Christine Lagarde, Abdallah, Charlie et les femmes

IMG_6343En début de semaine, nous avons tous et toutes beaucoup ri et apprécié la chronique de Sophia Aram, en voile intégral, qui se moquait du « féminisme très discret » du défunt roi d’Arabie saoudite, tel que le décrivait Christine Lagarde, Présidente du FMI : « d’une façon très discrète, il était un grand défenseur des femmes »

Une fois avoir bien ri, le sujet a continué à me trotter dans la tête. Comment, pourquoi, la présidente d’une institution si influente dans le monde, pouvait bien vouloir dire une chose pareille ? Je ne reviens pas sur le fond des propos, Sophia Aram décrit bien les très discrètes avancées des droits des femmes en Arabie saoudite.

Ce qui m’intéresse ici, c’est  de comprendre d’où parle Lagarde, de qui elle parle et les enjeux de son propos ?

Présidente du FMI, représentante du « monde libre » et surtout d’une très puissante instance mondiale de financement, elle parle du roi musulman d’un pays qui n’est pas laïc, mais qui au contraire applique la loi du Coran tel que les hommes au pouvoir décident de l’interpréter. Mais l’Arabie saoudite, c’est aussi un des alliés les plus puissants des Etats-Unis et de l’OTAN, pour une simple raison : c’est le plus gros pays pétrolier du monde.  On a besoin de lui, et il a besoin de nous (pour faire tenir politiquement le pays). C’est donc un « allié anti-terroriste ».

Mais en même temps, c’est un pays très obscurantiste, où il y a du ressentiment anti-occidental, et où il y a beaucoup d’argent, pour acheter des armes, et beaucoup de « petits puissants » dorés aux pétrodollars qui eux ne sont pas forcément les soutiens de l’anti-terrorisme. La péninsule arabique reste le terreau géographique de nombreux groupes terroristes (cf les revendications des attentats de Charlie Hebdo et de l’hypercasher).

Problème pour Christine Lagarde et ce qu’elle représente : comment justifier, en plein « après-Charlie » qu’on est si ami avec ce pays ?

La solution, c’est d’associer ce pays à nos valeurs, ce qui inclut d’être ou d’apparaître au moins un  minimum, défenseur des femmes ! En effet, lorsqu’on critique l’islamisme, un des arguments principaux est celui de la défense des droits des femmes, que  la religion bafoue. Pour le dire autrement, il est difficile voire impossible aujourd’hui de dire qu’on n’est pas « féministe » (même si on ne l’est pas), surtout lorsqu’on reproche à l’Islam son attitude envers les femmes. Il fallait donc bien trouver du féminisme à Abdallah, même si discret !

S.G

 

 

 

Sacrée liberté d’expression !

Sophia Aram a fait une excellente chronique sur France Inter intitulée « Le droit de blasphème, c’est sacré ». C’est très drôle, et magnifiquement juste, pour défendre le droit au blasphème de Charlie Hebdo. Ce qu’elle décrit, c’est exactement la liberté d’expression qu’on a envie de défendre.

Hier, 4 millions de personnes se sont rassemblées en France, munies d’un message en faveur de la liberté d’expression, et je crois, d’une forte envie de mettre un peu plus de lien et d’amour dans notre société. De reboiser l’âme humaine et s’aimer à tort et à travers, comme l’a écrit Julos Beaucarne dans le magnifique texte que je mets en lien tout en bas de l’article*

10898090_10205475474275596_7680048931794421129_n L’émotion passée, la récupération par les puissants un peu ridicule au regard du nombre de citoyennEs lambda qui se sont mobilisées, de nombreuses interrogations naissent. On a défendu par millions la liberté d’expression, il me semble qu’il est temps maintenant de l’expliquer, et d’essayer de la mettre en pratique en respectant les opinions des unEs et des autres, dès lors qu’elles s’expriment autrement que par la haine et la violence.

