Polanski, « j’accuse » et les victimes de viol

pdjpdpx.pngJe ne crois pas qu’il faille interdire à Roman Polanski de tourner. En revanche, on pourrait éviter de l’inviter sur les plateaux, de lui dérouler le tapis rouge, au moment même où une énième accusation de viol à son encontre, très sérieuse, et datant de 1975, lui est faite.

Quelques jours après le témoignage d’Adèle Haenel (voir mon dernier article), et quelques jours avant la sortie du film, pourquoi « s’en prendre encore une fois à Polanski », diront certain.es ? Parce que l’homme est puissant. Et que si le cinéma français et la presse ne font rien, ne se refusant tel l’écrivain Philippe Labro à aucun superlatif pour le film du réalisateur accusé à de multiples reprises de viols par des femmes qui n’ont jamais été entendues depuis dix ans, alors c’est l’omerta qui fonctionne déjà de nouveau à plein.

A quoi servirait-il que la presse, le monde du cinéma soutienne Adèle Haenel dans ses accusations contre l’obscur Ruggia, si c’est pour dédouaner par principe Polanski parce que c’est Polanski et parce qu’il traite -opportunément- d’un sujet hyperconsensuel d’une ignoble injustice antisémite, l’affaire Dreyfus ?

Adèle Haenel l’a dit elle-même : si elle a pu parler, c’est parce qu’elle est aujourd’hui plus puissante que son agresseur ; et donc qu’elle bénéficie d’une prime à la parole dont Valentine Monnier ne bénéficie pas. Dans le soutien public qu’elle a donné à celle-ci, Adèle Haenel le souligne d’ailleurs. Monnier n’est pas puissante. Elle prend donc des risques inimaginables en osant dénoncer un viol vieux de 45 ans, prescrit. Quel pourrait bien être son intérêt ? Elle n’en a aucun, sinon celui de pouvoir supporter l’affront d’un homme qui fait de son oeuvre un bouclier contre la justice, qui se pose en victime. Comme Adèle Haenel qui ne pouvait plus se taire alors que Ruggia préparait une suite aux « Diables », elle, ne supporte plus de se taire face à ce « J’accuse ». Peut-être se dit-elle, peut être à tort -car il reste à démontrer qu’un puissant puisse être condamné pour une violence sexuelle qu’il a commise, qu’aujourd’hui elle pourrait être entendue.

Pourquoi cela paraît il insupportable qu’il fasse un film sur Dreyfus ?

Dreyfus était innocent des faits de trahison qui lui étaient reprochés, oui. Pas Polanski. des faits de viol qui lui sont reprochés et ne sont pas tous prescrits. On le sait avec certitude au moins pour le viol d’une jeune femme qui avait 13 ans.

D’une façon perverse, il ne dit pas qu’il « est le capitaine Dreyfus », il dit « j’accuse » à ses accusatrices, et il laisse entendre qu’il serait victime d’acharnement judiciaire. Il compare le féminisme qui lui demande des comptes pour ses actes à l’acharnement contre Dreyfus !

Relativement passé inaperçu, ce communiqué autour du film, dont parle ici Marie-Claire, est hallucinant.

A la question de Pascal Bruckner, pas du tout orientée :  « En tant que juif chassé pendant la guerre et cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au McCarthyisme néo-féministe actuel qui, en plus de vous poursuivre partout dans le monde et essayer d’empêcher la projection de vos films, entre autres vexations, vous a expulsé de l’académie des Oscar ? »

En guise de réponse, Polanski parle d’un acharnement médiatique à son égard, qui n’est pas sans lui rappeler celui subi par le général Dreyfus en son temps (…). 

« Faire un film comme celui-ci m’aide beaucoup. Mon travail n’est pas une thérapie. Cependant, je dois avouer que je connais un grand nombre des rouages de l’appareil de persécution présenté dans le film et que cela m’a clairement inspiré. »

Soyons claire, encore une fois. Cela ne me dérangerait pas plus que ça, que Polanski fasse des films dans son coin, pour lui même et sa « thérapie », s’il ne choisissait pas justement de se comparer à un homme injustement accusé parce qu’il était juif. Ici, l’amalgame marche à plein. Et comparer les féministes, qui tentent de faire entendre la parole des femmes, enfin, dans le cinéma français, à l’armée française de la IIIe République ? Le stratagème est il si gros qu’il passe d’autant mieux ?

