Femmes du monde indien, de Colombie et du Rwanda

Trois événements à vous annoncer aujourd’hui : non, pas le nouveau gouvernement, peut-être en parlera-je tout à l’heure à Radio libertaire, mais pour cela vous n’avez pas besoin de moi. Taubira gardée à la justice, Vallaud-Belkacem aux droits des femmes, ville, jeunesse et sports, et la parité conservée (la parité mais aux postes que les hommes ne jugent pas régaliens -sauf la justice, comme avant), on va dire que le changement n’est pas très significatif pour l’instant….

Les événements que je veux annoncer sont pour les Parisiennes et les Parisiens, même s’ils concernent tout le monde.
D’abord,

une rencontre de l’association  « Filles du Monde Indien » (FMI) au cinéma la Lucarne à Créteil demain 3 Avril à partir de 18h30.

Voici ce que sa présidente en dit : « Nous vous accueillerons avec quelques douceurs, salées et sucrées, le tout accompagné d’un tchai de printemps. Il y aura des stands d’artisanats pour pouvoir acheter des souvenirs et soutenir les femmes Indiennes, Bangladeshies (…) A 19h nous vous projeterons le documentaire : « Mother Anonymous » de sheela saravanan (10mn) sur la question de la grossesse pour autrui. 19h15 début de la conférence en présence de Kuljit Kaur qui est arrivée en France. Elle nous parlera des avancées des lois indiennes en faveur des femmes et notamment la récente mesure contre le harcèlement sexuel au travail, les mesures nouvelles contre les violences faite aux femmes. A demain ! »

lucarne

Par ailleurSamedi 5 avril à 15 heures à la fontaine Stravinsky près de Beaubourg aura lieu un rassemblement en solidarité avec les femmes rwandaises qui ont porté plainte pour viol contre des militiaires français (voir le site http://contreviolsrwanda.info/)

Et au comptoir Général à partir de 14 heures, un autre événement important : « Luttes des femmes en Colombie », avec une conférence-débat avec Florence Thomas et Olga Gonzaler, la projection d’un documentaire « guérisseuses de maintes lunes » (voir ci-dessous) et enfin des chants féministes par le groupe Aquelarre, que vous connaissez si notamment vous êtes venues à Femmes en résistance.

Toutes les infos sur l’affiche ci-dessous

colombie

Il y a un moment où il faut sortir les couteaux !

PDJPDPX« Un Mouscronnois de 46 ans a été condamné par le tribunal correctionnel de Tournai à trois ans de prison avec un sursis probatoire de quatre ans pour viol et attentat à la pudeur commis sur sa propre fille ».

Au civil, la victime encore mineure à l’heure actuelle recevra 1.000 euros à titre provisionnel.

« L’absence d’antécédent judiciaire du coupable, ainsi que l’ancienneté des faits lui ont permis d’obtenir un sursis. Il devra par contre se soumettre à une thérapie afin de lutter contre la délinquance sexuelle ».

C’est tellement intolérable que c’est difficile d’en parler. Car oui, quand les filles parlent, dénoncent, et que les mères portent plainte, il faut encore franchir cette étape, celle d’une justice qui donne du sursis à un homme qui a violé sa fille de 4 ans et continué par la suite…lui, il paraîtrait que ça suffise qu’il se fasse « soigner »…
Pour la jeune femme, 1000 euros. Et quels soins pour elle et se reconstruire ? Alors qu’elle a eu le courage de dire, que sa mère l’a soutenue, qu’il y a eu procès, et qu’il n’y a encore pas justice ?
C’est tellement la preuve noir sur blanc que « la justice des hommes est bien la justice des hommes », que je n’en dirai pas plus, sinon quelques liens indispensables et un texte indispenable, la définition de l’opprimé, de Christiane Rochefort
Pour bien dire que l’ancienneté des faits ne devrait rien avoir à y voir :
A propos de la « justice », de pourquoi les femmes ne portent pas plainte, et d’ailleurs, à quoi bon…
Et le texte de Christiane Rochefort
« Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez vous à sa place.
Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme langage mais comme un bruit. C’est la définition de l’oppression [….] L’oppresseur qui fait le louable effort d’écouter (libéral intellectuel) n’entend pas mieux. Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes.
C’est ainsi que de nombreux mots ont pour l’oppresseur une connotation-jouissance, et pour l’opprimé une connotation-souffrance.
Ou : divertissement-corvée. Ou loisir-travail. Etc.
Aller donc communiquer sur ces bases. »

C’est ainsi que la générale réaction de l’oppresseur qui a « écouté » son opprimé est, en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça c’est épatant.

Au niveau de l’explication, c’est tout à fait sans espoir. Quand l’opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant.

Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible.[…] »

Christiane Rochefort

Quand la violence se dit ouvertement

Ce matin, je suis tombée sur cet article. Hallucinant ! Un homme sur quatre en Asie reconnaît avoir déjà commis (au moins) un viol, en général sur sa partenaire, plus d’un sur deux reconnaît être violent avec les femmes (jusqu’à 80% en Papouasie Nouvelle Guinée). C’est une étude effectuée par l’ONU auprès de 10.000 hommes.

Mais je vous arrête tout de suite. Il ne s’agit pas ici de montrer du doigt un continent en particulier. Dans les pays choisis, il y a des raisons de conjoncture très certainement (comme des guerres récentes) qui peuvent expliquer les taux hallucinants constatés (cf Papouasie-Nouvelle-Guinée). Il ne s’agit pas non plus de dire que là-bas, la violence est plus décomplexée. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais de dire que cette étude nous livre des clés pour comprendre l’ampleur des violences masculines contre les femmes et celle du déni. Partout dans le monde.

En effet, je crois c’est que parce que l’ONU s’est donné les moyens de faire un vrai travail d’étude et de recherche dans cette partie du monde, qu’on parvient à de vrais résultats sur la réalité, opposables au déni généralisé.