 

Expliquer, cela me paraît essentiel, d’abord pour les jeunes en formation dans notre Ecole républicaine. Essentiel, pour rendre la liberté d’expression efficiente, de ne pas la brandir comme une valeur à laquelle il faut adhérer « parce que c’est comme ça », sans réfléchir (c’est même très contradictoire) mais parce qu’on a longuement réfléchi et qu’on est capable de l’expliquer et de la justifier. Ensuite, il nous faut être capables d’en expliquer les limites, d’entendre les critiques, et d’être capables d’y répondre, ou de faire grandir la liberté d’expression avec elles.

Première partie : expliquer la liberté d’expression pour la rendre plus efficiente

Pour en parler, je vais commencer par citer le film « Les Héritiers », qui selon moi pourrait aujourd’hui être montré dans toutes les classes à partir de la 4e. Ce film relate l’histoire vraie de la seconde du lycée Léon Blum à Créteil. En disant à des jeunes de seconde totalement désorientés, violents, repliés sur leur mal-être, qu’ils sont capables de participer à un concours national de la résistance et de la déportation, leur professeure d’histoire incarne ce que peut être la République : capable de faire sortir de chacunE le meilleur de soi-même. Capable de donner du sens à nos vies, de créer du lien. ET capable de nous faire adhérer à ses valeurs.

Il y a une scène dans le film qui fait encore plus que les autres écho à ce qui se passe aujourd’hui…une scène, qui aurait pu se produire ces derniers jours. En effet, de nombreux enseignants relatent qu’ils ne parviennent pas à aborder la question des caricatures de Mahomet avec certains de leurs élèves qui se se01-450x320-pixels_28ntent insultés par toute critique du « Prophète ». Certains auraient refusé de faire la minute de silence (personne d’ailleurs n’est censé y être obligé…juste ne pas empêcher les autres de la faire, mais demander ça à des élèves dès la primaire qui ne sont pas en âge d’avoir une conscience politique…hum) Pour moi, c’est vraiment dommage de partager ces infos sans plus de réflexion, pour en conclure : regardez où on en est ? Or que nous disent ces informations ? Que les élèves de nos écoles ont besoin qu’on leur explique ce que c’est que la liberté d’expression, pas qu’on leur impose ! C’est légitime de leur expliquer pourquoi il est légitime de critiquer les religions, et qu’ils peuvent ne pas en prendre ombrage, parce qu’on ne s’attaque ni à eux ni à leur foi (même si je conçois que cela peut être difficile face à la violence !).

Ce qui s’est passé pendant les minutes de silence, c’est exactement la même chose qui se produit donc dans Les Héritiers, quand Mme Guéguen (la prof d’histoire) montre à ses élèves une fresque historique, dans laquelle Mahomet est aux côtés de Satan en enfer (si mes souvenirs sont exacts). Un des élèves musulmans, qui deviendra un des principaux personnages du film, n’attend aucune explication, il s’insurge, se fache, commence à partir, en disant « ça ne se fait pas » de dire ça, accusant la prof d’être hostile à l’islam et d’en vouloir à ses élèves. Celle-ci parvient à le calmer. Et ensuite à leur faire comprendre peu à peu ce dont il s’agit.

Qui a peint ceci, leur demande-t-elle ? Des chrétiens qui sont en guerre contre les musulmans et pour qui il y a donc intérêt à dépeindre Mahomet aux côtés de Satan. C’est donc une image de propagande. Ils parviennent à le comprendre, et à voir ce qu’ils peuvent faire de ce qu’ils viennent d’apprendre dans leur vie de tous les jours. En une séance, les voilà déjà un peu plus citoyens. Plus tard dans le film, ils feront d’ailleurs eux-mêmes le lien entre cette fresque et une caricature de propagande antisémite de l’entre-deux guerres, et en feront matière à réfléchir et penser.

