Pauvres hommes chinois !

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NB, si jamais ce n’était pas clair : ce texte n’attaque pas particulièrement la réalisatrice qui a fait un gros travail de reportage et espère certainement dénoncer une situation, ce que les dix dernières minutes font en partie. Mais c’est la « recette » de ce que, pour rendre un docu visible en patriarcat, il faut surtout qu’il présente le monde à l’envers. C’est le point de vue qu’il faut adopter pour faire accepter qu’on en parle  ou être « original ».

Vous voulez la recette d’un « bon documentaire » ?

Regardez : « la peine des hommes », en replay sur Arte. 

Un sujet vous intéresse : le déficit de femmes en Chine. Un bon sujet direz-vous ? Faire une vraie enquête de terrain, mettre à jour les violences faites aux femmes que cela entraîne (ce qui existe en vrai dans le film) ? Mais non, cela ne suffit pas. Comment le traiter pour que cela ne soit pas trop tarte à la crème, ni trop féministe, c’est-à-dire vraiment pas fun ? Il vous faut réfléchir encore un peu.

Réfléchissons donc. Ce « déficit » de femmes est dû, bien sûr, à l’avortement sélectif pratiqué au moment de la politique de l’enfant unique (1979-2015). Cette politique + la tradition qui veut qu’une famille ait un héritier mâle qui puisse aussi nourrir les parents pour les vieux jours, voici un cocktail détonant pour éliminer les femmes (1).

Donc, en bonne logique (mais apparemment, personne n’y avait pensé au départ !!!), au moment où 25 ans plus tard, les jeunes garçons nés de ces familles, arrivent en âge de se marier, oh choc : il manque de femmes ! Or, vous le savez, les hommes ont des besoins irrépressibles. Ils ont besoin de posséder une femme. Cela fait partie de leur virilité.

Je vous imagine, vous auriez pu penser que cela allait « donner plus de valeur ou de respect » aux femmes, qu’il faudrait conquérir. Mais dans ce cas, c’est que vous seriez très naïf ou naïve, ou vous croiriez que la domination masculine et le patriarcat n’existent pas…Donc, la vraie conséquence, que ce soit en Inde ou en Chine (1), est bien la suivante : on vole, viole ou achète des femmes en développant un trafic international. Des millions de femmes qui ne naissent pas, des millions de femmes violentées, exploitées, marchandisées, qui souffrent. C’est tellement banal. Rien de nouveau sous le ciel patriarcal. Pas de quoi faire un film !

Continuez à chercher une bonne idée.  Ah, ça y est ? vous avez trouvé ? Il suffit de mettre le monde à l’envers. S’il manque de femmes, alors, on l’a dit, les hommes sont seuls. Mais c’est terrible ! Que n’y avions-nous pensé plus tôt? On les a laissé naître, mais on ne leur donne pas leur dû ! Une femme à posséder ! Alors forcément, ces pauvres hommes sont bien malheureux ! Désespérés, même, nous explique en ouverture spectaculaire de ce film exceptionnel, un industriel bien malin qui a décidé d’apaiser les souffrances de ces pauvres célibataires chinois en leur fabriquant des poupées grandeur nature.

Car il faut faire quelque chose. Ce désespoir des hommes est, dit-il, à l’origine d’une crise qui menace la stabilité du pays. Et le commentaire de nous dire : « les chiffres donnent raison à l’industriel ».

Comprenez bien. C’est la surenchère. Nos pauvres hommes, qui ont de la peine, donc. Oui le documentaire s’appelle très justement « la peine des hommes » c’est quand même beaucoup plus intéressant que l’élimination systématique des femmes, qui ne serait pas fun. Peine des hommes – male tears, c’est ça ? -les féministes comprendront(1).

Ecoutez les :

« à force de ne pas trouver de femme, je sens mon coeur…vide ».

A propos de ses co-villageois qui ont acheté une femme à l’étranger : « Ils ont mon âge. Eux vivent, et moi, je cherche toujours une femme ». 

Et le commentaire : ces hommes sans femmes, les Chinois les appellent les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits.

J’espère que vous pleurez, là.

