivaine et chanteuse, vient de sortir son quatrième roman : La petite communiste qui ne souriait jamais. Je ne l’ai pas encore lu mais des précédents je vous avais déjà parlé ici : https://sandrine70.wordpress.com/2011/08/08/la-petite-fill…bout-du-chemin

J’ai donc hâte de le lire et de vous en parler, j’espère d’ici la rencontre qui aura lieu mercredi 5 février à 19h à la librairie Violette and Co, et après la lecture concert qu’elle donnera à la maison de la poésie le lundi précédent.
Que le mois de janvier commence avec ces deux artistes uniques des mots, ceux là qui nous aident à dénouer nos âmes, est de bon augure pour cette année qui commence.

Sacrées sorcières du patriarcat !

sacréessorcièresHier, nous décidions ma fille et moi de lire ensemble un livre de Roald Dahl qu’elle connaît déjà par coeur : « sacrée sorcières ».

Je commençais donc ma lecture à haute voix, pensant à un moment de détente sans trop de politique, m’imaginant, sous les effets trompeurs de quelques années de féminisme intensif, que les sorcières étaient des êtres ô combien sympathiques, exemples pour noues de femmes affirmant leur indépendance et de prendre en main leur destin.

Les sorcières en effet, que l’histoire avaient punies de leur velleité d’agir en être humains, à une époque obscurantiste, avaient cédé la place à l’image de ce qu’elles étaient ; des femmes punies pour avoir voulu vivre leur vie. Et voilà que je tombais face à face avec cette forme d’obscurantisme patriarcal déguisé en littérature que je m’emploie régulièrement à décortiquer. Un vrai monde à l’envers, en quelques paragraphes pour semer chez les enfants la peur des femmes et dissimuler aux petites filles les vrais dangers qu’elles courent et courront femmes : les violences masculines.

1/ Installer la peur

Et du coup, ma lecture devait s’arrêter presque à chaque phrase pour remettre le monde à l’endroit. Je vais faire pareil ici, en deux temps. D’abord, le texte tel qu’il est écrit par l’homme écrivain.

Cela commence de cette façon : pour dire que les contes de fées qui présentent les sorcières avec des robes noires et chapeaux pointus se trompent. « Nous allons parler des vraies sorcières, qui vivent encore de nos jours ». C’est le préambule. Attention la vérité arrive : »les vraies sorcières s’habillent normalement, et ressemblent à la plupart des femmes. Elles vivent dans des maisons, qui n’ont rien d’extraordinaire, et exercent des métiers tout à fait courants ».

Vous auriez donc pu trouver rigolotes et exotiques les sorcières et ne pas en avoir peur, parce que jamais on n’en voit, mais non, il vous faut avoir peur.

Dès le 4e paragraphe, le ton est donné, et commence à apparaître le monde à l’envers, le contraire de la réalité.

« une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante et bouilonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe sont temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Etc. »

L’auteur dit alors le processus de prédation de la sorcière : « Mais la victime est souvent choisie avec soin. Voilà pourquoi une sorcière traque un enfant comme un chasseur traque un petit oiseau dans la forêt. (…)Mais une sorcière n’est jamais jetée en prison. N’oubliez pas qu’elle a la magie au bout des doigts, et le diable dans la tête ».

La terreur est donc instalée, on a dit qu’on ne pouvait pas identifier la sorcière facilement, qu’elle nourrissait haine et volonté de destruction envers les enfants. Maintenant, il faut passer à l’expression pure du patriarcat :

« Une sorcière, c’est toujours une femme.

Je ne veux pas dire du mal des femmes. La plupart sont adorables. Mais le fait est que les sorcières sont toujours des femmes et jamais des hommes ».

Voila qui est clair : le danger, ce sont les femmes. Pas toutes les femmes, bien sûr (sinon ce serait misogyne, or c’est bien connu, les hommes ne sont pas misogynes). Mais par un magnifique tout de passe passe, l’écrivain dit bien aux petits garçons « c’est de toutes les femmes qu’il faut avoir peur ». Et d’insister, quelques lignes plus loin, dessin à l’appui : « si un tigre pouvait se transformer en gros chien qui remue la queue, vous iriez sûrement lui caresser le museau et…vous seriez le festin du tigre ! C’est pareil avec les sorcières, parce qu’elles ressemblent toutes à des femmes gentilles ». (…) maintenant, vous savez que votre voisine de palier peut être une sorcière. (suivent plein d’autres exemples).

