Prostitution : texte bancal en commission du Sénat ! A suivre en plénière et à l’ Assemblée nationale…

abolitionloiL’info est connue : la Commission spéciale du Sénat à voté, par 16 voix contre 12 et 2 abstentions, la suppression de la cohérence du texte de la proposition de loi de renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel en éliminant la pénalisation des clients prostitueurs.

C’est une étape décevante, qui ne doit pas nous arrêter, parce que le processus démocratique est en marche et que les personnes prostituées ont besoin de ce texte qui doit les protéger, parce qu’une société de droits humains a besoin d’une vraie politique abolitionniste.  D’autres mesures ajoutées par la commission sont plutôt protectrices pour les personnes prostituées, et il faut maintenant que la loi soit inscrite à l’ordre du jour de la haute assemblée. Pour ensuite être réexaminée par l’Assemblée nationale qui a voté à une très large majorité pour la pénalisation, il faut le rappeler (voir photo sur le résultat du vote).

Les députéEs avaient ainsi fait preuve d’une cohérence qu’il faudra que le texte retrouve : en effet, comme je l’expliquais ici, face à l’explosion de la traite, face à la violence intrinsèque envers les femmes que constitue la prostitution, il n’y a qu’un seul levier d’action : mettre fin à l’impunité de ceux qui sont la source de cette violence, les clients-prostitueurs et les proxénètes,.

C’est ce qu’explique dans cette interview Hélène de Rugy, déléguée générale de l’Amicale du Nid, une des plus grosses associations françaises de soutien aux personnes prostituées : « la logique serait de reconnaître la responsabilité des clients »

VOICI  par ailleurs le communiqué de presse du  MOUVEMENT DU NID suite au vote de la Commission spéciale, qui est très clair sur les enjeux du Sénat et la proposition de loi !

Prostitution : la commission spéciale du Sénat propose un texte bancal !

A suivre en plénière et à l’ Assemblée nationale…

9 juillet 2014

La Commission spéciale du Sénat a adopté hier une version amendée de la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel. Bancale, la nouvelle version du texte refuse purement et simplement d’aborder la responsabilité des « clients » dans le maintien et le développement de la violence prostitutionnelle. Mais l’adoption du texte en commission ouvre la voie à la suite du processus parlementaire qui devra rétablir la cohérence, et donc l’efficacité, du dispositif global.

PAS D’EGALITE FEMMES-HOMMES SANS PENALISATION DES CLIENTS

En retirant temporairement l’interdiction de tout achat d’un acte sexuel, 16 sénateurs contre 14 veulent maintenir l’impunité totale dont bénéficient les clients de la prostitution. « La Commission spéciale n’a pas souhaité remettre en cause le droit des hommes à exploiter la précarité de plus vulnérables pour leur imposer un acte sexuel par l’argent » a rappelé Claire Quidet, porte-parole de l’association. « En refusant une inversion de la charge pénale, les sénateurs privent les personnes prostituées d’un moyen de pression effectif pour faire respecter leurs conditions aux clients qu’elles ne pourront donc pas dénoncer. »Cette version temporaire du texte va à rebours d’un mouvement historique de reconnaissance de la prostitution comme violence faite aux femmes et obstacle majeur à l’égalité femmes-hommes. Il est d’ailleurs frappant de noter que, saisis du même texte, le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes (HCEFH) et les Délégations aux droits des femmes du Sénat et de l’Assemblée nationale ont rendu un avis favorable sur la pénalisation de l’achat d’un acte sexuel.

UN VOTE REVELATEUR

« Les opposants au texte qui dénonçaient initialement une loi globalement inutile, incohérente, ou mal écrite, n’avaient en fait qu’un objectif : s’opposer à la pénalisation des clients. Une fois cet objectif atteint, ils ont finalement convenu que les trois autres piliers du texte étaient indispensables à une amélioration de la protection et de la situation des personnes prostituées » a déclaré Grégoire Théry, Secrétaire général du Mouvement du Nid En ce sens, il est stupéfiant d’entendre certains d’entre eux toujours appeler à l’abandon pur et simple du texte. Souhaitent-ils vraiment renoncer à toutes les dispositions protectrices qu’ils ont eux-même voté? »

LA PORTE OUVERTE A LA SUITE DU PROCESSUS PARLEMENTAIRE

Le renforcement de toutes les autres dispositions (meures de protection et d’ accompagnement social, accès au titre de séjour, indemnisation des victimes, abrogation du délit de racolage etc..) rappelle et confirme que la proposition de loi adoptée à l’Assemblée nationale est un texte progressiste visant à mieux protéger et accompagner les personnes prostituées. Les 268 députéEs (contre 138) ayant voté en faveur de la pénalisation des clients devront redonner sa cohérence au texte en seconde lecture à l’Assemblée.