Donc, nos pauvres hommes montrés ici, doivent travailler dur, et même quitter leur village, pour espérer un jour gagner assez d’argent pour qu’une femme les accepte. Les PAUVRES !!!

Mais ce n’est pas fini : ils doivent donc travailler à l’usine, et pensez-vous qu’ils sont plus heureux ? Mais non, car les femmes ne veulent pas toujours d’eux, s’ils n’ont pas assez d’argent. Bien sûr, cela doit être pour cela que le nombre d’agressions sexuelles augmente sur les lieux de travail,  La violence des hommes contre les femmes n’y est pour rien…

Et la direction de regretter que les femmes y soient moins majoritaires (à l’usine, pour bosser comme des bêtes), qu’avant.« les hommes sont moins précis, ils apprennent moins vite. on a de plus en plus de problèmes de discipline. ils se battent tout le temps » (sic)

Ce n’est pas parce qu’on est dans un système qui encourage les hommes à ne pas se sentir mâles si ils ne possèdent pas une femme, mais non, c’est parce que leur coeur est vide, nous vous l’avons dit.

« Leur frustration et leur solitude, il les comblent avec leurs téléphones portables ». 

Et pas qu’avec les téléphones portables (en regardant de la pornographie, summum des violences contre les femmes ?). D’autres hommes pleurent, eux, parce qu’une femme, ils en avaient une. Mais on leur a volée. Il y a des trafics de femmes de plus en  plus importants. La police chinoise s’emploie, bien sûr, à empêcher cela, nous montrent des images. On nous montre même que parfois ils arrêtent des trafiquants. Ou peut être des maris voleurs ? Des hommes criminels ? Mais non, ce ne serait pas une bonne recette. On nous montre deux femmes, intermédiaires trafiquantes arrêtées, c’est beaucoup plus intéressant (là, le docu n’est pas en cause ce sont peut être les seules images données par la police chinoise mais ça revient au même).

Mais j’exagère : le documentaire dénonce incontestablement le trafic, il faut le reconnaître. Il est même un peu trop direct je trouve. On pourrait croire que les femmes sont les victimes. En tout cas, c’est ce que ceux qui ont rédigé le résumé qu’on trouve sur le replay ont du penser, car il est tout de même un peu plus proche de la réalité :

« De désespoir, certains kidnappent des femmes. »

Vous comprenez, c’est pas de leur faute, c’est le désespoir…

« Je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux »

Dernière partie du documentaire, la « love story », le « happy end ». Un jeune homme,  qui était donc désespéré de ne pouvoir donner d’héritier à sa famille, car il habite dans un village de célibataires, a économisé avec sa famille pendant plusieurs années. Enfin, il a amassé assez d’argent pour s’acheter une femme en Indonésie. Cette jeune fille, c’est Lai. Aux grand maux les grands remèdes, et vous n’allez pas nous embêter avec des idées comme « les humains ne s’achètent pas » . C’est beau de voir son regard amoureux. A lui. Son émerveillement, quand, alors qu’il allait la chercher et avait promis de l’argent aux trafiquants et au père de Lai, « elle a dit oui ». Quel formidable preuve de consentement et d’amour qui met fin à son calvaire ! Il conclut donc : « je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux ».

Et elle ? Encore une question mal placée. Même si, là, le documentaire ne l’esquive pas. Elle, nous dit-on, on l’a convaincue que ce serait une vie moins dure qu’en Indonésie. Et puis, comme ça, son père a reçu de l’argent, alors en plus, elle fait une double bonne action:  mettre fin au désespoir du célibataire, et nourrir son père.

Evidemment, elle n’a jamais quitté son pays, elle parle un peu chinois mais pas le patois local, et on ne la laissera certainement jamais revoir sa famille, nous dit-on, alors qu’on la voit, le regard perdu. On verrait presque à cet instant la perle d’une larme dans ses yeux.Le commentaire alors, laisse poindre une critique vaguement féministe :

« combien de femmes achetées, de vies volées, avant que ces campagnes mettent fin à la tradition, laissent vivre les filles » ? (…) et de finir , pour commenter la fin de la politique de l’enfant unique :

« peut-être se souviendront-ils alors de cet autre proverbe chinois : les femmes portent la moitié du ciel »

Ah mais non, vous allez gâcher le happy end ! Ca ne va pas du tout cette fin… c’est le féminisme qui envahit nos écrans, là ! Non mais pas grave. De toutes façons, le résumé (3) et le titre sont là pour bien vous rappeler ce que vous devez retenir d’une bonne propagande patriarcale. Ne pas développer de l’empathie pour la souffrance des femmes, mais bien se soucier de  « la peine des hommes ». N’oubliez pas !

