Va-t-on légaliser l’inceste entre adultes (en mettant un seuil de consentement à 18 ans) ?

Eric Dupont-Moretti, « ministre de la justice, a annoncé dans un premier temps un seuil de non consentement à 15 ans, pour des relations sexuelles adultes-mineur·es, puis de 18 ans en cas d’inceste. C’est un premier pas, semble-t-il, salué par les associations féministes et de protection de l’enfance. Mais quand j’ai vu l’info, je me suis demandé : est-ce que cela ne vient pas renforcer la légalisation de l’inceste en France ? Et pourquoi cette différence avec les autres mineur·es. ? Et puis j’ai réalisé que l’inceste entre adultes…était déjà légal ! Ce qui m’a poussé à me poser de nombreuses questions sur les débats en cours… Et à faire un parallèle avec la prostitution, qui je pense, éclaire et nourrit la réfléxion (n’ai-je pas toujours écrit ici que c’étaient les deux verrous du patriarcat ?)

Depuis qu’on est enfant, on apprend que dans toutes les sociétés de tous les temps, partout, le seul interdit commun est celui de l’inceste. On apprend aussi aux enfants qu’on « n’épouse pas ses parents ».

Oeuvre de Niki de Saint-Phalle, elle même victime d’inceste paternel.

Et pourtant, aujourd’hui, l’inceste est et n’est pas interdit en France. Ce qui est interdit, en vertu de ce principe universel, c’est seulement le mariage consanguin/familial, et le viol incestueux de mineur·es quand le consentement n’est pas évoqué..

Voici la liste des cas d’interdiction du mariage consanguin :

  • frère et sœur, même en cas d’adoption (la loi sur le mariage homosexuel a précisé que le mariage entre frères ou entre sœurs est également interdit) ;
  • ascendant et descendant (le lien de parenté est direct entre enfant et parent), même en cas d’adoption ;
  • entre beaux-parents (parâtre, marâtre) et beau-fils ou belle-fille (ex. : une fille d’un premier mariage et le deuxième mari de sa mère). Cette interdiction peut être levée par le président de la République si la personne qui a créé l’alliance est décédée. Toutefois en pratique certains mariages ont pu être célébrés3 ;
  • oncle et nièce, ou neveu et tante (interdiction qui peut être levée par le président de la République).

Le droit français autorise cependant le mariage entre belle-sœur et beau-frère, entre cousins, entre oncle et nièce adoptive et entre tante et neveu adoptif4.

En revanche, les relations sexuelles entre adultes « hors mariage » ayant ces liens de parenté ne sont pas interdites.

«Le droit français, comme le droit espagnol ou le droit portugais, ne condamne pas les relations sexuelles librement consenties entre des personnes majeures appartenant à la même famille, écrivait la commission. Ce faisant, la France, l’Espagne et le Portugal se différencient d’autres pays occidentaux qui font au contraire de l’inceste une infraction spécifique, indépendamment de toute violence, au titre des infractions contre la famille et le mariage notamment. Par exemple, l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse punissent d’une peine d’emprisonnement toute personne qui a des relations sexuelles avec un descendant, un ascendant, son frère ou sa sœur, sauf si l’auteur de l’infraction a moins de dix-huit ou dix-neuf ans.»

Source Slate

#metooinceste

Avec la révélation de l’ampleur des viols par inceste sur mineur·es ces dernières années et en particulier ces dernières semaines, on entend dire que « l’inceste est interdit en théorie, mais pas dans les faits ». Je crois qu’on se trompe. Ce n’est pas l’inceste parent (homme très majoritairement) adulte mineur qui est interdit ou tabou. Il est très répandu car il est le vestige de la propriété qu’avait le pater familias sur ceux qui peuplaient son foyer.

« L’interdit symbolique de l’inceste », c’est celui des relations sexuelles entre adultes (ou « en âge de se marier remplacé aujourd’hui par « de consentir à des relations sexuelles ») de même famille.

Dans l’ensemble, cet interdit là -non légal- est plutôt bien respecté. L’ordre symbolique est suffisamment fort pour que la loi soit rarement nécessaire. Elle pourrait l’être pourtant, comme dans le cas de cette jeune femme majeure, incestuée mineure puis majeure par son père violent (D.Mannechez). Elle l’a soutenu, s’est dit consentante, a eu des enfants avec lui, avant d’être à nouveau sa victime conjugale et de finir par être assassinée par lui – un fémincide conjugal type…

Seuil d’âge pour les mineur·es

Qu’il faille instaurer un seuil d’âge de consentement me semble une évidence, je ne vais pas rediscuter de cela. Pour moi, c’est l’âge qui se discute. 15 ans me semble trop jeune pour des relations sexuelles avec un adulte (et je ne parle pas des relations entre mineur·es ou avec très faible écart d’âge (genre 17 ans et demi / 18 ans et demi, qui n’entrent pas dans ce champ selon moi). Je l’ai déjà dit ici il y a des années, dans tous les cas, un homme de 50 ans avec une fille de 18 ou 19 ans, je pense que cela pose problème (et je ne dis pas non plus qu’il faut l’interdire, je dis que ça pose problème). Mais qu’on puisse évoquer le consentement pour une mineure de 16 ans avec un adulte beaucoup plus âgé me paraît compliqué. A tout prendre, 18 ans, l’âge de la majorité en tout, pourquoi ne serait-ce pas l’âge de la majorité sexuelle ? Et on pourrait faire des adaptations pour exclure les relations sexuelles entre gens d’âges proche (cf Canada(1)).

En revanche, qu’il faille instaurer un seuil de consentement pour les mineur·es différent en cas d’inceste (une circonstance aggravante suffirait), cela pose la question de la légalisation de celui-ci pour les adultes. Revenons à l’interdit de l’inceste. Il n’est donc dans la loi, que celui du mariage.

Faudrait-il alors l’interdire spécifiquement dans la loi ? De nombreux pays le font. Qu’est-ce qui le motiverait ? Il y a la question de la consanguinité, mais aussi celle des conséquences psychologiques et psychogénéalogiques dévastatrices, ce qu’on apprend enfant, que cela créerait des « lignés de débiles -car cela reproduit les tares génétiques. Mais surtout, il y a la question de l’emprise que les relations familiales créent, de la nécessité d’évoluer d’être élevée dans un espace de sécurité, ou la limite entre soi et l’autre est identifiable et identifiée. Une petite fille, un petit garçon, une petite soeur, une nièce, sont particulièrement sous « l’autorité paternelle » qui, si elle n’est plus exclusive, reste très prégnante symboliquement. On « obéit » à son père (et peut être aussi, à sa mère dans certains cas que je n’exclus pas), on lui doit obéissance, et cela ne s’arrête pas à 18 ans. On ne devient pas d’un coup « l’égal symbolique de son parent » parce qu’on est adulte.

De la même manière, un petit garçon ou une petite fille face à un grand frère, ne « fait pas le poids », et cela ne s’arrête pas « par miracle » à la majorité. Pour toutes ces raisons, l’inceste entre adultes pose problème. De violence, de lignée. Et c’est là que le parallèle avec la prostitution devient intéressant. Dans la prostitution non plus, « cela ne s’arrête pas à 18 ans et un jour ». Ce que tout le monde admet comme anormal avant 18 ans (tout en ne faisant pas grand chose contre ceux qui paient pour avoir des relations sexuelles avec des mineur·es), certain·es prétendent que d’un coup, adulte, du jour au lendemain, ce ne serait plus un problème, qu’on pourrait consentir à se voir imposer un acte sexuel en échange de rémunération, alors qu’on est dans une situation de vulnérabilité.

Pas si simple d’interdire…

En revanche, faut-il interdire l’inceste dans la loi ? Ce n’est pas si simple. En effet, si on l’interdisait purement et simplement, cela voudrait dire que les deux parties prenantes seraient pénalisées (c’est le cas en Allemagne, cf plus haut, ou au Canada). La victime et l’agresseur de la même manière.

Poussons le paralèlle avec la prostitution. Dans le modèle abolitionniste, on ne pénalise que celui qui a le pouvoir, le « client prostitueur » (et le proxénète) celui qui peut, parce qu’il a quelque chose dont l’autre a besoin -de l’argent, de la nourriture, une chambre- lui imposer un acte sexuel. On ne pénalise pas – ou plutôt on ne pénalise plus la victime. Cela ne fait que 5 ans que, grâce à la loi de 2016, le délit de racolage est aboli en France.

Ne pourrait-on réfléchir, dans les cas d’inceste, à interdire l’acte perpétré par celui qui a le pouvoir d’emprise sur l’autre et ne pénaliser que lui ? Et protéger sa victime ?

Pour l’inceste, cela peut paraître plus compliqué. Il n’y a pas l’argent. L’est-ce ?

