« Offrir la mort à son bébé », désespoir d’une société qui glorifie la mort

Capture d’écran 2019-03-06 à 14.18.07Hier sur les réseaux sociaux, une vidéo du site Konbini (je ne mets pas le lien, si vous souhaitez la voir, vous la trouverez, mais je ne tiens pas à lui faire plus de publicité) a fait scandale sur twitter.

Anne Ratier, y était interviewée par un journaliste qui aime les vidéos-scandales. Anne Ratier, c’est une femme qui a tué son bébé atteint d’un très lourd handicap alors qu’il allait avoir 3 ans. Un meurtre avec préméditation, qui s’est déroulé il y a 32 ans. Un acte fait dans la douleur et certainement le désespoir, face à un bébé totalement tétraplégique, incapable à 3 ans d’une quelconque autonomie. Il devait être nourri à la cuiller pour survivre et demandait une attention de chaque instant de sa mère. La communication était réduite au minimum – ou même à rien. En revanche, le bébé était capable semble-t-il d’émotions, et son cerveau de plaisir, comme elle l’explique dans la vidéo : car lorsqu’on le faisait sauter en l’air, il riait.

Mais il n’y avait aucun moyen qu’il communique. Bien évidemment, cette situation est terrible. Je n’ai aucunement l’intention ni de raison d’émettre un jugement sur l’acte lui-même, n’étant ni la justice ni plus au courant que ce que la vidéo m’en a révélé. Par ailleurs, tout a été dit sur twitter, par les gens qui ont été choqués par la vidéo. Je recommande en particulier le fil d’Elisa Rojas (@elisarojasm), une des fondatrices du groupe CLHEE, collectif de personnes handicapées dont le manifeste est à lire.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire – ou me désespère plutôt, c’est l’utilisation qui est faite de cet acte, et ce que cela dit de notre société, qui semble de plus en plus fascinée par la mort et imaginer qu’elle peut être une solution. Qu’on puisse publier un livre intitulé « j’ai offert la mort à mon bébé », titre destiné à justifier un meurtre, en le montrant comme un acte d’amour et un cadeau, est effrayant.

On pourrait justifier de publier le témoignage de cette mère, dans l’objectif d’alerter la société sur ce type de cas extrêmes. A la limite, si cette femme avait écrit : « au désespoir, sans solution, j’ai tué mon bébé et je demande que la société améliore les conditions de vie des bébés dans cette situation et d’apporter une aide et un soutien réels à leurs familles » (comme le dit Ismène Fleury sur twitter -merci à elle), je comprendrais.

Y a-t-il des vies non dignes d’être vécues ?

Mais ici, il s’agit clairement d’utiliser un acte criminel -fut-il désespéré, dans le but de faire passer ce que certains appellent un « droit de mourir dans la dignité », c’est à dire à légaliser l’euthanasie.  Rendre à son fils sa dignité est un des arguments invoqués par Anne Ratier pour justifier son acte. En réalité, sous ce prétexte de protéger ou garantir la dignité, se cache un droit d’euthanasier quelqu’un dont on considère que la vie n’a pas de dignité (elle le dit dans la vidéo). En effet, que ce soit dans le cas d’un meurtre caractérisé comme ici, ou dans le cas d’une « demande d’euthanasie », y accéder revient à décider qu’il y a des vies non dignes d’être vécues.

Les sites locaux de l’ADMD, Association du « droit à mourir dans la dignité », publient des articles sur ce livre soulignant le « courage de cette femme qui ose risquer la prison pour faire changer les choses ». En effet, elle dit clairement qu’elle veut que la loi change pour donner le droit à ce que ce qu’elle décrit comme un « acte d’amour » soit rendu légal via l’euthanasie. Normalement, le cas présenté ne devrait pourtant pas satisfaire les partisans de l’euthanasie. En effet, la loi telle que l’envisage l’ADMD, consiste à accepter l’euthanasie dans des cas incurables et avec le consentement de la personne. Ici, le consentement est impossible. Ici, il ne s’agit pas du droit de disposer de sa propre vie, mais de celle d’une autre personne. Il s’agit tout simplement de décider de tuer.

Il y a 32 ans

Par ailleurs, il est un fait qui n’est pas passé inaperçu : la date des faits, 1987, qui a provoqué des discussions sur la possible prescription (discutée). On se dit donc que si elle a attendu c’est parce qu’elle ne risquerait pas la prison (ce qu’elle dément). Mais ce qui n’est pas dit, et est peut être ici plus important, c’est autre chose : le fait que cela ait eu lieu il y a 32 ans, implique que la situation désespérée dans laquelle se trouvait cette femme il y a 32 ans, n’est pas forcément représentative de ce qui se passerait aujourd’hui dans le même cas, avec l’évolution des soins et l’évolution des lois. Une des choses qui est reprochée par certains autour du cas d’Anne Ratier est la question de l’acharnement thérapeutique. Or, depuis 2005, l’acharnement thérapeutique est interdit par la loi.