S.G

(1) NB c’est la même chose « à l’envers en Inde » : en Chine, on ne fait pas de filles car on a besoin d’un garçon pour ses vieux jours. En Inde, on ne fait pas de filles car il faudra payer la dot pour qu’elle aille à la famille d’un autre…

(2) male tears est une expression qu’on utilise pour souligner quand les hommes (sans par ailleurs se préoccuper de plaindre les femmes) se plaignent d’être eux mêmes des pauvres victimes, du patriarcat, des féministes, etc…

(3) » Des millions de jeunes célibataires affluent vers le sud du pays, et travaillent nuit et jour dans les usines du Delta des Perles, l’atelier du monde, tout en tentant de trouver l’âme soeur. Mais, là aussi, les filles se font de plus en plus rares. De désespoir, certains kidnappent des femmes. D’autres partent s’en acheter une à l’étranger. Des Birmanes, des Vietnamiennes, des Indonésiennes « importées » en Chine. Alors que la Chine vient de mettre fin officiellement à 35 ans de politique de l’enfant unique — grandement responsable de ce déséquilibre entre les sexes — des célibataires, broyés par cette impossibilité mathématique de trouver une femme, témoignent et nous emmènent au coeur du trafic, prêts à tout pour ne pas rejoindre les rangs des célibataires endurcis. Ceux que les Chinois appellent « guang gun », les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits ».

L’assassinat d’Amy Winehouse

Capture d’écran 2015-07-22 à 10.54.31Oui. La star internationale est morte à 27 ans d’un arrêt cardiaque, pas d’un assassinat en bonne et due forme. Mais après avoir vu le film « Amy », documentaire sorti récemment sur Amy Winehouse, chanteuse au talent et à la voix tout à fait exceptionnelles, je voudrais écrire combien sa mort est le produit du sort réservé aux femmes dans nos sociétés patriarcales, et aux femmes qui menacent l’ordre établi par leur exceptionnel talent. Ainsi, si la jeune britannique est morte aussi jeune, en n’ayant pu « sortir » que deux disques -mais deux disques exceptionnels, dont « Black to Black » (digression : je l’ai acheté par hasard le 31 décembre 2006, voulant me faire un cadeau après avoir enfin retrouvé mon passeport et effectué une dans mémorable depuis rebaptisée « danse du passeport » et j’avoue combien j’ai été scotchée…écoutant ensuite le CD en boucle pendant longtemps), c’est bien parce qu’elle a été la victime systématique de violences répétées du patriarcat, et d’un certain nombre d’hommes en particulier. Probablement, on ne retiendra du film que la duplicité d’un père, la cruauté du monde du show biz, les ravages de la drogue et le revers de la célébrité. Mais pour peu qu’on veuille bien entendre ce qui est dit, clairement, à plusieurs reprises, par différents protagonistes du film, dont les principaux intéressés (Amy, son père, son « mari », son manager, son garde du corps, ses amies), on comprend qu’il s’agit d’une sorte de « fatalité patriarcale », du sort réservé aux femmes en général et qui l’a privée d’une vie épanouie et longue, et nous a privées d’une femme exceptionnelle et d’une artiste unique.