A ce propos je voudrais livrer une courte réflexion sur le déni et le mensonge. Nous, féministes parfois jugées extrémistes, disons que l’immense majorité des violences est cachée derrière le déni. Et ce ici même en France. (A lire à ce propos la remarquable interview de Muriel Salmona dans L’Humanité). Ce déni, qui consiste à laisser penser que les violences sexuelles sont commises de façon marginale par une minorité d’hommes « mal dégrossis » ou « psychopathes ». Ce déni,  surtout, qui consiste, pour l’agresseur, (l’individu homme en majorité et la société patriarcale), à assurer son impunité. Pour cela, deux méthodes simples : il retourne la culpabilité (« la victime, c’est la coupable ») et nie être violent. (Mais ça, c’est quand il a besoin de le faire, parce qu’en apparence, la société serait « contre le viol »).

C’est une caractéristique des sociétés qui en adjoignant la « démocratie capitaliste » au patriarcat assurent leur impunité par la culture du mensonge (la « publicité »).

« L’être et la marchandise », de Kajsa Ekis Ekman, décrit bien comment le capitalisme (je cite de mémoire) a perpétuellement besoin de nouveaux espaces de marchandisation pour se perpétuer) et surtout comment, pour que cela passe sans contestation, il a besoin d’un discours de propagande fondé sur la promotion du mensonge idéologique selon lequel la liberté et la justice guideraient ses actes (je développerai une autre fois si vous le souhaitez). La société est égalitaire dans ses lois (c’est vrai mais pas appliquées), les hommes sont gentils, il n’y a pas de violence, ce sont les féministes qui victimisent les victimes qui ne sont pas des victimes mais des héroïnes et qui aiment ça (référence entre autres à la prostitution et à la pornographie où l’on montre des femmes torturées et violées en disant qu’elles aiment ça).

La caractéristique de cette propagande est de ne jamais se fonder sur la réalité mais sur le fantasme de la réalité. Laquelle réalité il faut à tout prix cacher et donc surtout ne pas chercher à la connaître.

Alors ce que nous montre cette étude, ce n’est donc pas que les hommes d’Asie sont violents (ils le sont, mais à eux on leur a demandé contrairement aux autres), mais que lorsque les masques tombent, la réalité des violences est effarante. Et vient confirmer ce que disent les féministes radicales.

Quand on se donne les moyens de poser les questions aux agresseurs, selon une méthodologie* destinée à éviter le déni, la réalité des violences sexuelles apparaît au grand jour (tout comme quand, dans la prostitution, on veut bien regarder la réalité et pas rester dans le fantasme) et les chiffres sont effrayants.

Et en particulier ces derniers, qui sont la réponse des hommes à qui on a posé la question : pourquoi ? (ont-ils violé)

59% pour s’amuser (« entertainment ») ! 75% pour des visions sexuelles objectifiées (« je la voulais ou j’avais envie de faire l’amour » -l’autre n’est donc qu’un instrument/objet). Et 38% de réponses, les plus parlantes : pour la punir. (et donc la maintenir dans l’état d’opprimée).

Je propose donc que l’ONU ne se contente pas de choisir un continent « plus facile » à faire passer pour « culturellement rétrograde » et fasse pareil avec le reste du monde et l’Europe par exemple. En se donnant les moyens de poser et d’avoir des réponses à ces questions. Même si les réponses doivent faire peur.

S.G

 
*Je vous laisse lire l’article entier pour connaître la méthodologie précise de l’étude (en gros, 10.000 hommes avec garantie d’anonymat, interrogés par des hommes formés spécifiquement et ne posant pas directement la question « avez-vous violé » mais avez-vous déjà forcé une femme ou était elle trop soule etc.)

Quelques réflexions sur le viol de guerre, crime contre l’humanité

Ceci est un ensemble de réflexions dont je ne dirais pas qu’elles sont toutes incontestables ou vraiment abouties, mais auxquelles il me semble important de réfléchir, ensemble.

En 2008, l’Organisation des nations unies a reconnu le viol de guerre comme crime contre l’humanité.

Aujourd’hui, quand on pense aux viols de guerre, on pense en premier lieu à la République démocratique du Congo, RDC, où la situation est dramatique. On pense, parfois aussi, aux viols de femmes allemandes par « le libérateur soviétique », l’homme au couteau entre les dents. On pense enfin aux Japonais, qui ont violé des milliers de femmes coréennes qu’ils appelaient femmes du réconfort.

On parle moins des viols commis par les soldats français sur les terrains de guerre, et encore moins des viols commis par les GI, les soldats américains de la seconde guerre mondiale. A ce titre, le travail de l’historienne américaine Mary Louise Roberts est à la fois pionnier et crucial. A lire son interview récemment parue dans Le Monde, on y apprend des choses essentielles, pour mieux comprendre comment, quoi qu’il arrive et quelles que soient les circonstances, la société virile et patriarcale utilise les femmes comme cela l’arrange.

On ne parle pas non plus des viols organisés par les nazis dans les camps de concentration, « de peur que cela ne minimise l’horreur des camps » ? Hein ? Quoi ? Oui, car s’il y avait des bordels, des hommes prenaient du bon temps ? Les femmes, niées, encore et toujours. Je faisais le tour de la question ici l’an dernier : Jusqu’au bout de l’horreur

Ce crime contre l’humanité à grande échelle n’est pris en compte politiquement que lorsque cela sert les intérêts du dominant, de celui qui veut conserver le pouvoir.

Ainsi, les crimes de l’armée rouge sur les femmes, sont considérés comme « normaux » -après tout, ce ne sont que des viols de femmes, jusqu’à ce que les communistes, ex-alliés, deviennent ennemis. Les crimes commis par les GI, on ne doit pas les mettre en avant, cela serait un « manque de loyauté » envers le libérateur, qui en plus à coup de plan Marshall aide le pays à se relever.

