Interdire la fessée, oui, mais pas que !

annéeslumièresJe suis bien sûr pour l’interdiction beaucoup plus claire de tous les châtiments corporels envers les enfants. Et la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe est en ce sens une évidence. Le respect de l’intégrité physique de l’enfant doit être un droit fondamental. Je pourrais argumenter sur la question pendant des heures, le problème, c’est que cela empêcherait d’aborder un sujet sous-jacent dont on ne parle pas : l’éducation bienveillante. Car oui, interdire les châtiments corporels c’est juste normal, mais il faut révolutionner l’éducation parentale pour la rendre bienveillante. Et là encore, on est très loin du compte.

1/ Retournement de culpabilité et menaces

En observant régulièrement les parents avec leurs enfants, je n’ai pas souvent vu un parent taper son enfant (cela se passe probablement à l’abri des regards). En revanche, combien de fois l’ai-je entendu menacer son enfant, souvent simplement parce qu’il avait ouvert la bouche ? Exemple : un enfant appelle 6 fois de suite sa mère, qui ne réagit pas. L’appel devient plus pressant. Et alors : « oh mais tu vas te taire à la fin » ? L’enfant se met alors à pleurer, de plus en plus fort. « Mais tu vas arrêter de pleurer ou je t’en colle une » ? Ca, je l’ai entendu en vrai de multiples fois. Pourquoi l’enfant pleure-t-il à ce moment là ? Parce qu’il ne peut rien comprendre : il n’a rien fait d’autre que  tenter de s’exprimer.

Admettons que le parent en reste au stade de la menace. Il n’a donc pas infligé de violence physique, et ne sera sanctionné ni contredit par personne. En revanche, la violence psychologique et ses conséquences sont là. Il a en effet énoncé un interdit : celui d’être, d’exister, de s’exprimer (vive la liberté d’expression !). Il a ensuite menacé de violences, et terrorisé l’enfant.

En effet il lui a d’abord été dit qu’il n’a que le droit que de se taire. Ne pas se taire est un acte qui a autorisé de la part de son parent la menace d’un châtiment corporel (je vous laisse à nouveau faire le parallèle avec Charlie Hebdo et la liberté d’expression). Donc même si l’enfant n’a pas été frappé, l’effet est extrêmement délétère : il est terrorisé, ne comprend rien, et va donc continuer à pleurer, hurler, ou faire quelque chose qui cette fois sera violent, ou hors-cadre, pour justifier la menace reçue.

Quand ce n’est pas le simple fait qu’un enfant se permette d’exister en s’exprimant en dehors de l’autorisation du parent qui pose problème, que se passe-t-il ? Il est fort possible que le parent n’était pas disponible pour répondre à l’enfant au moment de sa première intervention pour x ou y raison. Cela peut arriver. Mais le problème, c’est que ce qui gêne le parent à ce moment là n’a en général rien à voir avec l’enfant. Pour une raison qui vient probablement de siècles d’éducation « à l’envers », et du principe de domination (je subis quelque chose donc je le fais subir à plus faible), ce qui contrarie l’adulte se retourne contre l’enfant qui est là et s’exprime et est alors jugé comme responsable du malaise.

S’avouer faillible

Je pense que tout parent s’est déjà retrouvé dans cette « injuste posture ». Seulement au lieu de poursuivre l’injustice en sanctionnant l’enfant pour notre fatigue, notre énervement parce que notre conjoint-e, patron-ne nous a mal parlé (ou pire), parce qu’on a passé 3 heures dans le RER et qu’on est épuisé, parce qu’on a des soucis, peut-être graves, nous avons alors une autre possibilité. Nous, adultes, avons le choix.  Celui de nous dire que la personne en face de nous n’est pas notre prolongement, notre chose, notre souffre-douleur, mais est bien une personne. Nous pouvons alors, si nous avons déjà manifesté notre énervement, faire un pas de côté et revenir en arrière. Nous pouvons dire, par exemple :  « Bon là je suis fatiguée, attends que je sois plus calme, je n’arrive pas à répondre, je suis désolée de m’être énervée, etc ». Si je ne suis pas en état d’être à ce moment-là « le parent qu’il faut » alors pas la peine de prétendre autre chose et de faire porter la faute à l’enfant.

S’avouer faillible, quel soulagement ! Car en faisant cela, non seulement on fait baisser la tension, on rend de la cohérence à l’enfant, on lui permet de se sentir bien, et d’avoir une place en tant qu’individu. Et il va certainement finir par écouter et donner le temps au parent de revenir dans son rôle.  Au lieu de quoi, si on veut rester « le parent en position de maître infaillible et dominant », on n’a d’autre choix que de faire de l’enfant le déversoir de ses frustrations (ce qui est un des mécanismes de base de tous les systèmes de domination, les enfants étant tout en bas de l’échelle), de reporter sur lui toute culpabilité, et donc de s’assurer la répétition du problème.

2/ La dévalorisation systématique de l’enfant

CSUne autre caractéristique qui saute aux oreilles dès lors qu’on aborde l’éducation sur le mode bienveillant, c’est le plaisir que semblent prendre de nombreux parents à dévaloriser leurs enfants. « T’es moche », « t’es nul-le », tu n’est même pas capable de…t’es une fille, tu n’y arriveras pas.. t’as encore cassé quelque chose ? « Qu’elle est maladroite » ! Alors le Français ça va mais les maths, faut rien lui demander !  « C’est fou, tu ne peux pas boire sans en renverser » ? Tu peux pas lever ton c… de ta chaise ?

Ca vous viendrait à l’idée, dans un contexte non-violent, de dire des choses pareilles à un-e ami-e ? Vous imaginez l’effet de s’entendre dire en permanence qu’on ne vaut rien ? Pas besoin de coups là pour être dans la maltraitance…Des milliers d’enfants entendent cela tous les jours. Souvent parce que leurs parents ont entendu ces choses avant eux. Mais n’est-ce pas justement une raison de faire autrement ?

Perpétuer la domination

Il est donc évident que toute forme de violence physique doit être interdite à l’encontre des enfants, comme à l’encontre de qui que ce soit. Il n’y a pas de « violence éducative » qui tienne. On peut très bien donner des repères aux enfants, ne pas les laisser tout faire tout en les laissant s’exprimer et avoir un espace sécurisé, sans peur, et un espace où ils peuvent développer leur estime de soi. Cela demande juste un peu plus de remise en cause, un peu de bienveillance, et un petit effort. Mais cela sera d’autant plus facile que les choses seront dites et encouragée par le reste de la société.  Promouvoir la bienveillance dans l’éducation, en plus d’interdire les violences physiques et morales et de lutter vraiment contre les violences sexuelles envers les enfants et leur déni, c’est un continuum. C’est crucial, pas seulement par simple humanité, mais aussi parce que si on ne le fait pas, on pourra toujours interdire les violences faites aux femmes, en laissant se perpétuer la domination sur les enfants, jusque dans les petits mots de tous les jours, on continuera à construire un monde à l’envers…

Il y a fort à parier que le discours présenté ici mettra encore des années-lumières à être entendu, sera contesté, raillé, mais il faut commencer à le dire, si on veut qu’un jour les années d’enfance puissent être des années lumières !