028486Tout est dit sur les images. Qu’ il est fondamental de parvenir à les remettre dans leur contexte, de se demander qui parle, quand comment et dans quel but, qu’un dessin/ une caricature peut être un instrument de propagande qui incite à la haine et joue un rôle dans les violences commises comme d’être un outil de réflexion et d’ouverture d’esprit. Les caricatures des années 30 sur « le péril juif » manifestent ce que sont les limites de la liberté d’expression. Celles de Charlie Hebdo, alors, sont-elles différentes ?

Oui. Car l’intention des dessinateurs n’est pas d’appeler à la haine contre les musulmans  ou les juifs ou les catholiques mais de dénoncer l’obscurantisme religieux. Elles peuvent mettre en colère. On peut estimer et dire qu’elles nourrissent un discours anti-musulman (comme on peut estimer qu’elles nourrissent, parfois, la haine des femmes). Mais dépassent-elles les limites de la liberté d’expression ? Je ne crois pas, dès lors qu’elles ne font pas d’amalgame entre tout musulman et les terroristes islamistes, entre tout musulman et les intégristes. Néanmoins, il est parfaitement légitime de donner des explications du pourquoi c’est une expression de la liberté de conscience, et de répondre par des arguments à celles et ceux qui s’interrogent. Même quand il y a de la manipulation dans les interrogations, il est important de répondre, non pas pour faire taire les manipulateurs, mais pour donner des arguments autres à ceux qui les écoutent.

Il me semble même légitime de d’abord se demander ce qui fait que des personnes sont heurtées et de s’assurer que le dessin est bien choisi… Et si on considère qu’elles excèdent les limites de la liberté d’expression, que les caricatures sont racistes (point de vue qui se défend), alors ont peut toujours recourir aux moyens démocratiques et légaux : écrire pour critiquer, faire part de son désaccord, voire entamer une action judiciaire. Certainement pas assassiner.

Autre exemple de la nécessité d’expliquer : le piège Dieudonné. C’était prévisible. A peine la manifestation terminée que l’individu connu comme humoriste et apprécié – à mon grand dam, mais c’est un fait- par de très nombreuses personnes, fait une sortie qui déclenche la polémique, mais qui surtout, est très exactement destinée à plonger tout le monde dans la confusion. Reprenant le principe de #Jesuischarlie, il a dit qu’il se sentait ce soir (le 11 janvier) « Charlie Coulibaly ». C’est très très fort.

Car ces propos sont -peut-être- passibles de la loi contre l’apologie du terrorisme. Sauf que bien sûr, Dieudonné se revendique humoriste et est reconnu comme tel par ses fans. Donc, il dira « je fais de l’humour ». Or, ces derniers jours, on a entendu en permanence, qu’on « pouvait rire de tout » (Cabu l’aurait dit semble-t-il), que les caricatures de Charlie c’est de l’humour, etc.

Donc, si on veut justifier d’ouvrir une action judiciaire, on est un petit peu obligé, après avoir passé des jours à dire « on peut rire de tout », de dire « on ne peut pas rire de tout ». Et ce n’est pas forcément évident à justifier…

Ces deux exemples posent évidemment le problème des limites de la liberté d’expression. Pourquoi quand Charlie dit devant une caricature du prophète « c’est dur d’être aimé par des cons » c’est la liberté d’expression et pourquoi quand Dieudonné dit « être Charlie Coulibaly », c’est hors limites. Pourquoi parle-t-on de pays liberticides qui enferment à tort des gens pour avoir émis une opinion et pourquoi condamne-t-on des personnes pour avoir dit, écrit ou dessiné certaines choses ?

En réalité, je ne suis pas sûre d’avoir la réponse qui convaincrait les fans (peut être Mme Guéguen ?). Je trouve que la phrase redoutable car il joue sur l’humour pour dire qu’il se sent proche d’un terroriste, mais ce qu’il vise en réalité c’est le slogan  #jesuischarlie et les interrogations que le slogan a soulevé. En effet, à mon avis ce qui l’intéresse ce n ‘est pas de faire de Coulibaly un héros, c’est de pointer le fait qu’il y a une contradiction entre les attaques judiciaires dont il fait l’objet et le propos de #jesuischarlie, et de poursuivre son intérêt personnel : passer pour la victime et faire de l’audience.

