« Long Way Home »

« Long Way Home », « loin de chez soi » ou « loin de chez elle », est le premier film de l’actrice états-unienne Jordana Spiro, lassée de voir si peu de rôles intéressants pour les femmes. Avec ce long-métrage, elle donne à voir le portrait juste et tendre, et extrêmement émouvant, d’une ado/ toute jeune adulte qui sort de prison et  met du temps à retrouver la route de son « foyer » intérieur, et de la possibilité de changer son destin.

LWH

Le film s’ouvre par cette réflexion si étrange d’Angel dans sa cellulle de prison. Sa mère,  lorqu’elle était petite, la nuit, dans son lit au bord d’une route passante, parvenait à lui faire prendre le bruit des voitures pour celui des vagues. En prison, elle n’y parvient pas.

Surtout, elle n’y parvient pas, parce qu’un homme, son père, a brisé la magie de cette famille, en retournant son désespoir contre sa femme, comme tellement trop souvent.  Depuis, elle a beau vouloir s’en sortir, comme elle le dit à son ex-copine, lorsqu’elle la retrouve à sa sortie de prison (mais celle-ci ne l’a pas attendue), elle n’y parvient pas. Et dès le premier jour, elle met en danger sa libération conditionnelle, en allant « acheter », puis échanger contre du sexe (imposé bien sûr, par un homme sans scrupule qui sait sa vulnérabilité) une arme.

Une arme dont on comprend vite qu’elle la destine à son père. Que c’est pour avoir l’adresse de ce dernier, qu’elle retourne voir sa petite soeur, qui n’a que dix ans, qui est en famille d’accueil. Tout semble  la pousser à replonger, et le système social, qui n’a ni le temps ni les moyens de la prendre sous son aile (très belle scène de l’entretien avec son agent de conditionnelle), et son désir de vengeance envers ce père qui lui a volé son enfance et son avenir, pense-t-elle,. Une vengeance qui lui empêche de renouer avec cette soeur qui était encore si petite quand leur mère est morte et avec qui elle a du mal à partager le souvenir de celle-ci.

Mais grâce à cette petite soeur, Angel entame un curieux « road movie » de Philadelphie jusqu’ à la plage, en bus, un voyage de « retour à la maison », lent et douloureux. (La soeur, est incarnée par une jeune actrice extraordinaire, Tatum Marilyn Home : la réalisatrice a auditionné plusieurs centaines d’enfants avant qu’elle s’impose immédiatement pour le rôle). Extraordinaire, comme son personnage,  celui d’Abby, qui comprend tout, et qui veut retrouver une famille à travers sa soeur,  et, en l’emmenant vers la plage va les sauver toutes les deux, évitant à son aînée la reproduction du pire tout en lui permettant d’aller jusqu’au bout de sa quête.

Avant de quitter pour la dernière fois de sa vie la maison de son enfance, où elle a retrouvé son père et où elle est venue accomplir sa vengeance, elle retourne une dernière fois dans la chambre où elle a tant ressenti l’amour de sa mère. C’est là qu’elle parvient à « rentrer chez elle », à s’affranchir de la haine, qui n’a jamais rien apporté contre la haine. et  qu’elle finit par les entendre, ces voitures qui font le bruit des vagues, et les allers-retours de la vie.

J’ai aimé dans ce film, qu’il mette -enfin ! l’accent sur les relations entre deux soeurs, et une relation mère-fille qui ne soit pas toxique, le fait que tous les sentiments soient évoqués dans ce cheminement, sur cette route où la réalisatrice sait s’arrêter sur de très beaux moments poétiques, et tout simples, comme celui où les deux soeurs re-découvrent l’océan. Un film à voir, vite, car il ne restera pas longtemps à l’affiche. 

