Pauvres hommes chinois !

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NB, si jamais ce n’était pas clair : ce texte n’attaque pas particulièrement la réalisatrice qui a fait un gros travail de reportage et espère certainement dénoncer une situation, ce que les dix dernières minutes font en partie. Mais c’est la « recette » de ce que, pour rendre un docu visible en patriarcat, il faut surtout qu’il présente le monde à l’envers. C’est le point de vue qu’il faut adopter pour faire accepter qu’on en parle  ou être « original ».

Vous voulez la recette d’un « bon documentaire » ?

Regardez : « la peine des hommes », en replay sur Arte. 

Un sujet vous intéresse : le déficit de femmes en Chine. Un bon sujet direz-vous ? Faire une vraie enquête de terrain, mettre à jour les violences faites aux femmes que cela entraîne (ce qui existe en vrai dans le film) ? Mais non, cela ne suffit pas. Comment le traiter pour que cela ne soit pas trop tarte à la crème, ni trop féministe, c’est-à-dire vraiment pas fun ? Il vous faut réfléchir encore un peu.

Réfléchissons donc. Ce « déficit » de femmes est dû, bien sûr, à l’avortement sélectif pratiqué au moment de la politique de l’enfant unique (1979-2015). Cette politique + la tradition qui veut qu’une famille ait un héritier mâle qui puisse aussi nourrir les parents pour les vieux jours, voici un cocktail détonant pour éliminer les femmes (1).

Donc, en bonne logique (mais apparemment, personne n’y avait pensé au départ !!!), au moment où 25 ans plus tard, les jeunes garçons nés de ces familles, arrivent en âge de se marier, oh choc : il manque de femmes ! Or, vous le savez, les hommes ont des besoins irrépressibles. Ils ont besoin de posséder une femme. Cela fait partie de leur virilité.

Je vous imagine, vous auriez pu penser que cela allait « donner plus de valeur ou de respect » aux femmes, qu’il faudrait conquérir. Mais dans ce cas, c’est que vous seriez très naïf ou naïve, ou vous croiriez que la domination masculine et le patriarcat n’existent pas…Donc, la vraie conséquence, que ce soit en Inde ou en Chine (1), est bien la suivante : on vole, viole ou achète des femmes en développant un trafic international. Des millions de femmes qui ne naissent pas, des millions de femmes violentées, exploitées, marchandisées, qui souffrent. C’est tellement banal. Rien de nouveau sous le ciel patriarcal. Pas de quoi faire un film !

Continuez à chercher une bonne idée.  Ah, ça y est ? vous avez trouvé ? Il suffit de mettre le monde à l’envers. S’il manque de femmes, alors, on l’a dit, les hommes sont seuls. Mais c’est terrible ! Que n’y avions-nous pensé plus tôt? On les a laissé naître, mais on ne leur donne pas leur dû ! Une femme à posséder ! Alors forcément, ces pauvres hommes sont bien malheureux ! Désespérés, même, nous explique en ouverture spectaculaire de ce film exceptionnel, un industriel bien malin qui a décidé d’apaiser les souffrances de ces pauvres célibataires chinois en leur fabriquant des poupées grandeur nature.

Car il faut faire quelque chose. Ce désespoir des hommes est, dit-il, à l’origine d’une crise qui menace la stabilité du pays. Et le commentaire de nous dire : « les chiffres donnent raison à l’industriel ».

Comprenez bien. C’est la surenchère. Nos pauvres hommes, qui ont de la peine, donc. Oui le documentaire s’appelle très justement « la peine des hommes » c’est quand même beaucoup plus intéressant que l’élimination systématique des femmes, qui ne serait pas fun. Peine des hommes – male tears, c’est ça ? -les féministes comprendront(1).

Ecoutez les :

« à force de ne pas trouver de femme, je sens mon coeur…vide ».

A propos de ses co-villageois qui ont acheté une femme à l’étranger : « Ils ont mon âge. Eux vivent, et moi, je cherche toujours une femme ». 

Et le commentaire : ces hommes sans femmes, les Chinois les appellent les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits.

J’espère que vous pleurez, là.

Donc, nos pauvres hommes montrés ici, doivent travailler dur, et même quitter leur village, pour espérer un jour gagner assez d’argent pour qu’une femme les accepte. Les PAUVRES !!!

Mais ce n’est pas fini : ils doivent donc travailler à l’usine, et pensez-vous qu’ils sont plus heureux ? Mais non, car les femmes ne veulent pas toujours d’eux, s’ils n’ont pas assez d’argent. Bien sûr, cela doit être pour cela que le nombre d’agressions sexuelles augmente sur les lieux de travail,  La violence des hommes contre les femmes n’y est pour rien…

Et la direction de regretter que les femmes y soient moins majoritaires (à l’usine, pour bosser comme des bêtes), qu’avant.« les hommes sont moins précis, ils apprennent moins vite. on a de plus en plus de problèmes de discipline. ils se battent tout le temps » (sic)

Ce n’est pas parce qu’on est dans un système qui encourage les hommes à ne pas se sentir mâles si ils ne possèdent pas une femme, mais non, c’est parce que leur coeur est vide, nous vous l’avons dit.

« Leur frustration et leur solitude, il les comblent avec leurs téléphones portables ». 