Les événements de ces derniers jours nous rappellent donc autant la nécessité de la liberté d’expression que la difficulté d’en dessiner les limites.

Un pays avec une liberté d’expression sans limite n’existe pas et tant mieux. De nombreuses personnes revendiquent même de mettre des limites supplémentaires à la liberté d’expression. Car si elle n’est pas totale, c’est qu’elle doit être délimitée. Et si elle est délimitée, alors se pose la question de la définition de ses limites, qui sont susceptibles d’être liées aux rapports de pouvoir dans la société.

2è partie : -Les limites et critiques de la liberté d’expression.

IMG_0814Les  limites légales d’abord. La « provocation aux crimes et délits » et « l’incitation à la haine et à la violence » sont interdites. On peut interdire un livre ou un spectacle pour « trouble à l’ordre public ». L’injure et la diffamation contre un individu ou un groupe  sont également condamnables. L’apologie de crime de guerres, l’apologie du terrorisme sont interdits. On n’a pas le droit de tenir des propos (mots ou dessins) racistes ou antisémites. En revanche, il n’y a pas d’interdiction des propos sexistes à proprement parler. Enfin, il existe depuis une dizaine d’années un délit d’outrage aux symboles nationaux (comme le drapeau français), souvent considérée comme une atteinte à la liberté d’expression.

Le blasphème (cf ci-dessus Sophia Aram) n’est pas une limite de la liberté d’expression aujourd’hui en France (il l’a été autrefois). Son principe est qu’on a le droit de critiquer les religions, comme les politiques, comme tout système idéologique, on a le droit de s’en moquer, dès lors qu’on n’est pas dans les limites évoquées ci-dessus.

Ce droit de critiquer les puissants a été conquis en France et n’existe pas partout. C’est la conquête centrale de notre liberté d’expression. Et il est clair qu’à travers le monde, de nombreux croyants et surtout institutions religieuses l’acceptent  mal…pour exemple cette vidéo de Holly Near : « I ain’t afraid ». Elle y critique ce que font les humains au nom de leur Dieu. Et se prend des volées de bois vert en commentaire. Pourtant, elle n’incite jamais à la haine, et ne diffame ni n’insulte personne…

Les critiques de la liberté d’expression

Elles sont légitimes, car il est normal d’avoir le droit de critiquer la liberté d’expression si on défend la liberté d’expression…

Il y a d’abord les critiques sur la définition des limites : le délit d’outrage par exemple considéré par beaucoup comme une atteinte à la liberté d’expression. Il y a aussi celles et ceux qui pensent qu’il ne devrait pas y avoir de limites.

Mais il y a aussi les critiques quant à l’exercice de la liberté d’expression

Dans une société républicaine égalitaire, le peuple est souverain, les lois doivent être l’expression de la volonté générale. Le problème, c’est que dans les faits certains ont plus accès aux libertés que d’autres… (tout le monde y a droit mais tout le monde n’a pas accès à ce droit) et la liberté de certains est plus défendue que celle de certains autres…ainsi, tous les oppriméEs, et en particulier les femmes et les minorités ont moins accès aux médias, et leurs expressions sont moins souvent publiées, peut-être même plus facilement interdites, et ont une moins large audience.

Premier problème : certaines atteintes à la liberté d’expression sont moins prises en compte que d’autres

Le sexisme n’est pas ou peu reconnu comme un motif de condamnation pour ses auteurs : en effet, avoir des propos incitant à la haine des femmes est beaucoup plus facile que d’avoir des propos incitant à la haine des noirs ou des juifs. Pire, dessiner et diffuser des images incitant à la haine et à la violence contre les femmes est largement toléré dans notre société. C’est le cas de la publicité et de certains dessins. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas reconnu comme incitant à la haine et donc comme étant une limite de la liberté d’expression.

