Césars 2020…dégoûtée

J’avais pourtant combattu contre mon pessismisme d’origine, qui me faisait me dire…que le film « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma ne serait pas distingué à la hauteur de sa qualité aux Césars pour au moins 3 raisons :

-le manque de visibilité persistant en France malgré #metoo pour des films réalisés par des femmes et qui parlent de l’expérience de celles-ci, et de leur volonté de réinventer les rapports humains…ou au moins d’en montrer une image moins univoque (le regard misogyne) à l’écran.

-les honneurs répétés pour un homme dont depuis dix ans je dénonce avec d’autres féministes ici le fait qu’on lui déroule le tapis rouge (je ne dirai pas son nom). Un homme qui se présente en permanence en victime, et retournant toujours la culpabilité (typique de la stratégie de l’agresseur).

-la volonté de discréditer un mouvement féministe -qui ne cesse pourtant de grossir- et qui essaie, non pas de pousser à la vindicte des coupables, mais bien de donner aux victimes les moyens de ne pas sombrer dans le désespoir de n’être pas entendues. Le « sort » qui devait être réservé à Adèle Haenel, dans ce contexte, était particulièrement étudié, celle-ci ayant contribué à jeter un pavé dans la mare et à importer enfin le mouvement #metoo jusque dans le cinéma français.

Je me disais donc, surtout au moment du rassemblement qui a précédé la cérémonie place des Ternes à Paris, qu’il y avait un petit espoir. Personne de l’équipe du film J’accuse ne serait dans la salle, les instances dirigeantes des César avaient démissionné, le rassemblement était massif et réjouissant dans sa forme.

Enfin, Florence Foresti, « maîtresse de cérémonie » n’hésitait pas à se mettre du côté des victimes dans un discours vif où elle ne prononçait pas le nom du réalisateur.

Et pourtant, 3 heures plus tard, elle commentait le résultat de la cérémonie par « Ecoeurée ». Comme nous. Car il avait encore eu un César de la meilleure réalisation. Et Portrait de la jeune fille en feu, nominé dix fois, repartait avec le seul César de la meilleur photo (mérité) pour Claire Mathon.

Anaïs Demoustier est superbe dans « Alice et le maire », pour autant, les performances de Noémie Merlant et Adèle Haenel dans « Portrait de le jeune fille en feu » sont incomparables, nous transmettant par le regard des émotions d’une complexité et authenticité exceptionnelles.

Les Misérables, c’est -selon moi- un bon téléfilm, mais c’est un film où encore il n’y a quasiment que des hommes (voir la photo de famille sur scène à la fin) alors qu’on avait l’occasion de voir un film où il n’y a quasiment que des femmes, certes, mais qui surtout est une révolution dans le cinéma, apporte quelque chose de nouveau. L’accueil extraordinaire du film dans des pays comme la Corée du sud ou les Etats-Unis ne trompe pas.

C’est bien triste que la France du cinéma soit en même temps celle qui ne reconnaît pas cette révolution à l’écran et qui continue de récompenser un cinéaste accusé de viol et qui a fui la justice et trouvé « refuge » en France, et se victimise au point d’utiliser l’affaire Dreyfus… (ce qui achève de me révolter) pour se victimiser. « Refuge » ? Mais c’est qui la victime ?

Heureusement, Adèle Haenel et Céline Sciamma qui ont quitté la salle…bravo et merci pour leur courage.
On aurait voulu qu’elle se vide entièrement…

Ces Césars 2020 resteront peut être ceux de la honte (et ne sont pas les premiers), j’espère que ce sera parce qu’après eux, les choses changeront.

Césars 2020 : ce qui m’énerve le plus…n’est pas Polanski

Vous savez ce qui m’énerve le plus avec les Césars 2020 ?

Que Polanski soit nominé douze fois ? C’est odieux, certes, mais ce n’est pas ça.

Ce qui m’énerve, vraiment, c’est qu’encore une fois, il attire toute l’attention à lui. Alors qu’en même temps qu’il est nominé douze fois, un autre film, le meilleur film, en 2019 (according to me et beaucoup d’autres) est nominé dix fois, et qu’on n’en parle pas assez, alors que c’était une occasion rêvée de mettre en avant un film de femmes, et un autre regard sur les femmes.

Oui, Portrait de la jeune fille en feu est nominé dix fois. C’est le film le plus novateur, cinématographiquement et dans son propos, féministe, film qui révolutionne le regard sur les femmes au cinéma. Qui, comme l’a superbement dit Noémie Merlant (qui y fait une performance incroyable en Marianne) en recevant le prix de la meilleure actrice pour la presse internationale (voir ci-dessous), qui crée un imaginaire pour les femmes. Et pourtant, à cause de Polanski, personne n’en parle. Et c’est ça, qui m’énerve le plus.