Et pas qu’avec les téléphones portables (en regardant de la pornographie, summum des violences contre les femmes ?). D’autres hommes pleurent, eux, parce qu’une femme, ils en avaient une. Mais on leur a volée. Il y a des trafics de femmes de plus en  plus importants. La police chinoise s’emploie, bien sûr, à empêcher cela, nous montrent des images. On nous montre même que parfois ils arrêtent des trafiquants. Ou peut être des maris voleurs ? Des hommes criminels ? Mais non, ce ne serait pas une bonne recette. On nous montre deux femmes, intermédiaires trafiquantes arrêtées, c’est beaucoup plus intéressant (là, le docu n’est pas en cause ce sont peut être les seules images données par la police chinoise mais ça revient au même).

Mais j’exagère : le documentaire dénonce incontestablement le trafic, il faut le reconnaître. Il est même un peu trop direct je trouve. On pourrait croire que les femmes sont les victimes. En tout cas, c’est ce que ceux qui ont rédigé le résumé qu’on trouve sur le replay ont du penser, car il est tout de même un peu plus proche de la réalité :

« De désespoir, certains kidnappent des femmes. »

Vous comprenez, c’est pas de leur faute, c’est le désespoir…

« Je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux »

Dernière partie du documentaire, la « love story », le « happy end ». Un jeune homme,  qui était donc désespéré de ne pouvoir donner d’héritier à sa famille, car il habite dans un village de célibataires, a économisé avec sa famille pendant plusieurs années. Enfin, il a amassé assez d’argent pour s’acheter une femme en Indonésie. Cette jeune fille, c’est Lai. Aux grand maux les grands remèdes, et vous n’allez pas nous embêter avec des idées comme « les humains ne s’achètent pas » . C’est beau de voir son regard amoureux. A lui. Son émerveillement, quand, alors qu’il allait la chercher et avait promis de l’argent aux trafiquants et au père de Lai, « elle a dit oui ». Quel formidable preuve de consentement et d’amour qui met fin à son calvaire ! Il conclut donc : « je me sens moins seul. Ca y est, je suis heureux ».

Et elle ? Encore une question mal placée. Même si, là, le documentaire ne l’esquive pas. Elle, nous dit-on, on l’a convaincue que ce serait une vie moins dure qu’en Indonésie. Et puis, comme ça, son père a reçu de l’argent, alors en plus, elle fait une double bonne action:  mettre fin au désespoir du célibataire, et nourrir son père.

Evidemment, elle n’a jamais quitté son pays, elle parle un peu chinois mais pas le patois local, et on ne la laissera certainement jamais revoir sa famille, nous dit-on, alors qu’on la voit, le regard perdu. On verrait presque à cet instant la perle d’une larme dans ses yeux.Le commentaire alors, laisse poindre une critique vaguement féministe :

« combien de femmes achetées, de vies volées, avant que ces campagnes mettent fin à la tradition, laissent vivre les filles » ? (…) et de finir , pour commenter la fin de la politique de l’enfant unique :

« peut-être se souviendront-ils alors de cet autre proverbe chinois : les femmes portent la moitié du ciel »

Ah mais non, vous allez gâcher le happy end ! Ca ne va pas du tout cette fin… c’est le féminisme qui envahit nos écrans, là ! Non mais pas grave. De toutes façons, le résumé (3) et le titre sont là pour bien vous rappeler ce que vous devez retenir d’une bonne propagande patriarcale. Ne pas développer de l’empathie pour la souffrance des femmes, mais bien se soucier de  « la peine des hommes ». N’oubliez pas !

S.G

(1) NB c’est la même chose « à l’envers en Inde » : en Chine, on ne fait pas de filles car on a besoin d’un garçon pour ses vieux jours. En Inde, on ne fait pas de filles car il faudra payer la dot pour qu’elle aille à la famille d’un autre…

(2) male tears est une expression qu’on utilise pour souligner quand les hommes (sans par ailleurs se préoccuper de plaindre les femmes) se plaignent d’être eux mêmes des pauvres victimes, du patriarcat, des féministes, etc…

(3) » Des millions de jeunes célibataires affluent vers le sud du pays, et travaillent nuit et jour dans les usines du Delta des Perles, l’atelier du monde, tout en tentant de trouver l’âme soeur. Mais, là aussi, les filles se font de plus en plus rares. De désespoir, certains kidnappent des femmes. D’autres partent s’en acheter une à l’étranger. Des Birmanes, des Vietnamiennes, des Indonésiennes « importées » en Chine. Alors que la Chine vient de mettre fin officiellement à 35 ans de politique de l’enfant unique — grandement responsable de ce déséquilibre entre les sexes — des célibataires, broyés par cette impossibilité mathématique de trouver une femme, témoignent et nous emmènent au coeur du trafic, prêts à tout pour ne pas rejoindre les rangs des célibataires endurcis. Ceux que les Chinois appellent « guang gun », les branches mortes, qui ne porteront jamais de fruits ».

Arrêtez de nous tuer ! #8mars

Capture d’écran 2016-03-08 à 11.07.38Aujourd’hui, je publie le cri et l’appel d’une femme, Pauline Arrighi, militante féministe, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes,. Un cri contre les violences commises tous les jours à notre encontre à travers le monde. Un massacre, dont les auteurs sont toujours des hommes. Merci à elle.

 

« C’est le 8 mars aujourd’hui, et comme je suis une femme, on va me proposer des roses et des réductions sur le maquillage et les strings. On va me souhaiter bonne fête.

Non, je ne passerai pas une bonne fête, pas cette année non plus.

2016 n’a que deux mois et une semaine, et je voudrais faire un bilan. Il est trop tôt pour un bilan de l’année? Pourtant, on peut déjà parler de massacre.