 

Ainsi, en premier lieu, dénoncer les crimes de viols de guerre d’autrui, a plusieurs fonctions, toutes liées à entériner un peu plus la victoire :

-blanchir ses propres crimes et de les passer sous silence (à cet égard, le paragraphe sur la façon dont seuls des noirs ont été condamnés et exécutés pour les viols en France, illustrant à la fois le racisme de l’armée américaine et de la population française est très intéressant)

-assurer son impunité : il ne s’agit pas de rendre justice aux femmes victimes de ce crime contre l’humanité, mais de dire : les monstres, c’est les autres. Eviter de se poser des questions sur les responsabilités du système d’organisation sociale et politique dans la possibilité des crimes contre l’humanité, de la Shoah, des génocides et de toutes les horreurs de la guerre, dont le génocide par le viol. Il est plus facile de penser, en réfléchissant à la Shoah et à tous les crimes commis pendant les guerres, que le problème n’est pas le système, mais bien le monstre.

On utilise l’idée du monstre idéologique et personnifié dans un homme -le dictateur- pour expliquer l’horreur rendue possible par une combinaison de facteurs. Je prends l’exemple de la Shoah : des facteurs à la fois politiques (faiblesse de la république de Weimar, montée des fascismes et totalistarismes), historiques (humiliation du traité de Versailles, antisémitisme millénaire), économiques (ampleur de la crise), culture sociale de violences éducationnelle envers les enfants (éducation à l’ordre et à la discipline cf « la mort est mon métier » de Robert Merle ou Hannah Arendt sur la banalité du mal), sur fond de système patriarcal fondé sur des systèmes de domination sexistes, classistes et racistes, peuvent donner des éléments d’explication à la survenue du pire (et j’en oublie certainement). Autant d’éléments dont certains sont propres à l’Allemagne des années 1930/40, d’autres à la personnalité du dictateur. Mais dont la plupart auraient très bien pu avoir lieu ailleurs. On se concentre sur le soi-disant monstre pour justifier que ce sont les autres qui sont responsables et que cela ne peut arriver chez nous. Idem avec le stalinisme, où là encore ce que l’on dénonce, c’est une idéologie monstrueuse, incarnée dans un dirigeant et tous ceux qui le suivent. L’objectif ultime étant donc de ne pas remettre en cause l’organisation sociale qui pousse à la violence et de pouvoir…

-recommencer : car c’est le meilleur moyen, finalement, d’assurer la possibilité de la perpétuation du système.
En clair, si je (ou la société) ne m’interroge pas en quoi je suis colonisée par le système et donc inconsciente des mécanismes de la violence, je suis condamnée à en être la victime et/ou à les reproduire.

Le viol est un crime contre l’humanité, d’une guerre au quotidien contre les femmes, qui commence par la guerre contre les enfants

Le viol est donc devenu crime contre l’humanité, en tant qu’arme de guerre. C’est une incontestable avancée du droit international.

L’ONU, constatant   que « l’immense majorité de ceux qui subissent les effets préjudiciables des conflits armés sont des civils ». Et que « les femmes et les filles sont particulièrement victimes de la violence sexuelle utilisée notamment comme arme de guerre pour humilier, dominer, ou intimider ».
« Le viol est une forme de violence sexuelle qui peut, dans certains cas, subsister après la fin des hostilités ». Les violences sexuelles sont également de nature à « exacerber considérablement tout conflit armé » et « faire obstacle au rétablissement de la paix et de la sécurité internationale. »

Donc, voici le viol-arme de guerre crime contre l’humanité ou élément constitutif du crime de génocide, ce qui est une excellente chose. Mais amène à se poser plusieurs questions :  Qui sera jugé et comment ? Et pourquoi, dans un système patriarcal mondial où le viol est passé sous silence, la culture du viol omniprésente et le silence et la terreur imposés aux femmes, a-t-on obtenu une telle avancée ?

La seconde phrase des nations unies citée ci-dessus nous donne une indication : « les violences sexuelles sont de nature à exacerber tout conflit armé et faire obstacle au rétablissement de la paix ». Il semble en effet nécessaire à l’ONU de préciser que le problème du viol n’est pas seulement la déshumanisation qu’il entraîne (« humiliation, domination, intimidation »), mais bien le fait qu’il empêche le retour de la paix pour les hommes ! Car violer la femme d’un homme, si celui-ci est encore en vie, c’est toucher à son bien, et donc le rendre plus furieux et prêt à reprendre le combat…

Autre interrogation : tous les crimes de viols de guerre seront-ils également jugés ou allons-nous nous retrouver devant le même mécanisme que celui qui a vu quasi exclusivement des hommes noirs exécutés pour viols à la fin de la seconde guerre mondiale ? Je m’explique : aujourd’hui, on envisage éventuellement de porter devant la justice internationale des crimes de viols qui viennent d’être commis. Mais puisqu’il s’agit de crimes contre l’humanité, ils sont imprescriptibles. Donc, il est en théorie parfaitement logique et légitime de vouloir poursuivre des crimes anciens de plusieurs décennies. Et de part et d’autre des conflits. Car le crime contre l’humanité n’est quasiment jamais que d’un seul côté, surtout lorsqu’il s’agit de viol.

Enfin, pourquoi réserver la notion de crime contre l’humanité – génocide- au seul viol de guerre ?

En effet, le viol comme arme de guerre n’est pas l’apanage des seuls conflits armés ni d’un seul côté des conflits. Il est l’apanage du système patriarcal et des hommes en son sein, qui instrumentalisent des humaines pour en faire des objets de négociation et de pouvoir. Ainsi chaque année, des enfants et des femmes en sont victimes par millions, et la justice, les institutions, ne font pas grand chose pour l’empêcher.