Une vie de violences patriarcales

En effet, de sa naissance à sa mort, les hommes qui l’ont entourée et ont le plus compté pour elle se sont livrés à un pillage systématique fondé sur le chantage à l’amour. Son père, son mari, son deuxième manager. Ainsi, son père, qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait 8 ou 9 ans, a réussi à lui mettre dans la tête que son « amour » lui était en vérité indispensable, que son « rôle séparateur » tel que la psychanalyse misogyne l’a établi lui aurait été nécessaire. Ainsi, son père s’intéresse à elle à partir du moment où elle devient une artiste reconnue. Mais surtout, il prend alors le contrôle de sa vie -non pas pour la protéger- mais dans son intérêt à lui. Lorsque son entourage l’encourage à aller en « Rehab » (désintox) alors qu’elle n’est pas encore une star internationale, et qu’elle se rend à l’avis de son père, il affirme qu’elle n’a pas besoin d’y aller (c’est d’ailleurs l’épisode qui l’a inspirée pour son plus grand succès : « they wanted me to go to rehab, I said « no, no, no ». Quand ensuite, elle veut aller finalement en désintox mais seulement avec son mari (ce que tout le monde sait dans le monde médical être un danger pour elle), son père et son manager lui trouvent une clinique où ils sont acceptés ensemble. Enfin lorsqu’elle est mise à l’abri des paparazzi suite à l’arrestation de Blake le mari, sur l’île de Santa Lucia, elle réclame la venue de son père, qui vient avec…une équipe de tournage !!!

Le père absent de son enfance, qui ne s’est pas préoccupé une seconde de sa boulimie ou de sa dépression semble-t-il, est donc omniprésent à l’âge adulte, dès lors qu’elle peut lui assurer le succès. Autre acteur clé, le mari drogué. Caricature là encore de l’homme parasite…il la quitte pour son ex jusqu’au moment où elle a un grand succès, et qu’elle écrit l’amour qu’elle a pour lui (et qui lui assure le succès international). C’est là qu’il trouve le « filon », à travers celle qui lui permettra d’avoir de la drogue à volonté, et qui n’a aucun intérêt à ce qu’elle soit « clean ». Elle est clairement sous son emprise (un soir de défonce, il se taille le bras avec un morceau de verre, elle le fait aussi « parce qu’elle veut tout faire comme lui »), et lui trouve encore le moyen de se plaindre d’elle, de façon posthume.

Male tears et absence de culpabilité

Le manager enfin, qui se justifie en disant que lui « a fait son job », et que ce n’était pas à lui de décider d’annuler les concerts alors qu’il était évident qu’elle n’était pas en état de les faire (ainsi, à Belgrade, elle refuse de chanter devant des dizaines de milliers de personnes qui la huent). Car c’était une question d’argent. L’argent, dont elle se fichait et qui ne lui a rien apporté. Les hommes autour d’elle, en revanche, avaient absolument besoin de son succès…Tous les trois sont encore là, alors qu’elle est morte, et continuent certainement à tirer profit de son talent, et le tout, avec apparemment aucun sentiment de culpabilité. On les entend dans le film, le mari avec ses « male tears », se posant en victime, le père pour dire « qu’il a fait tout ce qu’il pouvait », le manager pour dire que « ce n’était pas son affaire »…Le comble, c’est que les seulEs qu’on sent touchéEs par la culpabilité sont celles et celui (le premier manager) qui n’ont en rien encouragé sa dérive et qui ont toujours été là.

L’humour, arme de destruction massive

Enfin, violence supplémentaire, celle du jugement de la société sur la star en dérive. Les images sont d’une immense violence, celles des humoristes de télévision, tous des hommes, qui gagnent leur vie en faisant de l’humour sur sa souffrance, d’une façon ultra-violente, misogyne et sexiste…les extraits sont insupportables. En résumé et pour boucler la boucle, le film est une démonstration implacable du sort réservé en général aux femmes : les condamner à vouloir et quémander un amour de la part d’hommes dont l’objectif est en réalité de les détruire et de les utiliser à leurs fins, et du sort réservés aux femmes artistes en particulier : les punir d’égaler ou de dépasser les hommes artistes, tout en récupérant les profits que leur talent engendre.