Il s’agit donc à tous les niveaux de manipulation d’une situation terrible pour imposer un agenda politique contestable. Une exploitation de cas extrême et dramatique, pour tenter d’obtenir une loi qui donnerait le droit de décider -ici à la place de la personne concernée- de ce qui est « bon » pour elle. On pense aussi à cette autre vidéo où une femme disait qu’elle voulait le suicide assisté pour ne pas être déchéante à la vieillesse. Les vieilles, les personnes handicapées, et ensuite, qui ? Encore un exemple d’une société qui semble perdue, à pouvoir imaginer que la mort soit un cadeau. C’est désespérant.

S.G

 

 

 

 

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Abolition de la prostitution pour toutes et tous, c’est la seule solution !

Je suis assez contente que mon texte sur l’échec -cuisant- des pays réglementaristes, soit paru hier dans Slate, pour le 8 mars, et faire conrtepoids à l’avalanche d’articles de ces derniers jours qui tentent de nous faire passer des vessies pour des lanternes.

http://www.slate.fr/tribune/69153/prostitution-abolition-impasse-reglementarisme

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Contente aussi parce que, même s’il n’aborde pas le sujet, cela permet de faire lire un peu autre chose que le concert de n’importe quoi autour de la prostitution pour personnes handicapées, qu’ils appellent assistanat sexuel, qui allie au mépris de celles-ci par les valides la promotion de l’esclavage sexuel des femmes. En effet, lors d’un débat après le film « L’apollonide » de Bertrand Bonello (que j’ai d’ailleurs trouvé intéressant et un très bon support pour le débat) auquel je participais jeudi soir à Choisy-le-roi avec Claire Quidet pour le Mouvement du nid, le sujet n’a pas manqué d’arriver dans la discussion.

« Comment faire pour les pauvres gens (hommes, bien sûr) trop handicapés, trop malades, trop vieux, trop timides, pour avoir une vie sexuelle quand même ?  »
Oui, la sexualité des personnes en situation de handicap est une vraie question. Mais la société doit-elle décider que pour cette raison une catégorie de personnes doit être mobilisée-désignée-convoquée pour satisfaire ce qu’on veut d’un coup à nouveau faire passer pour des besoins sexuels (et serait réduite à des actes techniques et/ou purement factices) ? Et être obligées, alors que la sexualité doit être fondée non sur le seul consentement mais sur la relation entre personnes désirant avoir une relation, de « fournir des services sexuels » ? Et qui seraient ces personnes désignées (ah non, qui auraient le droit de choisir…)  Mais pas n’importe lesquelles ! On est dans une société de domination où on n’a pas les mêmes possibilités de refuser, selon qu’on est femme ou homme, pauvre ou riche, immigrée ou non-immigrée, valide ou invalide, victime de violences dans l’enfance ou pas. Qu’il y ait argent ou pas  (à lire l’article de Christine Delphy « la condition de la possibilité du don, c’est l’égalité). Donc,  seraient chargées de pallier ce problème, des personnes qui sont soient contraintes d’accepter de l’argent, soient contraintes de faire un don.  Tout en les privant elles du droit à une sexualité désirante, et en les mettant en danger de risque de domination et violences supplémentaires. Est-ce supportable dans une société humaine ? Non. Est-ce satisfaisant pour les personnes en situation de handicap qu’on contraint à ne pouvoir espérer plus ? Non. Alors qu’on pourrait, enfin, essayer d’avoir une politique ambitieuse pour rendre la société moins brutale envers les personnes en difficulté, plus accessible. On pourrait permettre les rencontres au lieu de les interdire dans certaines institutions, continuer à tout faire pour que les enfants handicapé-e-s puissent aller à l’école avec les autres et y nouer des relations etc…mais bien sûr, cela demanderait plus d’efforts -et pas que financiers- à la société des valides, qui devrait aussi changer de regard…

manifslateBref, tout cela pour dire qu’alors que certains journaux très influents (mais désespérants de partialité sur le sujet, je parle bien sûr de Libé, le journal qui publiait sans sourciller Iacub lorsqu’elle disait que le viol c’est pas bien grave, mais d’un coup se trouve offensé que celle-ci ne les ait pas prévenus de sa relation avec DSK…) promeuvent en Une un film qui parle d’un cas tout à fait exceptionnel pour en faire un outil de propagande pour ce qu’ils appellent l’assistanat sexuel (The Sessions, sorti sur les écrans mercredi), qui serait une entorse à la loi sur le proxénétisme, il nous faut nous battre pour arriver à faire publier nos arguments.