On retrouve alors les mêmes processus cités ci-dessus : on ne dénoncera le viol que lorsqu’il est le fait « du monstre ». Que lorsqu’il est le fait « du dominé » racialement et classistement (aux Etats-Unis, les hommes condamnés pour viols sont noirs, en France ils sont pauvres, alors que sociologiquement ce sont les hommes de partout qui violent), et que s’il n’empêche pas le système de continuer à broyer des humains. Ainsi, le viol des enfants au sein de la famille, passe incroyablement inaperçu alors que c’est bien évidemment là qu’il est le plus dévastateur. Et garant de la reproduction du système (en effet, en « apprenant » par la violence à l’enfant à se soumettre et à être dominé, on garantit qu’il n’aura pas de possibilité de se révolter)

En conclusion, je dirais donc que le viol, et la peur du viol, sont des armes utilisées pour la perpétuation du système de domination, et devrait donc incontestablement, toujours, et sous toutes ses formes, être reconnu comme un crime contre l’humanité. Dont les enfants, les femmes, certains hommes sont les victimes, et dont les coupables sont toujours les hommes. C’est donc l’entièreté du système de domination masculine et de possession de l’enfant par l’adulte qu’il faut changer.

S.G

 

Quand un chanteur rend visite la nuit à une jeune fille de 14 ans…

pdjpdpx.pngIl est toujours utile de rappeler ce que dit la loi en matière de viol, et surtout en matière de viol sur mineur-e. Ainsi, la notion de consentement n’est-elle jamais valide selon le droit pour des mineur-e-s de 15 ans. Au-delà, c’est la majorité sexuelle (cette aberration : on laisse la majorité sexuelle à 15 ans, alors à quoi servait-il de repousser le mariage à 18 pour les femmes ? Pour laisser le droit de violer hors-mariage forcé ?). Pour autant, si des adultes pratiquent des actes sexuels avec des mineures de 18 ans, il peut y avoir viol. En effet, lorsqu’il y a ascendant de la personne adulte, le consentement n’est pas valide. Ainsi, toute personne qui a autorité -parent évidemment, professeur, représentant des institutions (police, justice, etc…) est concerné-e-.

Or, il y a une récente affaire qui a beaucoup agité la presse, au détriment de…bien sûr, la femme, ex-femme d’un chanteur connu (je ne citerai pas son nom, vous l’aurez reconnu. Mais en général, on ne cite jamais les femmes, toujours les z' »héros », dans ces cas-là. Alors moi je ne leur donnerai plus de nom), Adeline Blondieau. Stupéfaction : j’apprends aujourd’hui que la jeune femme qui a accepté d’épouser le chanteur à 18 ans, l’a rencontré à 14 ! Et personne ne parle de viol ou présomption de viol. On s’attaque à elle, le chanteur l’accuse de l’avoir trompé x fois, on la traite de noms généralement donnés aux femmes qu’on souhaite insulter, mais on ne se demande pas ce qui a pu se passer lors de leur rencontre ? Et que s’il y  a eu actes sexuels, il y a eu agressions sexuelles ou viols sur mineure ? Dans la lettre qu’elle écrit à l’auteure d’un livre sur le bonhomme, où elle se fait éreinter, elle ne rentre pas dans ces précisions. Et pourtant, il y a -au moins- de quoi se poser des questions :

« Je reprends vos mots : « Elle débarquait chaque nuit pour jouer avec le feu que j’étais. » Savez-vous, Madame, que vous évoquez ici une adolescente de 14 ans, qui naïvement avait pris pour un amour fou, un amour extraordinaire, le jeu d’un adulte de 43 ans. Vous êtes-vous demandé, qui de lui ou de moi rejoignait l’autre dans sa chambre, dans le silence de la nuit, quand l’alcool avait fait son effet ? Ce n’était pas moi. À 14 ans encore vierge, je ne représentais à mon avis pas un grand danger pour un homme ayant vécu sa vie. Dès cette époque, il me parlait de notre amour fou, et c’est parce qu’il ne pouvait en être autrement que quelques années plus tard, l’été de mes 18 ans, j’ai accepté sa demande en mariage. J’ai aimé cet homme plus que tout, au point de croire que je le sortirais du démon de la boisson. Naïve, oui vraiment ! Qui des deux, entre une star du rock telle que lui et une jeune bachelière qui se préparait à entrer à la Sorbonne devrait-on prendre pour le plus manipulateur ? C’est à la fois prêter une bien grande maturité à la jeune fille amoureuse que j’étais et un talent pour la manipulation que je ne pense pas avoir confirmé par la suite ».

J’ai lu beaucoup d’articles suite à cette lettre. Aucune ne dit qu’il y a erreur sur l’âge de la rencontre. Mais personne ne parle de dénonciaition à mots couverts de ce qui pourrait constituer viol ou agression sexuelle ? Un homme ivre, qui entre dans la chambre d’une adolescente de 14 ans, fille d’un ami à lui ? Bon, rien ne dit que ce n’était pas platonique… Elle précise qu’elle était vierge à 14 ans, probablement pour qu’on évite d’invoquer sa minorité sexuelle. Mais que personne ne réagisse à ça en se posant à tout le moins des questions…

Et ensuite,  même s’il avait attendu ses 15 ans, 16 ou 17 ans et quelque, qu’est-ce que cela changerait ? Ne doit-on pas considérer qu’un homme de son acabit, proche de la famille, a un ascendant de fait et se retrouve dans une position d’autorité ? Clairement, on le comprend dans la fin de sa lettre, qui est très émouvante, s’adressant aux enfants :

« Alors je leur dirai qu’il y a des rencontres merveilleuses et d’autres qui vous laissent un goût amer pour la vie. Je leur dirai encore qu’il faut se méfier des gens et que certaines malveillances sont tenaces et destructrices(2). Je leur dirai enfin que parfois les gens se réinventent leur histoire pour avoir le bon rôle. La notoriété donne un immense pouvoir (de nuisance en l’occurrence). (…)

Et non seulement elle donne un immense pouvoir de nuisance, cette notoriété, mais surtout elle assure l’impunité, quand ce ne sont pas les soutiens inconditionnels des pairs complices.