Ainsi, certaine personnes pensent que certains dessins de certains dessinateurs de Charlie Hebdo, sont une incitation à la haine des femmes. Personnellement, j’aurais tendance à penser que oui et non. Rire de voir des femmes humiliées et soumises encourage à avoir beaucoup de tolérance pour ne pas dire plus envers l’humiliation et la soumission des femmes. Utiliser systématiquement la sexualisation comme façon de traiter d’un sujet (dans la pub ou la caricature) est à mon avis une façon extrêmement pernicieuse (parce que non comprise comme telle par les auteurs qui souvent, refusent de s’interroger dessus) de perpétuer le statu quo.  Mais je suis convaincue que ces hommes ne veulent pas inciter à la haine des femmes, souvent même ils cherchent à dénoncer ce qui explique que de nombreuses féministes les disent féministes. Le problème est que la réflexion sur le sens sexiste des images est à son degré zéro, et qu’ils n’ont pas l’air de vouloir l’entamer (à en croire les réactions quand des féministes les critiquent).

Bien évidemment, il ne viendrait pas l’idée à des féministes de souhaiter leur mort ou de vouloir les tuer pour avoir dessiné…c’est ce qui fait toute la différence entre la critique et le terrorisme assassin…

Deuxième problème : la défense des victimes n’est pas la même pour toutes et tous.

PDJPDPXAinsi, le week-end dernier, on a appris le massacre de 2.000 personnes au Nigéria. On a appris qu’une fillette avait été envoyée à la mort, bardée d’explosifs, pour tuer dans un marché. En décembre, plus de 130 enfants ont été massacrés dans une école au Pakistan. Tous les jours en France, des enfants -majoritairement des filles- sont violés battus et assassinés parce qu’ils n’ont juste aucun pouvoir ni moyen de faire défendre leurs droits. Tous les deux jours en France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex parce qu’elle a tenté d’exercer sa liberté d’exister. A travers le monde, des femmes sont mises en prostitution, violentées sexuellement et victimes de trafic » au nom de la « demande sexuelle » des hommes. Or, lorsqu’on fait des manifestations pour le dénoncer, on n’est pas 4 millions, mais bien contentes si on est 2.000. Alors même si on ne peut que se réjouir du fait que tout le monde se lève pour défendre la liberté d’expression, il est légitime de se poser des questions sur la source de notre indignation et du pourquoi elle est ici si forte, et là inexistante.

Troisième problème : qui dispose de la liberté d’expression ?

Avoir le droit de s’exprimer c’est une chose, pouvoir le faire en est une autre. Or, qui a accès aux médias ? Les hommes, blancs, quadras, d’un certain milieu social. Pourquoi ? Parce que pour avoir accès aux médias de masse, il faut être accepté par ceux qui les dirigent et les financent. Pour pouvoir s’exprimer sur Internet et avoir de l’influence, il faut avoir accès, déjà, à un ordinateur…Dans les supports de presse, 80% des personnes interrogées sont des hommes, les experts également…

Alors bien sûr, il faut revendiquer la liberté d’expression, et tracer la « ligne rouge » : aucun dessin ne mérite la mort, ni aucune réponse violente. Mais dès lors qu’on n’est ni dans l’incitation à la haine ni dans la violence, on a le droit de critiquer…

Sandrine GOLDSCHMIDT

*http://www.youtube.com/watch?v=_E1HbACfWNo

Les femmes de l’année

Bien sûr, il y a les sondages débiles. On ne peut pas les empêcher. Quand les jouets de Noël sont là pour dire aux petites filles d’être des petites filles, bonnes ménagères, futures mamans, sages comme ces images…quand les médias ne parlent des femmes qu’une fois sur 5 et encore, en les traitant de femme de, fille de, mère de…

que peut conclure un sondage débile ? que la femme de l’année est la femme de celui qui a fait parler de lui autant que le 11 septembre…c’est bien obligé.

