Polanski, « j’accuse » et les victimes de viol

pdjpdpx.pngJe ne crois pas qu’il faille interdire à Roman Polanski de tourner. En revanche, on pourrait éviter de l’inviter sur les plateaux, de lui dérouler le tapis rouge, au moment même où une énième accusation de viol à son encontre, très sérieuse, et datant de 1975, lui est faite.

Quelques jours après le témoignage d’Adèle Haenel (voir mon dernier article), et quelques jours avant la sortie du film, pourquoi « s’en prendre encore une fois à Polanski », diront certain.es ? Parce que l’homme est puissant. Et que si le cinéma français et la presse ne font rien, ne se refusant tel l’écrivain Philippe Labro à aucun superlatif pour le film du réalisateur accusé à de multiples reprises de viols par des femmes qui n’ont jamais été entendues depuis dix ans, alors c’est l’omerta qui fonctionne déjà de nouveau à plein.

A quoi servirait-il que la presse, le monde du cinéma soutienne Adèle Haenel dans ses accusations contre l’obscur Ruggia, si c’est pour dédouaner par principe Polanski parce que c’est Polanski et parce qu’il traite -opportunément- d’un sujet hyperconsensuel d’une ignoble injustice antisémite, l’affaire Dreyfus ?

Adèle Haenel l’a dit elle-même : si elle a pu parler, c’est parce qu’elle est aujourd’hui plus puissante que son agresseur ; et donc qu’elle bénéficie d’une prime à la parole dont Valentine Monnier ne bénéficie pas. Dans le soutien public qu’elle a donné à celle-ci, Adèle Haenel le souligne d’ailleurs. Monnier n’est pas puissante. Elle prend donc des risques inimaginables en osant dénoncer un viol vieux de 45 ans, prescrit. Quel pourrait bien être son intérêt ? Elle n’en a aucun, sinon celui de pouvoir supporter l’affront d’un homme qui fait de son oeuvre un bouclier contre la justice, qui se pose en victime. Comme Adèle Haenel qui ne pouvait plus se taire alors que Ruggia préparait une suite aux « Diables », elle, ne supporte plus de se taire face à ce « J’accuse ». Peut-être se dit-elle, peut être à tort -car il reste à démontrer qu’un puissant puisse être condamné pour une violence sexuelle qu’il a commise, qu’aujourd’hui elle pourrait être entendue.

Pourquoi cela paraît il insupportable qu’il fasse un film sur Dreyfus ?

Dreyfus était innocent des faits de trahison qui lui étaient reprochés, oui. Pas Polanski. des faits de viol qui lui sont reprochés et ne sont pas tous prescrits. On le sait avec certitude au moins pour le viol d’une jeune femme qui avait 13 ans.

D’une façon perverse, il ne dit pas qu’il « est le capitaine Dreyfus », il dit « j’accuse » à ses accusatrices, et il laisse entendre qu’il serait victime d’acharnement judiciaire. Il compare le féminisme qui lui demande des comptes pour ses actes à l’acharnement contre Dreyfus !

Relativement passé inaperçu, ce communiqué autour du film, dont parle ici Marie-Claire, est hallucinant.

A la question de Pascal Bruckner, pas du tout orientée :  « En tant que juif chassé pendant la guerre et cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au McCarthyisme néo-féministe actuel qui, en plus de vous poursuivre partout dans le monde et essayer d’empêcher la projection de vos films, entre autres vexations, vous a expulsé de l’académie des Oscar ? »

En guise de réponse, Polanski parle d’un acharnement médiatique à son égard, qui n’est pas sans lui rappeler celui subi par le général Dreyfus en son temps (…). 

« Faire un film comme celui-ci m’aide beaucoup. Mon travail n’est pas une thérapie. Cependant, je dois avouer que je connais un grand nombre des rouages de l’appareil de persécution présenté dans le film et que cela m’a clairement inspiré. »

Soyons claire, encore une fois. Cela ne me dérangerait pas plus que ça, que Polanski fasse des films dans son coin, pour lui même et sa « thérapie », s’il ne choisissait pas justement de se comparer à un homme injustement accusé parce qu’il était juif. Ici, l’amalgame marche à plein. Et comparer les féministes, qui tentent de faire entendre la parole des femmes, enfin, dans le cinéma français, à l’armée française de la IIIe République ? Le stratagème est il si gros qu’il passe d’autant mieux ?

Tout ici est révoltant. Faudra-t-il qu’à chaque fois qu’une avancée est faite (le témoignage d’Adèle Haenel), la presse parle de « levée de l’omerta », pour que trois jours après, la chape de plomb s’abatte à nouveau sur les femmes victimes de viol ?

Je ne veux pas « la peau de Polanski ». Je m’en fous de lui. Je veux que les femmes victimes de viol soient écoutées, et entendues. Enfin.

S.G

 

Guerre contre les filles : Etat d’urgence

-Cette semaine, la journaliste Claudine Legardinier a observé une semaine de presse parlant de la prostitution et de proxénétisme. Elle publie ses observations dans Prostitution et Société, dans cet excellent article  : « Chronique d’une semaine ordinaire »

arton871-d7250On y apprend que 26 ados nigérianes, probablement destinées aux trottoirs de nos villes, pour la « satisfaction sexuelle » des clients hors-la-loi  de notre pays et l’enrichissement des réseaux, ont péri en Méditerranée, peut être assassinées…une enquête a été ouverte. Mais qui s’en offusque ? Qui décrète un état d’urgence pour que cesse ce trafic d’être humain à des fins d’esclavage sexuel ?