 

Réalités de la prostitution : la violence des clients

M50On entend souvent les anti-abolitionnistes dire : « les abolitionnistes » sont responsables de la mort des prostituées. Un comble. Parce qu’on veut pénaliser les clients-prostitueurs, qui sont ceux là même qui exercent la violence, de l’acte sexuel imposé et contraint par l’argent, plus de toutes les violences qu’ils s’autorisent avec ce « permis de violer » .

Ainsi, on entend beaucoup parler du meurtre d’une prostituée suédoise par son conjoint, qui « serait le résultat de la politique abolitionniste suédoise ».

Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’en 15 ans (depuis que la loi qui pénalise les « acheteurs de femmes » a été votée), une seule prostituée a été assassinée, et qu’en plus c’est dans le cadre d’une affaire de violence conjugale. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’en 30 ans aux Pays-Bas, pays réglementariste, plus de 120 meurtres de personnes prostituées ont eu lieu , (1983-2013) :http://www.dutchnews.nl/news/archives/2013/05/cold_case_team_identities_poss.php]

Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’en France aujourd’hui, les clients-prostitueurs, sont les coupables d’une violence extrêmement fréquente sur les personnes prostituées, comme le montre l’actualité des derniers quinze jours (Ainsi, le Mouvement du nid lance une alerte (voir ci-dessous).

Et qu’il n’y a qu’en les pénalisant et les responsabilisant, que la situation pourra changer. Il n’y a qu’en s’attaquant à la demande que la lutte contre le proxénétisme pourra avoir de l’effet pour démanteler les réseaux. Sinon, on en démantèlera un, aussitôt un autre se constituera.

Ce qu’on ne dit pas, c’est que tout cela n’est possible que parce que les « clients » sont des hommes qui considèrent les femmes comme des produits/objets à leur disposition, comme l’expliquent Claudine Legardinier dans leur enquête, première du genre, sur les prostitueurs,  « la prostitution constitue une ouverture de droits sur le corps dautrui, notamment féminin, en entérinant dans les esprits lidée quil sagit dun produit disponible que tout homme peut légitimement sapproprier ».[Claudine LEGARDINIER et Saïd BOUAMAMA, Les clients de la prostitution. Lenquête, Paris, Presses de la Renaissance, 2006.]

 

ALERTE DU MOUVEMENT DU NID – FRANCE

Voici la terrible réalité de la prostitution, illustrée par 15 jours de « faits divers » (du 20 juin au 4 juillet seulement !)

– A Clichy-la-Garenne, un « client » tue à coups de couteau une escort girl juste après avoir quitté sa femme (03/07/14)

– A Torcy, deux adolescentes de 14 et 16 ans contraintes à la prostitution subissent les agressions sexuelles de 40 « clients » (26/06/14)

– A Paris, une prostituée chinoise finit par dénoncer les proxénètes qui l’exploitaient et la torturaient (21/06/14)

– A Mulhouse, deux CRS sont condamnés pour avoir violé une prostituée roumaine en situation irrégulière (20/06/14)

 

Présent dans 32 départements auprès de 5000 personnes prostituées chaque année, et témoin au quotidien de faits similaires, le Mouvement du Nid demande l’inscription à l’ordre du jour du Sénat, et l’adoption immédiate, de la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel.

 

Notre association documentera sans relâche ses faits et dénoncera le cas échéant la complicité de ceux qui refusent de mettre fin à l’impunité des exploiteurs prostitueurs (proxénètes et clients).