… mais est-ce impossible ? pas souhaitable ?

Pour les relations père-fille, c’est plutôt facile à régler, comme dans le cas Mannechez (cité plus haut). La structure patriarcale de la famille est là pour indiquer qui a le pouvoir sur qui. Dans le cas de l’inceste mère-fils, cela peut être plus compliqué. Notamment si le fils a été inscestué par le père dans un contexte de violences conjugales classiques, on sait que la violence peut se retourner contre la mère. (mais soit les cas sont rarissimes, soit ils sont tellement tabous qu’ils ne sont pas ou peu documentés ; je ne sais rien non plus d’incestes adultes père-fils, sauf dans des cas d’adoption notamment de jeunes hommes ou d’adolescents par des « clients » prostitueurs, ou mère-fille).

En cas d’inceste frère-soeur (frère-frère ? Soeur-soeur ?), cela paraît plus compliqué. Sauf qu’enfant, la différence d’âge compte énormément. Et donc à tout le moins, si l’inceste a commencé enfant(2), il y a certainement eu emprise de l’un sur l’autre. Des témoignages de #Metooinceste, nombreux sur Twitter, l’ont montré.

En suivant le fil de l’exemple de la prostitution, on pourrait donc imaginer interdire l’acte sexuel par autorité familiale sur une personne en situation de vulnérabilité pour tout le monde, et en aggraver les circonstances quand c’est sur mineur·e (de 18 et encore plus de 15 ans), parce que cela vient de quelqu’un qui est censé vous protéger. (sur la prostitution des adultes, la peine est largement symbolique – une amende, délit en cas de récidive- mais c’est un début). Aujourd’hui en France, la prostitution n’est pas interdite. En dépit de ce que dit la loi sur la prostitution des mineur·es, elle ne l’est pas (3)! Ce qui est interdit, c’est le fait de solliciter un acte sexuel en échange de rémunération ou promesse de rémunération. C’est donc celui qui profite de la vulnérabilté d’autrui qui est visé, sa victime doit être protégée (mais l’est encore très imparfaitement).

Envisager l’inceste de cette manière, pourrait être une solution ? Les violences sexuelles sont un continuum, dans les formes (de l’éducation sexiste, l’insulte, au harcèlement, violence conjugal, viol, viol conjugal, viol par inceste ou prostitution) issu de l’ordre patriarcal de notre société. Elles se placent aussi dans un continuum d’âge, de bébé à vieillard·e. Elles ne sont pas une question qui se résume à « des relations sexuelles entre adultes consentants », concept purement théorique et idéologique qui ne permet pas d’opérer la réalité, mais de perpétuer l’ordre social. La violence, sexuelle en particulier, c’est d’abord un droit que s’accordent des humains sur plus faibles qu’eux, parce qu’ils le peuvent, et qu’ils ont peu de risque d’être punis. En patriarcat, c’est le cas dans l’immense majorité d’hommes sur des femmes, parce que le patriarcat fait tout pour que les femmes soient « en position de faiblesse » (physiquement, économiquement, juridiquement, et en termes de différence d’âge).

18 ans, seuil miracle?

Si l’on veut combattre toutes les violences sexuelles, et en particulier les plus graves (viols par inceste, pédocriminels et prostitution/prostitution filmée où les actes de torture sont légion), il faut prendre d’abord en compte ce facteur là : la position de faiblesse; Ce qui fait que la peine doit être alourdie ce n’est pas l’âge de la victime « en soi » mais le fait que cet âge la place en situation de vulnérabilité extrême de dépendance. Dans l’inceste, ce qui aggrave encore, c’est qu’elle est sous la protection, la responsabilité de celui qui la viole et donc avec encore moins de recours et un a priori de confiance. C’est la vulnérabilité de la victime au pouvoir de l’agresseur, qui fait qu’elle n’est pas en mesure de « consentir » à un acte sexuel, quand bien même elle le désirerait ou penserait le désirer (c’est le cas de Camille ou d’Ariane dans l’excellente série d’Arte « En thérapie » – il ne s’agit pas là d’inceste, mais de pédocriminalité, mais c’est très proche, les deux hommes incriminés étant des « pères de substitution »).

La minorité ne crée pas le crime ou le délit, mais l’aggrave. A contrario, avoir 18 ans n’annule pas toute vulnérabilité et ne fait pas « de facto » de l’individu un être libre. La loi doit encore être en mesure de déterminer dans quels cas elle ne peut être libre de porter atteinte à son propre corps – ou à son propre psychisme. Comme Muriel Fabre-Magnan, maîtresse de conférence en droit, dans cette interview que j’avais faite dans la revue « Prostitution et Société » « Consentir à se mettre à disposition d’autrui, n’est pas la liberté » :

« On peut parler d’une liberté de disposer de son corps si on entend par là la faculté de porter atteinte à son propre corps, par exemple en cessant de manger, en buvant, ou encore en s’entaillant le corps voire en se coupant un doigt. On a même le pouvoir de mettre fin à ses jours. Toutes ces « libertés » sont cependant plutôt des pouvoirs de fait, car le droit n’interviendra pas vraiment pour les soutenir (quelqu’un qui empêcherait une personne de se suicider ne pourrait ainsi sans doute pas être condamné pour entrave à la liberté d’autrui). Dès qu’il s’agit en revanche d’un rapport à autrui, c’est un principe d’indisponibilité du corps humain qu’il faut appliquer. Le consentement à ce qu’autrui porte atteinte à notre corps est alors inopérant (en dehors de cas particuliers comme la médecine bien sûr). La prostitution entre dans ce cas, où l’on prétendrait appeler liberté le consentement des personnes à se mettre à la disposition d’autrui. »

On pourrait envisager que l’inceste entre également dans ce cas, car on ne peut appeler liberté le consentement d’adultes pris dans des rapports d’emprise familiale les poussant à se mettre à disposition d’un autrui qui les a élevé·es dans ce système pervers.

Sandrine Goldschmidt

(1)

Au Canada, quelques exceptions à la règle générale, fondées sur la « proximité d’âge ».

Premièrement, lorsqu’une personne est accusée d’une infraction prévue aux articles 151 ou 152, au paragraphe 173(2) ou à l’article 271 à l’égard d’un plaignant âgé de 12 ans ou plus, mais de moins de 14 ans, le fait que le plaignant a consenti aux actes à l’origine de l’accusation constitue un moyen de défense si l’accusé, à la fois :

  • est de moins de deux ans l’aîné du plaignant;
  • n’est ni une personne en situation d’autorité ou de confiance vis-à-vis du plaignant, ni une personne à l’égard de laquelle celui-ci est en situation de dépendance, ni une personne qui est dans une relation où elle exploite le plaignant.
  • Deuxièmement pour un·e plaignant·e de 16 ans ou plus qui se dit consentante, écart d’âge de 5 ans.

(2)(et on voit mal comment il pourrait en être autrement sauf l’inceste « par hasard » de deux personnes qui ne se connaissaient pas et qui pourrait être, peut être, « le » cas non pénalisable, donc forcément celui dont on a déjà entendu parler)

(3) la prostitution est très mal définie juridiquement à part depuis la loi d’avril 2016 par l’interdiction d’achat d’acte sexuel.

Duhamel Kouchner : Merci à celles qui brisent l’omerta

Que c’est dur même après 15 ans de militantisme féministe de découvrir qu’un homme que vous admiriez pour ses cours de droit constitutionnel à Sciences-po, la même année, perpétrait des viols incestueux sur son beau-fils. Et qu’ensuite, la loi du silence allait perdurer plus de trente ans. Avec son lot de dévastation. (voir l’article du Monde ici)

Autre point personnel -mais futile- le 24 avril 2011 je mettais en photo de profil Marie-France Pisier, morte dans sa piscine ce jour là, suicide ou d’accident. Je ne savais rien du contexte : sa soeur, épouse de Duhamel, refusait de défendre ses enfants face aux violences, alors qu’elle souhaitait la dénoncer.

Aujourd’hui, la loi du silence semble se briser avec ma génération, d’enfants ou frères ou sœurs qui ne veulent plus se taire. Après Vanessa Springora, Après Ronan Farrow, Camille Kouchner, qui parle, dans un livre « la familia grande ». Enfin, heureusement, et pourvu que cela dure…

L’article du Monde dit tout, je ne vais donc pas épiloguer, mais juste souligner ici comment les agresseurs se soutiennent si bien entre eux. Comment signer une pétition pour défendre DSK dans le procès du Carlton, quand on sait ce qu’on vécu les victimes, ce qu’elles vivent encore ?