S.G

Vice-versa, la vérité de nos émotions à l’écran avec Pixar

Vice-versa des studios Pixar, est après Maléfique l’été dernier, un petit bijou de films pour enfants et a réussi à m’enthousiasmer pour plusieurs semaines, et même bouleversée. Le titre en français est nettement moins juste que le titre en anglais : ‘inside out’, « dedans dehors » : vous allez comprendre pourquoi. En voici ma vision, qui m’a accompagnée lors de moments difficiles. J’imagine que d’autres y auront vu d’autres choses. En tout cas, je ne sais pas si c’est un film pour enfants, mais tous les adultes que je connais qui l’ont vu ont aimé, et ont pleuré  !

L’histoire de l’héroïne de Vice-versa, est terriblement banale. C’est celle de Riley, une petite fille de 11 ans qui a vécu heureuse dans son Montana natal avec ses parents unis, à jouer au hockey, à rire beaucoup avec ses parents, à s’entourer d’un monde merveilleux, et à faire quelques bêtises…jusqu’à ses onze ans. Les voilà qui déménagent à San Francisco, dans un milieu qui lui paraît atroce, où les pizzas n’existent qu’au honni brocoli, où elle ne connaît personne, ou même le hockey l’ennuie… Tout lui devient hostile, rien ne va, et elle plonge rapidement dans une forme de dépression. Mais ce qui n’est pas du tout banal, et fait le film, c’est le point de vue choisi pour raconter l’histoire : celui de ses émotions, qui sont incarnées par 5 personnages aux commandes de son cerveau : Joie, Tristesse, Colère, Dégoût et Peur.

Le film a deux qualités extraordinaires : d’abord, cette idée, qui est ensuite déclinée avec une créativité exceptionnelle, dans un formidable voyage dans le cerveau humain. Ensuite, c’est une leçon formidable sur la façon d’accueillir les événements difficiles dans notre vie.

Un voyage extraordinaire dans le cerveau et la mémoire humaines

La créativité tout d’abord. Le «  QC  », quartier cérébral, avec les 5 émotions, gère les événements qui arrivent dans la vie de la jeune fille, chaque matin au réveil. Lorsqu’un danger arrive, Peur intervient, lorsqu’un mauvais aliment (le brocoli) se retrouve dans l’assiette, Dégoût s’affole, lorsque quelque chose vient contrarier Riley c’est Colère qui s’exprime. La plupart du temps, toutefois, c’est Joie qui est présente, et Tristesse intervient surtout aux moments de quelques pleurs de bébé.

Une fois la journée terminée, les souvenirs sont envoyés pour traitement -pendant le sommeil- dans la mémoire, et c’est l’heure des rêves, jusqu’au lendemain matin. Certains souvenirs sont plus importants que d’autres, ce sont eux qui constituent et construisent la personnalité de Riley, ils trônent au centre du QC. A proximité à l’extérieur, les îles, piliers de cette personnalité, vivent  : la famille, les amis, les bêtises, le hockey, etc.

Balade dans la mémoire à long terme

Ces souvenirs principaux, sont jusque là tous jaunes, de la couleur de «  Joie  ». Mais le déménagement catastrophique, vient tout mettre en danger. Tout d’un coup, Tristesse semble avoir pris son autonomie, et elle ne reste pas à la place que Joie (qui commande les autres), lui a assigné. Elle se met à colorer de bleu les souvenirs fondamentaux. Voilà qui affole Joie, qui essaie à tout prix d’empêcher Tristesse d’agir et de protéger les souvenirs essentiels (symbolisés par des boules tupe de cristal, dans lesquelles on peut voir le film du souvenir). Mais ces boules et les deux émotions sont éjectées du QC, pour se retrouver perdues dans la mémoire à long terme.

Voilà un autre moment formidable  : cet immense labyrinthe qu’est la mémoire à long terme, où travaillent deux ouvriers, qui envoient les souvenirs «  inutiles  » vers l’oubli pour faire de la place, et s’amusent régulièrement à envoyer un souvenir à dans le QC, c’est à dire à la conscience  : une chanson-scie de publicité qui vient perturber  Riley à n’importe quel moment (et qui aura bien sûr son utilité dans l’histoire, car rien n’est laissé au hasard).

