« Betty », ou toutes les femmes

Il paraît qu’il a fallu 16 ans -et le mouvement #metoo- pour que Tiffany Mac Daniel puisse enfin faire publier « Betty ». Un roman sublime, en avance sur son temps, un chant poétique et politique de tout ce qui aujourd’hui fait la une de l’actualité des « women and girls », filles et femmes.

Betty est la troisième fille de Landon, indien cherokee, homme nourri par sa culture matrilinéaire, respectueuse de l’individu et de la nature – ça va ensemble-, un poète de l’enchantement du quotidien, qui transmet à sa fille la capacité d’imaginer le monde. Ainsi, la nuit suivant la naissance de chacun de ses enfants, il compte les étoiles dans le ciel, c’est sa façon de faire mémoire. Elle est aussi la troisième fille d’Alka, mère enfant martyre et sauvée par son mariage avec Landon, choix conscient de sa part. Dans de terribles crises de stress post-traumatique, elle transmet à Betty son histoire (je n’en dis pas plus, même si vous vous en doutez).

Fraya et Flossie sont les soeurs aînées de Betty, chacune des trois s’aimant profondément, chacune avec ses failles intérieures et ses secrets. C’est à travers chacune que Betty, va découvrir un monde des hommes qui en les niant par le viol, les empêchent de prendre leur envol. C’est elles dont elle va consigner l’histoire dans des bocaux, qu’elle cache « au bout du monde », au fond du terrain sur lequel elles habitent à « Breathed », ville où il est si difficile de respirer…

Betty a aussi trois frères, Leland, le premier né, incarnation vivante du secret de famille, celui qui incarne la transmission du patriarcat, et Trustin et Lint, les plus jeunes, qui ont reçu de leur père l’âme poétique. L’un est peintre, l’autre, bègue, troublé mentalement par la présence de démons, se protège de petits cailloux qui émaillent le chemin du récit, comme des signes de sa vérité : la sagesse.

Betty, que son père appelle « Petite Indienne », a la peau très noire, dans les Etats-Unis très racistes. Pour cela, elle est maltraitée à l’école, par ses camarades, mais avec l’aval et la complicité de ses profs et de l’institution. Elle se pense laide ou « sale ». Mais grâce à son père, à qui elle ressemble, qui lui transmet son histoire cherokee et lui permet d’en être fière, grâce à son intelligence, elle parvient à s’en sortir. Grâce aussi à une expérience qu’elle fait, un jour, jeune adolescente, avec un garçon, après avoir reçu les confidences de ses soeurs. Le « non » d’une femme peut aussi, même si c’est l’exception, être respecté.

Ce roman, à travers le portrait de Betty, jeune fille métisse blanche/cherokee au milieu du XXe siècle (c’est l’histoire de la mère de l’autrice), est le portrait de toutes les femmes, à commencer par les petites filles qu’elles ont été, d’une mère, de plusieurs soeurs, et des hommes qui les ont ou ont failli les détruire. C’est une description vécue dans sa chair du racisme et de la violence patriarcale de la société blanche.

Briser le bocal pour en sortir

Le viol par inceste, le « droit sexuel » sur les femmes que l’éducation accorde aux hommes comme « compensation » de leurs souffrances (c’est Leland, le frère, qui se justifie ainsi), mais aussi le silence et le tabou qui finissent par désigner à ses propres yeux la victime comme coupable, silence qu’il faut absolument briser pour pouvoir vivre, font le chemin de l’apprentissage de la vie de Betty. Pour pouvoir suivre la route de sa propre vie, elle devra à la fois briser les bocaux du secret et arracher le masque du silence.

Tout est fin, subtil et beau, rien n’est manichéen dans le récit. Les victimes sont des êtres humains complexes, elles ne sont pas systématiquement brandies en étendard ou héroïsées pour avoir été victimes. La mère notamment, restée enfermée dans le secret (sauf pour Betty), n’est pas vue par la narratrice que comme une femme qui a subi, mais une femme dont tous les actes, y compris des actes de cruauté, sont marqués par ce qu’elle a vécu, et des tentatives pour survivre. Toujours sous le regard mi-tendre mi-lucide de Betty.

Même le père, Landon, pour lequel l’admiration de Betty est immense, « qui était fait pour être père », dit-elle au début du livre, qui dessine un monde poétique et merveilleux au milieu de l’enfer, n’est pas que le « héros » sans faille qui taillade le nez de la mère pour lui retirer son âme. Il est humain, et a ses limites. Lui ne comprendra rien de ce qui est vraiment arrivé à sa femme et ses filles, car il n’aura pas pu associer à son imagination immense la lucidité donnée par le vécu intérieur, celui de toutes les filles, et les femmes, de l’in-justice profonde.

Betty est une oeuvre immense. Il fallait donc #metoo pour qu’elle puisse exister, elle est sortie en France juste avant #Metooinceste… Dans Betty, se mêlent imagination et réalité, poésie pure et politique, littérature et vie, qui viennent trouver leur place dans notre vie intérieure…

S.G

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