Adeline Blondieau a peut-être décidé de continuer à croire qu’il y avait eu amour fou, pour tenter de sauvegarder ce qu’elle peut de ces longues années perdues, et essayer de vivre un peu en paix. Elle serait alors dans le déni et ne pourrait l’accuser frontalement. Mais qui l’en blâmerait ? Dans une société où on se permet de traiter son ex-femme de « pute » (#lechanteurenquestion) parce qu’elle n’a pas été fidèle, où l’on peut invoquer son « art » pour justifier d’avoir détruit la vie d’une fille puis femme (#lecinéaste) où l’on peut chanter qu’on va avorter une femme à l’opinel parce qu’elle n’a pas accepté d’être la propriété/chose d’un autre (#lerappeur), s’intéresser à la carrière finie d’un assassin à batte de base-ball (#sportif), dire au 20h à la télé droit dans les yeux des spectateurs que non, on n’a rien à se reprocher en ayant pratiqué des actes sexuels avec une femme de chambre qu’on ne connaissait pas en 7 minutes (#directeurd’uneinstitutionfinancièreinternationale); dans une société où on dénonce un crime, le viol, mais où l’on ne nomme ni ne punit jamais les hommes qui en sont responsables, comment pourrait-il en être  autrement ?

Pas de justice, pas de paix !

S.G

*et je pourrais en rajouter une couche sur les pères violents qui sont reçus par des ministres (#grues)

(2) là elle parle de l’auteure de « l’autobiographie du chanteur »

Invisible : à voir aux Trois Luxembourg

invisibleDiffusé en mars 2012 à Créteil, le film « Invisible » de Michal Aviad est sorti aux 3 Luxembourg depuis hier.
J’avais rencontré la réalisatrice, Michal Aviad, à propos de la campagne « Pas de justice, pas de paix ». Les préoccupations de son film rejoignant de près les nôtres : et pourtant, l’affaire, inspirée de faits réels, que relate son film, semblerait devoir échapper à l’impunité. Le violeur en série, odieusement appelé par la presse « violeur bien élevé » (tous les faits de 1977 sont réels, les faits d’aujourd’hui fictionnels), a été arrêté, reconnu par 16 victimes, et condamné à une lourde peine : 30 ans. Mais on apprend au fil du film que cette peine semble-t-il exemplaire ne tiendra pas, et en plus, qu’au fil de l’enquête et du temps le système -les hommes de police, justice, le gynécologue, les journalistes, auront fait peser un lourd poids sur les victimes. Un poids renforcé par le silence.

Et le plus intéressant du film de Michal Avid, est qu’il interroge les conséquences traumatiques à long terme des viols. Deux des victimes sont amenées à se connaître 20 ans après les faits, et à réaliser l’impact que le crime dont elles ont été victimes a eu sur elles, leur vie, leur entourage. C’est cet invisible qui est tout d’un coup montré, dit. Le film est sobre, juste, et nous offre en outre le bonheur de faire se rencontrer deux femmes, les héroïnes du film (deux actrices exceptionnelles et magnigiques : Ronit Elkabetz et Evgenia Dodina), et de faire que cette rencontre, les amène à la lutte, à la parole, et ait une belle influence sur leur vie.

A voir donc aux Trois Luxembourg à Paris

Et la rencontre avec Michal Aviad du manifeste pas de justice pas de paix en mars dernier au festival international de films de femmes de Créteil:

S.G

 

 

 

2013, année féministe, abolitionniste, et révolutionnaire : et pourquoi pas ?

Je suis optimiste, oui. Car comment pourrait-on trouver la force de la lutte si on n’y croyait pas ? Et sans espoir ?

Je crois donc que la révolution approche. « Le grand soir », peut-être pas, je pense qu’il serait trop meurtrier pour les femmes. Mais une révolution qui fait qu’autant de fois il y aura d’occasions de hurler ou de se révolter, il y aura des femmes pour faire entendre leurs voix, et pour se révolter. En tout cas, j’en ai l’espoir.

Je n’ai pas beaucoup parlé de la situation en Inde, qui fait la une de l’actualité depuis le viol et assassinat de Nirbhaya, à Delhi en Inde. Le coeur du problème, c’est l’indulgence coupable de la société, donc des hommes et de beaucoup de femmes, envers ces crimes, pas tel ou tel contexte -même si celui-ci peut dans certains cas rendre les crises plus aigües. Comme nous l’avons fait à l’appel des Lesbiennes of Color le 30 décembre, et comme je vous invite à le faire si vous êtes en région parisienne samedi prochain 12 janvier à 17h lors d’une marche silencieuse à l’appel de la jeunesse indienne et sri-lankaise en France :

« Les participantEs se réunissent Place de la République à 17h00. Puis de là, nous marcherons jusqu’à Place de la Bastille où nous observerons une minute de silence en l’honneur de l’étudiante qui nous a quitté et de toutes les autres victimes de crimes sexuels. Et n’oubliez pas de ramener une bougie. Nous les allumerons également. L’évènement durera 1 heure approximativement ».

Mais donc, malgré ces nouvelles insoutenables, et la triste certitude qu’il y en aura d’autres, et tous les jours, je continuerai à faire l’optimiste : parce que je ne crois pas que la situation soit pire aujourd’hui qu’il y a 10, 20 ou 100 ans. Je crois qu’elle nous est plus insupportable. Et c’est bien.

ruedelaréforme
Clin d’oeil : même en balade, en terres protestantes, c’est à l’abolition que je pense
impassedelarévolution
Mais je crois que la révolution est en marche, celle des esprits, et des coeurs combattantes 😉

Voici ce que j’en disais hors-ligne il y a quelques jours :

Alors que commence l’année, les nouvelles sont dures, très dures. Viols, prostitution, pornographie, l’horizon semble bien sombre, en Inde, ici, au Rwanda…Et pourtant, je vais encore vous faire le coup de l’optimiste. Parce que je crois qu’on ne peut pas lutter sans espoir. Bien sûr, ce monde est atrocement patriarcal, fondé donc sur la domination masculine, qui fait que les hommes ont le pouvoir quasi de vie et de mort sur les femmes, et ont le pouvoir de nommer, donc de faire effacer les violences qu’ils font subir.