Un moment de grâce

Et le film, comment traite-t-il de cette histoire ? C’est un travail exceptionnel de montage d’images d’archives (il y en a énormément), et d’interview de tous les témoins, qui font qu’on sait tout de chaque épisode…j’ai regretté pourtant que la caméra insiste trop à la fin sur les clichés de la déchéance, pas toujours indispensables dans la longueur à la démonstration. Pour finir sur une note positive, il y a un moment assez exceptionnel vers la fin du film : l’enregistrement du duo Amy Winehouse/Tony Bennett, grand moment d’émotion, ou pour la première fois, on voit un homme la traiter normalement, avec bienveillance. Un moment de grâce qui, en nous montrant ce qu’aurait pu être, ce qu’aurait dû être la vie d’artiste d’Amy Winehouse, une longue vie de création musicale et d’expression vocale exceptionnelle, nous donne encore plus l’impression d’un immense gâchis patriarcal. Sandrine Goldschmidt

Cineffable, 24e édition : « s’emparer de notre réalité et repenser notre fiction »

Pour sa 24e édition qui se déroulera de mercredi soir à dimanche, Cineffable, le festival lesbien et féministe de Paris a l’ambition de transmettre la culture lesbienne et politique, définie comme « la lutte contre les oppressions de l’hétéropatriarcat ; c’est aussi un lien unissant les écarts et désaccords, à tartiner à l’envi dans l’écoute et le respect de l’autre, plus que jamais indispensables. Notre culture c’est, sur les pas de nos artistes, se réapproprier notre part d’utopie, s’emparer de notre réalité et repenser notre fiction. C’est vous inviter toutes, pendant et au-delà de ces 5 jours, à décoloniser l’imaginaire. »

Un vaste programme dans un festival qui se déroule cette année au théatre de Ménilmontant (15, rue du Retrait métro Gambetta), que s’emparer de la réalité et repenser notre fiction. Reste à savoir si cette année, le festival parviendra, au travers des fictions présentées, à réellement à incarner cette décolonisation, ce qui semblait si difficile l’an dernier,
quand de nombreux films reprenaient à ce point les codes pornographiques, voire l’esthétisation de la torture : https://sandrine70.wordpress.com/2011/11/02/la-torture-ca-nest-pas-esthetique-ni-artistique-encore-moins-subversif/

Cette année, le programme documentaire semble très riche. Avec trois axes principaux :

-les grandes figures féministes et lesbiennes françaises avec les documentaires « Carole Roussopoulos, une femme à la caméra », « Un écrivain en terres mâliques » (entretien avec Michèle Causse) et « Marie-Josèphe Bonnet, histoires d’amours féminines ».

-Les documentaires sur la situation des femmes dans le monde : « Ladies’ Turn , « Cartografia de la soledad » sur la situation des veuves en Inde, Népal et Afghanistan mais aussi « Voices Unveiled: Turkish Women Who Dare », « Voces desde Mozambique », « Sex Crimes Unit »…

Et « un état des lieux parfois dur mais indispensable sur la difficulté de vivre son homosexualité dans le monde : « Call Me Kuchu » en Ouganda, le percutant « Taboo… Yardies » en Jamaïque, « 365 without 377 » en Inde, « Our Story – 10 Years Guerrilla Warfare of Beijing Queer Film Festival » ainsi que le Sud-africain « Waited For ». »

Plus d’infos sur le site du festival : http://www.cineffable.fr/fr/edito.htm et la grille horaires à télécharger ici : ProgrammeCineffable2012

Sororité et luttes collectives

Sororité, c’est un mot qu’en bonnes féministes radicales, nous employons souvent. Il n’est pas toujours facile à définir, puisque les femmes se sont encore si peu dîtes. Fraternité, c’est facile. C’est aux frontons des mairies de France, et même de certaines églises (si,si…). Ainsi, l’idée qu’avec tout homme un homme doit se comporter en frère est comme une évidence. Mais l’idée que des femmes pourraient se comporter avec d’autres femmes avec la bienveillance nécessaire à pouvoir s’exprimer librement, considérer que nous sommes vivantes, importantes, et avons besoin de nous serrer les coudes, parce que la société patriarcale est contre nous. Parce que la fraternité affichée est contre nous. Parce que notre parole, notre existence sont systématiquement niées. Ca vaut bien un peu de sororité, non ?
Cette sororité, c’est le juste contrepied de toutes les représentations que font la télévision, les médias en général, la littérature, l’université des femmes et de leurs relations entre elles. Et je ne parle pas que de lesbiennes. De toutes les femmes entre elles. Cette représentation, elle est quasi systématiquement créatrice d’isolement. Les femmes, n’existent que tutorées par un homme, dans l’admiration de celui-ci, mais seules. Quand elles sont en interaction avec d’autres femmes, elles doivent être rivales. Dans la pornographie, si elles « s’aiment », c’est pour mieux servir (asservies) le désir des hommes.