Je voudrais surtout ici réagir à un tweet mal intentionné qui reproche à Camille Kouchner d’être la compagne de Louis Dreyfus, président du directoire du Monde qui le premier sort l’affaire (mais 3 jours avant la parution du livre au Seuil donc s’il fallait lui reprocher qqch, ce serait de privilégier le média de son conjoint, et alors ?), avec L’Obs, dont il est aussi le patron. Alors non, ça ne me choque pas. Mais m’inspire deux réflexions.

La première, pas nouvelle, c’est qu’il faut ça pour qu’une femme puisse parler. Etre Adèle Haenel, actrice reconnue, ou Vanessa Springora, éditrice reconnue, ou enfin Camille Kouchner, avocate et proche d’un grand patron de presse. On imagine combien c’est difficile pour celles qui n’ont pas ces soutiens de le faire, et on les remercie de le faire aussi pour elles. Pensons aussi à toutes les autres pour qui être entendues (parce qu’elles parlent) est encore plus difficile

Deuxièmement, c’est une bonne nouvelle, qu’aujourd’hui des médias, des réseaux d’influence puissent servir la dénonciation des crimes et non plus la protection des criminel·les Et quand c’est Le Monde, on sait en plus qu’ils ne le font pas à la légère mais avec sérieux. Depuis quelques mois, avec les unes sur les féminicides, avec la une contre l’inceste, on voit que le plus réputé des quotidiens français a évolué.
Et si c’est parce qu’un homme puissant a su écouter la parole des victimes, qu’il ne s’agit évidemment pas de vengeance mais de justice et de vérité, alors je dirais juste, TANT MIEUX !

Et bien sûr, je vais m’empresser de lire le livre pour peut-être ensuite en parler…

« Le consentement », de Zola à Springora

Je vous le disais ici fin 2019, j’ai décidé de lire tous les Rougon-Macquart, les 20 romans d’Emile Zola qui décrivent la société sous le second empire, dans toutes ses classes sociales. Parallèlement, je me réjouis que, grâce à Vanessa Springora, l’imposture Matznef et ses défenseurs soit révélée.

Dans « Le consentement », l’ex-victime du « grand écrivain » révèle à la fois les mécanismes de l’emprise, et comment les adultes de son époque (la même que la mienne, mais dans un tout autre milieu – j’ai été beaucoup mieux protégée) autour d’elle, parfaitement au fait des agissements de Matznef, ont préféré croire au « consentement » d’une fille de quatorze ans plutôt que de s’en prendre à l’ordre établi, au grand écrivain, qui pourtant avouait ses crimes dans ses écrits.

Quel rapport entre les deux ? La question du « contexte » et de l’historicisation dont on nous parle beaucoup avec l’affaire Matznef, et, la question centrale, celle du consentement.

En effet, certain·es nous disent qu’il faut recontextualiser « l’évidence ». Que, dans les années 70, une certaine tolérance à la pédocriminalité aurait eu pour cause la nécessaire libération des moeurs, d’une sexualité jusque là taboue. Les enfants seraient des victimes collatérales de cette libération. Mais quelle libération ? Qu’est-ce qui était tabou ? La sexualité des hommes l’était-elle vraiment ?

Retourner du côté du grand tableau de la société du Second Empire que fait Zola nous donne une autre forme de remise en contexte. Ainsi, synchronicité oblige, en même temps que je lisais Le consentement, j’en étais dans les Rougon-Macquart à « Pot-Bouille ». Pot-Bouille, c’est l’histoire d’Octave Mouret, jeune bourgeois commerçant monté à Paris, mais c’est surtout l’histoire d’un immeuble bourgeois parisien et de ses occupants. A le lire aujourd’hui, avec un regard féministe, (défini comme regard qui sait décrypter l’oppression sexuelle et sexiste des hommes sur les femmes), c’est un livre absolument sidérant. L’immeuble incarne génialement l’hypocrisie bourgeoise de l’époque, qui se livre derrière les portes closes à toutes les « turpitudes » (entendez viols), à condition que la façade reste immaculée, les apparences soient sauvées. Seule l’arrière-cour, où les bonnes, domestiques, déversent (au sens propre et figuré) les ordures accumulées par leurs maîtres qui se font passer pour des parangons de vertu, montre la véritable saleté de la bourgeoisie patriarcale.

C’est la saleté des « adultères » qui, tant qu’ils ne sont pas sus, règnent à tous les étages. Celle des « coucheries » des jeunes et moins jeunes bourgeois avec toutes les domestiques, y passant parfois à plusieurs dans la même nuit – ça coûte moins cher que le bordel. Celle enfin des enfants faits à ces femmes qui, lorsqu’elles sont domestiques, doivent les abandonner. Mais d’adultères, ou de « coucheries », ou d’enfants, il s’agit bien sûr de viols à tous les étages, et de la violence envers des gamines, des enfants, menant au meurtre de bébés.

Ce qui est frappant dans Pot-Bouille, c’est que Zola parle à peu près à chaque rapport sexuel évoqué des conditions dans lesquelles les femmes bourgeoises y ont consenti. C’est toujours l’insistance, la brutalité, le harcèlement qui en sont la première clé. Octave, le « héros », à chaque fois, insiste jusqu’à ce que l’une ou l’autre finisse par se laisser faire. A aucun moment un autre désir que le sien n’est pris en considération. Et d’ailleurs, Zola le dit très vite et à plusieurs reprises : il veut beaucoup de femmes, mais il les déteste (fin du premier chapitre) : « …il céda à son fond de brutalité, au dédain féroce qu’il avait de la femme, sous son air d’adoration amoureuse ».

Pour Marie, sa première maîtresse qu’il a approchée en lui prêtant un roman (Chapitre IV, édition Folio poche p109) : « il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas, crûment « toi, tu vas y passer! ». Comme elle refusait de le suivre dans la chambre, il la renversa brutalement au bord de la table ; et elle se soumit, il la posséda, entre l’assiette oubliée et le roman, qu’une secousse fit tomber par terre ».

L’autre « gage » du consentement, c’est l’argent. En effet, les femmes bourgeoises ne sont pas autonomes. Pour survivre, il leur faut se vendre. Ce n’est même pas une question. Soit en mariage, soit en maîtresse. Ainsi, Berthe, qu’il faut absolument marier, mais pour cela, comment contourner la dot, comment faire semblant de donner les 50 000 francs requis ? Ensuite, comme le mari est avare, et qu’il ne veut lui donner de l’argent, que fait-elle, pour acquérir foulards, bijoux, chapeaux, vêtements qui sont les seuls choses qu’elle désire ? Elle « consent » après moulte insistance, à céder à Octave, qui déjà, lui a fait quelques cadeaux.

A aucun moment, une des femmes décrites n’a de désir sexuel pour un homme. Elle a -parfois- du désir pour un objet, et l’homme est là pour lui offrir, en échange de sexe. On n’est pas loin de ce que certain·es appellent aujourd’hui michetonnage, qui est bien sûr de la prostitution.

Et quand l’adultère est pris en flagrant délit -évidemment, le problème n’est pas l’adultère, mais bien le flagrant délit, qui empêche de rester dans l’apparence- alors, qui est la seule qui en subit les conséquences (quoi que pas très longtemps) ? La femme, Berthe, qui doit rentrer chez ses parents. Octave, lui, en profitera pour retourner au Bonheur des dames puis épouser la patronne et se « lancer dans la vie ». Pour elle, la vie est finie, pour lui elle commence.

Domestiques : bonnes à violer

Quant aux domestiques, elles n’ont aucun pouvoir de refuser. La pauvre Adèle, voit même passer dans la même nuit plusieurs hommes, jusqu’à 4 heures du matin, alors qu’évidemment elle n’en voudrait aucun. Son absence de choix ne fait aucun doute : « Et on ne savait ni où ni comment il s’était jeté sur Adèle : sans doute derrière une porte, dans un courant d’air, car cette grosse bête de souillon empochait les hommes comme les gifles, l’échine tendue, et ce n’était certes pas au propriétaire qu’elle aurait osé faire une impolitesse ». (Chapitre XIII, p 328, édition citée). Elle aura ensuite un enfant, seule, sans que personne s’en aperçoive, qu’évidemment elle abandonnera.

Zola évoque donc l’abandon, et l’infanticide, conséquences de ces violences sexuelles. Une des habitantes éphémères de l’immeuble est une ouvrière (piqueuse) enceinte, sur qui le concierge et tous les bourgeois.es jettent l’opprobre, car sa « faute » encore une fois, a le tort d’être visible. Elle est mise à la rue quelques jours avant ses couches, livrée à elle même. À la fin du roman, on a de ses nouvelles. Elle est passée en procès pour l’infanticide de son enfant. Et là, bien sûr, elle est la seule coupable, même si elle révèle la vérité devant la justice.

