Interdire la fessée, oui, mais pas que !

annéeslumièresJe suis bien sûr pour l’interdiction beaucoup plus claire de tous les châtiments corporels envers les enfants. Et la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe est en ce sens une évidence. Le respect de l’intégrité physique de l’enfant doit être un droit fondamental. Je pourrais argumenter sur la question pendant des heures, le problème, c’est que cela empêcherait d’aborder un sujet sous-jacent dont on ne parle pas : l’éducation bienveillante. Car oui, interdire les châtiments corporels c’est juste normal, mais il faut révolutionner l’éducation parentale pour la rendre bienveillante. Et là encore, on est très loin du compte.

1/ Retournement de culpabilité et menaces

En observant régulièrement les parents avec leurs enfants, je n’ai pas souvent vu un parent taper son enfant (cela se passe probablement à l’abri des regards). En revanche, combien de fois l’ai-je entendu menacer son enfant, souvent simplement parce qu’il avait ouvert la bouche ? Exemple : un enfant appelle 6 fois de suite sa mère, qui ne réagit pas. L’appel devient plus pressant. Et alors : « oh mais tu vas te taire à la fin » ? L’enfant se met alors à pleurer, de plus en plus fort. « Mais tu vas arrêter de pleurer ou je t’en colle une » ? Ca, je l’ai entendu en vrai de multiples fois. Pourquoi l’enfant pleure-t-il à ce moment là ? Parce qu’il ne peut rien comprendre : il n’a rien fait d’autre que  tenter de s’exprimer.

Admettons que le parent en reste au stade de la menace. Il n’a donc pas infligé de violence physique, et ne sera sanctionné ni contredit par personne. En revanche, la violence psychologique et ses conséquences sont là. Il a en effet énoncé un interdit : celui d’être, d’exister, de s’exprimer (vive la liberté d’expression !). Il a ensuite menacé de violences, et terrorisé l’enfant.

En effet il lui a d’abord été dit qu’il n’a que le droit que de se taire. Ne pas se taire est un acte qui a autorisé de la part de son parent la menace d’un châtiment corporel (je vous laisse à nouveau faire le parallèle avec Charlie Hebdo et la liberté d’expression). Donc même si l’enfant n’a pas été frappé, l’effet est extrêmement délétère : il est terrorisé, ne comprend rien, et va donc continuer à pleurer, hurler, ou faire quelque chose qui cette fois sera violent, ou hors-cadre, pour justifier la menace reçue.

Quand ce n’est pas le simple fait qu’un enfant se permette d’exister en s’exprimant en dehors de l’autorisation du parent qui pose problème, que se passe-t-il ? Il est fort possible que le parent n’était pas disponible pour répondre à l’enfant au moment de sa première intervention pour x ou y raison. Cela peut arriver. Mais le problème, c’est que ce qui gêne le parent à ce moment là n’a en général rien à voir avec l’enfant. Pour une raison qui vient probablement de siècles d’éducation « à l’envers », et du principe de domination (je subis quelque chose donc je le fais subir à plus faible), ce qui contrarie l’adulte se retourne contre l’enfant qui est là et s’exprime et est alors jugé comme responsable du malaise.

S’avouer faillible

Je pense que tout parent s’est déjà retrouvé dans cette « injuste posture ». Seulement au lieu de poursuivre l’injustice en sanctionnant l’enfant pour notre fatigue, notre énervement parce que notre conjoint-e, patron-ne nous a mal parlé (ou pire), parce qu’on a passé 3 heures dans le RER et qu’on est épuisé, parce qu’on a des soucis, peut-être graves, nous avons alors une autre possibilité. Nous, adultes, avons le choix.  Celui de nous dire que la personne en face de nous n’est pas notre prolongement, notre chose, notre souffre-douleur, mais est bien une personne. Nous pouvons alors, si nous avons déjà manifesté notre énervement, faire un pas de côté et revenir en arrière. Nous pouvons dire, par exemple :  « Bon là je suis fatiguée, attends que je sois plus calme, je n’arrive pas à répondre, je suis désolée de m’être énervée, etc ». Si je ne suis pas en état d’être à ce moment-là « le parent qu’il faut » alors pas la peine de prétendre autre chose et de faire porter la faute à l’enfant.

S’avouer faillible, quel soulagement ! Car en faisant cela, non seulement on fait baisser la tension, on rend de la cohérence à l’enfant, on lui permet de se sentir bien, et d’avoir une place en tant qu’individu. Et il va certainement finir par écouter et donner le temps au parent de revenir dans son rôle.  Au lieu de quoi, si on veut rester « le parent en position de maître infaillible et dominant », on n’a d’autre choix que de faire de l’enfant le déversoir de ses frustrations (ce qui est un des mécanismes de base de tous les systèmes de domination, les enfants étant tout en bas de l’échelle), de reporter sur lui toute culpabilité, et donc de s’assurer la répétition du problème.

2/ La dévalorisation systématique de l’enfant

CSUne autre caractéristique qui saute aux oreilles dès lors qu’on aborde l’éducation sur le mode bienveillant, c’est le plaisir que semblent prendre de nombreux parents à dévaloriser leurs enfants. « T’es moche », « t’es nul-le », tu n’est même pas capable de…t’es une fille, tu n’y arriveras pas.. t’as encore cassé quelque chose ? « Qu’elle est maladroite » ! Alors le Français ça va mais les maths, faut rien lui demander !  « C’est fou, tu ne peux pas boire sans en renverser » ? Tu peux pas lever ton c… de ta chaise ?

Ca vous viendrait à l’idée, dans un contexte non-violent, de dire des choses pareilles à un-e ami-e ? Vous imaginez l’effet de s’entendre dire en permanence qu’on ne vaut rien ? Pas besoin de coups là pour être dans la maltraitance…Des milliers d’enfants entendent cela tous les jours. Souvent parce que leurs parents ont entendu ces choses avant eux. Mais n’est-ce pas justement une raison de faire autrement ?

Perpétuer la domination

Il est donc évident que toute forme de violence physique doit être interdite à l’encontre des enfants, comme à l’encontre de qui que ce soit. Il n’y a pas de « violence éducative » qui tienne. On peut très bien donner des repères aux enfants, ne pas les laisser tout faire tout en les laissant s’exprimer et avoir un espace sécurisé, sans peur, et un espace où ils peuvent développer leur estime de soi. Cela demande juste un peu plus de remise en cause, un peu de bienveillance, et un petit effort. Mais cela sera d’autant plus facile que les choses seront dites et encouragée par le reste de la société.  Promouvoir la bienveillance dans l’éducation, en plus d’interdire les violences physiques et morales et de lutter vraiment contre les violences sexuelles envers les enfants et leur déni, c’est un continuum. C’est crucial, pas seulement par simple humanité, mais aussi parce que si on ne le fait pas, on pourra toujours interdire les violences faites aux femmes, en laissant se perpétuer la domination sur les enfants, jusque dans les petits mots de tous les jours, on continuera à construire un monde à l’envers…

Il y a fort à parier que le discours présenté ici mettra encore des années-lumières à être entendu, sera contesté, raillé, mais il faut commencer à le dire, si on veut qu’un jour les années d’enfance puissent être des années lumières !

Sandrine GOLDSCHMIDT

 

Sur l’interdiction de la fessée : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/02/la-france-condamnee-pour-ne-pas-avoir-interdit-gifles-et-fessees_4585986_3224.html

Sur les violences sexuelles sur les mineurs : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/02/les-violences-sexuelles-touchent-en-majorite-les-enfants_4585599_3224.html

 

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