Sandrine GOLDSCHMIDT

 

Sur l’interdiction de la fessée : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/02/la-france-condamnee-pour-ne-pas-avoir-interdit-gifles-et-fessees_4585986_3224.html

Sur les violences sexuelles sur les mineurs : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/02/les-violences-sexuelles-touchent-en-majorite-les-enfants_4585599_3224.html

 

Colloque Violences et soins le 5 novembre : le soin est politique

L’association Mémoire traumatique et victimologie organise le 5 novembre prochain de 9h à 18h à l’Agoreine de Bourg-la-Reine (20′ de Châtelet par le RERB) un colloque autour de Violences et soins que j’aurai le plaisir d’animer aux côté de Muriel Salmona, présidente de l’association. Pour vous inscrire : colloque.violencesetsoins@gmail.com

La journée sera donc consacrée à un état des lieux des violences et de leurs conséquences sur la santé. Il s’agira de dénoncer le manque d’offre de soins spécialisés, de donner la parole aux victimes, de mieux informer le grand public et de proposer des pistes pour améliorer des soins. Enfin, faire des propositions pour élaborer une vraie éthique des soins à proposer aux victimes, en 20 recommandations.
Car le soin est politique. En effet, il ne se réduit pas aux secours nécessaires et vitaux, il est aussi (F.Worms, « soin et politique, PUF 2002), soutien, travail social, solidarité, souci du monde.
En effet, soulager le ou la patiente d’un symptôme, ce n’est pas prendre soin : c’est se débarrasser du problème. La soigner, c’est chercher à comprendre l’origine du symptôme, détecter les violences qui ont pu être subies, physiques, et psychologiques, et pour la victime, il s’agit avant tout de remettre le monde à l’endroit, et de le rendre plus juste.

Le programme (version détaillée ici) est donc bâti autour de deux axes (matinée autour des soins aux victimes de violences et les oubliées parmi les oubliéEs), l’après-midi violence des soins et perspectives d’amélioration) :

1- d’abord donc le soin des victimes de violences et violences sexuelles, enfants et adultes, et surtout son absence, est un scandale de santé publique que l’association, à travers sa présidente Muriel Salmona, psychiatre et psychotraumatologue, s’emploie à dénoncer.

Pour cela, l’association a lancé depuis deux ans un manifeste « violences et soins » qu’elle a réactualisé récemment, dont je vous cite le préambule :

« En France, en 2013, l’absence de dépistage des violences, de protections des victimes et de soins spécialisés sont à l’origine d’un coût humain énorme et d’un coût très important en dépenses de santé et en aides sociales qui auraient pu être évités. Or il est possible de combattre la violence, non par un tout-sécuritaire qui ne cible que certaines violences, mais par une prévention ciblée, une protection sans failles et une prise en charge spécialisée des victimes. Toute victime doit être protégée et soignée, ses droits doivent être respectés ».

C’est un scandale sanitaire, social et humain : où comment toute une société abandonne les victimes de violence, sans protection ni soin, et fabrique sans fin des souffrances, des maladies, de l’exclusion, de l’inégalité, de l’injustice et de nouvelles violences ».

Vous pouvez lire la suite et signer ce manifeste en cliquant ici : http://stopauxviolences.blogspot.fr/2013/10/manifeste-violences-et-soins-de.html

2- La violence dans le cadre des soins :

malheureusement la non prise en compte des mécanismes de la mémoire traumatique dans le cadre des soins aux personnes malades et la focalisation sur les symptômes de maladie et non leur origine possible entraîne pour les victimes des violences à répétition : anorexies, maladies, tentatives de suicides, conduites addictives qui ne sont jamais reliées aux faits de violences subies dans l’enfance, médecins qui ne sont pas formés à détecter les violences, etc.

Mais la violence dans le cadre des soins, c’est aussi l’abus de position dominante pour exercer des violences et profiter de son statut d’autorité (exemple du médecin lorrain, etc.) De nombreuses invitées et spécialistes viendront parler de tous ces thèmes. Des témoignages de victimes seront présentés ou lus, deux expositions (« En chemin elle rencontre » et « Pas de justice pas de paix ») orneront le hall, enfin une pièce de théatre sera proposée :  « Pour le dire », de Camille Guillon Courtin, par la compagnie « théatre en action ».

On vous attend donc nombreusEs à l’Agoreine, le 5 novembre, de 8h30 à à 18h !

Agoreine, 63 boulevard du Maréchal Joffre, Bourg La Reine, à 5′ à pied du RER B.

 

 

 

 

4 septembre : Les AmiEs de Femmes en résistance invitent Muriel Salmona à Violette and Co

4 septembre 2013 à 19h à la Librairie Violette and Co

Rencontre avec Muriel Salmona organisée par Les AmiEs de Femmes en résistance

Voilà c’est la rentrée. Après le Panthéon hier, cap sur le festival féministe de documentaires que je co-organise depuis 8 ans maintenant et dont c’est la 11e édition, Femmes en résistance à l’obscurantisme !  Vous pouvez découvrir le programme ici et je vous en reparlerai bien sûr.

Mais cette année, nous innovons en créant le groupe « Les AmiEs de Femmes en résistance », auquel vous pouvez adhérer (voir modalités ici) et ainsi nous aider à enrichir notre programmation (rémunération des artistes, financement de déplacements de personnalités). Pour animer le groupe, nous organiserons des rencontres réservées aux membres pour discuter de la programmation passée et future du festival.

Et pour inaugurer sa création, nous avons, avec notre partenaire depuis 11 ans, la librairie Violette and Co, décidé d’organiser une « rencontre du mercredi » à la librairie féministe de la rue de Charonne, et avons invité Muriel Salmona, psychiatre psychotraumatologue, meilleures spécialiste de la mémoire traumatique en France, Présidente de l’association Mémoire traumatique et Victimologie. Elle viendra parler de l’indispensable livre qu’elle a écrit et est sorti au printemps:  « le livre noir des violences sexuelles », paru aux Editions Dunod.

La rencontre se déroulera en 2 temps : présentation du groupe « les AmiEs de Femmes en résistance » et présentation du programme (la plaquette de la 11e édition sera disponible) puis discussion avec Muriel autour de son livre.

Elle le dédicacera ensuite et vous pourrez adhérer également adhérer sur place aux AmiEs de Femmes en résistance !