5 femmes tuées par balles, 6 femmes poignardées (pour l’une d’elles, de 120 coups de couteau dans le corps, une autre a été tuée sous les yeux de sa fille de 6 ans), 3 femmes égorgées ainsi que les 2 enfants de l’une d’elles, âgés de 6 ans et 10 mois, 2 femmes violées puis étranglées, une autre étouffée.
Par un mari ou un “compagnon jaloux”, ou par un ex qui “ne supporte pas la rupture”.

Messieurs les tueurs, Ingrid, Géraldine, Marina, Elvira, Chantal, Sylviane, Fabienne, Sonia, Tatiana, Nathalie, Jocelyne, Carine et cinq autres femmes anonymes ne méritaient pas la mort.

Selon vos propres dires, vous les avez tuées parce qu’elles ont voulu vous quitter,

vous étiez jaloux, colérique… violent ?

Dans la majorité des cas, les femmes tuées par leur conjoint ou ex avaient porté plainte pour des violences conjugales. Elles étaient en danger de mort et elles le savaient. Leurs enfants aussi étaient en danger. Humiliées, menacées, frappées, violées, terrorisées. Si elles restent, c’est la mort. Si elle partent, c’est la mort.

A partir de combien de femmes tuées pourra-t-on parler de massacre ? Une par jour, dix par jour ? Chaque victime a son bourreau, chacune est isolée, enfermée dans un foyer qui était pour elle une prison et une chambre de torture. Ignorée par la police qui n’y voit que des chamailleries de couple, puis dénigrée par la Justice qui conclura à un “crime passionnel”. Chacune n’aura droit qu’à un article dans la presse locale.

Chaque victime est isolée, et pourtant chacune est tuée par la même rage de possession, la même hargne à faire d’une femme sa chose. Non, quand un homme tue sa femme après l’avoir torturée pendant des années, ce n’est pas un “drame conjugal dans un contexte de séparation”.

Comment appelle-t-on, dans le langage courant, un homme qui

-pense que sa femme peut être traitée comme sa bonne, son objet sexuel ou son punching ball ?
-pense que si elle le trompe, il doit “laver son honneur”, éventuellement dans le sang ? On appelle ça un macho.

Et un homme qui tue une femme par rage de la posséder est un criminel machiste, comme il y a des criminels racistes, antisémites ou homophobes. La haine des femmes, de celles qu’ils considèrent comme “leur” femme, est meurtrière.

Le massacre des femmes en France peut être empêché. Si les femmes victimes de violences masculines sont prises en charge et protégées avant qu’elles ne soient tuées. Si la police, la Justice, mais aussi le voisinage, c’est-à-dire nous-mêmes, se rendent compte, enfin, que la violence d’un homme contre sa compagne ou son ex n’est pas de l’amour, mais de la haine, et que cette haine tue.

Pour le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, prenons la décision de mettre fin à un massacre. Prenons la décision de conquérir notre droit à vivre réellement libres
Chaque femme a le droit de quitter son compagnon, d’en changer tant qu’elle veut, aucune n’est la propriété d’un homme, quelle que soit la relation qui a pu les lier dans leur passé.

Aujourd’hui, en France, une femme qui dit à un homme : “je ne t’appartiens pas” risque la mort. Au nom des mortes et des vivantes, au nom de nos filles, de nos sœurs et de nous-mêmes, j’ai envie de crier : laissez-nous accepter ou refuser, rester ou partir, et surtout : arrêtez de nous tuer !

Pauline Arrighi

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Photo en haut: panneau « inser » dans Maso et miso vont en bateau, de Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos, Ioana Wieder et Nadja Ringart.

Photo en bas : pastel « pas de justice pas de paix », ©Sandrine Goldschmidt

Finançons la Fondation des femmes !

une-affiche-de-la-fondation-des-femmes-873961_w650Belle occasion de réapparaître ici : le lancement, jeudi dernier, de la Fondation des femmes à Paris. Cette Fondation, c’était d’évidence un besoin, et d’ailleurs, comme l’a dit Anne-Cécile Mailfert, sa fondatrice, c’était incroyable qu’elle n’existe pas encore. Parce que les droits des femmes, c’est une  cause qui vaut bien les autres, et que l’argent manque tout particulièrement aux femmes qui les défendent, à toutes les étapes.

Je n’écrirai pas long sur la soirée, car il me faut ici aller droit au but. Cette initiative, déja soutenue par la fondation FACE, France Télévisions et UP (ex chèque déjeuner) et d’autres, est d’autant plus importante que la tâche est immense, et qu’il faut enfin que les femmes aient accès à la générosité reconnue des citoyennes et des citoyens !

Dès maintenant, vous pouvez participer à l’opération 8 euros par mois tous les 8, à l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, parce que le 8 mars c’est tous les jours ! Pour cela, rendez-vous tout simplement ici : 

Fondation des femmes

Et sur Twitter, pour diffuser l’opération autour des vous, autour du hashtag #8eurostousles8 

Cela vous reviendra après déduction fiscale à 2,75 euros par mois. Les dons (objectif de la première année 300.000 euros) seront ensuite redistribués aux projets des associations de défense des droits des femmes.

A noter que la Fondation aura également une commission juridique, déjà rejointe par une vingtaine d’avocates et d’avocats, pour aider les associations dans leurs démarches.