Mon palmarès, pour rendre visible

Les féministes, ainsi que l’ensemble du cinéma français, ne devraient parler que de ça. Des nombreuses nominations pour ce film qui n’a pas eu la même promotion que les autres, ce film qui change les codes, renouvelle le cinéma.

Et au lieu de cela, c’est Polanski qui monopolise l’attention, et encore une fois, invisibilise le travail extraordinaire de femmes, de lesbiennes.

Alors, pour tenter de contrer ça (mais je me sens un peu seule), je reprends la liste des nominations aux César cette année et vous donne mon palmarès, de cinéphile autant que de féministe.

Meilleur film : Portrait de la jeune fille en feu

Meilleure réalisatrice/eur : Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleures actrices : Adèle Haenel et Noémie Merlant (Portrait de la jeune fille en feu) / Eva Green (Proxima)

Meilleure actrice dans un second rôle : Sara Forestier (Roubaix une lumière) qui fait une performance inouïe

Meilleur scénario original : Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleurs costumes : Dorothée Guiraud (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleure photographie : Claire Mathon (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleure espoir féminin : Loùana Bajrami (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleur premier film : Papicha

Meilleurs décors : Thomas Grizeaud

Pour le reste, je pourrais ajouter Roschdy Zem meilleur acteur dans Roubaix une lumière encore, mais comme je suis énervée, je mets l’accent sur ce palmarès encore une fois cinéphile, orienté certes féministe, mais pas plus orienté que d’autres…

Et je me prends à rêver que le soir des César, Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, Adèle Haenel et Noémie Merlant notamment, obtiennent tous ces César là, pour qu’on ne parle plus de celui qui devrait enfin tomber dans l’oubli, et porter notre attention sur ce qui peut nous faire du bien…

A lire aussi sur le thème : Lettre à Adèle Haenel

Noémie Merlant aux Lumière 2020

Mon palmarès ciné 2019

Un palmarès qui ne ressemblera pas forcément aux autres (enfin j’espère 😉

À part, bien sûr, « Portrait de la jeune fille en feu », et « Parasite ».

J’ai choisi 31 films (sur 87 vus au cinéma), pourquoi ? Parce que l’ordre, à part les 5 premiers, n’a pas vraiment d’importance, et que tous ces films là m’ont marquée. J’aurais pu en mettre quelques autres

J’ai mis en avant les films qui m’ont bouleversée, les films qui ont parlé des luttes des femmes ou des femmes qui luttent, parce qu’évidemment ces films m’intéressent au plus haut point. J’ai mis des films qui racontent des histoires qu’on n’a jamais vues à l’écran (Papicha, Proxima, Sibel, Les éblouis). Ou alors « film de genre » mais un peu différent (Brooklyn Affairs est je trouve un excellent polar de l’après #metoo).

Sur 30, on est presqu’à parité : 16 femmes, 15 hommes (un film a deux réals)

Beaucoup  plus de films de femmes que dans les classements habituels… car peut-être faut-il aller les voir et ne pas les oublier aussitôt ;-)…

J’ai mis les documentaires à part, parce que c’est un tout autre genre, cela en rajoute 5.

Voilà. Et vous, qu’est-ce que vous avez aimé ? Que pensez-vous de cette liste ? Dites-le en commentaire !

(ah et pour les films dont vous n’avez jamais entendu parler dans la liste, Allocine les recense tous !)

1 Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

PJFF

2 Long Way Home de Jordana Spiro

LWH

3 Sibel de Cagla Zencirci et Guillaume Giovanetti

Sibel

4 Proxima d’Alice Winocour

proxima

5 Les éblouis de Sarah Suco

eblouis

6 Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis

Toutcequ'ilmereste

7 Roubaix une lumière d’Arnaud Depleschin

Excellent film, excellents acteurs, mais par dessus tout, performance extraordinaire de Sara Forestier