Mais ça, ce n’est ni nouveau de 2013, ni de fin 2012. L’insupportable massivité du viol comme arme de contrôle… Mais il semblerait qu’en 2013, cela soit un peu plus insupportable. En particulier en Inde, où des femmes -nombreuses, se révoltent. Et qu’une partie de la société suit (en se trompant maheureusement parfois sur le constat). C’est pareil dans de nombreux pays à travers le monde, où le constat des violences est le même. On rame, à faire entendre que ce ne sont pas des « faits divers », ou des « agressions sexuelles » mais des viols et des tortures, mais on le dit, et on le dit plus fort qu’avant.

Grâce à Internet, grâce à la possibilité pour les femmes de s’emparer de moyens moins contrôlés ou contrôlables par les hommes, notre voix porte un tout petit peu plus. Et de plus en plus.

Je prends un autre exemple : l’abolition de la prostitution. Les médias n’ont toujours pas plus de propension à en parler honnêtement qu’avant, de nos arguments abolitionnistes. On l’a vu avec l’émission de Taddeï qui sert son plateau à un proxénète pendant 22′ (et qui sera au conseil de l’égalité femmes hommes). Et pourtant, aujourd’hui, ce genre de scandale passe moins inaperçu. Il y a toujours une réponse, et il y a un début de questionnement qui se fait jour.

gendercide
Lecture-traduction : pour les femmes, le principal motif d’homicide conjugal est la légitime défense. Les peines moyennes : 15-20 ans de prison
Pour les hommes, le principal motif « la jalousie ». Peines moyennes : 2 à 6 ans.

Encore un exemple, et je fais un petit retour sur les chiffres. Notre campagne « Pas de justice, pas de paix« , a mis l’accent sur le fait que 9 femmes sur 10 ne portent pas plainte pour les crimes de viol qu’elles ont subi, parce que la société et la justice ne les soutiennent pas. Parce que la société ne veut pas entendre. C’est vrai, et le mettre en avant a une conséquence : si on rend visible la massivité des violences sexuelles subies par les femmes, les enfants, et parmi eux et elles par les personnes prostituées, si on rend visible l’impunité des criminels dès lors qu’ils sont des hommes (voir graphique), si on rend évidente la complicité des institutions, alors on va avoir d’un coup le sentiment que ces violences sont de plus en plus nombreuses, et cela va être insupportable.

MAIS encore une fois, c’est bien là ce qu’il faut : que cela soit tellement insupportable à la société qu’elle ne ferme plus les yeux, mais qu’elle prenne les mesures nécessaires. Ou plutôt que nous, femmes, nous en tirions les conséquences. Crier « c’est insupportable » oui, mais aussi portons l’espoir de tangible, reconnaissons-nous comme là, bien là, et prêtes à nous faire entendre, encourageons-nous à nous révolter ensemble, parce que c’est insupportable, mais aussi parce que nous portons, en tant que féministes, l’ESPOIR. L’espoir d’un autre monde, juste, abolitionniste de toutes les violences faites aux femmes et aux enfants, où l’on condamne les criminels plutôt que les victimes.  L’espoir qu’on puisse enfin prendre soin des victimes de violences, et considérer la santé et la vie des femmes, comme vraiment prioritaire. Humaine, quoi. Cet espoir, nous le porterons, hautes, et fortes, tous les jours…et tant qu’il le faudra

Sandrine GOLDSCHMIDT

Rassemblement pour Nirbhaya et toutes les femmes du monde

Voici quelques photos de la minute de silence (à l’appel du groupe LOCs-Lesbiennes of Colors) effectuée ce soir en bord de Seine pour Nirbhaya, jeune indienne de 23 ans morte après avoir été victime d’un viol collectif en Inde. Soutien à toutes les femmes et féministes indiennes qui se battent, pour que la loi les protège, que les plaintes soient enregistrées. Soutien aussi à toutes les femmes du monde qui subissent encore et toujours ces mêmes crimes des hommes.Pas de justice, pas de paix !

25 novembre : France Télévisions se mobilise contre le silence autour du viol

Viol, un crime pas suffisamment dénoncé par les victimes ? C’est ce qui ressort en général des documentaires télé consacrés à la question, qui du coup, centrent leurs documentaires sur les témoignages de celles-ci. France Télévisions échappera-t-elle à la règle cette semaine ? En tout cas, le service public a mis le paquet en proposant deux documentaires et un webdoc + plateforme interactive sur le net. Je ne les ai pas encore vus, mais au vu des résumés, malheureusement, il semblerait encore une fois que le témoignage prime. Toutefois, et c’est assez nouveau, une volonté affichée de « faire prendre conscience à la société de l’ampleur et la gravité du crime », et de dénoncer le manque de soutien et de prise en charge des victimes y est présente.

Pour accompagner les diffusions télé, une plateforme web avec un webdoc interactif : Les voix du silence

Un webdoc avec des témoignages, mais aussi des espaces pour ouvrir la parole de façon anonyme, inspirés de la campagne #jenaipasportéplainte. Et de nombreux éclairages, au fil du documentaire, de spécialistes de la question, dont Muriel Salmona (Présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie), Emmanuelle Piet (Présidente du CFCV), des avocate et magistrate, etc. qui permettent d’aider les victimes à mieux comprendre les mécanismes traumatiques et le silence imposé par la société.

Premier documentaire : « Viol, double peine », au titre intéressant, sera diffusé demain soir sur France 5. Réalisé par Karine Dusfour, il sera diffusé sur France 5 à 20h40.

Voici ce qu’en dit la critique de Télérama : « Au-delà des chiffres glaçants (200 femmes sont violées chaque jour en France et seuls 1 700 violeurs sont condamnés sur les 10 000 plaintes déposées chaque année), le film amorce une ­réflexion sur deux axes : la banalité de ce crime et le manque de soutien apporté aux victimes en France. Dans l’immense majorité, celles qui ont osé porter plainte restent démunies, sans aide psychologique, dans l’interminable attente d’un procès, quand l’affaire n’est pas classée sans suite ».