Pour en savoir plus, quelques liens :

http://www.aufeminin.com/news-societe/la-fondation-des-femmes-voit-le-jour-et-il-etait-temps-s1766405.html

http://www.lesinrocks.com/2016/03/04/actualite/lancement-dune-fondation-des-femmes-pour-en-finir-avec-les-inégalités-entre-les-sexes-11810263/

http://madame.lefigaro.fr/societe/la-fondation-des-femmes-argent-associations-de-droits-des-femmes-020316-113120

S.G

 

 

 

 

 

L’assassinat d’Amy Winehouse

Capture d’écran 2015-07-22 à 10.54.31Oui. La star internationale est morte à 27 ans d’un arrêt cardiaque, pas d’un assassinat en bonne et due forme. Mais après avoir vu le film « Amy », documentaire sorti récemment sur Amy Winehouse, chanteuse au talent et à la voix tout à fait exceptionnelles, je voudrais écrire combien sa mort est le produit du sort réservé aux femmes dans nos sociétés patriarcales, et aux femmes qui menacent l’ordre établi par leur exceptionnel talent. Ainsi, si la jeune britannique est morte aussi jeune, en n’ayant pu « sortir » que deux disques -mais deux disques exceptionnels, dont « Black to Black » (digression : je l’ai acheté par hasard le 31 décembre 2006, voulant me faire un cadeau après avoir enfin retrouvé mon passeport et effectué une dans mémorable depuis rebaptisée « danse du passeport » et j’avoue combien j’ai été scotchée…écoutant ensuite le CD en boucle pendant longtemps), c’est bien parce qu’elle a été la victime systématique de violences répétées du patriarcat, et d’un certain nombre d’hommes en particulier. Probablement, on ne retiendra du film que la duplicité d’un père, la cruauté du monde du show biz, les ravages de la drogue et le revers de la célébrité. Mais pour peu qu’on veuille bien entendre ce qui est dit, clairement, à plusieurs reprises, par différents protagonistes du film, dont les principaux intéressés (Amy, son père, son « mari », son manager, son garde du corps, ses amies), on comprend qu’il s’agit d’une sorte de « fatalité patriarcale », du sort réservé aux femmes en général et qui l’a privée d’une vie épanouie et longue, et nous a privées d’une femme exceptionnelle et d’une artiste unique.

Une vie de violences patriarcales

En effet, de sa naissance à sa mort, les hommes qui l’ont entourée et ont le plus compté pour elle se sont livrés à un pillage systématique fondé sur le chantage à l’amour. Son père, son mari, son deuxième manager. Ainsi, son père, qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait 8 ou 9 ans, a réussi à lui mettre dans la tête que son « amour » lui était en vérité indispensable, que son « rôle séparateur » tel que la psychanalyse misogyne l’a établi lui aurait été nécessaire. Ainsi, son père s’intéresse à elle à partir du moment où elle devient une artiste reconnue. Mais surtout, il prend alors le contrôle de sa vie -non pas pour la protéger- mais dans son intérêt à lui. Lorsque son entourage l’encourage à aller en « Rehab » (désintox) alors qu’elle n’est pas encore une star internationale, et qu’elle se rend à l’avis de son père, il affirme qu’elle n’a pas besoin d’y aller (c’est d’ailleurs l’épisode qui l’a inspirée pour son plus grand succès : « they wanted me to go to rehab, I said « no, no, no ». Quand ensuite, elle veut aller finalement en désintox mais seulement avec son mari (ce que tout le monde sait dans le monde médical être un danger pour elle), son père et son manager lui trouvent une clinique où ils sont acceptés ensemble. Enfin lorsqu’elle est mise à l’abri des paparazzi suite à l’arrestation de Blake le mari, sur l’île de Santa Lucia, elle réclame la venue de son père, qui vient avec…une équipe de tournage !!!

Le père absent de son enfance, qui ne s’est pas préoccupé une seconde de sa boulimie ou de sa dépression semble-t-il, est donc omniprésent à l’âge adulte, dès lors qu’elle peut lui assurer le succès. Autre acteur clé, le mari drogué. Caricature là encore de l’homme parasite…il la quitte pour son ex jusqu’au moment où elle a un grand succès, et qu’elle écrit l’amour qu’elle a pour lui (et qui lui assure le succès international). C’est là qu’il trouve le « filon », à travers celle qui lui permettra d’avoir de la drogue à volonté, et qui n’a aucun intérêt à ce qu’elle soit « clean ». Elle est clairement sous son emprise (un soir de défonce, il se taille le bras avec un morceau de verre, elle le fait aussi « parce qu’elle veut tout faire comme lui »), et lui trouve encore le moyen de se plaindre d’elle, de façon posthume.

Male tears et absence de culpabilité

Le manager enfin, qui se justifie en disant que lui « a fait son job », et que ce n’était pas à lui de décider d’annuler les concerts alors qu’il était évident qu’elle n’était pas en état de les faire (ainsi, à Belgrade, elle refuse de chanter devant des dizaines de milliers de personnes qui la huent). Car c’était une question d’argent. L’argent, dont elle se fichait et qui ne lui a rien apporté. Les hommes autour d’elle, en revanche, avaient absolument besoin de son succès…Tous les trois sont encore là, alors qu’elle est morte, et continuent certainement à tirer profit de son talent, et le tout, avec apparemment aucun sentiment de culpabilité. On les entend dans le film, le mari avec ses « male tears », se posant en victime, le père pour dire « qu’il a fait tout ce qu’il pouvait », le manager pour dire que « ce n’était pas son affaire »…Le comble, c’est que les seulEs qu’on sent touchéEs par la culpabilité sont celles et celui (le premier manager) qui n’ont en rien encouragé sa dérive et qui ont toujours été là.