En parlant d’esclavage sexuel, Claudine Legardinier souligne le nombre d’articles présentant des affaires où des adoes françaises, de 14,15, 16 ans, sont entraînées, parce qu’elles sont en situation de vulnérabilité (fugue, détresse, …), dans des réseaux de proxénétisme et de prostitution. Lesquels réseaux sont grandement aidés par la facilité de vendre et louer des jeunes filles sur Internet, via des sites de petites annonces qui prétendent ne pas savoir ce qui se passe.

Mais comme le signale le Mouvement du Nid dans un « thread » sur Twitter, déjà, depuis l’an dernier, 4 médias se sont prêtés à l’exercice d’enquêter sur ces sites, comme par exemple Vivastreet, pour voir si les petites annonces de rencontres, ou « Erotica », étaient de la prostitution. Du Monde à France Info en passant par Les Inrocks et Complément d’enquête, la réponse est sans ambigüité.

La question est donc maintenant : pourquoi, si les journalistes parviennent si facilement à prouver qu’il y a bien de la prostitution sur ces sites, la police et la justice ne le font-elles pas ?

Pourquoi laisse-t-on faire cette prostitution via les sites internet, prostitution qui se développe à toute allure ? Pourquoi des politiques ne s’emparent-ils pas de la question, la portant sur les bancs du Parlement, comme le font des Sénateurs aux Etats-Unis ? Ces derniers, qui luttent rien moins que contre les géants d’internet, viennent d’obtenir l’inscription d’une loi de lutte contre le trafic sexuel d’enfants qui cesserait de dédouaner les sites internets comme Backpage (lire sur l’affaire Backpage cet article)

-Cette semaine, des féministes et personnalités ont lancé une pétition qui a déjà recueilli plus de 120.000 signatures, pour demander au Président de la République un plan d’urgence contre les violences sexuelles. 5 mesures, assez simples à mettre en oeuvre dont :

-doublement des subventions aux associations accueillant des femmes victimes de violences (de la violence conjugale en passant par les enfants violées et les victimes de prostitution) : disons-le, c’est peanuts, rien, à peine une aumône. On pourrait les multiplier par 10 que cela ne serait pas encore trop.
-Pareil pour le doublement des places d’hébergement d’urgence, dont les femmes manquent cruellement.

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Cette semaine, on se réveille avec un mal au crâne tenace, alors qu’ éclate un nouveau scandale judiciaire : un homme adulte a été acquitté du viol d’une fillette de 11 ans, au prétexte que les éléments constitutifs du viol (menace, surprise, contrainte, violence), ne seraient pas prouvés. Aucun doute sur le fait que le rapport sexuel ait eu lieu : il est reconnu, et l’enfant est tombé enceinte et a accouché…mais des juges semblent estimer « qu’on ne sait pas si la petite était consentante ou pas ». A 11 ans !

Comment ne pas penser qu’on nous fait la guerre ? Une enfant ! Alors oui, une proposition de loi pour que les juges ne puissent plus faire cela a été déposée par Laurence Rossignol, et le Secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes soutient la présomption de non consentement. Mais c’est tellement violent de penser que la loi puisse aujourd’hui être appliquée de cette façon, qu’on se demande ce que trouveront les juges dans la prochaine loi pour faire durer l’impunité !!!!

-Cette semaine, le Samu Social, le fameux 115, ce numéro tellement envahi de demandes (et donc lui aussi sous-financé), injoignable et qui ne peut pas répondre aux 3/4 des demandes pour les femmes, a lancé une campagne alertant sur le sort des femmes sans abri. C’est dire combien la situation doit être grave pour qu’on fasse enfin une campagne spécifique pour demander du soutien pour les femmes sans abri ! On ne les voit pas -elles se cachent, elles tentent d’éviter les viols. Et quand on les cherche, quand on essaie de les aider, on entend juste la réflexion suivante, si elles sont majeures : « on ne peut rien faire ». C’est la liberté individuelle. Seulement parce qu’elles sont majeures ? Même pas, et on revient à cet extrait de « Complément d’enquête », lorsqu’une mère, dont la fille de 14 ans est exploitée via des sites internet, explique qu’on lui répond, tout le temps, qu' »il n’y a rien à faire »…

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Cette semaine, on se dit alors : rien à faire ? Faire, ce serait sûrement possible. Mais pour cela, il faudrait reconnaître que partout, tout le temps, à la maison ou dans la rue,  au lit ou au trottoir, au travail ou à l’école, c’est la guerre contre les femmes, c’est la guerre contre les fillettes. Mais pour cette guerre-là, qui fait des dizaines de milliers de victimes (des centaines ?) il ne semble pas pour l’instant, que nos pouvoirs publics, et l’opinion, soient prêts à décréter l’état d’urgence.

Seule consolation, les voix se font plus nombreuses, surtout chez les féministes et les abolitionnistes, pour dire, avec Anne Sylvestre, « IL FAUT QUE CELA S’ARRÊTE » !

Sandrine Goldschmidt