Tout ici est révoltant. Faudra-t-il qu’à chaque fois qu’une avancée est faite (le témoignage d’Adèle Haenel), la presse parle de « levée de l’omerta », pour que trois jours après, la chape de plomb s’abatte à nouveau sur les femmes victimes de viol ?

Je ne veux pas « la peau de Polanski ». Je m’en fous de lui. Je veux que les femmes victimes de viol soient écoutées, et entendues. Enfin.

S.G

 

Lettre à Adèle Haenel

Chère Adèle Haenel,

je crois que je vous ai vu jouer dans un film pour la première fois en allant voir Le Daim au mois d’août dernier. Je vous connaissais peu, et j’ai pensé : rôle pas facile, mais qu’est-ce qu’elle joue bien ! A peine 6 semaines plus tard, j’ai vu pour la première fois Portrait de la jeune fille en feu, le film fait pour vous par Céline Sciamma. Je ne savais même pas alors que celle-ci avait été votre compagne (je ne regarde pas les César ;-). Je savais évidemment encore moins ce que depuis vous avez confié.

C’était à Montreuil, au Méliès et vous étiez toutes les deux présentes. Alors que le film m’avait bouleversée et enthousiasmée (j’en parlais ici), vous mettiez exactement, toutes les deux, les mots sur ce que j’avais ressenti en regardant le film. Intelligence, talent, respect pour les femmes, regard politique sur l’amour parce que pour une des premières fois, c’était un regard vrai sur le désir, un regard source de vie pour les femmes et non d’emprisonnement dans un regard objectifiant (« male gaze »).

Un peu le même genre de choc que quand j’ai vu les portraits de nues de la grande peintre allemande (malheureusement décédée à 31 ans des suites de son accouchement), Paula Modersohn Becker, qui pour la première fois, me montraient qu’on pouvait peindre des femmes nues sans ce « male gaze », qui réduit la femme peinte au désir de ceux qui la regardent.

PJFFDans Portrait de la jeune fille en feu donc, même choc. Les scènes de sexualité ne sont pas montrées, on ne voit que la montée du désir, la montée du « dégel », la naissance de la vibration. Ne pas les montrer, c’était osé, mais indispensable. Parce que même si probablement Céline Sciamma, en dialogue avec vous et Noémie Merlant, aurait été capable de filmer des scènes d’une façon différente, l’état du cinéma est tel que cela aurait encore été emprisonné par le regard appris par des décennies de ce « male gaze ».  Et aurait été utilisé contre les femmes et les lesbiennes.
Tant que les hommes ne sont pas en mesure de penser les lesbiennes autrement qu’en support pornographique à leur excitation, et les femmes en général autrement qu’en objet de leur désir, il me semble nécessaire de ne pas les laisser regarder des femmes qui s’aiment.

Mais depuis que j’ai regardé en entier votre interview sur Mediapart, je sais que ce film est encore beaucoup plus. Alors que vous disiez, vibrante d’authenticité et de justesse, ce que vous aviez subi enfant, victime de cette violence sexuelle patriarcale du cinéaste, que vous livriez votre analyse des ressorts de ce système, une analyse approfondie, nuancée et ancrée dans le vécu de tant de femmes, vous avez parlé de la nécessité de remettre le monde à l’endroit.

Cela a été une nouvelle révélation du pourquoi Portrait de la jeune fille en feu m’avait tant et profondément bouleversée, chacune des trois fois que je l’ai vu. En effet, il est désormais clair que ce film est, outre une déclaration d’amour et politique sur l’amour, un film de réparation. Pour vous et toutes les femmes. Un film où le cinéma, la cinéaste et les actrices rendent aux personnages -et aux femmes- leur humanité de sujet désirant et souverain de son corps et de sa vie. Là où Ruggia vous avait volé votre humanité pour faire un objet entre ses mains, Portrait de la jeune fille en feu vous dévoile actrice de votre vie, de votre rôle, de votre art, de votre désir. Et cela rejaillit sur nous toutes.