 

3 juillet 2014 (le Parisien) : un client régulier de la prostitution tue à coup de couteau une « escort-girl » à Clichy – la – Garenne

«Il a notamment expliqué s’être acharnée à coups de couteau sur cette prostituée, de nationalité dominicaine et qui était âgée de 32 ans, alors qu’il venait de quitter sa femme, révèle un proche de l’affaire. Il semblait fréquenter de nombreuses prostituées».

http://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/clichy-la-garenne-le-meurtrier-presume-d-une-escort-girl-interpelle-03-07-2014-3974819.php à

26 juin 2014 (RTL) : deux adolescentes fugueuses de 14 et 16 ans contraintes à la prostitution par des proxénètes à Torcy

« Sa fille de 14 ans lui a raconté avoir été « livrée » pendant 5 jours à la prostitution par plusieurs jeunes hommes lors de sa fugue. « Une quarantaine de clients se sont succédé pendant cinq jours dans cet hôtel (…) dans lequel ces deux jeunes filles étaient retenues », confie une source policière au quotidien régional. « Les prestations sexuelles étaient tarifées entre 200 et 250 €. Ces deux adolescentes étaient toujours sous la surveillance de deux des trois proxénètes ».

http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/torcy-deux-ados-fugueuses-contraintes-de-se-prostituer-7772882406

21 juin 2014 (Le Parisien) : un réseau de prostitution chinois démantelé à Paris

« Coups, tentative d’étouffement avec un oreiller, brûlures de cigarettes. Elle se plaint également que son argent lui est confisqué. La victime explique que son supplice est orchestré par une femme, avec la participation de trois hommes de main, tous de nationalité chinoise. »

http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-demantelement-d-un-reseau-de-prostitution-chinois-7-personnes-ecrouees-21-06-2014-3941895.php

20 juin 2014 (RTL) : le calvaire d’une prostituée roumaine violée par deux CRS

« Elle était en situation irrégulière et vous l’avez utilisée comme un objet sexuel dont on pouvait se servir gratuitement »

http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/le-calvaire-d-une-prostituee-roumaine-violee-par-deux-crs-7772768583

 

L’abolition en marche : bravo à la DDF du Sénat, et au Canada

abolitionloiDe bonnes nouvelles pour la transformation de notre monde en un monde plus humain ces derniers jours : depuis que la France a voté la loi d’abolition à l’Assemblée nationale et s’apprête à le faire au Sénat, on dirait que la politique abolitionniste a fait des émules à travers le monde. Ainsi, l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a voté une résolution abolitionniste de type modèle suédois -c’est une petite révolution- et le Parlement européen a adopté une résolution  (rapport Honeyball) qui recommande également une politique abolitionniste qui s’attaque à la demande. Cette semaine, c’est le Canada, conseillé par Jimmy Carter, prix Nobel de la paix et ancien Président des Etats-Unis qui a clairement pris position pour le modèle suédois, qui a présenté une loi d’abolition du système prostitueur qui protège les victimes et pénalise (amendes et peines de prison) les clients-prostitueurs-violeurs.

En France donc, on attend pour bientôt l’inscription à l’ordre du jour du Sénat de la loi de renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel : en effet la loi fait partie (même si elle est d’initiative parlementaire) des avancées citées par le premier ministre Manuel Valls au sommet mondial des femmes à Paris, selon ce tweet de Claire Chahnez-Schmitt, de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale.

Pour cela, la Commission spéciale du Sénat est en train de terminer ses travaux et rendra son rapport début juillet.

Mais déjà hier, la Délégation aux droits des femmes du Sénat, avec à sa tête Brigitte Gauthier-Morin, s’est réunie et a voté largement en faveur du rapport de Brigitte Gauthier-Morin favorable à la loi tout en l’assortissant de recommandations très pertinentes ! C’est une très bonne nouvelle, voici le communiqué de presse !

Communiqué de presse 
Paris, le 5 juin 2014 

« Prostitution: la plus vieille violence du monde faite aux femmes» un rapport et 11 recommandations adoptés par la Délégation sénatoriale. 

La Délégation sénatoriale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, a examiné le rapport présenté par Mme Brigitte Gonthier-Maurin (CRC, Hauts-de-Seine), présidente, sur la proposition de loi (n° 207, 2013-2014), adoptée par l’Assemblée nationale, renforçant la lutte contre le système prostitutionnel.

La délégation a considéré que la prostitution est avant tout une violence qui s’exerce contre les femmes, qu’elle ne saurait être considérée comme un métier et que le débat sur la prostitution pose, en réalité, la question de l’égalité entre hommes et femmes.