Quant à la réalisatrice, on sent dans cette interview sa volonté de faire reconnaître la gravité du crime :

Qu’attendez-vous de ce film ? Quel message voulez-vous faire passer ?
K. D.
: Dans les années 1980, quand une femme était battue, on n’appelait pas la police, parce que cela devait rester dans la sphère privée ; c’est la même chose pour le viol. Aux yeux de la loi, il s’agit d’un crime, mais pas dans la tête des gens. Je ne suis pas particulièrement féministe et mon intention n’était pas de réaliser un film militant, mais d’en appeler à la responsabilité citoyenne de chacun. J’espère que mon documentaire sera vu autant par les hommes que par les femmes, qu’il permettra de libérer la parole, d’en parler plus librement.

Second documentaire, sur le mode « manifeste contre le viol » diffusé par France 2, dimanche à 20h50 : « Elles se « Manifestent »,

Le film, réalisé par Andrea Rawlins, a été soutenu et porté par Clémentine Autain. Il sera également accompagné d’un manifeste publié par Le Nouvel Observateur jeudi. En voici l’intention :

« A l’instar de leurs aînées qui avaient signé le manifeste pour le droit à l’avortement en 1971 – Manifeste des 343 –, aujourd’hui, des centaines de femmes anonymes et connues ont décidé collectivement de briser le silence sur le viol dont elles ont été victimes. Elles sont peut-être votre soeur, votre mère, votre fille, votre compagne, votre collègue de travail…
Pour toutes, le dire publiquement, massivement, est un acte politique. Ensemble, elles ont décidé d’avancer à visage découvert pour interpeller les pouvoirs publics et la société tout entière. Objectif : favoriser l’émergence de la parole pour que la loi soit enfin appliquée. C’est à cette condition sine qua non que notre société fera reculer le viol..« .

Lorsque nous, féministes militantes, avons eu vent de ce projet, nous avons été plus que dubitatives. En effet, en 1971, parler à visage découvert, c’était prendre le risque d’être poursuivie par la justice, parce que l’avortement était pénalisé. Ici, briser le silence est difficile, mais il n’y a rien à avouer ! Il y a surtout à dénoncer l’impunité des violeurs. Montrer des témoignages, c’est permettre à des femmes de s’identifier, et de se dire « je suis l’une d’elles, je suis toutes les autres », de sortir de l’isolement. Mais c’est aussi une expérience très traumatisante, surtout lorsqu’elle est faite au vu et au su de tous (et en particulier des hommes violeurs), de façon non-anonyme. Comme si c’était aux victimes de briser le silence, elles qui ont toujours parlé, mais ne sont tout simplement pas entendues !

Depuis 40 ans,ce n’est pas des témoignages et de femmes qui parlent dont on manque ! mais d’écoute, de prise en charge, de sérieux dans les enquêtes, et de juste sévérité de la justice à l’égard des criminels !

Et malheureusement, on a du mal à croire ou espérer que même une semaine dans les médias va y changer grand chose. Surtout quand on voit que les médias semblent incapables de sortir de leur rhétorique, malgré toutes les fois où on leur explique…cette phrase de l’article de France inter, par exemple :

« Le viol n’est pas un fait divers, c’est un crime effroyablement banal et massif. Un véritable fléau de société ». Oui, ce n’est pas un fait divers, c’est un crime massif. Mais ce n’est pas un fléau de société : un fléau, c’est une fatalité divine. Dire que c’est un fléau, c’est encore une fois effacer l’agresseur. Le viol, c’est tout simplement un crime de masse, commis par des hommes, en masse.

Favoriser l’émergence de la parole, c’est évidemment une bonne chose.
Et à chaque fois qu’il y a une campagne, ou un documentaire, les numéros d’aides aux victimes sont assaillis d’appel. Cela donne un espace pour parler. Et ne pas se sentir seule. Mais que se passe-t-il après ? Si rien ne change dans l’accueil médical, policier, judiciaire ? Dans la justice ?

Car ce dont les femmes ont besoin aujourd’hui, c’est d’accueil, c’est de soutien, de soins pour les victimes. Et de Justice. Les criminels doivent être poursuivis et condamnés. Des enquêtes doivent être faites sérieusement. A tous les niveaux, faire reconnaître que dans ce crime ignoble et massif, il n’y a pas que des victimes, il y a aussi des coupables, des criminels, des hommes, et qu’ils doivent rendre les armes et  se rendre à la justice.

Il faut cesser de couvrir les violeurs en continuant à faire comme s’ils n’existaient pas…: https://sandrine70.wordpress.com/2012/10/17/un-crime-sans-criminel-ni-victime/

Enfin, il faut que la honte change de camp. Mais il est temps aussi que la peur change de camp. Que les victimes n’aient plus peur de parler, mais que les violeurs aient peur de la justice. Pour cela, il faudra encore de nombreuses luttes et de combats, pour qu’on nomme enfin, pour qu’on dise les choses telles qu’elles sont.

Pas  de justice, pas de paix !

Sandrine GOLDSCHMIDT

Le consentement, un paravent de la propagande pour l’impunité des violeurs

Au moment de l’affaire DSK, j’ai écrit deux articles s’interrogeant sur la notion de consentement :

https://sandrine70.wordpress.com/2011/05/17/ce-qui-est-sur-cest-que-le-presume-consentement-nexiste-pas/

https://sandrine70.wordpress.com/2011/09/19/presume-non-consentement/

Depuis, j’ai encore beaucoup eu l’occasion de réfléchir à cette notion de consentement à la sexualité.

Et je suis frappée par le fait qu’il n’y a qu’en matière de sexualité que le consentement est utilisé comme excuse au criminel.

En effet, en matière de meurtre, de ratonnade, de torture, d’esclavage, le consentement n’est jamais considéré comme pertinent.
Si demain je demande qu’on me batte me tue pour que mes proches aient l’argent de l’assurance-vie, la personne qui m’assassinera n’en sera pas moins un-e assassin-e. Si un homme est torturé pendant la guerre, alors qu’il s’est lui-même engagé dans cette guerre pour une raison ou une autre, on n’ira pas dire que c’est bien fait pour lui, que s’il s’est engagé dans la guerre, c’est qu’il est consentant. On dira qu’il a été torturé.