L’industrie du rêve et l’inconscient

Là Tristesse ne peut s’empêcher encore, de colorer toutes les boules qui passent devant elle en bleu, et les deux émotions font une rencontre cruciale, celle de l’ami imaginaire de Riley, un peu oublié…et qui va les aider à retrouver le chemin du QC. Vient alors le train de la pensée qui doit les ramener au centre de commandes, mais qui s’arrête lorsque Riley dort. Géniaux, les rêves de Riley, des scénarios écrits par l’inconscient comme si on était au studio de cinéma (car n’est-il pas l’industrie du rêve)  ? Que Joie et Tristesse vont pénétrer pour essayer de réveiller Riley. Et la destruction progressive des îles constitutives de la personnalité de Riley au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans la dépression. Je ne raconterai pas le dénouement, mais cette mise en image de ce qui se passe dans notre cerveau, d’une façon qui me semble à la fois juste et accessible même aux plus petits (les enfants de 7/8 ans semblant beaucoup apprécier le film), est extrêmement réjouissante.

Ne pas empêcher Tristesse de faire son oeuvre

Mais le film a donc une autre qualité qui m’a particulièrement touchée, c’est de nous dire quelque chose de fondamental sur la façon dont nous gérons nos émotions. Ainsi, depuis sa naissance, c’est Joie qui l’a emporté dans le cerveau de Riley, et tant mieux, car la plupart de ses souvenirs sont heureux.  Mais du coup, l’émotion prégnante chez elle a développé l’idée qu’il faut absolument que les souvenirs centraux soient de sa couleur, et qu’une journée soit «  réussie  ». Un perfectionnisme, qui va mettre Riley en danger de coupure de ses émotions, si elle ne laisse pas à un moment donné Tristesse faire son œuvre.

Ainsi, à vouloir empêcher des souvenirs heureux d’être colorés par la tristesse ressentie au moment du déménagement, elle provoque ses ruptures cérébrales qui vont empêcher Riley d’être traversée par la tristesse, croyant bien faire et lui éviter ainsi d’être malheureuse. Ce qu’elle ne comprend pas au début du film (et je vous laisse deviner si cela va changer), c’est que laisser venir et se laisser traverser par la tristesse est indispensable car c’est la réalité du ressenti de Riley, et que seule l’acceptation de l’émotion triste, va lui permettre de la dépasser. Si elle ne l’accepte pas, elle se coupe d’elle-même et tombe dans la dépression. Joie ne comprend plus rien.

Des souvenirs aux 5 couleurs de nos émotions

Si elle l’accepte, alors la voilà certes envahie par le chagrin, mais avec la capacité d’exprimer son chagrin, donc la possibilité d’être comprise, consolée, reconnue comme aimée même si elle n’est pas «  parfaitement  » animée de la gaîté et de la joie qui fait le bonheur de ses parents. Et la possibilité que la tristesse décore à son tour le souvenir heureux de son enfance, mais sans l’envahir ni l’obliger à se couper de ses émotions.

Il y aurait encore des dizaines et des dizaines de détails à raconter sur le film, comme lorsque «  Dégoût  » provoque Colère à la fin du film, ou les émotions des parents lorsqu’elles s’expriment, mais je préfère m’arrêter sur cette conclusion et cet enseignement du film, et vous laisser encore quelques point à découvrir si vous ne l’avez pas vu  !

Et proposer aussi, si pour vous, le film a été plus important sur d’autres points, de donner vos impressions en commentaire  !

Sandrine Goldschmidt

Ferrara, DSK : 3 ans après, le déni, toujours

X,lesangdesfemmes

C’est fort, le déni. En 2011, au moment ou DSK a été arrêté pour des accusations de viol et agressions sexuelles à l’encontre de Nafissatou Diallo, femmes de chambre de l’hôtel Sofitel de New York, il a fallu plusieurs jours et des déclarations intolérables pour que la presse pense enfin à dire qu’il y avait -dans cette affaire, une victime, une femme.