La délégation a assorti le rapport de onze recommandations, parmi lesquelles :

– l’adoption des dispositions de la proposition de loi concernant la pénalisation de l’achat d’actes sexuels et la responsabilité des acheteurs ;

– l’abrogation du délit de racolage ;

– l’attribution de moyens suffisants et pérennes au financement du parcours de sortie de prostitution ;

– l’accompagnement et la formation des associations qui participeront à sa mise en œuvre ;

– l’élaboration d’une circulaire du garde des Sceaux concernant la qualification de traite des êtres humains.

La délégation souhaite également, dans une logique de prévention, renforcer la sensibilisation à l’égalité entre hommes et femmes dès le plus jeune âge. Dans cet esprit, elle souhaite que l’égalité entre les hommes et les femmes s’insère dans les programmes d’enseignement de l’école, du collège et du lycée et dans toutes les disciplines.
Elle recommande également la généralisation des ABCD de l’égalité à tous les enseignants du primaire (maternelle et élémentaire) et du secondaire, ce qui suppose que la formation initiale et continue
des enseignants comporte obligatoirement cette dimension.

 

 

Pas de plan contre la traite sans pénalisation du client

les chiffres fournis par le gouvernement
les chiffres fournis par le gouvernement

Aujourd’hui, le gouvernement présente son plan de lutte contre la traite des êtres humains.
Un plan préparé avec la Miprof, mission interministérielle pour la lutte contre les violences faites aux femmes et la traite des êtres humains, qui veut s’attaquer au fait que la France est à la fois un pays de destination privilégié des trafiquants d’êtres humains et de leurs victimes, ainsi qu’un pays de transit.

22 millions de personnes sont victimes de la traite dans le monde. Exploitées à des fins d’esclavage : travail forcé, un peu, prostitution, beaucoup. Car il ne faut pas s’y tromper, et rappeler deux faits à nouveaux très signifiants :

-les « personnes » victimes de la traite, ce sont en immense majorité des femmes et des enfants (dont surtout des filles) (source gouvernement, pas de chiffres à l’ONU)

-Les victimes de la traite le sont en grande majorité à des fins de prostitution : 80% selon l’ONU pour l’Europe

Ainsi, le plan que va proposer le gouvernement n’ignore pas cette dimension et prévoit de « construire un parcours de sortie de prostitution », assurer un accompagnement spécifique des mineurs victimes de la traite et mobiliser tous les moyens d’enquête (justice, inspecteurs du travail ou Tracfin, la cellule anti-blanchiment du ministère des Finances) contre les réseaux.

Construire un parcours de sortie de prostitution, c’est bien. Se mobiliser pour lutter contre les réseaux, c’est bien. Mais il manque ici un élément législatif essentiel pour que le dispositif soit complet : la pénalisation du client-prostitueur. Car ce qui nourrit la traite, c’est le fait qu’elle génère beaucoup d’argent pour les trafiquants, parce qu’il y a demande de la part des clients prostitueurs. Les exemples de l’Allemagne ou des Pays-Bas montrent que là où la demande est favorisée par la loi ou la libéralisation, le trafic et la traite explosent. En Suède en revanche, où le client est pénalisé, les trafiquants ne sont pas intéressés.

Donc, il ne peut y avoir de plan contre la traite des êtres humains sans loi d’abolition du système prostitueur qui interdise l’achat d’un acte sexuel.

Ce qui se passe avec le sort fait aux filles et femmes au Nigéria en est un exemple d’actualité frappant, et c’est ce que souligne notre communiqué Abolition 2012 d’hier : c’est pour les clients-prostitueurs français et européens que des femmes et des enfants sont victimes de la traite. Il y a deux jours encore, un réseau nigérian de prostitution était démantelé à Caen. 5 l’avaient déjà été l’an dernier. Tant qu’il y aura de la demande, il y aura de la traite. Et même si on ne sait pas quel sera le sort des jeunes femmes enlevées par Boko Haram (on espère surtout qu’elles seront libérées), on sait qu’il y a un risque majeur pour qu’elles soient victimes de la traite à fin de prostitution pour des clients de nos pays européens.

Il ne reste donc plus au gouvernement qu’une seule chose à faire à l’heure le Président Hollande affiche sa volonté de lutter contre la traite, pour que la politique soit cohérente :  inscrire la loi sur le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel à l’ordre du jour du Sénat avant l’été, loi déjà votée à l’Assemblée nationale en décembre et qui inclut une disposition essentielle pour un véritable changement : la pénalisation du client-prostitueur !  ABOLITION !