L’humour, arme de destruction massive

Enfin, violence supplémentaire, celle du jugement de la société sur la star en dérive. Les images sont d’une immense violence, celles des humoristes de télévision, tous des hommes, qui gagnent leur vie en faisant de l’humour sur sa souffrance, d’une façon ultra-violente, misogyne et sexiste…les extraits sont insupportables. En résumé et pour boucler la boucle, le film est une démonstration implacable du sort réservé en général aux femmes : les condamner à vouloir et quémander un amour de la part d’hommes dont l’objectif est en réalité de les détruire et de les utiliser à leurs fins, et du sort réservés aux femmes artistes en particulier : les punir d’égaler ou de dépasser les hommes artistes, tout en récupérant les profits que leur talent engendre.

Un moment de grâce

Et le film, comment traite-t-il de cette histoire ? C’est un travail exceptionnel de montage d’images d’archives (il y en a énormément), et d’interview de tous les témoins, qui font qu’on sait tout de chaque épisode…j’ai regretté pourtant que la caméra insiste trop à la fin sur les clichés de la déchéance, pas toujours indispensables dans la longueur à la démonstration. Pour finir sur une note positive, il y a un moment assez exceptionnel vers la fin du film : l’enregistrement du duo Amy Winehouse/Tony Bennett, grand moment d’émotion, ou pour la première fois, on voit un homme la traiter normalement, avec bienveillance. Un moment de grâce qui, en nous montrant ce qu’aurait pu être, ce qu’aurait dû être la vie d’artiste d’Amy Winehouse, une longue vie de création musicale et d’expression vocale exceptionnelle, nous donne encore plus l’impression d’un immense gâchis patriarcal. Sandrine Goldschmidt

« Still Alice », jusqu’au bout, la vie

Bien sûr, il y a Julianne Moore. Je ne vais pour une fois pas faire l’originale, et dire moi aussi qu’elle méritait largement son Oscar. Parce qu’elle tout simplement géniale, dans ce film comme dans tant d’autres : « Loin du paradis », « The Hours », « Magnolia », pour ne citer que 3 films immenses.

En incarnant une états-unienne brillante, « la femme la plus belle et la plus intelligente » que son mari ait rencontré, même après 30 ans de mariage (le film commence ainsi par ce toast d’Alec Baldwin à sa femme, à l’occasion de ses 50 ans), qui est foudroyée par une forme précoce et génétique de la maladie d’Alzheimer, elle ne livre pas seulement une « performance » d’actrice. Elle permet surtout qu’un sujet grave et tabou soit vu par un très large public. Et comme le film est juste, ni larmoyant, ni désespérant, alors on ne peut que conclure qu’il n’était que justice qu’elle ait l’Oscar, pour sa performance, mais aussi pour ses choix de films, qui nous apportent toujours un plus (je pense encore à « The Hours »).

Outre la façon dont elle incarne la tranformation d’universitaire brillante et comblée en malade perdue mais qui lutte toujours, ce qui m’a plu dans le film, c’est le regard que portent le réalisateur et les actrices sur la maladie. En effet, ce n’est pas le récit d’une déchéance, mais le portrait de tout ce qui reste, de ce qui fait qu’Alice est « Still Alice », toujours Alice. Que malgré les pertes cognitives terribles, elle est toujours celle qu’elle a été, et qu’elle développe même de nouvelles capacités, qui vont s’incarner dans sa relation avec sa plus jeune fille, Lydia (interprétée par Kristen Stewart, superbe). Ainsi, Lydia est celle qui va le mieux comprendre la « bonne » attitude à avoir face à sa mère, en n’étant jamais ni dans le déni ni dans le tabou. Dès que sa mère annonce qu’elle est malade, elle dit qu’elle avait remarqué ses pertes de mémoire. Elle est aussi la seule qui lui demande ce qu’elle ressent face à la maladie, et cette simple question est une façon de reconnaître encore à sa mère, qu’elle est une personne.

Les scènes entre la mère et la fille, qui communiquent mieux depuis la maladie, et la scène finale, sont à la fois émouvantes et justes, et nous ouvrent une voie vers la compréhension d’une maladie très dure (j’aurais préféré avoir un cancer, dit Alice à son mari), mais qui ne doit pas être vue que comme productrice de dégradations : elle permet encore, comme le dit Alice lors de son discours très fort lors d’un congrès sur la maladie, de vivre des moments d’émotion et de bonheur.

Sandrine GOLDSCHMIDT

 

Mon corps a-t-il un sexe ?

 

Pioneer_plaque_humans.svg_Ma carte d’identité me le dit : je suis de sexe féminin. Une « femelle de l’homme ». C’est la définition de femme dans le dictionnaire. J’ai les cheveux longs, une poitrine, un visage fin. Pas de doute, ça se voit, je suis une femme ! Si je me mets nue, vous verrez que j’ai un large bassin, je n’ai pas les épaules larges. Et une vulve poilue. Je suis plus petite que les hommes. J’ouvre la bouche, au téléphone, vous me dites « bonjour madame ». Aucun doute, je suis une femme. je m’exprime, j’agis : je suis douce, fine, je ne m’agite pas dans tous les sens. Je suis donc une femme. Ah bon ? Vraiment ? Vous êtes sûrEs ?

Reprenons les éléments ci-dessus. Oui, sur ma carte d’identité, c’est marqué. Je suis une femme. J’y reviendrai.

Les cheveux courts : l’anti-nature

J’ai les cheveux longs. Voilà que Samson, personnage biblique mythique ne verrait rien de genré à cela. Il s’agit seulement de bon sens : les cheveux longs, ça donne de la force. Ou pas. En tout cas, j’ai aujourd’hui les cheveux longs, c’est féminin. Cela l’est d’autant plus que les hommes n’ont plus les cheveux longs. Comme si la remise en cause du genre leur faisait craindre qu’on ne les confonde. Alors ils recourent à cette pratique tout à fait anti-naturelle (mais le masculin, n’est-ce pas ce qui rompt avec la nature…) qui consiste à se couper les cheveux pour qu’on voie bien qu’ils sont des hommes.