« La mère dénaturée, une véritable sauvagesse, comme il le disait, se trouvait être précisément la piqueuse de bottines, son ancienne locataire, cette grand fille pâle et désolée, dont le ventre énorme indignait M. Gourd. Et stupide avec ça ! car, sans même aviser que ce ventre la dénoncerait, elle s’était mise à couper son enfant en deux (…). Naturellement, elle avait raconté aux jurés tout un roman ridicule, l’abandon d’un séducteur, la misère, la faim, une crise folle de désespoir devant le petit qu’elle ne pouvait nourrir : en un mot, ce qu’elles disaient toutes ». (dernier chapitre, p461). On note ici combien déjà, la parole des femmes était balayée d’un revers de « roman ridicule ».

Après Nana, qui décrivait la ruée des bourgeois sur les femmes pour la satisfaction d’un désir sexuel vanté comme irrépréssible et le sort de l’enfant prostituée (elle meurt à la fin du roman, elle a 18 ans!), Pot-Bouille nous livre donc le constat plus qu’amer de Zola sur la société de l’époque. Les femmes n’y sont bien que des objets à vendre ou à prendre gratuitement, pour des hommes qui ne contrôlent pas leurs désirs. Et ce sont elles évidemment, qui sont désignées, à chaque fois, comme les coupables.

Qu’en conclure, de 1870 à aujourd’hui en passant par les années 1980 et Matznef ? Que c’est bien une lente révolution sexuelle qui s’opère et que promouvoir la liberté du désir pour les femmes, est bien encore aujourd’hui le plus subversif des combats, face à tous ceux que la commercialisation du désir masculin tente encore…

Il y a 6 ans, j’écrivais ceci: https://wordpress.com/stats/post/7969/sandrine70.wordpress.com

Polanski, « j’accuse » et les victimes de viol

pdjpdpx.pngJe ne crois pas qu’il faille interdire à Roman Polanski de tourner. En revanche, on pourrait éviter de l’inviter sur les plateaux, de lui dérouler le tapis rouge, au moment même où une énième accusation de viol à son encontre, très sérieuse, et datant de 1975, lui est faite.

Quelques jours après le témoignage d’Adèle Haenel (voir mon dernier article), et quelques jours avant la sortie du film, pourquoi « s’en prendre encore une fois à Polanski », diront certain.es ? Parce que l’homme est puissant. Et que si le cinéma français et la presse ne font rien, ne se refusant tel l’écrivain Philippe Labro à aucun superlatif pour le film du réalisateur accusé à de multiples reprises de viols par des femmes qui n’ont jamais été entendues depuis dix ans, alors c’est l’omerta qui fonctionne déjà de nouveau à plein.

A quoi servirait-il que la presse, le monde du cinéma soutienne Adèle Haenel dans ses accusations contre l’obscur Ruggia, si c’est pour dédouaner par principe Polanski parce que c’est Polanski et parce qu’il traite -opportunément- d’un sujet hyperconsensuel d’une ignoble injustice antisémite, l’affaire Dreyfus ?

Adèle Haenel l’a dit elle-même : si elle a pu parler, c’est parce qu’elle est aujourd’hui plus puissante que son agresseur ; et donc qu’elle bénéficie d’une prime à la parole dont Valentine Monnier ne bénéficie pas. Dans le soutien public qu’elle a donné à celle-ci, Adèle Haenel le souligne d’ailleurs. Monnier n’est pas puissante. Elle prend donc des risques inimaginables en osant dénoncer un viol vieux de 45 ans, prescrit. Quel pourrait bien être son intérêt ? Elle n’en a aucun, sinon celui de pouvoir supporter l’affront d’un homme qui fait de son oeuvre un bouclier contre la justice, qui se pose en victime. Comme Adèle Haenel qui ne pouvait plus se taire alors que Ruggia préparait une suite aux « Diables », elle, ne supporte plus de se taire face à ce « J’accuse ». Peut-être se dit-elle, peut être à tort -car il reste à démontrer qu’un puissant puisse être condamné pour une violence sexuelle qu’il a commise, qu’aujourd’hui elle pourrait être entendue.

Pourquoi cela paraît il insupportable qu’il fasse un film sur Dreyfus ?

Dreyfus était innocent des faits de trahison qui lui étaient reprochés, oui. Pas Polanski. des faits de viol qui lui sont reprochés et ne sont pas tous prescrits. On le sait avec certitude au moins pour le viol d’une jeune femme qui avait 13 ans.

D’une façon perverse, il ne dit pas qu’il « est le capitaine Dreyfus », il dit « j’accuse » à ses accusatrices, et il laisse entendre qu’il serait victime d’acharnement judiciaire. Il compare le féminisme qui lui demande des comptes pour ses actes à l’acharnement contre Dreyfus !

Relativement passé inaperçu, ce communiqué autour du film, dont parle ici Marie-Claire, est hallucinant.

A la question de Pascal Bruckner, pas du tout orientée :  « En tant que juif chassé pendant la guerre et cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au McCarthyisme néo-féministe actuel qui, en plus de vous poursuivre partout dans le monde et essayer d’empêcher la projection de vos films, entre autres vexations, vous a expulsé de l’académie des Oscar ? »

En guise de réponse, Polanski parle d’un acharnement médiatique à son égard, qui n’est pas sans lui rappeler celui subi par le général Dreyfus en son temps (…). 

« Faire un film comme celui-ci m’aide beaucoup. Mon travail n’est pas une thérapie. Cependant, je dois avouer que je connais un grand nombre des rouages de l’appareil de persécution présenté dans le film et que cela m’a clairement inspiré. »

Soyons claire, encore une fois. Cela ne me dérangerait pas plus que ça, que Polanski fasse des films dans son coin, pour lui même et sa « thérapie », s’il ne choisissait pas justement de se comparer à un homme injustement accusé parce qu’il était juif. Ici, l’amalgame marche à plein. Et comparer les féministes, qui tentent de faire entendre la parole des femmes, enfin, dans le cinéma français, à l’armée française de la IIIe République ? Le stratagème est il si gros qu’il passe d’autant mieux ?

Tout ici est révoltant. Faudra-t-il qu’à chaque fois qu’une avancée est faite (le témoignage d’Adèle Haenel), la presse parle de « levée de l’omerta », pour que trois jours après, la chape de plomb s’abatte à nouveau sur les femmes victimes de viol ?

Je ne veux pas « la peau de Polanski ». Je m’en fous de lui. Je veux que les femmes victimes de viol soient écoutées, et entendues. Enfin.

S.G

 

Guerre contre les filles : Etat d’urgence

-Cette semaine, la journaliste Claudine Legardinier a observé une semaine de presse parlant de la prostitution et de proxénétisme. Elle publie ses observations dans Prostitution et Société, dans cet excellent article  : « Chronique d’une semaine ordinaire »

arton871-d7250On y apprend que 26 ados nigérianes, probablement destinées aux trottoirs de nos villes, pour la « satisfaction sexuelle » des clients hors-la-loi  de notre pays et l’enrichissement des réseaux, ont péri en Méditerranée, peut être assassinées…une enquête a été ouverte. Mais qui s’en offusque ? Qui décrète un état d’urgence pour que cesse ce trafic d’être humain à des fins d’esclavage sexuel ?

En parlant d’esclavage sexuel, Claudine Legardinier souligne le nombre d’articles présentant des affaires où des adoes françaises, de 14,15, 16 ans, sont entraînées, parce qu’elles sont en situation de vulnérabilité (fugue, détresse, …), dans des réseaux de proxénétisme et de prostitution. Lesquels réseaux sont grandement aidés par la facilité de vendre et louer des jeunes filles sur Internet, via des sites de petites annonces qui prétendent ne pas savoir ce qui se passe.

Mais comme le signale le Mouvement du Nid dans un « thread » sur Twitter, déjà, depuis l’an dernier, 4 médias se sont prêtés à l’exercice d’enquêter sur ces sites, comme par exemple Vivastreet, pour voir si les petites annonces de rencontres, ou « Erotica », étaient de la prostitution. Du Monde à France Info en passant par Les Inrocks et Complément d’enquête, la réponse est sans ambigüité.

La question est donc maintenant : pourquoi, si les journalistes parviennent si facilement à prouver qu’il y a bien de la prostitution sur ces sites, la police et la justice ne le font-elles pas ?