Avec Portrait de la jeune fille en feu, la vie revient aux femmes, en image. Avec votre témoignage, elle nous revient aussi, en mots.

J’espère que des millions de femmes auront l’occasion d’être touchées par ce que vous nous avez offert là. Et que des millions d’hommes pour une fois écouteront et s’abstiendront de commenter, si ce n’est pour vous remercier d’avoir parlé.

Sandrine Goldschmidt

 

#8mars22h : des femmes à la rue

logo-femPour ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, je suis en révolte… car en 2019, alors que le féminisme progresse, que de nombreux événements et campagnes importantes sont menées, que des condamnations sont enfin prononcées contre les agresseurs, que la langue devient moins masculiniste (Académie française) et que je peux facilement utiliser la règle de proximité…

Des femmes qui viennent d’accoucher dorment dehors, sans qu’on puisse leur proposer de solution. C’est insupportable.

#8mars22h, parce que c’est l’heure limite après laquelle, ce soir, des femmes qui n’ont pu avoir de solution au 115, dormiront dehors.

Ainsi ce 8 mars, le Samu social de Paris publie ceci :

-« En moyenne en 2018, 40 femmes chaque jour ayant appelé le 115 sont restées sans solution ». Rien qu’à Paris.
2 900 ont appelé pour la première fois, soit 31% de plus que l’année précédente.
4 400 femmes seules avec enfants ont appelé, 5 % pour les secondes.
Et maintenant, on agit ?
https://www.samusocial.paris/8-mars-noublions-pas-les-femme…

-Par ailleurs, cette semaine est parue dans Libération une tribune fondamentale sur l’hébergement des femmes et en particulier des femmes avec enfants. Le Mouvement du Nid Paris, Voix de femmes et l’association FIT Une femme un Toit y lancent un cri d’alarme :  « Nous, professionnel-les et bénévoles de l’accompagnement de femmes victimes de violences devons désormais composer avec cette réalité : il n’y a plus de places d’hébergement d’urgence à Paris en nombre suffisant. Même pour les femmes et les nouveau-nés. Même en plein hiver. La décision politique de couper le budget de l’hébergement d’urgence de 57 millions d’euros démontre bien que la situation va encore empirer ! »

Les femmes et les bébés dehors ?

Cette situation est intolérable. Je n’en veux pas aux personnes qui gèrent au quotidien l’hébergement d’urgence. Mais à l’absence de réaction de la société face à l’urgence qui monte un peu chaque jour.

Aujourd’hui, je voudrais qu’on pense à elles, et j’ai un peu l’impression que la société française est un peu dans un bocal comme la grenouille qu’on a renoncé à ébouillanter pour mieux augmenter la température progressive de l’eau…on sait que le résultat est le même…sauf qu’on a encore le temps d’arrêter le processus !

S.G

 

 

 

« Offrir la mort à son bébé », désespoir d’une société qui glorifie la mort

Capture d’écran 2019-03-06 à 14.18.07Hier sur les réseaux sociaux, une vidéo du site Konbini (je ne mets pas le lien, si vous souhaitez la voir, vous la trouverez, mais je ne tiens pas à lui faire plus de publicité) a fait scandale sur twitter.

Anne Ratier, y était interviewée par un journaliste qui aime les vidéos-scandales. Anne Ratier, c’est une femme qui a tué son bébé atteint d’un très lourd handicap alors qu’il allait avoir 3 ans. Un meurtre avec préméditation, qui s’est déroulé il y a 32 ans. Un acte fait dans la douleur et certainement le désespoir, face à un bébé totalement tétraplégique, incapable à 3 ans d’une quelconque autonomie. Il devait être nourri à la cuiller pour survivre et demandait une attention de chaque instant de sa mère. La communication était réduite au minimum – ou même à rien. En revanche, le bébé était capable semble-t-il d’émotions, et son cerveau de plaisir, comme elle l’explique dans la vidéo : car lorsqu’on le faisait sauter en l’air, il riait.