C’est le propos de Sois-belle et tais-toi le film de Delphine Seyrig dont je parle souvent. C’est le cas d’innombrables films des années phares d’Hollywood (en vrac, « l’impossible M.bébé, Mogambo, les westerns,…). Rivales sont les femmes, parce que ce qui compte, c’est de conserver « leur homme », ou plutôt, celui à qui elles appartiennent.

Ainsi, dès lors qu’on parle de sexualité, et qu’on voudrait élargir son champ, non pas à notre expérience individuelle, mais à celui de la politique (car la sexualité est avant tout politique, dans un monde où les médias, et les industries, font des femmes des objets à la disposition de la pénétration des hommes), une discussion entre femmes est souvent impossible. Car pour certaines, il semble nécessaire de valider  absolument leur modèle et s’assurer que « leur homme » n’est pas comme les autres (comme si la société pouvait n’exister qu’en dehors de chez soi).  Un argument qui finit par s’apparenter à : « j’ai une sexualité libérée, je contrôle ma contraception et je jouis de la pénétration, donc les femmes sont libres ». Si vous n’êtes pas comme moi, c’est donc de votre faute. Pas de sororité possible dans ce contexte.

Alors, la sororité, c’est quoi ? Eh bien, justement, c’est envisager juste l’inverse. Tant qu’il y aura tant de femmes qui souffrent du patriarcat, aussi épanouie que soit ma sexualité, ma vie, mon expérience, je ne considérerai pas le combat comme gagné. Et je mettrai en place des liens, des réseaux, des mots, des poèmes, des amours, qui regarderont la petite lumière au bout du chemin, celle de la bienveillance entre femmes.

Des expériences de sororité, il y en a eu, elles n’ont pas toujours tenu. Parce que tout est à construire, à inventer, à penser, à imaginer, à rêver, à dessiner, à chanter, à jouer…c’est dur, d’aller à l’encontre de ce qui est la « normalité » depuis des millénaires, pis, d’un système qui a tous les pouvoirs, les armes, et ne compte pas les céder… Tout est à faire, et mille fois à recommencer. Pour cela, nous devons laisser de côté lors de nos réunions sorores, les représentations subjectives de la fraternité. n’y a encore presque jamais d’images des femmes par elle même, dégagées de la violence, du mépris et de la déshumanisation du regard de la société patriarcale. L’image étant trop récente -aujourd’hui en quelques jours, nous voyons autant d’images qu’autrefois les humains dans leur vie, et trop manipulée, nous en sommes les prisonnières. Objectifiées, c’est-à-dire étêtées et mortifiées par elle, et les agents qui la contrôlent, nous y sommes prises dans un filet (comme ces mannequins sur les podiums, dans le film « images de femmes » ou le corset social) dont nous avons du mal à sortir.

Comment nous représenter par une image qui nous libèrerait ? En littérature, la sororité s’exprime, par les mots, c’est peut-être plus facile les mots étant plus anciens et créatifs que l’image- dans des chefs d’oeuvre féministes comme « nous sommes les oiseaux de la tempete qui s’annonce » de Lola Lafon. La relation de Voltairine et la petite fille au bout du chemin est une relation sorore et fait des merveilles. Au cinéma, dans les photos et les films, les émissions de télé et les magazines, c’est beaucoup plus difficile. Le 7 juillet aux 2èmes rencontres féministes d’Evry, l’association Femmes en résistance que je préside, animera un atelier (avec moi même et Hélène Fleckinger, docteure en cinéma, immense savante en video féministe et chargée de promouvoir l’oeuvre de Carole Roussopoulos), sur la difficile représentation des femmes en images. Après avoir montré comment le patriarcat nous décapite, nous chercherons les expériences d’une sororité en images.