Grâce à la mobilisation des féministes et au trop plein de sexisme qui s’est manifesté, on a eu ensuite l’impression d’un sursaut de quelques unEs et parfois, les médias ont fait leur travail.
Trois ans après, alors que DSK est toujours libre, le cinéma vient achever le travail de révisionnisme, en effaçant à nouveau de l’histoire toute référence à son sujet central : les violences sexuelles infligées aux femmes en toute impunité par les hommes en général et les puissants en particulier.

Ainsi, c’est facile avec le cinéma : on présente des films d’hommes, qui font ce qu’ils veulent puisqu’il s’agit d’art, et on impose néanmoins les mots de ce qui restera dans cette histoire. Ici, c’est clair. Ce qui intéresse le film de Ferrara, c’est l’homme. Ses désirs. Ses pulsions dégoûtantes ou pas. Et à lire deux articles sur le film, l’un plutôt « pour », l’autre plutôt « contre » (mais je dirai ensuite pourquoi), on est obligées de le répéter : le cinéma, c’est de la propagande révisionniste de la domination masculine.

Ainsi, si Slate (qui affirme que le films ne parle pas de DSK mais de Depardieu) reconnaît que dans la fiction inspirée des faits du Sofitel il n’y a pas doute sur l’existence du viol, jamais le sort de la victime n’est mentionné. Pire, l’article expose au préalable un série d’autres crimes sexuels : viol tarifé qualifié de « partie fine », viol en réunion qualifié de « partouze », puis le viol. Tout est donc montré comme « le monstre » aux désirs sexuels incontrôlables, mais jamais comme la violence infligée à un nombre incalculable de femmes.

Dans la deuxième partie du film, nous dit Slate, nous voici en huis-clos équivalent « DSK-Sinclair » qui eut lieu le temps que l’homme soit assigné à résidence. Et tout ce que le film trouve à dire, c’est qu’alors Depardieu-DSK voit dans l’ambition de sa femme la cause de ses débordements. Ah oui, forcément, lui ne serait que la victime alors…de sa femme.

A la fin de l’article, Slate nous dit que le film a un tort impardonnable. Ah, on se dit donc qu’enfin l’impardonnable,  le fait que les victimes n’existent pas dans le film, que les violences sexuelles sont montrées comme les simples excès d’un homme « ogresque », vont être remarquées ? Non. C’est le caractère antisémite d’un passage du film qui fait l’objet de l’indéfendable, selon Le Monde, cette fois.

Et autant je ne peux évidemment que confirmer que ce que raconte Le Monde sur cet aspect -rapport entre richesse et soutien d’Israël d’Anne Sinclair et l’affaire) est insoutenable, je ne peux qu’une fois de plus constater que c’est bien la seule chose que les observateurs trouvent impardonnable dans cette histoire.

« Tout s’enchaîne très vite, les images se fondent les unes dans les autres dans une quasi-simultanéité qui renvoie aussi bien au trop-plein et à la vitesse de diffusion d’Internet qu’à la violente addiction du personnage. Accro au sexe et au pouvoir, comme d’autres à l’héroïne, Devereaux ne perçoit plus les frontières entre le jour et la nuit, entre le réel et le fantasme. Il plane. La violence qu’il a infligée à la femme de chambre ? Sans doute ne s’en est-il même pas aperçu ».

Comme les journalistes d’ailleurs, et probablement les spectateurs. Car s’ils le mentionnent, ils n’en font pas un sujet qui rend le film indéfendable. Montrer un criminel (le personnage) à répétition qui viole des femmes comme il respire, ça n’est qu’une « addiction monstrueuse », un signe qu’il n’est pas dans la réalité. Les victimes n’existent pas. Pourtant, elles, elles la vivent au quotidien, cette réalité !

PAS DE JUSTICE, PAS DE PAIX !