Mais il n’y avait aucun moyen qu’il communique. Bien évidemment, cette situation est terrible. Je n’ai aucunement l’intention ni de raison d’émettre un jugement sur l’acte lui-même, n’étant ni la justice ni plus au courant que ce que la vidéo m’en a révélé. Par ailleurs, tout a été dit sur twitter, par les gens qui ont été choqués par la vidéo. Je recommande en particulier le fil d’Elisa Rojas (@elisarojasm), une des fondatrices du groupe CLHEE, collectif de personnes handicapées dont le manifeste est à lire.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire – ou me désespère plutôt, c’est l’utilisation qui est faite de cet acte, et ce que cela dit de notre société, qui semble de plus en plus fascinée par la mort et imaginer qu’elle peut être une solution. Qu’on puisse publier un livre intitulé « j’ai offert la mort à mon bébé », titre destiné à justifier un meurtre, en le montrant comme un acte d’amour et un cadeau, est effrayant.

On pourrait justifier de publier le témoignage de cette mère, dans l’objectif d’alerter la société sur ce type de cas extrêmes. A la limite, si cette femme avait écrit : « au désespoir, sans solution, j’ai tué mon bébé et je demande que la société améliore les conditions de vie des bébés dans cette situation et d’apporter une aide et un soutien réels à leurs familles » (comme le dit Ismène Fleury sur twitter -merci à elle), je comprendrais.

Y a-t-il des vies non dignes d’être vécues ?

Mais ici, il s’agit clairement d’utiliser un acte criminel -fut-il désespéré, dans le but de faire passer ce que certains appellent un « droit de mourir dans la dignité », c’est à dire à légaliser l’euthanasie.  Rendre à son fils sa dignité est un des arguments invoqués par Anne Ratier pour justifier son acte. En réalité, sous ce prétexte de protéger ou garantir la dignité, se cache un droit d’euthanasier quelqu’un dont on considère que la vie n’a pas de dignité (elle le dit dans la vidéo). En effet, que ce soit dans le cas d’un meurtre caractérisé comme ici, ou dans le cas d’une « demande d’euthanasie », y accéder revient à décider qu’il y a des vies non dignes d’être vécues.

Les sites locaux de l’ADMD, Association du « droit à mourir dans la dignité », publient des articles sur ce livre soulignant le « courage de cette femme qui ose risquer la prison pour faire changer les choses ». En effet, elle dit clairement qu’elle veut que la loi change pour donner le droit à ce que ce qu’elle décrit comme un « acte d’amour » soit rendu légal via l’euthanasie. Normalement, le cas présenté ne devrait pourtant pas satisfaire les partisans de l’euthanasie. En effet, la loi telle que l’envisage l’ADMD, consiste à accepter l’euthanasie dans des cas incurables et avec le consentement de la personne. Ici, le consentement est impossible. Ici, il ne s’agit pas du droit de disposer de sa propre vie, mais de celle d’une autre personne. Il s’agit tout simplement de décider de tuer.

Il y a 32 ans

Par ailleurs, il est un fait qui n’est pas passé inaperçu : la date des faits, 1987, qui a provoqué des discussions sur la possible prescription (discutée). On se dit donc que si elle a attendu c’est parce qu’elle ne risquerait pas la prison (ce qu’elle dément). Mais ce qui n’est pas dit, et est peut être ici plus important, c’est autre chose : le fait que cela ait eu lieu il y a 32 ans, implique que la situation désespérée dans laquelle se trouvait cette femme il y a 32 ans, n’est pas forcément représentative de ce qui se passerait aujourd’hui dans le même cas, avec l’évolution des soins et l’évolution des lois. Une des choses qui est reprochée par certains autour du cas d’Anne Ratier est la question de l’acharnement thérapeutique. Or, depuis 2005, l’acharnement thérapeutique est interdit par la loi.