Pour vous convaincre du lien entre prostitution et trafic, revoici le lien vers l’intervention de Rachel Moran, survivante irlandaise de la prostitution et brillante féministe, que j’avais traduite ici : https://sandrine70.wordpress.com/2013/10/12/rachel-moran-la-prostitution-nest-pas-le-lieu-ou-opere-le-trafic-mais-la-cause-du-trafic-sexuel/

S.G

Dénoncer la violence conjugale et masculine, avec quels chiffres ?

DSCF6205Aujourd’hui ont été publiés en France les chiffres de violences entre conjoints ou ex-conjoints. Au total en 2013, 121 femmes sont mortes tuées par un homme et 25 hommes par une femme. C’est moins (un petit peu) qu’en 2012 et pareil qu’en 2011. Ces chiffres, qui sont traduits en général dans toutes les bouches par « une femme meurt tous les deux jours et demie sous les coups de son conjoint », m’ont toujours dérangée. Toujours, je me demande : mais qu’est-ce-que ça veut dire ? Et j’ai le sentiment désagréable que la réponse, c’est « rien, en soi ». Et tous les ans, je me demande à quoi sert la communication autour de ces chiffres. Parvient-elle à faire bouger les choses ? Pose-t-elle les bonnes questions ?

Mais cette année, j’ai envie d’en parler, car on a un peu dépassé les bornes. En effet, comme c’est « moins qu’en 2012 », 121 au lieu de 148. Et le gouvernement s’est empressé de s’en féliciter. Ainsi sur twitter, Laurence Rossignol, secrétaire d’Etat à la famille, et féministe s’est félicitée que les efforts payaient, la ministre des droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem a écrit : « la parole se libère, il faut continuer les efforts ».

Donc, 121 mortes au lieu de 148, ce serait « mieux », et ce serait le résultat de la politique du gouvernement qui permettrait de libérer la parole ?

Cela me paraît une conclusion plus qu’hâtive. Je ne veux pas dire ici que les politiques mises en place ne servent à rien, je ne veux pas contester que « la parole se libère ». Je veux au contraire croire qu’à force de travail des associations de lutte contre les violences faites aux femmes et même du gouvernement, il commence à y avoir une prise de conscience de la société. Mais de là à en conclure que c’est pour cette raison qu’il y a eu 21 femmes de moins de tuées, cela me paraît pour le moins exagéré.

En outre, une morte de violence conjugale, c’est une morte de trop, et le problème de fond vient-il du nombre de victimes ? Le problème, c’est la violence masculine ! Celle-ci s’exerce dans des proportions pharamineuses dans la sphère familiale à l’échelle  mondiale, et touche les femmes et les enfants en masse, par centaine de millions, même lorsqu’il n’y a pas mort immédiate qui s’ensuit!

Du coup, j’ai envie de partager avec vous mes réflexions à ce sujet

1-Ces chiffres ne sont donc pas significatifs en soi . On pourrait dire que ce n’est « pas beaucoup », par exemple. Si l’on comparait à la Colombie, ou aux Etats-Unis. On pourrait dire aussi que peu de femmes meurent par rapport aux hommes : 30% sur l’ensemble des homicides commis chaque année en France .

On pourrait aussi constater que le nombre d’homicides en France est bas en comparaison de nombreux autres pays et en constante baisse. En 10 ans on est passé de 1.500 homicides en France à moins de 1.000. Ce qui donne un taux pour 100.000 habitants de 1, alors que la Colombie -encore elle- a le triste record de 60. Donc cela voudrait dire que peu de femmes meurent. Mais pas que la violence masculine à l’encontre des femmes est faible.

Mais on pourrait dire aussi autre chose. En Colombie me disait une amie colombienne spécialiste de ces questions, s’il y a  beaucoup plus de femmes qui meurent sous les coups de leurs conjoints qu’en France, elles représentent moins de 5% des homicides. Alors qu’ici c’est 30%. On constaterait alors qu’en France si, comme je le disais plus haut, le nombre d’homicides est en baisse, le fait que celui des meurtres de femmes par leur conjoint diminue à peine, on pourrait en déduire que si la violence globale diminue, la violence des hommes envers les femmes elle, ne diminue pas. Et ce serait déjà une vraie piste de réflexion pour envisager de faire changer les choses.