S.G

Une valse pour Monica

Je ne connaissais pas Monica Zetterlund…une grande star et interprète de jazz…et également comédienne…et pourtant elle eut beaucoup de succès. Mais voilà, c’est le lot de nombreuses femmes talentueuses…on ne raconte pas assez leur histoire. Alors tant mieux si un film, « Valse pour Monica » le fait (il paraît qu’il a été premier au box office en 2013 en Suède), même si malheureusement, le résumé du film ne peut s’empêcher de la ramener à son « rôle naturel »…jugez plutôt :

Au début des années 1960, Monica, une jeune suédoise déterminée à devenir une icône du jazz, se lance dans la carrière de ses rêves qui la mènera de Stockholm à New York. Elle y côtoiera Miles Davis, Ella Fitzgerald, ou encore Bill Evans, qui adaptera pour elle son immense succès : « Waltz for Debby ». L’histoire vraie de Monica Zetterlund, légende suédoise du jazz, qui sacrifia son rôle de mère et sa vie amoureuse à sa quête de consécration.

Mais gardons le côté positif : nous savons désormais qui elle est (pour celles et ceux qui le savaient déjà, pardonnez mon inculture) et pouvons écouter ses chansons !

Evenement : diffusion de L’imposture sur TV5 Monde !

L’imposture, c’est le documentaire exceptionnel réalisé par Eve Lamont que nous avons diffusé en première européenne à Femmes en résistance en 2011.

Eve Lamont a, pendant 7 ans, rencontré des dizaines de personnes prostituées et en a fait un documentaire qui est le leur. On peut y voir également l’excellente travailleuse sociale et militante Rose Dufour. Tous les mythes sur la prostitution sont battus en brèche. Pour céder la place à la réalité des faits. Après moultes difficultés pour le faire distribuer en France, qu’il passe à télé est une excellent nouvelle !

Voici la liste des diffusions, la première ce mercredi soir à 20H !

  • LUNDI 10 février 2014 14h02 (heure Paris) – TV5MONDE Europe
  •  
  • DIMANCHE 9 février 2014 15h04 (heure Paris) – TV5MONDE Pacifique.
  • VENDREDI 28 février 2014 00h54 (heure Paris) – TV5MONDE Afrique

Pour en savoir plus sur le film, je recommande toujours la lecture du « mot de la réalisatrice », Eve Lamont, qui est poignant, comme l’ensemble du film :

 Et la vidéo du jour où j’étais intervenue à la convention abolitionniste de novembre 2011 où je parlais du film et avais réclamé sa diffusion en France

Revue du vendredi : Wadjda et Arrêtez-moi au cinéma

Cette semaine, revue hebdo consacrée au cinéma, avec  deux films qui sont sortis mercredi, qui enfin traitent de sujets qui concernent les droits des femmes, et surtout les violences faites aux femmes.

wadjdaAinsi, le premier film saoudien, Wadjda, réalisé par une saoudienne, a eu l’honneur de la critique. Et c’est mérité. Wadjda serait une « Antoine Doinel » au féminin. Et c’est vrai, l’espièglerie de la jeune fille dans une société qui veut réduire les femmes et fillettes au silence, son intelligence pour détourner le système, voire pour en profiter (même si à la fin, on voudrait bien qu’elle n’aie pas dit la vérité), font du bien. Elle veut faire du vélo et elle fera du vélo, tout en changeant le monde, et le remettant à l’endroit.

Un cinéma tout en subtilité, qui n’en montre pas moins l’implacable système patriarcal à la saoudienne, violent pour les femmes, et hypocrite, comme parvient si bien à le faire remarquer la jeune fille.

Les critiques sont en revanche plus sévères avec « Arrêtez-moi » de Jean-Paul Lillienfeld, et pourtant c’est aussi un film très important. 1751459Certainement moins cinématographique que Wadjda, probablement un peu coincé dans cette nécessité justement, de créer un suspense de cinéma.  Mais indispensable, parce que c’est certainement un des premiers films qui montre aussi clairement les processus et les ressorts de la violences conjugale. Le film est soutenu par Solidarité femmes, la Fédération qui gère le 39 19, numéro d’appel pour les victimes de violences. Le film est tiré du roman « les lois de la gravité » de Jean Teulé, inspiré d’une histoire vraie, celle d’une femme qui vient, presque 10 ans après les faits, s’avouer coupable d’avoir poussé son mari violent.