Il s’agit donc à tous les niveaux de manipulation d’une situation terrible pour imposer un agenda politique contestable. Une exploitation de cas extrême et dramatique, pour tenter d’obtenir une loi qui donnerait le droit de décider -ici à la place de la personne concernée- de ce qui est « bon » pour elle. On pense aussi à cette autre vidéo où une femme disait qu’elle voulait le suicide assisté pour ne pas être déchéante à la vieillesse. Les vieilles, les personnes handicapées, et ensuite, qui ? Encore un exemple d’une société qui semble perdue, à pouvoir imaginer que la mort soit un cadeau. C’est désespérant.

S.G

 

 

 

 

« Long Way Home »

« Long Way Home », « loin de chez soi » ou « loin de chez elle », est le premier film de l’actrice états-unienne Jordana Spiro, lassée de voir si peu de rôles intéressants pour les femmes. Avec ce long-métrage, elle donne à voir le portrait juste et tendre, et extrêmement émouvant, d’une ado/ toute jeune adulte qui sort de prison et  met du temps à retrouver la route de son « foyer » intérieur, et de la possibilité de changer son destin.

LWH

Le film s’ouvre par cette réflexion si étrange d’Angel dans sa cellulle de prison. Sa mère,  lorqu’elle était petite, la nuit, dans son lit au bord d’une route passante, parvenait à lui faire prendre le bruit des voitures pour celui des vagues. En prison, elle n’y parvient pas.

Surtout, elle n’y parvient pas, parce qu’un homme, son père, a brisé la magie de cette famille, en retournant son désespoir contre sa femme, comme tellement trop souvent.  Depuis, elle a beau vouloir s’en sortir, comme elle le dit à son ex-copine, lorsqu’elle la retrouve à sa sortie de prison (mais celle-ci ne l’a pas attendue), elle n’y parvient pas. Et dès le premier jour, elle met en danger sa libération conditionnelle, en allant « acheter », puis échanger contre du sexe (imposé bien sûr, par un homme sans scrupule qui sait sa vulnérabilité) une arme.

Une arme dont on comprend vite qu’elle la destine à son père. Que c’est pour avoir l’adresse de ce dernier, qu’elle retourne voir sa petite soeur, qui n’a que dix ans, qui est en famille d’accueil. Tout semble  la pousser à replonger, et le système social, qui n’a ni le temps ni les moyens de la prendre sous son aile (très belle scène de l’entretien avec son agent de conditionnelle), et son désir de vengeance envers ce père qui lui a volé son enfance et son avenir, pense-t-elle,. Une vengeance qui lui empêche de renouer avec cette soeur qui était encore si petite quand leur mère est morte et avec qui elle a du mal à partager le souvenir de celle-ci.

Mais grâce à cette petite soeur, Angel entame un curieux « road movie » de Philadelphie jusqu’ à la plage, en bus, un voyage de « retour à la maison », lent et douloureux. (La soeur, est incarnée par une jeune actrice extraordinaire, Tatum Marilyn Home : la réalisatrice a auditionné plusieurs centaines d’enfants avant qu’elle s’impose immédiatement pour le rôle). Extraordinaire, comme son personnage,  celui d’Abby, qui comprend tout, et qui veut retrouver une famille à travers sa soeur,  et, en l’emmenant vers la plage va les sauver toutes les deux, évitant à son aînée la reproduction du pire tout en lui permettant d’aller jusqu’au bout de sa quête.

Avant de quitter pour la dernière fois de sa vie la maison de son enfance, où elle a retrouvé son père et où elle est venue accomplir sa vengeance, elle retourne une dernière fois dans la chambre où elle a tant ressenti l’amour de sa mère. C’est là qu’elle parvient à « rentrer chez elle », à s’affranchir de la haine, qui n’a jamais rien apporté contre la haine. et  qu’elle finit par les entendre, ces voitures qui font le bruit des vagues, et les allers-retours de la vie.