J’ai une poitrine. Certes. Mais je pourrais aussi ne pas en avoir. Les femmes qui n’en ont pas ou presque sont légion. Et les hommes qui en ont ne sont pas si rares.

Mon visage est fin. Bien. Mais regardez bien. Si on m’y met des cheveux courts, excluez-vous vraiment de vous tromper ? Combien sont les personnes pour qui, si on enlève la barbe et qu’on fait la même coupe de cheveux, on reconnaîtra si c’est un hommes ou une femme ?

J’ai un large bassin. Ah bon ? Nous entrons là dans le pur fantasme. En effet, vous avez déjà conclu des critères précédents que je suis une femme. Vous en avez donc certainement conclu que j’avais un bassin large. Celui-ci s’est bel et bien élargi quand j’ai été enceinte. Mais depuis, il a repris sa « largeur habituelle ». Mon bassin n’est pas très large. Pourtant, vous l’avez toujours entendu : les femmes ont un bassin plus large. Savez-vous d’où vient cette observation, si « consensuelle » ? Du 19e siècle. Quand on a reproduit pour la première fois deux squelettes mâle et femelle, dessinés dans un ouvrage, l’un à partir d’un modèle homme, l’autre à partir d’un modèle femme. Il semble à les voir que la femme a le bassin plus large. Mais figurez-vous que les deux bassins sont identiques ! Ce qui donne cette impression, c’est que le thorax de la femme est plus étroit. Et savez-vous pourquoi le thorax de la femme est plus étroit ? Parce que le modèle est une femme de catégorie sociale élevée, qui dès sa formation physique, a été contrainte de porter un corset… qui a empêché sont thorax de se développer. En réalité, le bassin n’est en rien plus large.

Un squelette mâle, un squelette femelle ?

Revenons sur le squelette. Il doit bien, donc, y avoir une différence entre le squelette des hommes et des femmes ? Demandons à une spécialiste : Evelyne Peyre, qui a dirigé avec Joëlle Wiels l’ouvrage « Mon corps a-t-il un sexe » qui vient de paraître aux éditions La Découverte et qui met fin « une bonne fois pour toutes » (mais non, je sais bien que dans un siècle, on débattra toujours de la binarité sexuelle) aux idées fausses sur l’existence de deux sexes biologiques.

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J’aime la mention : « ideal proportions » used…proportions idéales utilisées

Eh bien, Evelyne Peyre a étudié de très nombreux squelettes d’habitants d’un village au premier millénaire de notre ère et s’est retrouvée devant un problème scientifique qui allait rendre possible la réflexion que nous avons ici aujourd’hui : 70% des squelettes qu’elle observait ne présentaient pas de caractères typiques qui permettent de déterminer avec certitude leur sexe (1).

70% où ce n’était pas clair du tout. En revanche, aux deux « extrêmes d’une courbe en cloche », on avait des squelettes avec des os « faibles », légers, et des squelettes avec des os « lourds », forts. Les premiers sont à coup sûr des squelettes de femmes et les autres d’hommes. Mais pourquoi une telle conclusion, puisqu’une majorité des autres ne présentent pas une différence de « force des os » qui permette de différencier le masculin du féminin ? C’est là que la connaissance des habitudes sociales des individus de l’époque permet de comprendre : ce n’est pas le sexe biologique qui apparaît ici, mais comme pour le corset cité plus haut, les effets de la croissance différenciée et hiérarchisée des enfants filles et garçons. La nourriture donne la force aux os. Les protéines sont nécessaires pou cela. Le village était constitué de nombreuses personnes pauvres, c’est à dire miséreuses. Souvent donc, il ne devait pas y avoir la possibilité de donner de la viande à tout le monde parfois pendant plusieurs années. Qui en bénéficiait alors ? Pas chacunE à tour de rôle, mais les hommes en priorité. Les fillettes pauvres pouvaient ainsi avoir des carences alimentaires fortes entraînant une fragilité osseuse. On peut donc déterminer ici le sexe du squelette, uniquement sur des critères environnementaux et de connaissances historiques des modes de vie et de l’idéologie qui décide que les hommes doivent être mieux nourris.(2)

Ca veut dire quoi être une femme biologique ?

Continuons. j’ai dit donc, que ma vulve poilue permettait d’affirmer que j’étais une femme. Bien. Une mauvaise femme toutefois. Puisqu’il semblerait que pour être une femme aujourd’hui « appréciée » par notre monde à l’envers, il faille l’épiler. Mais passons. Revenons à nos sexes biologiques.

Ca veut dire quoi être une femme ? Ah oui, avoir deux paires de chromosomes XX et non pas, comme les hommes, deux paires de chromosomes XY, ces différenciateurs qui permettent la procréation sexuée, celle qui prend les gènes de deux être distincts pour en faire un troisième (quand la reproduction est simplement à l’identique, et empêche donc toute variabilité, et dans une certaine mesure donc, la résistance à la variabilité de l’environnement (3)). Donc, nos organes génitaux permettent-ils de dire que je serais sans aucun doute une femelle ? En vérité, je le suis, car ayant mis au monde un enfant, je sais que je ne suis pas stérile. Mais ce n’est pas la vue de mes organes génitaux qui permet de l’établir. Je pourrais en effet parfaitement avoir des seins typiquement « féminins » et une vulve etc…et avoir une formule chromosomique XY. Ou XXY. Ou XXX. En effet, si XX et XY ont été découverts en 1956, dès 1958 environ, on sles scientifiques se sont rendus compte qu’il n’y avait aucun systématisme ni obligation à avoir ces chromosomes pour exister. Des XXX, n’ont aucun signe extérieur de différence, peuvent donc passer totalement inaperçus. S’agit-il d’exceptions, d’anomalies qui n’ont pas d’impact sur la « majorité’ ?