 

2/ Cacher la vérité par le retournement de la culpabilité : c’est le monde à l’envers (discours de l’agresseur, culture du viol). Donc, en 4 pages, toute la haine des femmes est distillée aux petits garçons.

Mais il y a pire. Parce qu’il y a là un parfait retournement.

Si vous reprenez les phrases citées ci-dessus et remplacez le mot « vraie sorcière » par agresseur, femme par homme et enfant par victime ou opprimée alors vous dîtes cette fois la « vraie vérité ». Si vous remplacez le petit garçon cible du livre par la petite fille, alors vous obtenez ce qui pourrait être une mise en garde aux petites filles qui un jour seront des femmes terrorisées sur les vrais dangers qu’elles courent. Mais qui ne sera jamais dit.

En voici la démonstration :

« Les agresseurs détestent les enfants (ou les femmes) d’une haine cuisante, brûlante et bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. »

« Un agresseur, c’est toujours un homme ». On n’est pas loin de la vérité : envers les enfants, c’est majoritairement des hommes, les violeurs sont toujours des hommes (ultra-majoritairement), les prostitueurs aussi.

« Un agresseur déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante et bouilonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Il passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Etc. »

Oui, comme le dit Muriel Salmona dans le livre noir des violences sexuelles, on n’imagine jamais que les hommes agresseurs veulent détruire : « un autre point aveugle, « est l’absence de reconnaissance de l’intentionnalité de l’agresseur. Sa volonté de nuire, de détruire, de faire souffrir le plus possible, d’opprimer, de réduire sa victime à une chose, de la déshumaniser pour son intérêt et son plaisir, et même, comble de la cruauté, d’en jouir, est escamotée ».

« Mais la victime est souvent choisie avec soin. Voilà pourquoi un agresseur traque sa victime comme un chasseur traque un petit oiseau dans la forêt. (…). C’est exactement le processus de prédation du dominant qui est décrit ici. L’agresseur est bien un prédateur qui choisit ses victimes.

« Mais un agresseur n’est jamais jeté en prison. N’oubliez pas qu’il a la magie au bout des doigts, et le diable dans la tête ».

Il a la magie au bout des doigts, c’est très clairement : « c’est lui qui a le pouvoir ».  Et « il a le diable dans la tête » c’est : il a perdu tout sens de l’empathie au point d’agir de façon inhumaine (caractéristique de l’agresseur décrite par M.Salmona)

« Il n’est jamais jeté en prison », est-il besoin ici de rappeler que moins de 1,5% des viols donnent lieu à condamnations, et moins de 10% des agresseurs poursuivis ?

« Je ne veux pas dire du mal des hommes. La plupart sont adorables. Mais le fait est que les agresseurs sont toujours des hommes et jamais des femmes ». Comme dit plus haut, on n’est pas loin de la vérité (en particulier pour les viols)

« si un tigre pouvait se transformer en gros chien qui remue la queue, vous iriez sûrement lui caresser le museau et…vous seriez le festin du tigre ! C’est pareil avec les agresseurs, parce qu’ils ressemblent tous à des hommes gentils ». (…) maintenant, vous savez que votre voisin de palier peut être un agresseur. (suivent plein d’autres exemples).

Voilà exactement une mise en garde raisonnable. Oui les agresseurs ressemblent à des hommes gentils et sont des hommes normaux. Oui ils peuvent être le voisin de palier ou même le conjoint, le père ou le frère. Oui les enfants et les femmes sont le festin de ces tigres ignorés et impunis. Seulement ça, on ne le dit jamais aux petites filles et aux femmes. A la place, on dit lorsqu’il y a assassinat de femme « c’était une querelle familiale ou un drame passionnel », les voisins s’étonnent « il était si gentil »… Quand il y a viol, on dit c’est elle qui l’a cherché…

Voici donc l’exemple le plus parfait le plus pur et à peine voilé du retournement opéré par le patriarcat.
La semaine dernière, à la librairie Violette and Co, nous parlions de cela avec Muriel Salmona et les AmiEs de Femmes en résistance : il est nécessaire et vital de décortiquer à la fois le discours des agresseurs qui repose vis-à-vis de la victime sur le retournement de culpabilité et le mensonge éhonté, il est nécessaire aussi de décortiquer la culture du viol, la culture patriarcale, qui prend les enfants au berceau de la lecture pour bien leur faire peur et leur décrire un monde à l’envers.

Il est vital pour nous de le dénoncer et de le remettre à l’endroit. Pas de justice, Pas de paix !

Sandrine GOLDSCHMIDT