Voici deux liens à propos du travail de Muriel Salmona d’articles parus sur mon blog :

Redonner au monde sa cohérence pour éliminer les violences

Evénement : sortie du Livre noir des violences sexuelles

 

Redonner au monde sa cohérence pour éliminer les violences

nc2b017-diable_coqDepuis que j’ai moi même un enfant -une fille- j’ai toujours pensé que nous avions en face de nous avec les enfants non seulement des personnes humaines dont les droits doivent être d’autant plus défendus qu’ils et elles sont plus vulnérables, mais aussi des perles d’humanité : des enfants nous avons tout à apprendre, avec les enfants nous avons tout à construire, plutôt que de continuer à les détruire, comme le fait l’institution familiale autoritaire qui prédomine, particulièrement dans le cadre des violences qu’ils et elles -beaucoup trop nombreux d’entre eux- subissent.

Ce sentiment est renforcé par la lecture, l’écoute et l’expérience de ce qui concerne les troubles post-traumatiques, en particulier au travers du travail de la docteure Muriel Salmona, psychiatre psychotraumatologue et Présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie, qui a fait de son combat pour les victimes une ligne de vie.

Au centre de son combat, et cela a été un des aspects les plus intéressants de l’émission « Pas de quartier » sur Radio Libertaire hier (elle y présentait son livre indispensable « le livre noir des violences sexuelles » et vous pouvez réécouter l’émission ici : http://media.radio-libertaire.org/backup/24/mardi/mardi_1800/mardi_1800.mp3)

la nécessité de redonner une cohérence au monde qui, du fait des systèmes de pouvoir et de domination, en premier lieu patriarcale, parentale et économique, devient le lieu d’un système absurde, incohérent, et dont l’incohérence même est la garantie de sa perpétuation.

Je m’explique (en essayant d’être aussi claire que Muriel) : l’enfant naît avec des neurones miroirs qui l’aident à se construire. Et si le monde tourne à l’endroit, ces neurones miroirs lui permettent de connaître l’empathie. Ainsi, lorsqu’une violence est commise, et qu’elle provoque une souffrance, alors ces neurones font que l’enfant ressent la souffrance et éprouve alors de l’empathie. Cette empathie fait normalement que si il impose une souffrance -volontaire ou involontaire à la personne en face de lui, alors il s’arrête.

Le problème, c’est que si le petit garçon ou la petite fille subit des violences, et que l’adulte qui les commet ne fait pas preuve de cette empathie, ne réagit pas à sa souffrance, alors cela crée un stress intolérable pour son cerveau. Si en plus, la personne qui commet ces actes est une personne qui devrait d’autant plus éprouver de l’empathie qu’elle est censée être celle qui vous protège et vous aime -père, mère, famille…alors le stress est encore pire. Et le cerveau devient incapable de gérer ce stress, et de réguler les « drogues » de l’hyper-vigilance qu’il génère. Celles-ci le mettent en danger vital, et ça seule façon de s’en sortir, est de disjoncter, provocant la dissociation, une anesthésie émotionnelle.

Cette anesthésie émotionnelle, si elle se double d’un enfermement du souvenir émotionnel dans la mémoire traumatique, fait que le stress vécu pourra réapparaître à l’identique au moindre rappel, stimulus, faute d’avoir pu, dans la mémoire autobiographique, devenir un souvenir dont on arrive peu à peu à se distancier émotionnellement.

Tout ceci, provoque donc une souffrance intolérable, fait vivre aux victimes un enfer, alors qu’en même temps il n’y a pas de symptômes à l’identique d’un bras cassé pour lequel il faut à l’évidence un plâtre. En outre, la poursuite du « tout est normal », l’indifférence des autres adultes, surtout lorsqu’il y a révélation des faits, vient « achever » les victimes dans leur recherche de cohérence. Elles souffrent de symptômes qui ne sont pas reliées aux violences : les conduites dissociantes, qui sont interprétées par les autres comme de la faiblesse de leur part, alors qu’elles sont le fruit de l’incohérence et de la violence.

Pire : ce processus est en outre le garant de la reproduction de la violence. En effet, lorsqu’un enfant a été victime ou témoin de cette violence absurde et non nommée, niée, et alors qu’on fait de lui le responsable (1), il développe une anesthésie et une dissociation et est victime de crises de mémoires traumatique. Dans ces cas-là, il a plusieurs moyens pour réagir : s’anesthésier par des conduites dissociantes : prise de drogues, alcool, mais aussi de comportements qui vont le pousser vers la création d’un nouveau stress qui permettra la disjonction. Ainsi, il peut arriver qu’à ce moment là, envahies par le scénario de l’agresseur, elles reproduisent la violence : contre elles-mêmes ou contre les autres. Car le scénario de recherche de l’anesthésie de la personne qui les a violenté-e-s les a envahies au point qu’ils/elles savent inconsciemment que ce scénario est anesthésisant pour les bourreaux. Et donc que de le reproduire va leur permettre de s’anesthésier.

C’est là qu’intervient un facteur fondamental : celui du choix. Et ce choix n’est pas le même selon qu’on est un homme ou une femme. Ou plutôt, il n’est pas le même selon qu’on a été -au-delà- des violences, construits comme un dominant et valorisé en tant que tel. Donc, les hommes ont une plus forte probabilité de devenir violents envers les femmes parce que c’est ce que l’on attend d’eux et qu’ils en bénéficient. C’est socialement valorisé, sous les termes de « virils », de « capable d’autorité ». Et, comme l’expliquait Muriel, c’est même valorisé socialement dans l’entreprise : ce sont des gens qui savent ne pas se laisser envahir par leurs émotions (forcément, ils n’en ont pas avec l’anesthésie). Donc licencier des collaborateurs en détresse, laisser mourir des personnes dans la rue, regarder martyriser des enfants ou ne pas s’émouvoir de voir violer ou battre des femmes, ne les trouble pas plus que ça. Dans ce système, les dominants, même s’ils ont été victimes, sont donc les bénéficiaires : ils ont les moyens de s’anesthésier très efficacement en reproduisant la violence sur d’autres. Ce qui n’enlève rien à leur culpabilité : ce sont des crimes qu’ils commettent, et c’est un choix qu’ils font de persévérer dans cette violence.