Des différences normales et non pathologiques

70717358_000_CV_1_000Le problème, c’est le nombre de personnes concernées (difficile à déterminer, puisque la plupart du temps on n’enquête pas dessus). Or, les estimations, dont les dernières, pour la première fois publiées par la très institutionnelle revue scientifique « Nature », donnent un chiffre 1% de personnes qui ne seraient ni XX ni XY. Une autre étude reconnue parle de 2%. Une étude enfin menée sur des vaches en Allemagne a permis de relever 4% de non XX ou XY. Or, scientifiquement, un tel taux ne peut être qualifié « d’anomalie ». cela pousse au contraire à considérer qu’il n’y a pas deux sexes, mais une grande variabilité, un continuum. Les écrits de Joëlle Wiels biologiste moléculaire, nous éclairent là-dessus.

Ainsi, ce continuum chromosomique est pourtant considéré par la société qui tient tant à la binarité comme des « anomalies », qui somme toute (et de façon totalement non-scientifique), n’infirmeraient pas la règle. Les personnes qui les portent, lorsque cela se voit à la naissance, sont celles qu’on appelle les « Intersexes ». Le drame qui les touche, c’est qu’aujourd’hui encore, le corps médical (quelle expression !) décide d’opérer -quand ils sont repérés- ces enfants à la naissance pour les assigner à un sexe ou un autre, car ce qui n’est pas « normal » est considéré par la médecine comme « pathologique ». Des opérations sont réalisées sur des enfants sans leur demander leur avis (avec il faut le dire, peut-être la meilleure intention du monde : leur « faciliter » la vie dans un monde binaire). Ici, la reconnaissance scientifique qu’il ne s’agit pas d’anomalies pourrait favoriser une acceptation sociale qui permettrait de mettre fin définitivement à ces mutilations sexuelles médicalisées (4)

De désillusion en désillusion pour « Dame Nature » féminine

Je continue ma description. Ma voix est celle d’une femme. On ne m’a jamais prise pour un homme au téléphone. En revanche, autour de moi, je connais de très nombreuses femmes à qui on dit systématiquement « bonjour Monsieur ». Qu’elles soient souvent des femmes fortes et affirmées aurait-il quelque chose à y voir ? La voix n’aurait-elle pas, elle non plus, de sexe (de désillusion en désillusion pour les tenants de « Dame nature » féminine). Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que la voix est -là encore- extrêmement variable, et dépend beaucoup de la croissance et de la posture. Comme l’explique Mireille Ruppli, linguiste, chacunE d’entre nous a deux voix possibles : une de tête, l’autre de poitrine. L’une étant beaucoup plus aigüe que l’autre. Le thorax des hommes est plus développé que celui des femmes, par l’exercice. Bien. Voilà donc qui peut mener à une voix qui porte mieux…les cours de placement de sa voix, liés à la posture du corps et à l’occupation de l’espace transforment la voix de certaines femmes, de fluette à bien entendable. C’est souvent lié à des formations qui encouragent et aident à la confiance en soi.

Aujourd’hui, à la radio ou la télé, on n’accepterait plus des voix de femmes hyper aigües comme autrefois. Au contraire, le nombre d’hommes contre-ténors explose : alors que leur voix au quotidien n’est pas forcément du tout suraigüe (point besoin d’avoir été « émasculé » pour être contre-ténor, en clair).
Mais l’argument le plus intéressant, c’est celui des personnes qui veulent changer de sexe. Lorsqu’un homme veut devenir une femme, il se soumet souvent à des opérations sur ses organes génitaux. Souvent aussi, il veut que sa voix ne permette pas de l’identifier en tant qu’homme. Mais là, l’opération est risquée et peu efficace (réduction des cordes vocales). Ainsi, il est plus judicieux de choisir un travail sur la posture du squelette pour obtenir une voix plus aigüe. On fabrique ainsi des voix féminines…

Une femme douce et sage

Ensuite, si je parle, si vous observez mon comportement, vous allez donc reconnaître que je suis une femme parce que je serai plus douce sage, non ? Que mon caractère est féminin ? Là-dessus, c’est le cerveau qui aurait donc un sexe. Je ne vais pas m’étendre là-dessus très longtemps, Catherine Vidal ayant depuis longtemps tordu le cou à cette idée trop bien reçue (5) je vous renvoie donc à ses travaux sur le cerveau, très plastique, où la variabilité est là encore la règle, et rien ne permet de deviner le sexe du cerveau, en dehors des effets de l’environnement, et encore…

Heureusement, il y a la testostérone ?

Voilà. Aucune des caractéristiques qui font de moi une femme ne sont donc probantes. Mince alors. Cela voudrait-il dire que si je veux construire ce monde sur une binarité sexuelle qui permette à un sexe d’être plus fort que l’autre, donc d’occuper toutes les positions de pouvoir et de garder le contrôle sur l’autre, jusqu’à le posséder, il faut donc y mettre de l’idéologie ?

Ah non, j’oubliais ! Il y a les hormones. Je suis sûre que les hormones vont nous sauver. Les hommes, produisent de la testostérone, et quand une femme veut devenir un homme, elle prend de la testostérone. On le sait d’ailleurs, les femmes et les hommes sont gouvernés par leurs hormones. Et si ce n’est pas le cerveau qui rend ces derniers agressifs et violents, et les femmes douces et instables d’humeur, ce doivent bien être les hormones ?