Mais bien sûr, tout ça n’existe que parce que nous voulons bien le regarder, le dénoncer. Qui est la femme de l’année, on s’en fout, nous ! La télé, les sondages, on s’en fout, au-delà de la critique nécessaire à leur faire.

Savoir qui est la femme de l’année, aussi, on s’en fout !  Ce que nous voulons, c’est qu’on parle de toutes les femmes, que toutes les femmes puissent imaginer avoir un lieu d’expression sur cette terre, que leurs certitudes, leurs doutes, leurs peurs, leurs joies, leurs bonheures, aient des lieux pour s’exprimer. Il n’y en a pas qu’on va désigner « la meilleure », « la plus ceci, la plus cela ».

Il y en a qui nous font du bien. Et ce sont celles-ci qu’une rétrospective annuelle pourrait mettre en avant, pour nous rappeler ce qu’elles ont dit, fait, qui nous a aidé à exister, être dans ce monde d’hommes.

"Chaque jour est un bonus". Je suis maintenant une femme libre. Quand je le dis, cela me fait peur."

Du coup, je vais juste rappeler comment 3 femmes nous ont fait du bien cette année, par leur action, leur courage, leur contribution à la lutte.

D’abord, Rebecca Mott, écrivaine, sortie de la prostitution, et dont la parole sur son blog est d’or. Quand on ne sait plus comment faire pour essayer de convaincre de l’évidence, on peut toujours se tourner vers ses textes, qui prennent aux tripes, mais servent aussi l’intelligence.

Ensuite, il y a Muriel Salmona, psycho-traumatologue, présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie, fondatrice du Crifip, qui sans relâche, et avec une énergie extraordinaire, porte la parole des victimes, à la fois dans sa pratique quotidienne auprès de ses patientes, dans les textes qu’elle publie sur son blog et les interviews qu’elle donne aux journalistes, et dans les formations qu’elle donne aux quatre coins de la France, pour que les professionnels soient enfin alertés des conséquences psycho-traumatologiques de la violence sexuelle et soient capables de la détecter. Un immense merci à elle.

Enfin, dans un autre style, plus connu médiatiquement, mais non moins valable en l’occurence, Sophia Aram, qui par ses chroniques courageuses, s’attire les foudres de l’extrême-droite, mais arrive à nous faire rire, tout en disant les choses les plus justes. Alliance d’humour et d’intelligence, cela fait tellement de bien sur les ondes…

 

Mais encore une fois, celles que je veux mettre en avant, ce sont « toutes les femmes » qui n’ont pas -ou pas encore- la possibilité de se faire entendre, d’exister, d’être ce qu’elles pourraient rêver, et qui survivent dans ce monde qui n’en veut pas, les prostituées, les pauvres, les travailleuses, les migrantes, les femmes battues et violées, les mariées de force, les femmes mutilées,  les petites filles qui naissent et celles qu’on ne laisse pas naître, celles qu’on empêche d’aller à l’école. Elles sont toutes des trésors, et toutes, devraient pouvoir voir ce monde, comme celui des possibles, possibilité de vivre, tout simplement.

Ce sont elles, les femmes de l’année.

Sandrine GOLDSCHMIDT

Crise de foi, crise de rire

Photo S.G

Hier, dieu (je fais exprès de ne pas mettre de majuscule) a été clément. Il a décidé de me laisser aller voir le spectacle de Sophia Aram, « Crise de foi », malgré la neige. Il faut croire qu’il (elle ?) a le sens de l’humour, et c’est une bonne nouvelle !