Tandis que celles qui ont des comportements de retournement de la violence sur elles mêmes, et ne font jamais de mal à personne, sont considérées comme anormales. La preuve, c’est que les jeunes agresseurs/violeurs qu’a suivi Muriel et qui, par un long travail incessant de remise à l’endroit du monde, qui se retrouvent à leur tour conscients que ce qu’ils ont fait est très grave, sont d’un coup moins valorisés qu’avant pour peu qu’ils aient des idées suicidaires ou retournent la violence contre eux-mêmes (2) et sont plus rejetés par leurs familles que s’ils violaient/violentaient d’autres personnes. Et ce non seulement parce que cela se verrait moins (1% de condamnation pour les viols), mais aussi parce que la tolérance de la société à l’égard des violences masculines est immense.

roses
Si la rose existe, le monde peut être à l’endroit

Pour en revenir aux victimes, et finalement à tous les êtres humains, nous avons besoin de redonner de la cohérence au monde. Et de revenir à ce que les enfants savent, ont toujours su au fond:qu’avoir de l’empathie c’est normal. Que de ne pas supporter de voir souffrir des personnes, a fortiori qu’on est sensées aimer (mais dans un monde idéal on pourrait aimer tout le monde), c’est normal. De tout faire pour que ces souffrances s’arrêtent, c’est normal. De ne pas arriver à être dans l’anesthésie inhumaine des dominants, c’est normal.  Il faut aussi dire que depuis le départ ce sont les enfants en nous qui ont raison : vouloir des relations douces et gentilles avec les autres, c’est normal. Que trouver la pornographie inhumaine et criminelle, qui consiste à filmer des tortures sexuelles et physiques à des femmes (certes actrices, mais ça ne change rien) c’est normal. Que de dire que la prostitution c’est du viol et que le viol, c’est la destruction des femmes, ce n’est pas moraliste ni liberticide, c’est juste normal. Que d’avoir envie d’une sexualité libérée de toute forme de violence et de domination, ce n’est pas bisounours, c’est normal. Et que d’aider les personnes qui en ont besoin, c’est normal.

Enfin, il faut encore remettre le monde à l’endroit en confirmant aux victimes ce qu’elles savent et nous disent, si on les écoute :  que même si un jour elles ont été victimes, ce n’est pas une honte, ce n’est pas à elles d’avoir honte. Elles resteront toujours les victimes de ces actes, de ces hommes violents, de cette société qui marche sur la tête, mais elles ne sont pas des victimes en soi. Elles sont des êtres humaines qui ont le droit de vivre selon leur désir et leurs rêves d’enfants, dans un monde remis à l’endroit. Et elles ont le droit qu’on soit contentes pour elles.

C’est ce que fait depuis plus de 10 ans Muriel Salmona, une oeuvre d’humanité et hymne à la vie malgré les crimes contre l’humanité. Mieux, elle commence à être un tout petit peu entendue. C’est ce dont tous les enfants rêvent : un monde à l’endroit, ou aimer c’est partager douceur et attention à l’autre, ou vivre c’est aimer dans l’empathie. Et tant pis si cela semble simpliste à ceux qui tentent de survivre dans un monde à l’envers.

C’est le monde à l’endroit des enfants, celui qui fait dire à une enfant de 8 ans (la mienne) : « l’amour, forcément c’est gratuit, ça ne peut pas s’acheter ».  C’est le monde des enfants, des vivant-e-s, et il serait temps qu’on les regarde, et qu’on les écoute.

Sandrine GOLDSCHMIDT

(1)je m’explique : imaginez un enfant de 2 ans battu par un adulte. C’est découvert, on rompt avec l’adulte. L’enfant ne se souvient pas des sévices. Et puis, un jour, comme il est de la famille, on renoue. Tout à l’air de bien se passer jusqu’à ce qu’on découvre que le garçon s’est mis à son tour à infliger des sévices à un autre, sans que lui-même d’ailleurs y comprenne quoi que ce soit).

(2) Muriel explique que quand elle traite des jeunes agresseurs elle ne les « lâche pas » jusqu’à ce qu’ils remettent le monde à l’endroit et comprennent qu’ils ont fait quelque chose d’inadmissible. « Tu as subi des violences mais tu n’avais pas le droit de faire ça et on va analyser pourquoi tu as pu faire ça : parce que depuis ta naissance le monde est à l’envers, remettons le à l’endroit. Et il n’y a que quand ils dénoncent inlassablement ce monde et leurs actes en ce monde qu’ils peuvent « guérir ».

Evénement : Sortie du « livre noir des violences sexuelles » de Muriel Salmona

Précision : cet article ne reprend qu’une partie de ce qu’il y a dans le livre. En particulier, je n’entre pas dans les chiffres, qui sont pourtant une mine d’informations précieuses de l’ouvrage. J’ai choisi de mettre en avant certains aspects qui me touchent plus particulièrement et dont j’avais envie de parler. Il y a en a plein d’autres
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C’est demain que sort en librairie le livre attendu de Muriel Salmona, psychiatre psychotraumatologue et Présidente de l’Association mémoire traumatique et victimologie. Le livre noir des violences sexuelles qui sort chez Dunod est un indispensable pour comprendre la violence du monde qui nous entoure envers les femmes et les enfants.

Récemment, Muriel expliquait qu’elle avait déjà transmis le livre à Najat Vallaud-Belkacem, la ministre des droits des femmes, et que celle-ci avait été particulièrement marquée par l’ampleur des violences sexuelles faites aux enfants. C’est en effet un des plus grands intérêts de l’ouvrage de Muriel, montrer l’ampleur des violences sexuelles subies, et leurs conséquences pour les victimes, et pour la société. A la fois, il explique comment surviennent les violences et la mémoire traumatique dans un contexte de domination patriarcale :  de pères -et parfois de mères, qui possèdent leur enfant comme leur chose et ne lui permettent pas de se construire comme une personne libre et indépendante. C’est à ce moment là que se construit la perversion suprême : celle qui consiste à désigner comme coupable des violences qu’ils subissent, et coupables des crimes et dysfonctionnements de leur parents des enfants qui ne sont bien évidemment coupables de rien, et au final seulement responsables d’être venu-e-s au monde, et d’exister. Montrer l’ampleur des violences et en particulier des violences sexuelles qu’ils subissent, permet de comprendre comment le système oppresseur peut se perpétuer.

1/ Les violences sexuelles, et en particulier sur les enfants, ou comment fabriquer le monde à l’envers, faire de la victime la coupable. Et comment le remettre à l’endroit

Cela devrait paraître évident que les victimes ne sont pas les coupables, et pourtant, les violences s’exercent sur des enfants dès le berceau, et la société ne cesse de les justifier, les cacher, les laisser impunies. Ainsi l’absurde domine : en effet, quel sens peut avoir le monde si on désigne les enfants comme coupables d’exister ? D’être là, et responsables et coupables, de tout ce que font leurs parents ? Alors que la responsabilité des parents, leur autorité, consiste à permettre aux petits êtres humains qu’ils ont mis au monde, et aujourd’hui, avec la possibilité de l’avoir désiré, de devenir des personnes autonomes, conscientes et capables de choisir entre le crime et la justice ?

Qui a eu un bébé ou été proche d’un bébé sait combien le petit être qui vient de naître est totalement dépendant de ceux entre les mains desquels il tombe. Sa seule arme est le cri, et quelques mouvements. Et l’amour qu’on lui porte. Ainsi, c’est normal qu’un enfant crie, mais c’est risqué. En criant, il émet sa première action propre. Il en est responsable. Il fait alors ce qu’il doit pour survivre (dire qu’il a besoin d’être nourri, qu’il a mal au ventre, qu’il se sent mal), et en même temps, il est mis en danger : celui de tomber sur ceux qui commenceront, dès cet instant, à le désigner comme coupable d’une intention (un caprice, l’envie de pourrir la vie de ses parents, toutes choses très couramment entendues, et très tôt). Aussi, alors qu’il pleure, si c’est un bébé garçon, on dira (comme le montre une expérience de psychologie célèbre) qu’il est fort et vigoureux, si c’est une fille, qu’elle est triste et plaintive. Et déjà, un peu de la capacité d’être elle même de la personne disparaît.