Encore un d’ailleurs : imaginons qu’on accepte cette entorse à la loi sur le proxénétisme. Qui seraient les prochains sur la liste ? Les vieux ? Les timides ? Les hommes mariés -qui sont le profil type du client-prostitueur et qui s’estiment lésés ou qui ont « un malaise » parce que leurs femmes veulent être leurs égales (cf L’Express) et ne pas être violées ? Ah, et qui serait chargé de déterminer si le degré de handicap, de timidité, est suffisant pour « avoir le droit de bénéficier de ce service » ? Et qui fixerait les limites d’âge ? Les limites tout court ?

Bref, une vaste fumisterie, disons-le, qui ne s’adresse qu’aux hommes : dans tous les films sur le sujet, on n’a jamais vu l’idée qu’une femme en situation de handicap aurait le droit à une sexualité. Non, le lot quotidien très fréquent des femmes handicapées, c’est la violence sexuelle, et la violence tout court, par l’interdiction d’accès à toute information sur la sexualité : elles sont trois fois plus exposées aux violences, selon les études, et encore plus vulnérables  si leur handicap est survenu à la naissance, les laissant à la merci des valides, et dépourvues d’informations sur leurs droits humains. Et ça, tout le monde -ou presque, s’en fout !

Une vaste fumisterie enfin, qui reprend les armes habituelles du patriarcat : ne sachant organiser une société où tous ses membres peuvent espérer s’épanouir, il désigne au sacrifice et à la loi du marché une partie d’entre elles, à qui il n’hésite pas à retirer ses -vrais- droits humains.

S.G

Hasta la vista, de la sexualité des hommes en situation de handicap

Pour mon premier article pour Prostitution et Société, l’excellent journal écrit et site Internet du Mouvement du nid, j’ai été voir Hasta La Vista, film de Geoffrey Einthoven, dont l’affiche m’avait déjà fait réagir il y a quelques semaines. Du coup, j’ai été voir, et j’ai bien fait. Comme ça, la critique est plus justifiée.

Et faire le point sur un film qui, tout en s’intéressant à la sexualité et la liberté des hommes en situation de handicap, ne s’intéresse ni aux femmes dans la même situation, ni aux personnes prostituées…

C’est à lire ici : http://www.prostitutionetsociete.fr/cultures/films/hasta-la-vista-de-la-sexualite-des?lang=fr

Violences envers les femmes : le NON des femmes handicapées

On commence à bien connaître les ressorts du cycle de la violence dans une société de hiérarchie/domination entre les sexes : une femme n’ose pas dire qu’elle subit des violences ou du harcèlement, de peur que son entourage lui rétorque qu’il faut s’adapter, prendre sur soi, et parce qu’elle se sent « coupable » et « nulle », ce que son agresseur ne cesse de lui répéter. Que peut-être, elle exagère, qu’il faut prendre du recul… On sait qu’il est parfois tellement difficile de pouvoir déposer plainte. Que certaines juridictions voudraient remettre en avant la médiation. Bref, que malgré les campagnes, c’est un acte de bravoure de dire non.

Alors, imaginez un peu si la victime est en situation de handicap et est victime d’un compagnon/entourage violent. Alors, pour elle, dénoncer, dire non, c’est encore infiniment plus difficile. Parce qu’on va lui dire qu’elle a déjà bien de la chance qu’on s’occupe d’elle. Imaginez le pouvoir que possède l’agresseur-prédateur, qui sait qu’il passe déjà pour un « héros » de prendre soin d’une personne en situation de handicap. Imaginez la réaction de l’entourage, du commissariat, qui ne peut accepter l’idée qu’une personne qui s’occupe d’une autre en situation de handicap puisse la maltraiter.

Imaginez enfin comment la personne en situation de handicap fait pour sortir de chez elle et aller porter plainte, alors qu’on sait très bien  que l’agresseur est déjà par définition un pro de l’isolement de sa victime. Quand en plus, celle-ci n’a pas forcément la mobilité facile…et que les lieux publics ne sont pas très adaptés aux personnes à mobilité réduite (même si certains font des efforts).

Imaginez enfin ce que c’est de dénoncer, pour une personne en situation de handicap, qui souvent, depuis la naissance ou depuis « l’accident de la vie », a une expérience douloureuse avec son corps. Un corps qui « subit » des soins depuis toujours, même si ceux-ci sont pratiqués correctement…

Résultat, les femmes en situation de handicap subissent beaucoup plus de violences que les autres.

Il serait donc temps qu’on les entende, et qu’on les soutienne. Merci à « Femmes pour le dire, femmes pour agir », l’association de Maudy Piot, qui a coordonné les actes du colloque « Violences envers les femmes, le NON des femmes handicapées » (avec notamment des textes de Michelle Perrot, Muriel Salmona, Emmanuelle Piet, et plein d’autres) dans un livre aux éditions L’Harmattan, que je vous recommande de lire de toute urgence…

S.G