Donc, il me semble que donner des chiffres de façon simpliste, hors contexte, sans analyse, et les livrer ainsi aux médias, ne fait pas beaucoup avancer les choses.

2-Les meurtres ne sont pas significatifs en soi

Prendre comme étalon du « comptage » de la violence masculine envers les femmes le nombre de femmes tuées a-t-il un sens ? Est-ce un bon indicateur ?

Certes, la violence appelant la violence, le meurtre peut être considéré comme son aboutissement. Mais en l’occurrence, on oublie d’analyser ou de s’interroger sur le pourquoi de la violence masculine. Je m’explique : si demain on est à zéro meurtre, cela voudrait-t-il dire qu’il n’y a plus de violences masculines ?

Faudrait-il sauter de joie ? Non. Ou pas forcément. Car à mon avis la violence masculine envers les femmes et les enfants n’a pas forcément pour finalité la mort mais le contrôle et le maintien du pouvoir. Ainsi, des femmes -et des enfants- sous menaces de mort et vivant dans la terreur sont bien plus utiles vivantes que mortes, parce que mieux « utilisables ».  Et une dictature qui marche bien est une dictature qui n’a plus besoin de tuer. Il suffit que la terreur soit suffisante, la violence calculée pour maintenir l’opprimée à sa place. Car s’il y avait trop de morts, le système finirait par s’autodétruire (voir les risque à cet égard dans les pays d’Asie qui commencent à s’affoler de ne plus avoir assez de filles).

3-De toutes façons, ces chiffres sont forcément sous-estimés

Donc, les violences sont là pour maintenir le pouvoir, et peuvent aboutir à la mort d’une autre façon. Ou aboutir simplement à la dépression, la mauvaise santé, à une vie qui est un terrible parcours du conbattant. En effet, toutes les violences qui aboutissent à la mort dues aux violences masculines ou paternelles n’apparaissent pas dans les statistiques si la mort n’est pas immédiate. Les suicides, les maladies, les comportements dangereux, les troubles post-traumatiques dûs à des violences masculines sont bien plus nombreux que ces chiffres là. Par exemple, on dit que cette année 13 enfants sont morts de violences volontaires de leurs parents alors que l’on estime en général à plutôt 700 qui mourraient des suites de maltraitance (Salmona). En revanche, si on regardait les faits dénoncés de violences conjugales, qui se comptent par centaines de milliers et sont encore massivement le fait des hommes, alors on aurait une meilleure idée de l’ampleur de ces violences.

4-Ce qui compte, c’est le sexe des auteurs de violences : ce sont des hommes

Donc, la seule chose qui est un tant soit peu significative dans ces seuls chiffres avancés médiatiquement chaque année, c’est la proportion entre meurtres commis par des femmes et par des hommes. 25 hommes tués par des femmes pour 121 femmes tués par des hommes. Si l’on rajoute à cela que souvent les femmes qui tuent leur conjoint le font après des années de violences subies, on peut encore relativiser la proportion.

Ainsi, et c’est là que je veux en venir, la seule chose qui est vraiment significative, c’est que quel que soit le type de violence exercée à l’échelle mondiale, ce sont les hommes qui en sont les auteurs. Pour vous en assurer, je vous propose la lecture de ce texte :

« le problème, c’est l’homme », de Luc Brenner, paru dans Le Monde

Comme il le dit : « Mais il est un facteur qui n’apparaît jamais. Un facteur tellement évident que tout le monde fait semblant de ne pas le voir : la délinquance, avant d’être le fait de mineurs, d’étrangers ou de pauvres, est d’abord une affaire de sexe, l’affaire des hommes en l’occurrence ».

Résumé des chiffres qu’il avance :

Les femmes représentent 15% des mises en cause toutes infractions confondues (donc y compris chèques en blanc)

«  Pour les actes les plus graves, les crimes, les hommes représentent 95 % des condamnations en 2005 (87,9 % des homicides, 98,5 % des viols et attentats à la pudeur). Pour les délits, les mâles représentent 90,4 % des personnes condamnées.

Rappelons ici que presque 100% des clients-prostitueurs sont des hommes.