J’ai aimé dans ce film, qu’il mette -enfin ! l’accent sur les relations entre deux soeurs, et une relation mère-fille qui ne soit pas toxique, le fait que tous les sentiments soient évoqués dans ce cheminement, sur cette route où la réalisatrice sait s’arrêter sur de très beaux moments poétiques, et tout simples, comme celui où les deux soeurs re-découvrent l’océan. Un film à voir, vite, car il ne restera pas longtemps à l’affiche. 

S.G

Tout ce qu’il me reste de la révolution

Toutcequ'ilmeresteVoilà un film très intéressant, réalisé par Judith Davis, marquée par le fait qu’elle a grandi sur les « Maréchaux », boulevards de ceinture de Paris aux noms des Maréchaux de France, et qui sont une sorte de « pré-périph » autour de Paris.

Intéressant, car sans jamais ennuyer, elle nous pose la question de ce qu’il reste de la « révolution », celle de 1968… pas grand chose ? un film avant les Gilets jaunes, qui, qu’on les honnisse ou les adore, ou qu’on ne sache vraiment pas quoi en penser, sont en quelque sorte en germe dans le récit du film… Intéressant, et drôle, aussi, et c’est une des grandes forces du film, comme l’explique la réalisatrice : « ne pas laisser le terrain de l’humour à la bêtise ».

Quelle bonne idée ! Un vent de liberté souffle sur ce film, qui fait aussi penser à « Oublier Cheyenne », sorti en 2005, et qui se posait le même genre de questions…d’ailleurs, on y reconnaît souvent la patte de la co-scénariste Cécile Vargaftig.
Angèle, la personnage principale interprétée par Judith Davies, a du mal à abandonner le mythe du grand soir, de la révolution. Et sa façon de continuer la lutte est tout d’abord rafraîchissante : engueuler son patron, ex-soixante-huitard qui la renvoie sans états d’âmes, se planter devant Pôle emploi en faisant une parodie des services de l’agence et arracher des sourires à celles et ceux qui font la queue devant la porte, en investissant une banque pour y lire un poème aux employé·es et client·es sidéré·es.

Recruter lors de ces actions des femmes et des hommes pour participer à des « groupes de parole politique », où « il n’y a pas de chef·fe », où il n’y a pas de bon et mauvais sujet, pas de règle… mais que c’est difficile à réaliser ! (la référence à des mouvements comme Nuit debout est évidente).

A l’opposé d’Angèle, sa soeur incarne l’anti-révolution. Elle, qui a renoncé depuis longtemps à la lutte, a choisi la société actuelle, où l’objectif, est d’avoir une belle maison, une grosse voiture qu’il faut garer « dans le bon sens » (mais à quel prix), beaucoup d’invité·es à l’anniversaire de l’enfant qui constitue l’épicentre d’une famille, celui sur qui se concentre toute l’attention -le contraire en fait de ce qu’elle a vécu dans son enfance à elle.

A travers elle, et en particulier à travers le personnage du beau-frère, elle montre la violence économique, comment la société capitaliste, en exacerbant la notion de compétition, de loi du plus fort (s’il faut écraser les autres pour réussir et avoir un intérieur bourgeois, alors on y fonce), broie ces individus qu’elle prétend glorifier, et en fait des bras armés pour l’élimination des plus faibles. A tel point qu’il manque de devenir fou, dans une scène d’une violence inouïe, où masculinité toxique et violence économique se mêlent alors qu’il rejoue une scène de son quotidien : renvoyer quelqu’un·e, qui est un « boulet » pour la société (société anonyme, l’entreprise, qui se confond avec la société -le peuple).

Liberté et révolution 

Angèle, contrairement à sa soeur, a gardé l’esprit de la révolution. Comme sa mère, qui les a « abandonnées » à ses 15 ans (la suite de l’histoire révèlera ce qu’il en est réellement de cet « abandon »), voit dans la famille un obstacle à la révolution. A tel point que cela la fait résister à l’amour. Mais on découvrira que c’est en fait sa situation individuelle, la non résolution de la crise de ses 15 ans, qui l’empêche de dépasser l’époque révolue de cette forme là de révolution. Et on découvre avec elle la responsabilité de son père, Simon le révolutionnaire, dans cette crise.