Pourquoi laisse-t-on faire cette prostitution via les sites internet, prostitution qui se développe à toute allure ? Pourquoi des politiques ne s’emparent-ils pas de la question, la portant sur les bancs du Parlement, comme le font des Sénateurs aux Etats-Unis ? Ces derniers, qui luttent rien moins que contre les géants d’internet, viennent d’obtenir l’inscription d’une loi de lutte contre le trafic sexuel d’enfants qui cesserait de dédouaner les sites internets comme Backpage (lire sur l’affaire Backpage cet article)

-Cette semaine, des féministes et personnalités ont lancé une pétition qui a déjà recueilli plus de 120.000 signatures, pour demander au Président de la République un plan d’urgence contre les violences sexuelles. 5 mesures, assez simples à mettre en oeuvre dont :

-doublement des subventions aux associations accueillant des femmes victimes de violences (de la violence conjugale en passant par les enfants violées et les victimes de prostitution) : disons-le, c’est peanuts, rien, à peine une aumône. On pourrait les multiplier par 10 que cela ne serait pas encore trop.
-Pareil pour le doublement des places d’hébergement d’urgence, dont les femmes manquent cruellement.

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Cette semaine, on se réveille avec un mal au crâne tenace, alors qu’ éclate un nouveau scandale judiciaire : un homme adulte a été acquitté du viol d’une fillette de 11 ans, au prétexte que les éléments constitutifs du viol (menace, surprise, contrainte, violence), ne seraient pas prouvés. Aucun doute sur le fait que le rapport sexuel ait eu lieu : il est reconnu, et l’enfant est tombé enceinte et a accouché…mais des juges semblent estimer « qu’on ne sait pas si la petite était consentante ou pas ». A 11 ans !

Comment ne pas penser qu’on nous fait la guerre ? Une enfant ! Alors oui, une proposition de loi pour que les juges ne puissent plus faire cela a été déposée par Laurence Rossignol, et le Secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes soutient la présomption de non consentement. Mais c’est tellement violent de penser que la loi puisse aujourd’hui être appliquée de cette façon, qu’on se demande ce que trouveront les juges dans la prochaine loi pour faire durer l’impunité !!!!

-Cette semaine, le Samu Social, le fameux 115, ce numéro tellement envahi de demandes (et donc lui aussi sous-financé), injoignable et qui ne peut pas répondre aux 3/4 des demandes pour les femmes, a lancé une campagne alertant sur le sort des femmes sans abri. C’est dire combien la situation doit être grave pour qu’on fasse enfin une campagne spécifique pour demander du soutien pour les femmes sans abri ! On ne les voit pas -elles se cachent, elles tentent d’éviter les viols. Et quand on les cherche, quand on essaie de les aider, on entend juste la réflexion suivante, si elles sont majeures : « on ne peut rien faire ». C’est la liberté individuelle. Seulement parce qu’elles sont majeures ? Même pas, et on revient à cet extrait de « Complément d’enquête », lorsqu’une mère, dont la fille de 14 ans est exploitée via des sites internet, explique qu’on lui répond, tout le temps, qu' »il n’y a rien à faire »…

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Cette semaine, on se dit alors : rien à faire ? Faire, ce serait sûrement possible. Mais pour cela, il faudrait reconnaître que partout, tout le temps, à la maison ou dans la rue,  au lit ou au trottoir, au travail ou à l’école, c’est la guerre contre les femmes, c’est la guerre contre les fillettes. Mais pour cette guerre-là, qui fait des dizaines de milliers de victimes (des centaines ?) il ne semble pas pour l’instant, que nos pouvoirs publics, et l’opinion, soient prêts à décréter l’état d’urgence.

Seule consolation, les voix se font plus nombreuses, surtout chez les féministes et les abolitionnistes, pour dire, avec Anne Sylvestre, « IL FAUT QUE CELA S’ARRÊTE » !

Sandrine Goldschmidt

DSK et prostitution : deux enseignements majeurs du #Carlton

15 octobre : manif suite verdict de Créteil

Je voulais faire une revue de presse des articles les plus intéressants à propos du procès du Carlton et de l’implication de Dominique Strauss-Kahn. Voici qu’un article de Slate fait absolument le tour de la question, sur un des deux points que je voulais aborder.
En effet, ce procès est exemplaire de deux faits transversaux de la question de la prise en compte judiciaire des violences sexuelles faites aux femmes. La première, c’est la question de l’impunité que la justice à tendance à perpétuer pour les perpétrateurs de viols. La seconde, c’est la question de la légalité de l’imposition d’un acte sexuel par l’argent, qui d’un coup ne semble pas relever de la contrainte, qui caractérise le viol.

Affiche de « NO » The Rape Documentary

Sur le premier point en effet, toutes les révélations des témoignages du Carlton nous disent ceci (voir liens à la fin de l’article) : les faits décrits par certaines femmes qui ont été prostituées pour DSK (à son insu ou non, ce n’est pas le point central, même si malheureusement c’est sur celui-là qu’il est jugé), sont des faits de viol. Donc, alors même que les accusations de proxénétisme à l’encontre du bonhomme semblent tomber, ce qui est révélé ici est plus grave : cela relève du crime et de la cour d’assises. Bien sûr, on a entendu la défense de l’intéressé : « moi je ne l’ai pas ressenti comme ça ». C’est d’un grotesque sans nom : en effet,  en quoi est-ce le ressenti de celui qui pénètre qui devrait compter dans des faits de viol ? Ce qui compte, c’est le ressenti de celle dont l’intimité est pénétrée. Et si le monde tournait à l’endroit, ce n’est pas celui de l’homme qu’on interrogerait, car il ne devrait pas y avoir d’ambiguité, s’il s’était préoccupé de ce que ressentait la femme. Il est donc urgent, (mais je rêve) que la notion de consentement soit revue : ce n’est pas le consentement qui doit être présumé, mais le non-consentement. Les militantes de la lutte contre le viol le disent comme Aishah Simmons aux Etats-Unis, en affirmant que oui, c’est oui, non c’est non, et le silence, ou l’hésitation, c’est non. Je discutais également cette question ici : « présumé-non-consentement » ?  au moment de l’affaire du Sofitel.

La réponse est donc claire : il faut, comme le redit dans ce documentaire radio de Frédérique Pollet-Rouyer  Marilyn Baldeck de l’AVFT, inverser l’adage : qui ne dit mot consent, c’est faux. La seule solution, c’est de partir du principe que « qui ne dit mot ne consent pas » ! Et que le consentement est donc à obtenir, puisqu’il semblerait que de trop nombreux hommes ne sont pas capables de ressentir le désir ou non-désir des femmes.

On n’en est pas là, malheureusement, et voici ce qui se profile, en ce qui concerne d’éventuelles poursuites de Strauss-Kahn pour viol :

« Selon Philippe Conte, pour que le parquet lance une nouvelle enquête, il faudrait qu’un témoignage entendu pendant le procès en cours indique clairement qu’il y a eu viol, mais le professeur juge l’hypothèse «peu probable» ».

Peu probable, alors que toute personne qui a bien écouté, bien lu les témoignages, se demande ce qui pourrait bien ne pas « indiquer clairement qu’il y a eu viol », et ce qui mériterait à tout le moins d’être jugé.

Deuxième point, le procès de la prostitution

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Marche de Rosen

Au-delà de l’affaire « Strauss-Kahn », qui semble avoir un comportement hors normes, même dans le cadre de soirées prostitutionnelles organisées, les témoignages du procès auront -on espère définitivement- permis de lever le voile sur la réalité de la prostitution, telle que nous la décrivons pourtant si souvent avec des témoignages. Même si les victimes souhaitaient le huis clos, on peut se dire que c’était mieux que le procès soit public. Ainsi, il n’est désormais plus possible de se voiler la face. Non seulement le proxénétisme c’est dégueulasse, mais de toute évidence, les clients-prostitueurs sont ceux pour qui cela existe, et s’en contrefichent des femmes qui leur sont ainsi « vendues » ou « offertes ». Elles sont pour eux des choses qu’ils utilisent à des fins de plaisir et d’exercice de violence en toute impunité.
S’il y a donc une chose que ce procès aura permis, c’est de mettre en lumière que sans client, il n’y a pas de prostitution, de violence prostitutionnelle, et que consentement ou pas, ce qu’à un moment l’argent permet, c’est l’achat du consentement, et l’achat de l’impunité si ce consentement n’est pas donné (car on l’a bien vu, un non ou des pleurs d’une femme ne les arrête pas). Connaissant la définition du viol (tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise), connaissant les motivations de l’entrée en prostitution des femmes (« remplir le frigo », « survivre »), on voit bien qu’il s’agit de contrainte.

La moindre des choses était donc que le Sénat inscrive enfin à l’ordre du jour le texte de la proposition de loi de renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel. Elle sera discutée les 30 et 31 mars prochains. Désormais, à voir comment ce procès et les actions militantes précédentes, dont la marche de Rosen, ont permis d’ouvrir les yeux de l’opinion, on peut raisonnablement espérer qu’elle finira par être votée, avec son volet de sanction du client, et tous les autres qui dépénalisent et aident les personnes mises en prostitution. En tout cas, on continuera à faire tout pour !