Pour les crimes commis par les mineurs, qui sont en augmentation, même constat : + de 90% par des garçons.

Il n’y a donc pas d’ambiguité possible : la violence et la délinquance ont dans les faits un sexe. Et si on veut commencer à lutter efficacement contre cela, ne vaudrait-il pas mieux prendre sérieusement ce fait en compte et se poser les bonnes questions : que doit faire la société pour ne plus transformer ses garçons en futurs hommes violents ?

Sandrine Goldschmidt

Changer de fesses comme de chemise ?

changezdefessesC’est le printemps, l’humeur est légère, les corps vont bientôt se dévoiler, ne serait-il pas temps de changer de fesses ?

Oui, vous avez bien lu, voici ce qu’on m’a proposé sur mon pare-brise ! Un joli effet de la marchandisation croissante des êtres humains directement destiné à tendre une perche à mes mains qui cherchent des sujets pour se balader sur le tableau de bord de ce blog… Un petit prospectus qui en dit long sur les effets du formatage de nos esprits ! Je n’en dirai guère plus pour ne pas alourdir le propos : l’image parle d’elle-même pour renforcer la pertinence de l’analyse de Kajsa Ekis Ekman, auteur de « L’être et la marchandise », qui montre comment, à partir de la célèbre formule : « mon corps m’appartient », récupérée par ceux qui veulent tirer profit des êtres humains et les pro-prostitution : on en vient à faire de notre corps un ensemble de morceaux qui seraient nos biens à vendre. Mon corps ne serait pas moi mais « à moi », donc un bien, et comme tous les biens, je pourrais les vendre, louer, etc.

Changez de fesses, donc, comme on change de chemise ? Hop, celles-ci ne me plaisent pas, j’en prends d’autres. Et puis, comme pour la mode, si j’en changeais tous les ans ?

L’image, évidemment, montre des fesses, mais pas comme partie à part entière tout à fait constitutive d’un être humain, mais comme un morceau qui s’échange : évidemment, montrer la tête de la femme était exclu…

Enfin, une petite phrase qui en dit long : changez de fesses oui mais surtout, « avant qu’elles ne vous trahissent« . Les fesses, chacun sait, c’est un peu comme les pneus de voiture…il faut en changer régulièrement sinon elles, ces objets qui n’ont rien à voir avec vous, risquent de « nous trahir » et d’éclater, ou peut-être de se dégonfler, qui sait ? Que se passe-t-il alors ? On n’a plus de train arrière ? On ne peut plus s’asseoir ? Ah non, peut-être qu’on risque de ne plus avoir de « fesses acceptables » (baisables), c’est ça (comme si on a des poils, ou des vulves imparfaites, ou des peaux sans fard) !!?

J’en ai presque oublié de regarder comment on voulait me faire changer de fesses : il semblerait qu’il s’agisse de pédaler dans l’eau en cabine privée !

Moi, je vais plutôt garder mes fesses, et continuer à me sentir comme un poisson sans bicyclette…

S.G

 

 

Abolir le système prostitueur, c’est oeuvrer pour les personnes prostituées

abolitionloi
268 voix pour l’abolition à l’Assemblée nationale, le 3 décembre 2013

Votée début décembre à l’Assemblée nationale, la loi pour le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel devrait être examinée au Sénat avant l’été. Les travaux de la Commission spéciale qui la prépare doivent se poursuivre (Danielle Bousquet a déjà été auditionnée en février). Le Sénat recevra ce mercredi à 11h30 le STRASS et ACT-UP deux associations anti-abolitionnistes. Ensuite, seront reçues à 14h30 Rosen Hicher et Laurence Noëlle, survivantes de la prostitution favorables à la loi, deux militantes infatigables et courageuses qui, par leur volonté de témoigner pour que d’autres puissent ne pas avoir à vivre ce qu’elles ont vécu, ont eu à mon avis un rôle déterminant dans l’adoption de la loi, et la compréhension par la société française de ce qu’est la prostitution.

Ces derniers mois, après le vote de la loi, le discours de ses adversaires s’est concentré sur l’idée que les personnes prostituées seraient en danger du fait que les clients-prostitueurs, ces hommes qui leur font subir chaque jours des violences répétées et inouïes, ne seraient plus autorisés à les payer pour en faire ce qu’ils veulent…les violer, les humilier, les frapper, etc..