Et certain-e-s, au lieu de le prendre en compte comme un signe légitime -plus ou moins bien ou mal interprété, selon lequel l’enfant a besoin de l’adulte, et d’une réponse, vont tirer parti de cela pour exercer la domination, la contrainte. Et justifier la violence qu’ils s’autorisent alors à exercer sur un autre être humain. Il faut donc remettre les pendules à tourner dans le bon sens, et c’est ce que fait ce livre :

« la victime n’est pas responsable de la violence exercée contre elle. Rien de sa personne ni de ses actes ne justifie la violence. La victime est toujours innocente d’une violence préméditée qui s’abat sur elle. Ce n’est pas à elle, contrairement à ce qui est souvent dit, de faire en sorte que la violence n’explose pas ».

Muriel dénonce les points aveugles de la société, dans un aveuglement volontaire :

En gros, d’un côté on fait comme si ce n’était pas un crime qui était commis, par un criminel, qui commet un acte illégal, de l’autre on nie que ce qu’a subi la victime est intentionnel, qu’il y ait eu volonté de nuire :

« un autre point aveugle, « est l’absence de reconnaissance de l’intentionnalité de l’agresseur. Sa volonté de nuire, de détruire, de faire souffrir le plus possible, d’opprimer, de réduire sa victime à une chose, de la déshumaniser pour son intérêt et son plaisir, et même, comble de la cruauté, d’en jouir, est escamotée. Seules ses rationalisations et la mise en scène mensongère montée pour s’absoudre de toute culpabiilité sont relayées et prises pour argent comptant »

Le livre est par ailleurs très clair sur la disctinction agresseurs/victimes. Car oui, les agresseurs sont souvent d’anciennes victimes (1), eux-mêmes peuvent d’ailleurs souffrir de la mémoire traumatique, ce qui ne les excuse en rien : « Face à cette mémoire traumatique, si l’un des membres du couple se positionne comme dominant, supérieur à l’autre en rapport de force (et l’homme est aidé en cela par une société profondément inégalitaire), il peut instrumentaliser son conjoint pour échapper à l’angoisse déclenchée par les allumages de sa mémoire traumatique. Sa prétendue supériorité donnant plus de valeur à son bien-être qu’à celui du reste de sa famille, il impose que ce soit à l’autre et à ses enfants de mettre en place des conduites d’évitement efficaces pour qu’il ne s’allume pas, les transforomant en esclaves aux service de son bien-être physique,, psychique ou sexuel. Il aura recours à des conduites dissociantes : alcoolisation massive, violences verbales, physiques, sexuelles, à des mises en danger, à des menaces suicidiaires…qui vont les terroriser et ainsi lui permettre de « disjoncter, de se dissocier et de s’anesthésier ». 

2/Ainsi, en démontant, de façon féministe, le système qui produit tant de violences sexuelles que Muriel documente avec une très grande précision, elle réalise bien un « livre noir » qui peut enfin permettre de mesurer, évaluer, envisager l’ampleur du système et ses conséquences. Et donner des pistes pour en sortir, en comprenant la mémoire traumatique et son traitement.

Mais bien sûr, ce que le livre apporte de tout aussi fondamental et essentiel, c’est une compréhension de pourquoi et comment ces violences sexuelles sont dévastatrices pour le psychisme, pour la vie des personnes humaines, combien elles peuvent être déshumanisantes et combien elles portent en elles le mécanisme de leur impunité et de leur perpétuation.

En détaillant le mécanisme de la mémoire traumatique, elle permet à tout un chacun de comprendre et de redonner du sens à ce monde qui n’en avait plus. Pourquoi en effet, les victimes étaient-elles  désignées comme les coupables ?  Il y a l’explication donnée ci-dessus d’une société inégalitaire où certains être sont autorisés à se penser et vivre supérieurs et à utiliser/esclavagiser d’autres être humains.

PDJPDPXMais il y a aussi le mécanisme de la mémoire traumatique, qui fait que les victimes agissent d’une façon que l’entourage ne parvient pas à comprendre. Et qui donne l’impression qu’elles sont folles, ou trop fragiles, alors qu’en fait elles souffrent terriblement, qu’elles sont colonisées par la violence, par le biais de la mémoire traumatique.

Pourquoi ont-elles l’air d’avoir des comportements disproportionnés ? Imaginons une victime qui a connu un ou de multiples chocs traumatiques (voir le site de mémoire traumatique et victimologie), et qui vit des crises à répétition. Le simple fait de sentir par exemple une odeur, à un moment donné, qui serait celle qu’elle a senti au moment d’une des agressions subies, qui l’ont obligée à disjoncter et se dissocier, peut provoquer la libération de la mémoire traumatique (enfermée dans une partie du cerveau, comme l’explique Muriel). A ce moment là, elle ressent à nouveau et de façon identique, le stress émotionnel de l’agression. Et c’est même l’ensemble des stress subis au cours de différentes agressions s’il y en a eu plusieurs (ce qui est particulièrement vrai pour les enfants qui ont été victimes), qui lui tombe dessus. Un peu comme si d’un coup, pour un bruit, une heure de la journée, une odeur, une couleur ou autre, un 4 tonnes leur tombait dessus. Les voici dans une grande souffrance et totalement désemparées de ne pas comprendre elles-mêmes ce qui leur arrive. Alors que -et pour cause, il est invisible, puisque mémoriel- personne autour n’a vu de 4 tonnes tomber.

C’est donc très difficile à comprendre pour un entourage non averti. Et surtout, cela peut se produire souvent, à n’importe quel moment, quand il s’agit de personnes qui ont subi des viols et des traumatismes à répétition (enfants, personnes prostituées en particulier, c’est pour cela que je pense que ce sont les deux grands verrous de l’arme de la violence patriarcale auxquels il faut s’attaquer avec acharnement).

C’est insoutenable pour la personne qui les vit. C’est incompréhensible pour l’entourage. Alors, que faire ?
C’est le dernier enseignement essentiel de ce livre à lire absolument : la mémoire traumatique se soigne, elle peut se résorber, et c’est un long parcours, difficile pour les personnes qui ont été victimes, mais salutaire, qui leur permet enfin de vivre. Pour cela, il faut lire et chercher à comprendre les mécanismes, et être capable de réagir, d’aider la personne qui souffre, et de l’amener à être capable elle-même de repérer ce qui provoque ses crises, et de les chasser.