Procès Carlton : une plaidoirie pour l’abolition 

Ces audiences racontent un esclavage, pas du libertinage

La déclaration de DSK est typique des paroles de violeurs 

Sonia et Jade, le dessert de ces messieurs

Edito de Libé: réalité 

Communiqué du Mouvement du Nid sur la PPL

Et soudain, la dignité s’est exprimée

#STOPaudéni ! dénonçons la culture du viol, aidons les victimes !

« Imaginons que vous croisiez une femme s’agrippant désespérément au bord d’un précipice. Sous elle, le vide — sans aide elle ne pourra pas remonter, elle finira par tomber et s’écraser au sol.
Que faites-vous ?
Vous l’aidez bien sûr, vous lui tendez la main pour la secourir. A aucun moment il ne vous viendrait à l’idée de passer votre chemin en la laissant se débrouiller, ou pire de lui écraser les mains d’un coup de talon pour lui faire lâcher prise.
Pourtant c’est exactement ce qui se produit pour une immense majorité de victimes de viol et d’agressions sexuelles.
Car ignorer la parole de la victime, la mettre en cause, lui demander si « elle ne l’a pas un peu cherché », si « elle est sûre que c’était un viol » ou « pourquoi elle ne s’est pas débattue », ne pas lui tendre la main pour l’écouter, l’aider, la soutenir et reconnaître la gravité de ce qu’elle a subi, c’est se conduire exactement comme si l’on refusait de tendre la main à quelqu’un qui risque de tomber dans le vide. »

A l’occasion du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, l’association Mémoire traumatique et victimologie présidée par Muriel Salmona lance une campagne « Stop au déni«  destinée à remettre le monde à l’endroit : les coupables à leur place, celle d’agresseurs et criminels, et les victimes à la leur, celles de victimes pour lesquelles la solidarité nationale et humaine doit s’exercer.

L’association lance donc une campagne de communication avec un dossier de presse explicatif très bien fait et très complet que vous pouvez télécharger ici : StopAuDéni_DossierDePresse

A partir de ce soir 22h, vous pourrez voir sur la page Facebook de l’événement un clip vidéo de la campagne à diffuser largement : https://www.facebook.com/events/443980902400341/?ref=ts&fref=ts

Et une campagne Twitter #stopaudeni où vous pouvez vous exprimer pour remettre le monde à l’endroit !

Aujourd’hui, ce crime qu’on ne dénonce trop souvent que lorsqu’il est une arme destinée à atteindre les hommes pendant les guerres, est une guerre quotidienne faite aux femmes et aux enfants. Le déni qui l’entoure et l’absence de reconnaissance et de soutien aux victimes qui est encore la règle sont à la mesure de la gravité des actes, et aussi la condition de leur reproduction. En ne soignant pas les victimes, on prépare une société d’hommes violents/violeurs et de femmes victimes, condamnées à revivre, dans leur mémoire ou parfois dans la réalité, les traumatismes subis. (Pour comprendre les mécanismes qui provoquent cela, lire « Le livre noir des violences sexuelles » de Muriel Salmona et ici et )
C’est donc massivement qu’il faut retourner la culpabilité et la responsabilité collectives. Les victimes ne sont pas les coupables, ce n’est pas à elles de changer la société. C’est aux coupables d’arrêter, et à la société de l’exiger d’eux. C’est à la société d’aider les victimes, pour qu’elles puissent mener une vie digne qui sorte de la survie. Ainsi, on peut mener toutes les politiques d’égalité professionnelle qu’on veut, de lutte contre les stéréotypes, tant que la famille sera le premier lieu où s’exerce la violence contre les personnes, contre les femmes massivement, contre les enfants peut être encore plus massivement, il ne faut pas espérer qu’un jour les filles puissent s’épanouir à leurs justes capacités. Mettre fin au déni, c’est donc le préalable à toute volonté d’établir une société juste, de liberté, égalité et de « Care », de solidarité envers les personnes vulnérables. Ainsi l’article premier de la déclaration universelle des droits humains dit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Il est temps de moderniser ce dernier mot et de dire que TOUS les êtres humains, doivent agir, toujours, envers les autres humains, (et aussi la plupart du temps envers les êtres vivants en général), dans un esprit de respect de leur liberté, égalité, dignité, et d’empathie réciproque, que cette dernière ne soit plus réservée à une moitié de l’humanité. Pas de justice, pas de paix ! #Stopaudéni Sandrine GOLDSCHMIDT

Un enfant n’est jamais consentant

pdjpdpx.pngAujourd’hui, le Collectif féministe contre le viol a lancé une campagne importante pour la lutte contre l’impunité de l’inceste, en insistant sur ses ravages et sur les insuffisances de la loi.

Avec des arguments percutants :

-un enfant n’est jamais consentant

-Le viol par inceste est toujours (au sens de dans tous les cas) un crime 

-Il faut donc que la loi soit changée et ne prenne plus en compte la définition traditionnelle du viol qui affirme que le viol est un acte de pénétration « par force, surprise, menace, contrainte ». Il faut que ces 4 notions n’entrent pas en compte. Que tout simplement, toujours, le viol par inceste soit un crime.

En ce qui concerne ce dernier point, une petite explication du pourquoi oui, c’est indispensable, et devrait d’ailleurs à mon avis être étendu plus largement à tous les viols sur mineurEs, me semble nécessaire.

1/ Que dit la loi ?

En ce qui concerne les mineurEs, le code pénal ne définit la majorité sexuelle que dans un article sur l’atteinte sexuelle (227-3)et de la façon suivante :

« Le fait, par un majeur, d’exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise une atteinte sexuelle sur la personne d’un mineur de quinze ans est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende

Et rien de plus. Il n’y a pas de définition du viol sur mineur. On pourrait donc, s’il n’y avait QUE cet article, conclure qu’un viol sur enfant serait puni comme une atteinte sexuelle, donc de 5 ans d’emprisonnement…

Heureusement, cela n’est -en théorie- pas tout à fait comme cela que ça se passe : car il existe un crime de viol défini comme « tout acte de pénétration sexuelle obtenu par violence, contrainte, menace ou surprise », et pour lequel il existe des circonstances aggravantes :

  • lorsqu’il est commis sur un mineur de quinze ans ;
  • lorsqu’il est commis sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de l’auteur ;
  • lorsqu’il est commis par un ascendant naturel ou adoptif ou par toute autre personne ayant autorité sur la victime-
  • (et d’autres cas mais je ne prends que ceux ici qui concernent les mineurEs)

Il est alors puni de la peine maximale pour crime de viol, soit 20 ans de prison. Pourquoi demander plus ?

2/ Dans les faits

En réalité, et c’est là que le CFCV a raison, le viol sur mineur est donc dans ce cas défini comme « sans violence, contrainte, menace ni surprise ». Il laisse donc la possibilité de plaider le consentement de la victime, puisque le viol est défini à part des atteintes sexuelles (alors que l’agression sexuelle est définie comme une atteinte sexuelle).
C’est donc là qu’il y a un manque flagrant qui laisse la porte ouverte à trop de ces faits d’in-justice qui nous révoltent si souvent, où les peines sont soit incroyablement faibles quand il s’agit d’enfant de moins de 12 ans, ou quand lorsqu’il s’agit d’une jeune fille de 13 ans, on invoque « qu’elle en a exprimé le désir » (enfin, c’est le criminel qui le dit en général et c’est parfois suivi par les juges), invoquant le consentement là où il n’y a pas de sujet.

Donc, oui, évidemment, il faudrait une définition du crime de viol sur mineur de 15 ans !

Mais suffit-il de parler d’inceste ?

En effet, une loi en 2011 avait inscrit une définition de l’inceste et en faisant un crime aggravé. Sa définition en a été jugée trop imprécise par le Conseil constitutionnel : elle ne limitait pas l’inceste à la famille de sang, et par exemple une personne qui avait l’autorité temporaire sur l’enfant (concubin d’une tante par exemple) rentrait dans cette définition, ce qui a fait polémique. Et depuis, rien n’a été fait.

Alors certes, cette enquête met un focus sur l’inceste, et c’est fondamental, puisque c’est ce crime qui reste le plus tabou, le moins puni et le plus fréquent, et celui qui fait le plus de ravage, et détruit des vies avant même qu’elles n’aient commencé (voir les chiffres dans le dossier de presse). Mais c’est sur l’ensemble des atteintes, agressions sexuelles et viols sur mineurEs qu’il faut changer les choses. On ne peut à mon avis seulement mettre en avant l’inceste, car on écarte le voisin, l’inconnu, « l’ami de la famille »…qui lui reste sous le coup de la définition du viol aggravé, alors qu’il n’y a pas plus consentement.