Expériences de sororité en image, vous pourrez aussi les découvrir au travers d’un de ses meilleurs moyens d’expression, la lutte collective, pour le 10ème anniversaire du festival féministe de documentaires « Femmes en résistance », justement. Début juillet, nous dévoilerons un programme fait de luttes sorores et collectives à travers les époques (depuis les années 1970) et à travers le monde, de l’Argentine à l’Inde en passant par la France et l’Egypte, des luttes pour l’avortement aux luttes lesbiennes ou abolitionnistes, toutes formes et expressions de luttes collectives en sororité…

Et pour l’occasion, nous avons enfin un logo ! merci à Valeria Cassisa pour la réalisation bénévole ! Et nous vous donnons rendez-vous les 29 et 30 septembre, à l’espace municipal Jean Vilar d’Arcueil !

To be or not to be…Hitler

Cette semaine, on a beaucoup parlé du documentaire de la série « l’Apocalypse », sur l’ascension d’Hitler.
Je viens de voir le premier épisode. Et après l’énervement initial, j’en ai apprécié une grande partie du contenu : la plupart des circonstances -guerre de 1914, traité de Versailles, crise de 1923, crise de 1929, y sont bien décortiquées » En 52 minutes, on apprend l’essentiel sur la période. Ou presque.

Car l’énervement initial,  est venu de , la composition même du plateau pour le débat : les deux documentaristes, Kassovitz qui a prêté sa voix au commentaire, et un psychanalyste.

Est-il vraiment intéressant de faire appel à un psychanalyste pour débattre sur le plateau, et qu’il n’y ait pas d’historien-ne, ou de penseur-e politique ?

Ainsi, il y aurait un sens à analyser le personnage Hitler en tant qu’individu, pour comprendre la folie qui a provoqué 50 millions de morts en Europe ? Y aurait-il quelque chose chez lui qui permettrait d’en faire un « monstre », un « non-humain » ? Et qui permettrait de se dire « plus jamais ça », puisque de toutes façons, c’était un illuminé porté par un concours de circonstances ?

Et le documentaire de nous expliquer qu' »Hitler ne pouvait pas prouver qu’il n’était pas juif ». « Que son père s’était marié avec sa cousine, qu’il était donc consanguin ». « Qu’il était en conflit avec son père, et que la mère était « le seul être humain qu’il eût vraiment aimé ». Certes, c’est peut-être vrai. Mais ce n’est pas cela qui est intéressant : des illuminés, des fanatiques, des enfants maltraités, des enfants nés de l’inceste, il y en a des centaines de millions à travers le monde. Tous ne deviennent pas pour autant Hitler, et le monde ne bascule pas forcément à leur suite.

Ainsi, l’énervement vient de la question elle-même : « pourquoi Hitler ? » Cela fait des décennies qu’on se pose la question. Mais on ne peut pas se la poser sans en poser une autre : Hitler étant un être humain, pas si différent de beaucoup d’autres,  pourquoi l’humain peut-il mener au crime contre l’humanité et au crime de génocide, aussi souvent dans l’Histoire, avant et après lui ? Et pour répondre à cette question, ou plutôt creuser l’interrogation, la psychanalyse ne peut pas suffire. Il faut une analyse politique de comment l’humain s’organise en société et gère ses conflits. Or nous sommes dans une société de rapports de pouvoir où ceux qui le détiennent écrasent les autres, rapport de domination qui traversent tous les secteurs de la société, en tant qu’institution : famille, entreprise, argent, politique, religion, occupation de l’espace public, …

Oui, Hitler était un illuminé capable de fasciner les foules, oui, la crise de 1929 + le traité de Versailles + encore plein de circonstances très bien exposées dans le documentaire expliquent ce qui s’est passé au milieu du XXème siècle. Là où nous pouvons peut-être aller plus loin, c’est nous interroger comment, à tous les niveaux, la façon dont nous gérons nos relations humaines et de pouvoir, d’un point de vue sociologique et politique, est susceptible de mener à cela. Cette interrogation, nous devons l’avoir collectivement et individuellement sur nous-même dans notre rapport à ceux et celles qui nous entourent, et la colorisation du documentaire aura eu au moins ce mérite : nous montrer que si Hitler c’était hier, c’est aussi aujourd’hui, la façon dont l’Humanité continue à chérir l’autorité, la violence et la domination. Comment cela aussi peut ne pas être une fatalité, puisqu’ il y a toujours eu des humains, qui malgré le risque de la mise en danger de leur vie, malgré les circonstances et la foule, ont fait le choix d’être des justes.