Ce n’est pas Muriel Salmona qui le dit, bien sûr ici, mais c’est mon interprétation. C’est là qu’intervient une forme de « magie », qui est bien réelle. Pour bien la comprendre, une image (anagramme), celle d’Harry Potter. Harry Potter, enfant maltraité, est victime d’attaques du mal (des agresseurs) par des crises traumatiques, incarnées par les détraqueurs et Voldemort qui s’emparent de son esprit, le font souffrir et tentent de le vider de la vie qui est en lui, et de s’emparer de son psychisme pour le détruire et prendre le pouvoir et en jouir. Mais la capacité d’amour qu’il possède -qui n’est autre que son humanité profonde- + celle de son entourage, dont le fait d’être guidé par des « professeurs de défense contre les forces du mal » (en tête, le fameux Dumbledore), lui permettent de déminer son psychisme et de chasser de lui même ses crises traumatiques.

GRÂCE aux travaux sur la mémoire traumatique, et à l’aide de ce livre indispensable de Muriel Salmona, on pourrait donc enfin sortir de ce cycle infernal de la violence et de la domination, qui fait des millions de victimes. A condition que la société entende et s’en donne les moyens.

Pour cela, il faut que soient formés tous les professionnels, pour être, comme Muriel Salmona, capables de guider les personnes qui ont été victimes, vers la sortie du champ de mines qui ont été placées dans leur psychisme, et qu’en même temps, leurs entourages soient informés de ce qui se passe lors des crises et de comment ils peuvent aider. Il faut donc diffuser le plus largement possible l’information sur les mécanismes traumatiques. Et sur les moyens d’aider les victimes à ne plus l’être, mais à l’avoir été.

Et, comme conclut Muriel, il est GRAND TEMPS !

« Pour lutter contre les violences et leur reproduction de proche en proche et de génération en génération, il est temps de garantir l’égalité des droits de tous les citoyens, mais il est temps aussi que les « blessures psychiques » des victimes de violences et leur réalité neuro-biologique soient enfin reconnues, identifiées, comprises, prises en charge et traitées. Il est temps de considérer enfin que ces « blessures psychiques » sont des conséquences logiques d’actes intentionnels malveillants faits pour générer le maximum de souffrance chez les victimes, et organiser délibéréemnt chez elles un traumatisme qui sera utilse à l’agresseur pour s’anesthésier et mettre en place sa domination. il est temps que les victimes soient enfin réellement secourures, protégées et soutenues. Il est temps d’être solidaires des victimes, de s’indigner de ce qu’elles ont subi et de dénoncer les coupables. Il est temps de leur redonner la dignité et la valeur que leur a déniées l’agreseur en les instrumentalisant et en les colonisant. Il est temps de leur rendre justice et de les soigner ».

 

Sandrine GOLDSCHMIDT

Le livre noir des violences sexuelles, éditions Dunod, parution le 10 avril :

Avec son site ( informations, articles, nombreux témoignages, ressources et bibliographie actualisées, vidéos, etc. ) : 
Avec, à feuilleter, les premières pages du livre noir des violences sexuelles en cliquant ICI
Vous pouvez vous le procurer dans les librairies, 
et chez Dunod, à la FNAC , sur  Amazon ou sur Decitre (e-book-PDF)
 
Une première séance dédicace est organisée le 20 avril 2013 à Bourg la Reine de 15 à 19h30
pour toute information: drmsalmona@gmail.com
Et le contact presse Dunod :
Elisabeth Erhardy Attachée de presse,  01 40 46 35 12, presse@dunod.com
Extraits : (2) « Non, la violence n’est pas une fatalité, l’être humain n’est pas violent par essence, il le devient d’une part parce qu’il a subi lui-même des violences ou qu’il en a été témoin, le plus souvent très tôt dans son enfance, à l’intérieur de ces mondes comme la famille que l’on veut croire idéaux et sécurisants. Il le devient aussi parce qu’il peut s’autoriser à reproduire les violences sur des victimes plus faibles, plus vulnérables ou désignées comme telles pour soulager son mal-être, aidé en cela par une société inégalitaire qui cautionne la loi du plus fort »

Quand un chanteur rend visite la nuit à une jeune fille de 14 ans…

pdjpdpx.pngIl est toujours utile de rappeler ce que dit la loi en matière de viol, et surtout en matière de viol sur mineur-e. Ainsi, la notion de consentement n’est-elle jamais valide selon le droit pour des mineur-e-s de 15 ans. Au-delà, c’est la majorité sexuelle (cette aberration : on laisse la majorité sexuelle à 15 ans, alors à quoi servait-il de repousser le mariage à 18 pour les femmes ? Pour laisser le droit de violer hors-mariage forcé ?). Pour autant, si des adultes pratiquent des actes sexuels avec des mineures de 18 ans, il peut y avoir viol. En effet, lorsqu’il y a ascendant de la personne adulte, le consentement n’est pas valide. Ainsi, toute personne qui a autorité -parent évidemment, professeur, représentant des institutions (police, justice, etc…) est concerné-e-.

Or, il y a une récente affaire qui a beaucoup agité la presse, au détriment de…bien sûr, la femme, ex-femme d’un chanteur connu (je ne citerai pas son nom, vous l’aurez reconnu. Mais en général, on ne cite jamais les femmes, toujours les z' »héros », dans ces cas-là. Alors moi je ne leur donnerai plus de nom), Adeline Blondieau. Stupéfaction : j’apprends aujourd’hui que la jeune femme qui a accepté d’épouser le chanteur à 18 ans, l’a rencontré à 14 ! Et personne ne parle de viol ou présomption de viol. On s’attaque à elle, le chanteur l’accuse de l’avoir trompé x fois, on la traite de noms généralement donnés aux femmes qu’on souhaite insulter, mais on ne se demande pas ce qui a pu se passer lors de leur rencontre ? Et que s’il y  a eu actes sexuels, il y a eu agressions sexuelles ou viols sur mineure ? Dans la lettre qu’elle écrit à l’auteure d’un livre sur le bonhomme, où elle se fait éreinter, elle ne rentre pas dans ces précisions. Et pourtant, il y a -au moins- de quoi se poser des questions :

« Je reprends vos mots : « Elle débarquait chaque nuit pour jouer avec le feu que j’étais. » Savez-vous, Madame, que vous évoquez ici une adolescente de 14 ans, qui naïvement avait pris pour un amour fou, un amour extraordinaire, le jeu d’un adulte de 43 ans. Vous êtes-vous demandé, qui de lui ou de moi rejoignait l’autre dans sa chambre, dans le silence de la nuit, quand l’alcool avait fait son effet ? Ce n’était pas moi. À 14 ans encore vierge, je ne représentais à mon avis pas un grand danger pour un homme ayant vécu sa vie. Dès cette époque, il me parlait de notre amour fou, et c’est parce qu’il ne pouvait en être autrement que quelques années plus tard, l’été de mes 18 ans, j’ai accepté sa demande en mariage. J’ai aimé cet homme plus que tout, au point de croire que je le sortirais du démon de la boisson. Naïve, oui vraiment ! Qui des deux, entre une star du rock telle que lui et une jeune bachelière qui se préparait à entrer à la Sorbonne devrait-on prendre pour le plus manipulateur ? C’est à la fois prêter une bien grande maturité à la jeune fille amoureuse que j’étais et un talent pour la manipulation que je ne pense pas avoir confirmé par la suite ».