Pourquoi alors ne pas créer une définition du viol sur mineur qui précise l’évidence : puisqu’il n’y a pas consentement avant 15 ans, il y a donc viol dans tous les cas, et c’est donc un crime qui doit être jugé aux assises dans tous les cas et puni de 20 ans ! Et on enlève les notions ici sans objet de violence, surprise, menace ou contrainte.

Et y ajouter -peut-être- (je soumets ceci à la réflexion) une circonstance aggravante d’inceste, quand le criminel a non seulement autorité mais devoir de protection parental et familial, en en rédigeant une définition suffisante (je ne suis pas spécialiste de la question, du coup ma définition ici n’est pas à prendre au mot près mais comme un élément, parmi d’autres certainement) ? Mais plus que la circonstance aggravante, c’est l’impossibilité de maintien de toute forme d’autorité parentale qui doit être décidée (ce que demande d’ailleurs le CFCV), ainsi que la prise en charge à vie des soins aux victimes.

Je rejoins par ailleurs le CFCV dans sa demande d’imprescriptibilité des crimes sexuels contre les mineurEs, et ses autres revendications.

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Un mot encore sur une formule qui peut malheureusement prêter à confusion au sein d’une campagne si importante. L’inceste est toujours un crime/ Changeons la loi. Certains au premier regard comprennent qu’il faut changer la loi pour que l’inceste ne soit plus un crime. Alors que bien sûr il faut comprendre changeons la loi pour que l’inceste soit toujours jugé pour ce qu’il est, un crime ! Encore une fois, on se fait souvent piéger par nos campagnes de communication.

Et enfin, une note un peu pessimiste…malheureusement, si seulement la justice avait l’heur d’entendre la réalité de ce qu’est le crime de viol, et de ce qu’il provoque comme souffrance souvent toute la vie aux enfants, aux femmes, à tous les humains qui les subissent, cela serait une évidence. Mais aux enfants encore plus, oui, lorsqu’ils sont à la fois enfants et victimes de bourreaux. Si la société dans son ensemble remettait en question la façon si répandue d’élever les enfants à l’envers, en retournant systématiquement la culpabilité sur eux et en mettant sur leur chemin tant de souffrances, on n’aurait pas besoin de toujours, changer les lois…

Le travail de sensibilisation est donc bien ici aussi très important, en faisant connaître et reconnaître cette réalité, cette souffrance, pour qu’à un moment donné, on, la société dans son entier, et ses institutions, cesse de la tolérer, de fermer les yeux. Il faut donc changer la loi, mais aussi les pratiques patriarcales d’un monde où l’on préfère les dominants -hommes et pères violeurs de femmes et enfants- aux victimes.

Pas de justice, pas de paix !

Sandrine Goldschmidt

En 2014, s’inspirer des justes pour lutter contre la morosité

2014J’ai du retard cette année pour les voeux. Il m’a fallu plus de temps pour me « remettre » dans le bain de l’écriture, après un mois de décembre réservé à Melanie et une petite pause militante. En outre il s’est passé tellement de choses depuis le vote à l’Assemblée de la loi pour l’abolition de la prostitution, et le moins qu’on puisse dire, pas toutes réjouissantes, il n’est pas simple de tout rattraper, tout dire, et surtout, d’appliquer une « résolution » qui n’est pas que de nouvelle année, celle de lutter contre la morosité.

En effet, en Inde, les luttes des militantEs féministes contre le viol et lesbiennes et gays contre l’obscurantisme homophobe (la cour suprême influencée par des religieux a annulé la loi dépénalisant l’homosexualité, obtenue de haute lutte il y a deux ans), qui ressemblent au combat de Sisyphe. A peine a-t-on l’impression que le caillou arrive en haut de la montagne, que l’obscurantisme l’a déjà fait redescendre tout en bas d’un coup de pied…mais il n’y a pas qu’en Inde où la lutte contre le viol des femmes et des enfants peine : c’est aussi notre lot, ici, et nous devons sans cesse lutter contre le découragement, surtout quand les avancées en ce sens, sont mises en cause par les tenants du pouvoir, ou jugées inutiles par d’autres…et les militantes indiennes sont à cet effet exemplaires de courage et de refus de la résignation.

Il y a aussi cette lutte de Sisyphe autour d’un caillou qu’on a un temps cru bien installé en haut de la montagne (même si les alertes se multipliaient depuis des années et que nous avions considéré le sujet l’an dernier à Femmes en résistance, lors de la séance « tu n’auras d’enfant que désiré ») je parle bien sûr de la lutte pour le droit à l’avortement, avec l’Espagne qui est revenue 30 ans en arrière, le gouvernement modifiant la loi et ne le rendant autorisé qu’en cas de viol et de problèmes de santé de la mère, le président du gouvernement espagnol allant jusqu’à affirmer qu’on ne pouvait laisser aux femmes la possibilité de décider seules. Il y a aussi le texte que n’a pas voté en décembre le parlement européen, et qui aurait pu garantir à l’échelle des 28 ce droit fondamental, et qui a préféré en laisser la souveraineté aux Etats, laissant les obscurantismes marquer un pas décisif.

Il y a encore la bêtise raciste et antisémite qui s’exprime de plus en plus ouvertement (affaire de la quenelle). Toutes ces nouvelles sont bien mauvaises, auxquelles il faut ajouter le manque d’attention encore porté aux soins aux victimes, dès lors qu’on est dans le champ des violences sexuelles patriarcales, et le manque d’énergie mis à lutter contre l’impunité des agresseurs, en particulier lorsque les enfants sont les victimes. Sans parler des offensives des lobbies masculinistes en France (ouf, l’amendement sur la résidence alternée a été retiré de la loi famille) ou en Italie (où la complaisance envers les pères pédocriminels dans la loi est l’objet de leur combat)

Et pourtant, je n’ai ni la conviction ni l’envie de me morfondre ou de me complaire dans la morosité.

Face à tous ces obscurantismes, il y a deux choix que je refuse : celui de la résignation et celui de la résignation 😉

12654_1264391579233_1513075356_738436_3356570_nLa résignation telle que je l’ai entendue le 1er janvier, qui consiste à dire « de toutes façons rien ne change » et surtout « je ne peux pas changer alors je vais déclarer partout que je suis quand même dans l’endroit le moins pire possible (le moins raciste, le moins sexiste, le moins antisémite), et m’assurer à moi un petit univers sécurisé si j’ai suffisamment d’espace pour le faire (argent, travail, sécurité physique). Je continuerai donc -évidemment- à participer aux luttes féministes, à m’en faire l’avocate et à publier les informations qui les concernent. Ainsi, début janvier dans plusieurs villes de France, sont organisées des manifestations de soutien aux espagnoles (après celles organisée par plusieurs assos fin décembre à Paris). Et l’association Osez le féminisme a lancé pendant les fêtes une campagne pour essayer de faire bouger les femmes (car trop souvent il n’y a que les militantes qui se manifestent).

Je ne me résignerai pas non plus à penser que le système patriarcal est trop fort et que je ne peux rien à titre individuel parce que la conscience collective est trop loin d’un monde juste. Bien sûr qu’il est trop fort, bien sûr que la conscience collective, pétrie d’individualisme économique et de culture du viol est très loin d’un monde à l’endroit. Mais ce n’est pas une raison. Je ne me résignerai pas à penser qu’il est vain de tendre la main à une victime, d’obtenir une modification législative pour faire reconnaître les victimes comme telles et désigner les coupables, même si leur pénalisation est bien faible (abolition/clients prostitueurs), je ne penserai jamais que l’expression de son ressenti par une victime n’est pas digne d’écoute ou d’intérêt, je ne me résignerai pas à considérer que femmes et petites filles n’ont aucune latitude et qu’elles ne seraient donc pas redevables de leur choix, ce qui reviendrait d’ailleurs in fine à mettre dans le même sac victimes et bourreaux.

A cet égard, j’ai envie de vous parler d’une des choses que j’ai retenues de l’intervention d’Hélène Romano, docteure en psychopathologie, psychologue clinicienne et psychothérapeute au colloque de l’Association mémoire traumatique et victimologie en novembre à propos des violences commises contre les enfants et les bébés, et qui m’a paru essentielle. En tant que féministe, en tant qu’aidante, en tant que personne qui veut remettre à l’endroit, nous devons avoir une vigilance et une remise en cause de nos pratiques de tous les instants, pour essayer d’être toujours (ou aussi souvent que nous y parvenons), au plus juste : ainsi, lorsqu’un enfant, disait-elle, exprime que ça ne va pas, s’il s’estime n’être rien et ne rien faire de bien, alors qu’à l’évidence la personne en face ne pense pas cela, il ne suffit pas de lui dire : « ça va aller », l’effet risque d’être sidérant : il s’évertue à vous dire que ça ne va pas et vous voudriez lui dire ça va aller sans rien changer, d’autant plus qu’il vit ou a vécu des choses intolérables. Mais il ne suffit pas non plus seulement de dire : « mais non, tu n’es pas rien ou nul ». Car le ressenti qu’il ou elle exprime est bien tel, et il ne peut que ne pas comprendre pourquoi on lui dit le contraire. En revanche, l’aidant professionnel peut alors essayer de demander à l’enfant d’expliquer pourquoi il ressent cela, de creuser l’origine du ressenti, c’est-à-dire vraiment écouter la personne qui est en face de lui à ce moment là.