Le roman avait été adapté l’an dernier au théatre et j’en avais parlé ici.  Dans l’adaptation au cinéma, l’inspecteur de police du livre est devenu une femme, ce qui est un choix judicieux (d’autant que c’est Miou-Miou qui joue le rôle), pour enlever toute idée de rapport de séduction que le cinéma n’aurait pu manquer d’induire.  Et le réalisateur a réfléchi à la façon de montrer les faits de violence conjugale : il a choisi une caméra subjective, ce qui fait que c’est le ressenti du regard de haine de l’homme violent qui nous parvient. Et c’est une façon intéressante de montrer les choses, plutôt que de reproduire les faits de violence. Autre point positif : il est dit on ne peut plus explicitement que les actes sexuels qu’a vécu cette femme pendant les années de violence, sont des viols. Et l’inspectrice dit aussi clairement à la femme en face d’elle que l’acte qu’elle a commis était de la légitime défense.

Enfin, cette dernière (que joue Sophie Marceau) crie à un moment : « je veux être reconnue coupable d’être victime ». 

Phrase choc, appel à la justice, qu’enfin les femmes qui, poussées à bout, commettent cet acte, soient reconnue comme en état de légitime défense, et plus, qu’on en soit toujours à cet éternel retournement du « la victime, c’est la coupable ». Pas de justice, pas de paix.

S.G

Addendum : aussi, j’ai pensé tout le temps pendant le film à ce qui aurait vraiment pu aider cette femme, et que l’inspectrice ne parvient pas à faire tout au long du film : le soin à la mémoire traumatique, laquelle est bien montrée à plusieurs reprises. Une nouvelle occasion de dire combien les travaux de Muriel Salmona sont indispensables et doivent être diffusés. Je reparlerai très vite de son livre, le livre noir des violences sexuelles qui sort le 6 mars, et que je suis en train de lire.

Travailleu(r)ses du sexe ?

Mercredi avait lieu à l’Espace Saint-Michel à Paris une projection-débat du documentaire de Jean-Michel Carré, « Les travailleu(r)ses du sexe », déja diffusé en mars 2009 sur Arte.

Un film polémique, à charge, contre les groupes qui militent pour l’abolition de la prostitution.

Dommage, parce qu’il y aurait eu matière à un vrai débat sur le sujet. Ainsi, il y a un point sur lequel tout le monde s’accorde : la politique menée actuellement en la matière, qui se résume à la loi anti-racolage de 2003, est la politique du pire. On réprime celles qui sont les victimes du système, les prostituées elles-mêmes. Et on fait s’éloigner la prostitution des lieux où on la voit trop. C’est le propre d’une société réactionnaire : rendre invisibles celles ou ceux qui gênent sa bonne conscience.

Dommage, parce que c’est une bonne chose de donner la parole, comme le fait le film, à des femmes qui affirment vivre bien ce « travail » qu’est pour elles la prostitution. Il est nécessaire de les entendre, de les écouter, de prendre en compte leurs revendications. Sans jugement et sans a priori. Mais il est aussi nécessaire de replacer leur témoignage dans un contexte. Et c’est ce que ne fait pas le film de Jean-Michel Carré. Le réalisateur se défend en affirmant que « montrer les violences dans la prostitution, il l’a déja fait dans de précédents films » (voir video ci-dessous). Et non seulement il ne replace pas les témoignages dans leur contexte, mais il affirme qu’ils sont représentatifs d’une majorité des « travailleu(r)ses » du sexe, et il tire à boulets rouges sur celles et ceux qui se battent contre la prostitution. Ils seraient rien moins que des partisans de l’ordre moral.