J’ai lu beaucoup d’articles suite à cette lettre. Aucune ne dit qu’il y a erreur sur l’âge de la rencontre. Mais personne ne parle de dénonciaition à mots couverts de ce qui pourrait constituer viol ou agression sexuelle ? Un homme ivre, qui entre dans la chambre d’une adolescente de 14 ans, fille d’un ami à lui ? Bon, rien ne dit que ce n’était pas platonique… Elle précise qu’elle était vierge à 14 ans, probablement pour qu’on évite d’invoquer sa minorité sexuelle. Mais que personne ne réagisse à ça en se posant à tout le moins des questions…

Et ensuite,  même s’il avait attendu ses 15 ans, 16 ou 17 ans et quelque, qu’est-ce que cela changerait ? Ne doit-on pas considérer qu’un homme de son acabit, proche de la famille, a un ascendant de fait et se retrouve dans une position d’autorité ? Clairement, on le comprend dans la fin de sa lettre, qui est très émouvante, s’adressant aux enfants :

« Alors je leur dirai qu’il y a des rencontres merveilleuses et d’autres qui vous laissent un goût amer pour la vie. Je leur dirai encore qu’il faut se méfier des gens et que certaines malveillances sont tenaces et destructrices(2). Je leur dirai enfin que parfois les gens se réinventent leur histoire pour avoir le bon rôle. La notoriété donne un immense pouvoir (de nuisance en l’occurrence). (…)

Et non seulement elle donne un immense pouvoir de nuisance, cette notoriété, mais surtout elle assure l’impunité, quand ce ne sont pas les soutiens inconditionnels des pairs complices.

Adeline Blondieau a peut-être décidé de continuer à croire qu’il y avait eu amour fou, pour tenter de sauvegarder ce qu’elle peut de ces longues années perdues, et essayer de vivre un peu en paix. Elle serait alors dans le déni et ne pourrait l’accuser frontalement. Mais qui l’en blâmerait ? Dans une société où on se permet de traiter son ex-femme de « pute » (#lechanteurenquestion) parce qu’elle n’a pas été fidèle, où l’on peut invoquer son « art » pour justifier d’avoir détruit la vie d’une fille puis femme (#lecinéaste) où l’on peut chanter qu’on va avorter une femme à l’opinel parce qu’elle n’a pas accepté d’être la propriété/chose d’un autre (#lerappeur), s’intéresser à la carrière finie d’un assassin à batte de base-ball (#sportif), dire au 20h à la télé droit dans les yeux des spectateurs que non, on n’a rien à se reprocher en ayant pratiqué des actes sexuels avec une femme de chambre qu’on ne connaissait pas en 7 minutes (#directeurd’uneinstitutionfinancièreinternationale); dans une société où on dénonce un crime, le viol, mais où l’on ne nomme ni ne punit jamais les hommes qui en sont responsables, comment pourrait-il en être  autrement ?

Pas de justice, pas de paix !

S.G

*et je pourrais en rajouter une couche sur les pères violents qui sont reçus par des ministres (#grues)

(2) là elle parle de l’auteure de « l’autobiographie du chanteur »

FEMEN : Cessons de nous déshumaniser !

Suite à mon article sur les Femen, il y a eu pas mal de réactions. Certaines croyant -ou feignant de croire- qu’il s’agissait de critiquer des féministes.
Pour que les choses soient claires : il s’agit seulement de mettre au jour les stratégies de backlash et de la société pornographique, qui s’immiscent jusque dans nos luttes. En voici une explication détaillée dans ce très bel article d’A Ginva, militante féministe radicale que je suis très heureuse de publier aujourd’hui. Merci à elle.

***

En tant que féministes, nous avons un devoir de décrypter les pièges patriarcaux, inversions et mécanismes d’oppression subtils qui nous conduisent, malgré notre sincère volonté, à renforcer notre mise en danger face à l’agression sexiste. Ainsi, lorsque nous critiquons les lignes politiques de groupes féministes, ce n’est pas un jugement moral sur les « choix individuels » des personnes mais la dénonciation des méthodes des agresseurs, qui impriment leurs idéologies haineuses dans nos consciences par un tas de moyens complexes, pour mieux maintenir leur emprise sur nous. Nous critiquons ces mécanismes par profonde empathie pour toutes les femmes et nous comprenons plus que quiconque les effets dévastateurs de la domination et de l’aliénation sur nous. Pour décoloniser nos consciences, il est fondamental d’analyser comment nous intériorisons la domination et la haine des hommes au plan individuel, et comment nos pensées, émotions, actes et choix individuels sont déterminés par notre condition dans le patriarcat.

Depuis le déchaînement antiféministe orchestré par les industries pornographiques et proxénètes, en particulier à partir des années 70, le patriarcat s’est assuré par tous les moyens que la seule chose qui passe pour féministe aux yeux et aux oreilles des jeunes femmes soit une image totalement pornifiée de nos luttes. Alors qu’il y a un silence de mort à la fois sur les mouvements féministes qui combattent pour faire cesser ces violences, et les atrocités commises sur les femmes par les hommes, les seuls évènements que relaient les médias sont des actions de femmes qui reprennent les insultes misogynes, comportements ou stigmates de notre oppression. En d’autre termes, si les journalistes parlent de la lutte des femmes, c’est pour que les hommes puissent se masturber dessus – une des stratégies antiféministes les plus utilisées actuellement pour humilier notre mouvement et nous déshumaniser publiquement.

Voici que récemment, les journalistes ont relayé une action organisée par le groupe ukrainien FEMEN, qui vient de s’implanter à Paris, au Lavoir Moderne Parisien. Ce groupe, qui se présente comme féministe et anti-prostitution, est exactement ce que recherchent les journaux pour leur propagande sexiste – des jeunes femmes, conformes aux normes pornos (épilées, rasées, minces), seins nus, slogans écrits sur leur corps et reprenant des postures pornifiées, manifestant ainsi contre « les dictatures, l’exploitation sexuelle et la religion. ». La campagne de recrutement de FEMEN, tel un racolage pour une boîte de strip-tease et une communication internet digne d’un magasine porno, ordonne ainsi aux femmes: « françaises, déshabillez-vous ». Derrière cette injonction virile et agressive, une reprise du slogan républicain « nudité, lutte, liberté », et les couleurs nationalistes bleu-blanc-rouges sur trois femmes nues se touchant le sexe – un degré de sexisme et de militarisme hallucinant.