Pour moi, il y a dans cette simple démarche, de quelques professionnels engagés au quotidien et sur le terrain aux côtés des victimes, même si parfois elles n’ont pas le « discours féministe » le plus orthodoxe, toutes les raisons de l’espoir, toutes les graines de la force pour lutter contre l’obscurantisme et la morosité. Elles et ils (etPatagonie2013 je pourrais prendre d’autres exemples dans plein d’autres organisations, au sein du féminisme ou ailleurs)  sont les justes d’aujourd’hui, et font la même chose que celles et ceux qui pendant les guerres ont risqué leur vie, la risquent encore ou risquent bien-être ou carrière pour sauver un enfant, une femme, un être humain. Leur action vaut tous les discours et est un guide, en espérant que les graines de justice qu’elles plantent puissent, à un moment donné, grandir et se développer, servir de référence pour redonner au monde sa cohérence. Il faut aussi qu’elles et ils se protègent, trouvent des moments de répit, et reçoivent reconnaissance et soutien. En 2014, je ne sais pas à quelle fréquence je vais écrire sur ce blog, mais je sais que j’aurai envie de parler des personnes qui oeuvrent dans tant de domaines (violences faites aux femmes et aux enfants, aide aux personnes en difficulté et âgées, …), parce que ce sont elles qui nous permettent, au quotidien, de lutter contre la morosité, et de porter l’espoir.Sandrine GOLDSCHMIDT

PS : Pour finir, je mets en lien les voeux d’Ariane Mnouchkine, qui nous offre l’espoir d’ouvrir un grand chantier, de lutte contre la morosité..

Merci à L. pour la photo des nuages

Moix et Matzneff dans le bateau Renaudot

colère2Heureusement, il y a des réactions saines, comme celle de cette chroniqueuse société du Plus nouvel obs qui écrit sur le sujet un article remarquable : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/968288-quand-le-prix-renaudot-essai-est-attribue-a-gabriel-matzneff-defenseur-de-la-pedophilie.html

Heureusement, il y a des féministes, et des femmes, pour le dire : donner un Prix littéraire à un homme qui se revendique « pédophile » et promoteur de la pédocriminalité, ce n’est pas « une claque au Robespierrisme » (twitt qui ne fait que se gausser de mots et pas de réalité), c’est une honte. Et un abus de pouvoir du dominant, la société de quelques hommes machistes et misogynes qui veulent conserver leur place. Qui une fois de plus, par l’entregent de quelques privilégiés qui n’ont rien prouvé d’autre que leur capacité à aligner des mots sur une feuille et les faire reconnaître par leurs pairs – et non pas parce qu’ils auraient été des grands courageux dans des guerres ou des défenseurs envers et contre tout des droits humains-, prouvent qu’ils n’ont aucun objectif littéraire ou artistique. Sinon, ils récompenseraient des femmes, ils récompenseraient d’autres qu’eux-mêmes et leurs semblables.
Leur vrai but, c’est de s’assurer la pérennité de leur impunité, qui passe par la propagande de la culture du viol. Et ici, de la culture du viol des enfants*.

Il y a beaucoup à réfléchir sur ce qui a fait qu’un jour, notre société qui voulait s’émanciper d’un carcan moral excessif, s’est mise à promouvoir des relations « libres » entre adultes et enfants, après 1968. Difficile, pour nous nés plus tard, de comprendre ce que pouvait signifier ce « carcan moral ». Mais au moins, on pouvait se dire que c’était une dérive libertaire, et que c’était fini maintenant, parce qu’on avait compris que la liberté n’existe pas sans ses limites. Qu’il ne s’agit pas d’obscurantisme religieux mais de droits de la personne.

Personnellement, ça ne me gêne pas qu’on l’appelle morale, parce qu’il s’agit de respecter l’autre qui n’est pas moi, et tout simplement d’une vigilance en toute circonstance.

Une vigilance : celle de considérer l’autre comme un être humain, une personne. Et que dans mes relations à elle, cette personne, qu’elle soit une femme, un bébé, un enfant, une personne immigrée, en situation de handicap,.. il se peut que, de par la place que j’occupe, je me retrouve devant la possibilité d’en abuser si je ne suis pas vigilantE, parce que tout simplement je peux le faire (ainsi les violeurs et criminels choisissent les victimes les plus faibles possibles (soit par nature -bébés, enfants-, personnes dépendantes, soit parce que l’échelle sociale les définit ainsi- parce que c’est plus facile, ils le peuvent plus facilement). Certains -beaucoup- malheureusement se servent de l’autorité que leur confère un statut (homme, père, patron, célébrité, mère) qui leur permet de se retrouver en situation d’exercer des violences en toute impunité, même si elle ou il a l’air consentant (très facile de donner l’air consentant, on le voit tous les jours devant les tribunaux et avec les personnes prostituées du pseudo-choix). Et que mon rôle d’être humain en société, est de m’assurer que je n’abuse pas de ce pouvoir.

Cette vigilance de tous les instants est du devoir de celui qui exerce l’autorité, le parent, et c’est le plus important dans son rôle avec celui d’aimer et protéger un être en devenir. En premier lieu, c’est donc un devoir du parent, du père, du professionnel (médecin, juge, éducateur). Mais c’est aussi un pouvoir de celui qui est reconnu par la société comme une référence. Etre un écrivain comme Matzneff, privilégié à tous égards, et dire « moi j’adore les jeunes garçons et filles et c’est moralisateur et liberticide de me dire que je n’ai pas le droit de le dire », c’est très exactement un abus de position dominante et une façon de préserver une impunité contraire à tous les principes de nos sociétés : vivre ensemble, c’est défendre non pas MES privilèges (qu’au passage je vais appeler droits pour bien créer de la confusion) mais LE DROIT DE CHAQUE INDIVIDU au respect de son intégrité physique et psychique, et à avoir la possibilité de se développer pour devenir autonome.

Il semble donc qu’aujourd’hui les tenants de ce pouvoir et de cette impunité du viol sur les enfants (et sur les femmes) aient peur : ils ont besoin perpétuellement de s’entre-récompenser, de réaffirmer leur soutien réciproque, et leur volonté de maintenir leurs immondes privilèges criminels, de réaffirmer leur « droit aux putes » comme les 343 salauds, de le crier très fort. Oui, ils ont besoin de maintenir des lois, et une propagande qui les affranchisse de leurs devoirs humains.

C’est insoutenable pour toutes les victimes, enfants, adolescents, femmes, personnes prostituées violées, (et même celles qui revendiquent un pseudo « droit à se prostituer »). J’espère que c’est de plus en plus insoutenable à une plus grande partie de la société.

Au moins l’insoutenable ne reste plus sans réaction. Il y a le travail salutaire des associations féministes, et parmi elles celui de Muriel Salmona avec Le livre noir des violences sexuelles, qui essaient de remettre le monde à l’endroit.

Mais c’est insuffisant, parce qu’il n’est pas encore suffisamment entendu.

Ce que j’aimerais (mais là je rêve, utopiste…), c’est qu’il y eût des voix connues pour dire que c’est inacceptable. Car comme on peut le lire dans l’article du Plus nouvel Obs, c’est tout de même incroyablement paradoxal, que Yann Moix, le même qui s’attire les louanges de toutEs, pour avoir écrit une lettre ouverte à Christiane Taubira victime du racisme de plus en plus explicite de notre société, ait en son temps défendu Polanski, et reçoive le prix Renaudot (Matzneff c’est le prix essais).

Pour montrer que son indignation et sa défense des valeurs humaines n’ont pas les limites des privilèges que s’arrogent des hommes au viol des enfants et des femmes, il devrait à tout le moins refuser ce prix.

Mais ça, ce serait dans un monde à l’endroit…

Sandrine GOLDSCHMIDT

*Bien sûr, ils ne parlent pas de viol, mais de « relations consentantes ». Mais ce mot n’est que le paravent des dominants pour continuer à violer. Cela se voit dans toutes les affaires de viol de femmes adultes où le consentement est à tort invoqué et en général reconnu par les juges. En outre, le consentement n’est pas pertinent pour ce qui concerne les mineurs (de 15 ans), ni même les mineurs de 18 ans avec toute personne ayant autorité.