Deux films extraordinaires parlent d’Hitler, de l’humain et des justes et j’ai envie d’en remettre ici des extraits, avec bien sûr en premier le discours du barbier dans « Le dictateur » de Chaplin. Et « To be or not to be » de  Ernst Lubitsch.

A voir cette semaine !

Voila, c’est l’heure de l’auto-pub ! C’est cette semaine que le film que j’ai réalisé pour l’association Fit, une femme, un toit, avec les résidents de son centre d’hébergement, sera diffusé au Nouveau Latina, dans le cadre des séances mensuelles organisées par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, que je remercie vivement ! Alors n’oubliez pas, c’est à 20heures, jeudi 13 janvier, 20, rue du Temple, tout près de Beaubourg et de l’Hôtel de ville !

Et pendant que j’y suis, je vous recommande aussi « Remue-ménage dans la sous-traitance », vendredi à La Clef. Un film très intéressant sur la grève de femmes de ménage de succursales d’Accor, sur plusieurs années, que nous avions diffusé à Femmes en résistance en 2008. Réalisé par Ivora Cusack et produit par le collectif 360° et même plus.

« L’affaire Coca-Cola » ouvre le 8ème festival international du film des droits de l’homme de Paris

Pour sa huitième édition, le festival international du film des droits de l’homme change de lieu : après plusieurs années à l’Action Christine, le voilà au « Nouveau Latina », tout près de Beaubourg, pour présenter une vingtaine de documentaires sur le thème des droits de l’homme (si on ne dit pas droits humains, « c’est parce qu’on n’a pas changé de nom », explique Mélanie Barreau, coordinatrice générale du festival).

Fondé il y a 8 ans par Vincent Mercier, qui en est toujours le directeur général et artistique, le festival, a pour vocation, explique Mélanie Barreau, « de donner un espace de diffusion à des documentaires qui ont peu l’occasion de passer à la télévision ou au cinéma ». Sa programmation est très diversifiée. Cette année, l’ouverture se fait avec un film sur la responsabilité sociale des entreprises. « L’affaire Coca-Cola », réalisé par Carmen Garcia & Germán Gutiérrez, présente deux avocats américains, qui croient fermement que les multinationales américaines devraient être tenues responsables pour les pratiques parfois douteuses de leurs partenaires d’affaires à travers le monde.

Financé par plusieurs partenariats (Mairie de Paris, Conseil général, Secours catholique et l’Acse, L’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances), le festival  se développe progressivement dans toute la France. Une première édition sur le thème des droits de l’enfant a eu lieu à Strasbourg en novembre, une édition aura lieu à Nantes en juin.

Par ailleurs, explique Mélanie Barreau, il se développe aussi  à l’international :

 » Nous faisons partie du réseau International Human Rights Film Network et nous avons aidé à la création des festivals de Lomé (Togo) et Bangui (Centrafrique). Nous leur apportons du financement (par des subventions européennes), de la programmation,  et nous les aidons à constituer des équipes pour se lancer.

Par ailleurs, le festival propose cette année des séances le matin pour les scolaires (lycées), et des rencontres avec de grands réalisateurs. Si le festival ne revendique pas un point de vue particulier, il a surtout vocation à provoquer la rencontre entre le public, les réalisateurs, et les militants et militantes des droits humains.

« Il y a une grande diversité de programmation, explique Mélanie Barreau Ce sont des films qui montrent au départ un constat de la situation, mais souvent, ils encouragent le public à réagir et à agir. Nous organisons des conférences-débat avec les réalisateurs, avec Amnesty International. On invite le public à se faire son idée à partir du constat d’une situation. Autre nouveauté cette année, nous aurons des master-class, avec Jean-Louis Saporito (samedi à 15h, « du journalisme au documentaire) et dimanche avec Petr Lom, « la solitude du documentariste de fond ».

Le festival international du film des droits de l’homme, c’est jusqu’au 16 mars au cinéma Le nouveau Latina à Paris.

Sandrine Goldschmidt

Pour retrouver la programmation complète, sur le site du FIFDH