Car ce n’est pas tous les jours que je ris devant les spectacles-d’un-ou-d’une sur scène…mais là, l’idée d’une jeune femme qui rit-à la fois, des 3 religions monothéistes, avec le même talent détecté lors de ses chroniques de France Inter, et avec en plus la possibilité de la rencontrer à la fin, c’était un petit morceau de ciel à saisir…

Et donc, je n’ai pas été déçue, bien au contraire. Toutes les religions en prennent pour leur grade. En particulier lorsqu’un spécimen de chacune est envoyé dans l’espace pour délivrer un message de paix et finissent par reproduire toutes les guerres de religion à eux 3…une critique tout en subtilité, souvent en bon sens…autre exemple, celui de sa tante Fatiha, qui s’essaie à pratiquer les 3 religions en même temps, pour ne pas perdre au boneteau et arriver au Paradis pour s’entendre dire : « dommage, tu n’as pas choisi la bonne. »

Ce qui a poussé Sophia Aram et son compagnon Benoît Campillard (ils co-écrivent toujours les textes) à faire ce spectacle, c’est à la fois leur parcours personnel -ils sont un « couple mixte », et l’actualité. « C’était insupportable »(d’entendre tous ces discours religieux) , on trouvait que le religieux gagne du terrain « et ils voulaient délivrer un message. C’est donc un spectacle politique. En plus, explique Sophia « il n’y avait pas de spectacle où l’on se moque de la religion musulmane, qui est ma religion d’origine, parce qu’on dit que c’est trop sensible, et je trouvais ça dommage. La solution, c’était de se moquer des 3. C’était soit les 3, soit aucune. »

Et puis, cela ne vous étonnera pas, ce qui m’a plu, c’est que Sophia Aram n’y va pas avec le dos de la cuiller quand il s’agit de dénoncer ce que les religions accordent comme place aux femmes. « moi, ce qui m’étonne le plus, c’est pas comment on peut être croyant, mais comment on peut être croyantE. Pour les mecs, la religion c’est plutôt confort. Pour les femmes, il faut se soumettre, et toutes les religions les réduisent à un rôle de reproductrices. »

Sophia Aram est donc une femme qui s’approprie le discours des 3 religions, et affirme que les femmes ont aussi des choses à dire dans ce domaine. « Parfois, certaines femmes qui montent sur scène sont presque machistes. Elles ne font que reproduire les clichés habituels, sur les vêtements, la mode…« . Elle, elle préfère faire rire, tout autant, mais en montrant « que les femmes ont un cerveau »…

Et ça marche ! Pour l’instant (le spectacle a été créé en juin à Lyon et est joué depuis septembre au théatre Trévise à Paris), il n’y a pas eu de réactions hostile, à part sur un blog intégriste catholique…et, comme fait exprès, ce qui provoque souvent le plus de « réaction de prudence » (chez certains, pas chez elle, bien sûr), c’est justement ce qui la distingue du discours parfois bien convenu de certaines de ses « consoeurs » sur scène… Sophia Aram fait  un « pied de nez » appuyé au discours religieux, en remerciant « dieu » d’avoir donné aux femmes un clitoris, (alors que si souvent les hommes voudraient les en priver…) dans une chanson qui parlera d’elle-même et dont Sophia m’a gentiment autorisé de reproduire les paroles :

Intro

Tu as créé tout l’univers

Merci du fond, du coeur

De m’avoir donné, pour mon bonheur

Donné, un clitoris,

 

Couplet 1

Seule dans le noir, sans aucun espoir

Tu m’as montré la voie

Toute cette joie au bout de mes doigts

C’est à toi que je la dois

Couplet

Maintenant je vis dans la lumière

Je n’ferme plus les paupières

Si sous ma douche souvent j’me touche

C’est en m’massant la touffe

Couplet

C’est en ton nom que certains gros cons

Nous empêchent de jongler

A quoi ça sert d’nous l’avoir donné

S’il faut pas y toucher

Couplet

Toujours en ton nom,  y a d’aut’ gros cons

Qui pratiquent l’excision

Mais comme c’est toi qui nous l’a donné

Le reprendre c’est voler

Sandrine Goldschmidt

Le spectacle est donc à voir absolument, il continue à Paris jusqu’au 31 décembre, en tournée ensuite (retrouvez les dates sur son site officiel).