IMG_0751Mince, encore raté ! Ainsi, explique Evelyne Peyre, la testostérone, ce n’est pas une hormone mâle, apprend-on en cours de biologie. C’est une hormone produite par l’effort. Donc, les bébés puis enfants puis hommes qui sont perpétuellement poussés par l’environnement à « faire plus d’efforts » physiques, ont forcément des taux de testostérone plus élevés. Ainsi, des travailleuses soviétiques, qui portaient les rails sibériens, pouvaient très bien avoir des taux d’hormones nettement plus élevés que la moyenne des femmes. Et donc des « caractères sexués secondaires » apparents les rendant d’apparence plus « masculines ». Mais pas forcément ayant à voir avec une binarité biologique (6).

En conclusion, voilà qui est désormais clair, grâce à ce livre qui s’annonce fondamental puisqu’il réunit en un seul lieu et en quatre parties les articles de biologiques et de spécialistes en sciences humaines: il n’y a pas deux sexes biologiques. On ne devrait plus pouvoir se servir de cet argument-là pour asseoir la domination d’une partie des individus sur une autre.

En revanche, il y a bien deux sexes. Et je suis bien une femme. Politiquement parlant. Car sur ma carte d’identité, s’il est marque « Sexe : F » ce n’est pas parce que je suis une « femelle de l’homme ». Mais bien parce que la société s’est organisée sur une binarité hiérarchisée entre les sexes. C’est bien parce qu’il faut que déjà, sur mes papiers, à la Sécurité sociale, on puisse savoir si je suis citoyenne de première ou de seconde classe (n° 1 ou 2). Et cela, même si la science nous aide à démontrer que cela n’a rien à voir avec la nature, nous ne pouvons pas pour autant l’effacer en disant simplement : supprimons les catégories sexuelles. Il faut encore -malheureusement-peut-être pour longtemps, les reconnaître, pour ce qu’elles sont : le signe d’un patriarcat -d’un idéologie- qu’il faut combattre. 

Sandrine GOLDSCHMIDT

(1) Rappelons au passage que nous ne savons absolument pas avec certitude si Lucy notre « ancêtre » était une femme ou un homme, et qu’elle doit son nom à la célèbre chanson des Beatles « Lucy in The Sky with Diamonds » que les anthropologues écoutaient au moment de sa découverte.

(2) aujourd’hui les filles dans de nombreux pays sont mieux nourries. Mais ne voilà-t-il pas que le système a trouvé un autre moyen pour les maintenir en infériorité physique ? La violence sexuelle + les injonctions de beauté qui poussent tant de jeunes femmes à devenir anorexiques et boulimiques arrive au même résultat que la misère des premiers siècles et le corset d’autrefois : rendre les femmes moins fortes physiquement. Et dans un système de plus en plus pervers, plus il est difficile de défendre une binarité sexuelle naturelle pour fonder la hiérarchie, on a trouvé des alliées  les femmes elles-mêmes, qui aujourd’hui arguent de leur liberté et de leur choix. Mais quel choix, au regard de cette histoire ?

(3) Evelyne Peire a expliqué de façon édifiante ce que nous apprenaient les découvertes de la science moins idéologiquement sexuellement hiérarchisée.  Ainsi, une espèce de boa a été découverte en Amérique, qui a la particularité d’alterner les types de reproduction. Tantôt le recours à la parthénogénèse, reproduction du même, tantôt recours à la procréation. Voilà quelque chose de révolutionnaire. Et comme maintenant on va pouvoir rechercher ce type de choses, on risque d’en trouver bien d’autres…
La variabilité permise par la procréation, qui permet de créer un être unique et différent à partir de deux être uniques (et non du même à partir d’un), permet d’être plus fortEs face aux accidents de l’environnement. Ainsi, face à un cataclysme, beaucoup d’individus vont mourir, mais certains pourront y échapper. Et la survie de l’espèce ne sera pas menacée. D’où la possibilité -quand l’espèce n’est pas menacée, de recourir à la parthénogénèse, et la possibilité de recourir à la procréation à d’autres moments. La nature n’est-elle pas géniale ?

(4) le dernier chapitre du livre mentionné ici laisse place à des témoignages de personnes intersexes et transsexuelles

(5) venue je le rappelle d’une étude sur 20 cerveaux, très rapidement démentie, mais dont le démenti n’a lui, jamais été « bien reçu »

(6) les effets principaux de l’environnement sur la biologie du corps, sont : l’alimentation, l’activité ou la contrainte physique.

#8 mars de la MMF : « tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons »

DSC_0140C’est le slogan de la MMF qui organisait cette année la manifestation du 8 mars. Très joli parcours, très belle manifestation sous le soleil, environ 5.000 personnes, et une première étape pour aller vers la liberté des femmes, et notamment de celles qui sont sous le joug patriarcal de la prostitution : l’abolition et le vote de la loi, qui passera au Sénat fin mars. Mais tant que tous les enfants n’auront pas le droit de grandir, les femmes ne pourront non plus être libres, il faut encore le rappeler…
Voici donc plus qu’un long discours une longue série de photos, qui j’espère vous plairont (cliquez sur la première, vous aurez ensuite une galerie il suffira d’appuyer sur flèche droite pour que ça défile)

S.G
PS : et en ce #8 mars, je remercie Elaine Audet, qui a mentionné mon blog en des termes très agréables à lire sur Sisyphe