Or, quand une femme s’engage dans des actes sexuels sado-masochistes, que les agresseurs la torturent de façon inimaginable, le fait qu’elle ait été à un moment d’accord pour avoir des relations sado-maso est considéré comme une circonstance atténuante à la torture !!!

Et ces jours-ci, on apprenait qu’un père violeur multirécidiviste puisque c’est sur plus d’une décennie, se défendait aux assises au prétexte du consentement de ses filles (dont une qui à eu un enfant du viol), dont une déclare l’aimer Alors que la première fois qu’il l’a violée, elle avait 10 ans.

Alors oui, on imagine qu’il soit possible qu’une fille violée depuis l’âge de 10 ans, qui ne connaît de l’amour que ce que ce criminel contre l’humanité lui a imposé, qui est sous son emprise : (il avait l’autorité, le devoir de protéger, il l’a utilisé pour exercer une violence assassine sur ses filles, et a fait comme tous les agresseurs : assuré son impunité en maintenant son emprise sur ses filles), puisse vouloir défendre ce criminel. L’emprise est trop forte, et c’est une stratégie de survie. D’autant que jusque là, ni la mère, ni l’entourage, ni la société ne l’ont défendue.

Le consentement n’a rien à voir avec la qualification des faits
Mais non, il n’est pas possible que la société considère cet argument : il y a un principe simple, qui est l’âge du consentement à des relations sexuelles. En France, la majorité sexuelle est à 15 ans. Et ce n’est pas pour rien.

C’est parce qu’avoir autorité sur des enfants, c’est être en devoir de les protéger, parce qu’ils ou elles n’ont pas encore acquis tous les savoirs qui leur permettraient de se défendre et d’agir pour leur bien, et d’être libérés de l’influence qu’exercent sur eux ceux qui ont cette autorité, et sont en plus censés les aimer. Cette arme que possède celui ou celle en qui l’enfant est bien obligé de placer sa confiance, est une bombe. C’est pour cela que la société devrait être sans faille à ce sujet. En même temps elle protégerait les enfants, en outre elle fixerait clairement les limites aux parents.

Revenons à la majorité sexuelle. Elle n’est pas pertinente après 15 ans, dès lors que la personne consentante a affaire à quelqu’un qui a autorité sur elle (parent, professeur, médecin, juge, etc.) En matière familiale, il n’y a jamais consentement possible. L’inceste est interdit. Parce qu’on peut imaginer qu’un acte consenti même pour la première fois après la majorité viendra forcément d’une emprise et/ou d’un défaut de protection avant, même si le passage à l’acte n’est pas intervenu.

Donc, dans les affaires de viols par inceste, on ne doit pas se poser la question du consentement. Que le procès se déroule de façon équitable et que l’accusé cherche à se défendre, en invoquant des circonstances atténuantes, c’est normal. Mais l’argument selon lequel l’adulte femme aujourd’hui affirme qu’elle est consentante ne peut être entendu : elle a été violée à 10 ans et les années qui suivent, c’est suffisant en soi pour qualifier le crime.

Alors pourquoi entend-on de plus en plus ces arguments dans les prétoires et les lit-on dans les journaux ? Pourquoi est-ce cela qui est mis en avant systématiquement ? Les médias parlent d’histoires « d’amour » et de « faits divers » pour les crimes de la guerre contre les femmes, la société fait des victimes les coupables et les tribunaux ne veulent pas « briser la vie des criminels » en les mettant en prison…

La société d’impunité est sur ses gardes

Pourquoi ? Parce que derrière cette mise en avant du consentement comme critère suprême de la qualification des actes, c’est la propagande d’une société d’impunité des violeurs, qui promeut la prostitution et la pornographie, et l’objectfication des femmes préparées par les crimes commis contre les enfants, qui est en marche.

A l’oeuvre, ce sont les pornographes et prostitueurs, ceux qui engrangent des milliards d’euros ou de dollars en affirmant que torturées à l’écran, obligées parfois d’être anesthésiées pour « supporter » les tortures et viols subis, seraient consentantes, en les montrant hurler de douleur en affirmant que ce sont des salopes qui aiment ça.

-Ce sont ceux qui affirment que la liberté d’expression des uns, les mêmes, est beaucoup plus sacrée que le droit à l’intégrité de sa personne, à vivre en sécurité et avoir un avenir, dès lors qu’on est une femme, un enfant, ou un-e opprimé-e.

-C’est la société  qui ferme les yeux sur les crimes commis par des parents sur leurs enfants pour protéger un homme, ou une institution, la famille, de peur que leur suprématie soit ébranlée.

-C’est la société qui refuse de nommer les crimes pour ce qu’ils sont : viols d’enfants et non inceste ou histoires « d’amour » (les guillements ne changeant rien à l’affaire)

-C’est la société qui refuse de nommer les criminels pour ce qu’ils sont des violeurs, et des assassins, mais parle à la place de pères aimants voire de victimes !

Le consentement, c’est donc une notion non-pertinente, un paravent utilisé par tous les masculinistes et les tenants de l’ordre patriarcal (dont la famille hétérosexuelle, lieu de violences inouïes envers les femmes et les enfants,) pour pérenniser l’impunité des criminels et la perpétuation du système face aux progrès des luttes féministes et pour les droits de la personne humaine.
On ne pourra d’ailleurs s’empêcher de noter que ce sont les mêmes qui défendent la « famille » et s’insurgent contre le fait que tout le monde ait les mêmes droits adultes (mariage pour tous et toutes), en étant consentant-e et désirant-e (sachant que le consentement se définit là comme un oui actif et hors de toute contrainte, que celle-ci soit de l’argent, la misère, la violence ou de l’emprise patriarcale), et qui par ailleurs couvrent les crimes contre l’humanité commis par les leurs (hommes, pères, prêtres) sur les enfants au sein même de cette « famille » qu’ils sacralisent.

Sandrine GOLDSCHMIDT