Une priorité : nous réhumaniser

Leur programme est tout aussi alarmant. Elles disent être des « terroristes », et « prônent le « sextremisme », un « terrorisme pacifique qui utilise les corps comme armes ». Le Lavoir Moderne parisien sera « son camp d’entraînement international, pour les féministes, les femmes activistes. Elles seront entraînées à être des soldates, à mener le combat contre le patriarcat ».Y seront dispensés des entraînements physiques, mentaux, tactiques. » (les nouvelles news). Une autre membre de FEMEN commente : « « La femme nue fait peur. En enlevant nos tee-shirts, nous dénonçons le système machiste de manière bien plus efficace que si nous prononcions de beaux discours. » (Le journal du dimanche)

Alors que le féminisme devrait avoir pour priorité notre protection et notre réhumanisation, il est triste de constater à quel point les méthodes de FEMEN exposent les militantes à des violences accrues, sans même atteindre le pouvoir à sa surface. Seule l’emprise et la dissociation extrême vécue par les femmes victimes de violences sexuelles (nous toutes, à divers degrés) peuvent expliquer une telle mise en danger de soi, de façon aussi improductive et désespérée. Quel terroriste un tant soit peu stratégique s’exposerait nu devant les photographes pour que son visage soit diffusé à chaque action ? Ensuite, utiliser son seul corps comme arme ? Aucun soldat ne partirait au front ainsi désarmé, à moins d’être dépouillé. Et en ce qui concerne la violence sexiste, seuls les hommes ont la capacité de disposer de leur corps comme arme, en utilisant leur pénis comme instrument de destruction massive des femmes. Dire que se livrer aux dominants par la nudité est un signe de puissance est une pure inversion de la réalité.

Que peuvent attaquer ces femmes en se rendant nues aux journalistes ? Certainement pas les industries du viol, pas même les institutions patriarcales et militaires, ni les agresseurs et criminels qui marchent de concert sur des millions de mortes. Ici, la seule violence est contre les femmes elles-mêmes, qui ne s’arment pas mais se transforment en chair à canon sous les armes des hommes.

Alors que les hommes peuvent déterminer leur nudité comme signe d’humanité, de lien à dieu et de force naturelle, dans le patriarcat la nudité des femmes signifie automatiquement « permis de violer », ‘chose à disposition des hommes’, cadavre, cible porno à souiller, pilonner, violer et brutaliser. Comme dit Binka, la haine virile a pour particularité d’être gravée à même notre corps :

« Toute oppression est fondée sur la déshumanisation, la rupture du lien de réciprocité, d’empathie, qui aurait pu exister du dominant vers l’opprimé. Mais le sexisme est une oppression spécifique. Nous sommes donc déshumanisées de manière spécifique : nous sommes incarcérées dans un « corps », refermé sur nous comme un cachot au point que pas une lueur de présence humaine, d’alter-ego, n’en émane du point de vue dominant. Et ce « corps-femme » n’a qu’une seule signification : « fait pour l’usage dominant ». Or cet usage est sexiste, ça veut dire qu’il détruit notre intégrité de manière spécifique : par le viol, la violation de ce cachot, pour ne nous laisser aucun espace de repli psychique […] Nous sommes transformées en une chose […] dans la conscience dominante des hommes, un artéfact de leur domination qui leur répète « J’existe pour toi, tu peux user de moi sans limite, aucun usage n’est un abus » (c’est ce que signifie être une chose). »

Et comme cette violence sexuelle et cette chosification des femmes passe par l’excitation sexuelle des hommes, et que notre nudité leur siginifie « permis de violer », les hommes associent immédiatement « femme nue » à excitation sexuelle, ce qui leur permet de rationnaliser leurs violences sexistes comme « sexe ». D’où la futilité totale de reprendre les mécanismes qu’eux mêmes utilisent pour légitimer leurs violences, puisque plutôt que de susciter la peur et le repli des agresseurs, le type d’actions comme celles de FEMEN ne fait que confirmer aux hommes notre statut de subordonnées et ne leur offre qu’une possibilité de plus de nous chosifier.

Face à un phénomène aussi massif par lequel les industries pornographiques ont investi tous les moyens de communication moderne, il est naïf de penser que nos mouvements sociaux ne sont pas sous influence de ces puissances multimilliardaires et en particulier leur appel incessant à la surenchère aux violences sexuelles, vendue aux femmes comme « libération sexuelle ». On nous assène de messages que la honte et le dégoût de soi en tant que femme ne proviendrait pas des violences des hommes mais seulement d’une société puritaine qui nous empêcherait d’assumer les pratiques « libératrices » qu’ils nous imposent (pornographie, striptease, insultes, « slutwalks », BDSM, prostitution…). Alors pour être libres sexuellement, il suffirait d’en faire plus, d’embrasser ces pratiques avilissantes jusqu’au bout, de les assumer fièrement. « Montre-leur que ton corps n’est pas honteux : de gré ou de force, tu le feras, alors autant que tu assumes »  est le message principal. Celui-ci n’a qu’un seul but : instrumentaliser notre quête désespérée à la reconnaissance pour nous pousser à la surenchère dans leurs violences sexuelles masculines. C’est un sinistre piège, car ce que nous obtenons finalement est un gouffre sans fin de violences sexuelles.

Si vous n’avez pas envie de vous déshabiller pour la prochaine manif, sachez que vous n’êtes pas les seules, que nous sommes nombreuses à penser que ce n’est pas féministe.

Reprendre les codes porno et se dénuder pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes ne produit que davantage de haine sexiste contre nous. Nous ne pouvons « récupérer » la nudité dans l’objectif d’attaquer le pouvoir des hommes car ils ont fait de notre nudité la marque de notre statut d’opprimées, notre étoile jaune. Et l’on ne change pas un rapport de force en exhibant les stigmates que les dominants ont eux-mêmes crées pour nous opprimer. Les armes des dominants, les marques de notre déshumanisation que les hommes ont conçu pour nous détruire ne peuvent que se retourner contre nous, ils ne sont pas réversibles dans le contexte patriarcal. « Car ce sont les hommes, en tant que caste dominante, qui monopolisent tous les canaux de propagande et toutes les armes qu’ils braquent sur nous (armes à feu, argent, propriétés et viol) » (Binka).

Nous ne pourrons détruire le pouvoir des hommes qu’en l’attaquant par sa source, c’est à dire par les violences masculines sexuelles qui font de nous leur cible porno. Nous libérer ne peut en aucun cas passer par le jeu de massacre, le défi lancé par les industries pornographiques mondialisées. Notre mouvement doit détruire les moyens des hommes de contrôler le monde dans lequel nous vivons, depuis la perception de nous-mêmes jusqu’à nos moyens de lutte.

Cessons de déshumaniser nos luttes.

A Ginva