Le film affirme, par la voix de Sonia, prostituée belge qui était présente à la projection, et personnage principal, que la prostitution est un métier où, il y aurait 50 % (a minima) de prostituées « qui le vivent bien », ou encore « fières de l’être », comme le dit le sous-titre du film. D’où viennent ces chiffres ? A cette question, la réponse est vive : « c’est ce que je constate autour de moi, qui connait les prostituées sinon les prostituées ? ».  De plus elle conteste les enquêtes qui affirment que la prostitution est dans son immense majorité subie, que 98 % des prosituté-es souhaiteraient sortir de cette activité (lire la contribution de Judith Trinquart, secrétaire de l’Association mémoire traumatique et victimologie, sur le blog « un monde en partage ») . Des enquêtes qui ne seraient pas indépendantes, mais toutes manipulées par le « lobby prohibitionniste ». C’est ainsi que les partisans de la réglementation appellent le Mouvement du Nid et les groupes féministes qui le soutiennent.  Des mouvements féministes qui auraient la mainmise sur la société et les politiques publiques, un type d’argument qui fait penser à ceux mouvements masculinistes.

Des chiffres au coeur du débat

Mais si ces chiffres (de 50 % de personnes qui le vivent bien) étaient vrais, pourquoi ne cherchent-t-ils pas à les corroborer par d’autres études ? Selon l’auteur et les protagonistes du film, ce n’est pas nécessaire, semble-t-il, il suffit de les croire. Même problème de chiffres sur les violences. Selon les associations de lutte contre les violences faites aux femmes et de lutte contre la prostitution, 95 % des personnes prostituées auraient subi des violences sexuelles dans leurs antécédants, et ce quel que soit le type de prostitution exercée. Côté réglementaristes, on dit que ce sont 50% seulement, et on tend à le comparer au reste de la société.

Le film ne donne donc la parole qu’à une poignée de prostitué-es, qui toutes et tous revendiquent que c’est un travail comme un autre, et qu’il faut le réglementer pour que les travailleurs aient des droits. C’est vrai, la plupart du temps les prostitué-es qui sont imposé-es au titre des bénéfices non commerciaux, n’ont pas de retraite, pas de droits sociaux. Et c’est regrettable. C’est pour « assainir » cette situation et éviter les trafics, qu’un mouvement réglementariste a vu le jour. Plusieurs pays européens, ont tenté l’expérience : que ce soit en Allemagne, aux Pays-Bas, on constate que cela ne fait que renforcer une exploitation des prostitué-es et un renforcement des trafics, sans que les « travailleuses » en bénéficient. En Suisse, érigée en modèle par le film, les autorités s’inquiètent énormément aujourd’hui de l’augmentation de la prostitution chez les jeunes filles de 16 ans.

Un métier comme un autre ?

Pour le réalisateur et les protagonistes du film, la prostitution est donc un métier comme un autre. Le client ne serait pas le premier responsable du développement de la prostitution, mais une victime de la société puritaine, qui vient chercher l’épanouissement de sa sexualité dans l’achat d’un service sexuel. Et de citer l’exemple des handicapés qui n’ont pas d’autre choix pour avoir des rapports sexuels que de faire appel à des services marchands. Certes, mais on sait aussi que l’immense majorité des clients sont des hommes mariés.

Ces hommes mariés, qui seraient donc des victimes viennent, dit-on, chercher avec la prostituée ce qu’ils n’osent demander à leur femme…en payant, ils se libèrent du carcan social. C’est un autre des arguments du film en faveur de la réglementation. La sexualité dans la prostitution serait libre parce qu’il y a contrat pour la fourniture d’un service. Et la possibilité de dire non en dehors du contrat. Ce qui est là encore contesté par toutes les associations qui travaillent avec des prostituées, qui constatent que dans la plupart des cas, elles sont à la merci du client.

La prostitution, un acte sexuel libre ?

Autre argument du film qui m’a interpellée, c’est la façon dont il rattache la prostitution à une activité économique comme une autre.  Une des protagonistes affirme que la prostitution serait un des derniers remparts contre le libéralisme à tout crin. Parce qu’il s’agirait d’une petite activité « artisanale ». Une affirmation étonnante,  sachant que l’industrie du sexe est en pleine expansion, surtout dans les pays où l’activité a été légalisée. Et surtout, parce que justement, accepter de vendre son corps (ou des services sexuels, comme on préfère dire dans le film) comme on vend un produit, c’est une des caractéristiques du capitalisme dans sa version outrancière : tout y est moral, ou plutôt, la morale n’a plus lieu d’être, du moment qu’il y a un contrat et un échange financier.