Il est donc à nouveau nécessaire de diffuser le plus largement possible un discours fondé sur la réalité et non d’alimenter les fantasmes d’une « prostitution choisie » qui serait source d' »empowerment » (affirmation et accomplissement de soi) et vaudrait mieux que de ne pas y être. La prostitution revendiquée choisie, que je définirai pour ma part comme la prostitution revendiquée par des personnes qui affirment que si elles voulaient elles pourraient faire autre chose, concerne une infinie minorité de personnes. Sans compter que toutes les études, témoignages et documentations sérieuses expliquent que les personnes prostituées, prises dans les violences quotidiennes insoutenables, ont revendiqué à un moment ou un autre qu’elles faisaient ça par choix. Mais dès qu’elles ont pu sortir de la toile patriarcale aux fils très collants, elles ont interpellé, en particulier des féministes, pour expliquer que franchement, elles avaient été bien naïves de les croire. Quant à l’immense majorité des personnes prostituées, prises dans des trafics ou des situations de violences terribles, en majorité immigrées, pauvres, femmes, enfants, sont-elles représentées par celles et ceux qui revendiquent le « libre choix » ? Prennent-ils la parole pour les défendre ? Leur laissent-ils la parole ?

DSCF6161Rappelons donc quelques réalités importantes :

1/ La prostitution est une violence inouïe faite à l’être humain, et en particulier aux femmes et aux enfants puisqu’ils sont l’immense majorité des victimes. Pour vous en parler, je publie le lien de la tribune des médecins et professionnels de santé parue dans Le Monde en fin d’année dernière, parmi lesquels Axel Kahn et Muriel Salmona :

Ce sont les acheteurs de sexe qu’il faut pénaliser

Et l’ensemble des témoignages parus en novembre : 30 jours, 30 témoignages

2/ Là où l’abolition de la prostitution a été mise en place, la situation des personnes prostituées n’empire pas. Au contraire. Elles ont enfin un recours contre la violence des hommes-prostitueurs, et elles savent que la société est de leur côté. On comprend bien que faire croire le contraire est vital pour ceux qui veulent que la prostitution perdure. Car en effet, reconnaître cette évidence, implique que les personnes prostituées ont enfin accès à leurs droits fondamentaux d’êtres humains. Comme il est fondamental que ceux qui veulent pouvoir continuer à violer des femmes et des enfants en toute impunité laissent croire à leurs victimes que si elles parlent, personne ne les entendra. Ici, la loi menace ce silence imposé.

Il faut donc diffuser largement les effets réels d’une loi d’abolition du système prostitueur :

Abolition de la prostitution : pourquoi la Suède est un bon modèle

3/ Enfin, il y a un risque réel : c’est qu’à trop dire « ça ne marchera pas de toutes façons » et ce sera pire, c’est que personne n’y croie et ne se donne les moyens que ça marche. Mais c’est sans compter sur ce que sont les militants et militantes abolitionnistes, en particulier celles et ceux, qui comme au Mouvement du Nid ou à l’Amicale du Nid, aident au quotidien les personnes prostituées. Ce sont seulement des personnes qui refusent la fatalité et l’idée ambiante que rien ne peut changer (celle qui sert si bien le patriarcat et le capitalisme), qui font le pari que si l’on ne croit pas que le monde peut s’améliorer, alors ce n’est pas la peine de le vivre. Des utopistes oui, mais au sens le plus concret du terme : elles croient que vivre mieux est possible. Ce sont enfin des personnes qui font le pari que la vie d’une personne prostituée, d’une femme, d’un enfant, vaut la peine qu’on y consacre toute son énergie militante. Et que ça va marcher. Donc oui, il faudra des moyens pour pouvoir accompagner les personnes prostituées et ce ne sera pas toujours facile. Mais les militantes et militants abolitionnistes ne s’imaginent pas que leur travail s’arrêtera après le vote de la loi. Ils et elles ont plus que conscience que c’est là que tout commencera : il faudra rendre réel le signe fort qu’aura donné l’Etat aux personnes prostituées qu’enfin, elles sont considérées comme des êtres humains.

S.G

PS : n’hésitez pas à diffuser également le Scoop.it que j’ai constitué « Abolition 2012 » avec articles et tribunes parus : http://www.scoop.it/t/abolition2012

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