roubaix

8 Papicha de Mounia Meddour

Papicha

9 Brooklyn Affairs d’Edward Norton

brooklyn

10 Made in Bangladesh de Rubaiyat Hossein

MIBangladesh

11 Les faussaires de Manhattan de Marielle Heller

12 Un monde plus grand de Fabienne Berthaud

13 Parasite de Joon-Ho-Bong

14 Lune de miel de Elise Otzenberger

15 Fête de famille de Cédric Kahn

16 Les enfants de la mer de Ayumu Watanabe

17 Mjölk de Grimur Hakonarson

18 La vie invisible d’Euridyce Gusmao de Karim Aïnouz

19 Alice et le maire de Nicolas Pariser

20 Perdrix de Erwann Le Duc

21 Gloria Bell de Sebastian Lelio

22 Une femme d’exception de Mimi Leder

23 Tu mérites un amour de Hafsia Herzi

24 Martin Éden de Pietro Marcello

25 Seule à mon mariage de Marta Bergman

26 Liz et l’oiseau bleu de Naoko Yamada

27 Tel-Aviv on Fire de Sameh Zoabi

28 Si Beale Street pouvait parler de Barry Jenkins

29 Sorry we missed you de Ken Loach

30 Nos vies formidables de Fabienne Godet

Documentaires 

Pour Sama de Waad-al-Kateab

J’aimerais qu’il reste quelque chose de Ludovic Cantais

Chichinette de Nicola Hens

Working Woman de Michal Aviad

Warrior Women de Elizabeth Castel, Cristina King

Lettre à Adèle Haenel

Chère Adèle Haenel,

je crois que je vous ai vu jouer dans un film pour la première fois en allant voir Le Daim au mois d’août dernier. Je vous connaissais peu, et j’ai pensé : rôle pas facile, mais qu’est-ce qu’elle joue bien ! A peine 6 semaines plus tard, j’ai vu pour la première fois Portrait de la jeune fille en feu, le film fait pour vous par Céline Sciamma. Je ne savais même pas alors que celle-ci avait été votre compagne (je ne regarde pas les César ;-). Je savais évidemment encore moins ce que depuis vous avez confié.

C’était à Montreuil, au Méliès et vous étiez toutes les deux présentes. Alors que le film m’avait bouleversée et enthousiasmée (j’en parlais ici), vous mettiez exactement, toutes les deux, les mots sur ce que j’avais ressenti en regardant le film. Intelligence, talent, respect pour les femmes, regard politique sur l’amour parce que pour une des premières fois, c’était un regard vrai sur le désir, un regard source de vie pour les femmes et non d’emprisonnement dans un regard objectifiant (« male gaze »).

Un peu le même genre de choc que quand j’ai vu les portraits de nues de la grande peintre allemande (malheureusement décédée à 31 ans des suites de son accouchement), Paula Modersohn Becker, qui pour la première fois, me montraient qu’on pouvait peindre des femmes nues sans ce « male gaze », qui réduit la femme peinte au désir de ceux qui la regardent.

PJFFDans Portrait de la jeune fille en feu donc, même choc. Les scènes de sexualité ne sont pas montrées, on ne voit que la montée du désir, la montée du « dégel », la naissance de la vibration. Ne pas les montrer, c’était osé, mais indispensable. Parce que même si probablement Céline Sciamma, en dialogue avec vous et Noémie Merlant, aurait été capable de filmer des scènes d’une façon différente, l’état du cinéma est tel que cela aurait encore été emprisonné par le regard appris par des décennies de ce « male gaze ».  Et aurait été utilisé contre les femmes et les lesbiennes.
Tant que les hommes ne sont pas en mesure de penser les lesbiennes autrement qu’en support pornographique à leur excitation, et les femmes en général autrement qu’en objet de leur désir, il me semble nécessaire de ne pas les laisser regarder des femmes qui s’aiment.

Mais depuis que j’ai regardé en entier votre interview sur Mediapart, je sais que ce film est encore beaucoup plus. Alors que vous disiez, vibrante d’authenticité et de justesse, ce que vous aviez subi enfant, victime de cette violence sexuelle patriarcale du cinéaste, que vous livriez votre analyse des ressorts de ce système, une analyse approfondie, nuancée et ancrée dans le vécu de tant de femmes, vous avez parlé de la nécessité de remettre le monde à l’endroit.

Cela a été une nouvelle révélation du pourquoi Portrait de la jeune fille en feu m’avait tant et profondément bouleversée, chacune des trois fois que je l’ai vu. En effet, il est désormais clair que ce film est, outre une déclaration d’amour et politique sur l’amour, un film de réparation. Pour vous et toutes les femmes. Un film où le cinéma, la cinéaste et les actrices rendent aux personnages -et aux femmes- leur humanité de sujet désirant et souverain de son corps et de sa vie. Là où Ruggia vous avait volé votre humanité pour faire un objet entre ses mains, Portrait de la jeune fille en feu vous dévoile actrice de votre vie, de votre rôle, de votre art, de votre désir. Et cela rejaillit sur nous toutes.

Avec Portrait de la jeune fille en feu, la vie revient aux femmes, en image. Avec votre témoignage, elle nous revient aussi, en mots.

J’espère que des millions de femmes auront l’occasion d’être touchées par ce que vous nous avez offert là. Et que des millions d’hommes pour une fois écouteront et s’abstiendront de commenter, si ce n’est pour vous remercier d’avoir parlé.

Sandrine Goldschmidt