Ainsi la réglementation a du mal à convaincre, au delà du cercle de quelques militant-es engagés. Les exemples étrangers ne sont guère encourageants. A faire de la prostitution un travail et non une activité subie, fruit d’un système, on n’y voit pas sa spécificité. C’est un peu, finalement, comme pour les tâches ménagères. Ces tâches domestiques, qu’on appelle parfois aussi « travail », ont donné lieu à la création d’emplois précaires, sans contrôle, et dans des conditions de travail pénibles. Comment ne pas craindre que ce soit pareil, ou plutôt bien pire, pour la prostitution ? On tolérerait l’échange marchand des corps, le travail des proxénètes et les femmes n’auraient pas de recours, parce que le regard social sur les prostituées (et là dessus, Sonia et les autres ont raison : la société devrait cesser de traiter toutes les femmes, et en premier lieu les prostituées, de « Sale pute » voir un autre article ici) reste désastreux.

Du côté de l’abolitionnisme, quels sont les arguments ? Interdire la prostitution ne risque-t-il pas de renforcer les trafics et les comportements déviants ? Les pouvoirs publics ont-ils eu une politique bénéfique en la matière ? Avec la loi anti-racolage de 2003, on s’est attaqué aux mauvaises personnes, et la situation n’a fait que se dégrader. Ainsi, la première revendication du mouvement abolitionniste est la suppression de toutes les mesures répressives à l’encontre des personnes prostituées.

Pour faire avancer le débat politique sur la question, le Mouvement du Nid organise jeudi prochain à l’Assemblée nationale un colloque sur l’abolition, soutenu par de nombreux mouvements féministes et d’aide aux victimes. Leurs autres revendications sont :

– Le renforcement de la lutte contre toutes les formes de proxénétisme et l’indemnisation de ses victimes.

– La promotion de réelles alternatives à la prostitution

– L’interdiction de tout achat d’un rapport sexuel.

Mais c’est bien sûr ce dernier point qui pose le plus problème. C’est ce qu’on appelle la pénalisation du client. Est-il amoral/illégal de vouloir acheter un rapport sexuel ? Pour les protagonistes du film, on ne vend pas son corps, on loue un service sexuel. Et tant que c’est consenti, cela ne pose pas de problème. De leur côté, les abolitionnistes soulignent l’état généralisé de dissociation entre le corps et le mental chez les personnes prostituées.

Peut-on affirmer que le corps est-il un produit comme un autre ou un objet de services ? Le film va jusqu’à affirmer que c’est le seul rapport sexuel libre entre deux êtres parce qu’il y a contrat. Que les rapports traditionnels seraient pour la plupart castrateurs ou insatisfaisants. Mais doit-on vraiment se résoudre à voir dans l’argent la seule solution à l’amélioration des rapports sexuels entre êtres humains ? Tout comme en matière domestique, où l’on résout soi-disant la question du partage des tâches, non pas en mettant les hommes au boulot, mais en créant des services marchandisés ?

Sandrine Goldschmidt (photos D.R)

Pour lire la déclaration des travailleurs et travailleuses du sexe sur le site « les putes »

Pour avoir plus d’information sur les politiques abolitionnistes :

http://www.prostitutionetsociete.fr. On peut y lire notamment comment des associations féministes, comme le Comité féministe contre le viol, sont devenues abolitionnistes à l’épreuve de l’expérience.

Le programme du colloque de jeudi à l’Assemblée nationale

Pour voir « Pas à vendre », la video du LEF (Lobby européen des femmes) sur leur site.

Dans cette vidéo (le son est très mauvais, désolée…), Jean-Michel Carré explique pourquoi il a fait ce film et n’a fait parler que des prostituées « fières de l’être » :