Au cours du film, sans que ce soit appuyé comme tel, la masculinité toxique est épinglée. Que ce soit le mari, ou le père, à l’opposé politique l’un de l’autre (le premier incarnant le capitalisme, le second la révolution) tous deux se révèlent à un moment clé, comme porteurs de cette « maladie » patriarcale, qui mènent la société et les femmes qui les entourent à l’impasse, qui les empêche d’être libres. 

Ainsi, alors que le film, analysé un peu rapidement, pourrait donner l’impression que « tout ce qu’il me reste de la révolution », c’est l’amour…en réalité, livre une réflexion fine et drôle sur l’imbrication du privé et du politique, et sur ce que peut signifier aujourd’hui être révolutionnaire.

La séquence-clé du film nous fait quitter Paris pour une nature idyllique, nous emmène à la campagne, ce fantasme de tant de Francilien·nes se sentant « en boîte » à Paris. En boîte,  pressé·es comme des sardines, que ce soit dans les transports ou au travail, pressé·es, ne travaillant que pour les vacances ailleurs, là où l’on peut se retrouver enfin comme un poisson dans l’eau, enfin libres d’étendre les bras, de nager (comme dans la dernière scène de la séquence, dans la rivière).

Je ne sais pas si c’est l’intention de la réalisatrice, mais le film est venu rencontrer une réflexion que j’ai eue avec une amie deux jours plus tôt : et si, être révolutionnaire, être libre, ce n’était ni se fondre dans l’impératif du « collectif révolutionnaire agissant pour le grand soir », ni se fondre  dans un libéralisme qui condamne chacun·e qui l’accepte à jouer pour soi de la loi du plus fort et permet, si l’on fait partie des plus forts, de « faire ce qu’on veut », tant pis pour les autres. Si c’était, tout simplement, à chaque instant, qu’on pouvait incarner la révolution dans nos actes,  dans nos idéaux, en étant en mouvement permanent donc en révolution, en n’arrêtant jamais les aiguilles de la montre, pas plus sur ses 15 ans que sur 1789 que sur 1917 ou 1968 ou sur le backlash des années 1980… mais en continuant à les laisser  tourner, en apprenant de nos erreurs, et en ne limitant jamais notre liberté d’être nous-mêmes qu’à celle de l’autre, à chaque instant ?

S.G

La bande annonce :

 

 

Saint-Valentin, de la haine des juifs et de la haine des femmes



HorvilleurAujourd’hui, 14 février, c’est la Saint-Valentin. Je vais donc vous parler d’antisémitisme. Oui, car la Saint-Valentin symbolise l’antisémitisme. C’est en effet la triste date anniversaire du plus gros pogrom antisémite du Moyen-Age en France, à Strasbourg en 1349 (comme l’avait écrit Mélanie dans Mortelle Saint-Valentin)

Aujourd’hui, Saint-Valentin, je vais aussi vous parler de misogynie, et je dirais plutôt haine des femmes. Car la Saint-Valentin, c’est plus selon moi « la défaite de l’amour » et une manifestation de la haine des femmes de notre société, qui les objectifie, les transforme en marchandises.

Antisémitisme, haine des femmes. Deux sujets qui ont été malheureusement sur le devant de la scène de l’actualité, encore, cette semaine. Avec les tags sur les portraits de Simone Veil, à Paris, et la révélation du déchaînement de désamour des hommes envers les femmes avec l’affaire de « la ligue du LOL ».

Deux sujets qui sont plus étroitement liés encore qu’il n’y paraît. Liés par un même obscurantisme, qui reproche à l’autre d’exister. C’est une des réflexions de Delphine Horvilleur, femme et rabbin·e française, dans « Réflexions sur la question antisémite », le livre qu’elle vient de publier.

Elle y montre comment les haines des Juifs·ves et des femmes sont étroitement liées. Ainsi, on apprend dans cet ouvrage que souvent, ce que l’on reproche aux Juifs, c’est d’avoir plus, et que ce « plus » ferait que l’antisémite aurait « moins ». On apprend surtout que ce que l’on reproche aux hommes juifs, c’est de troubler le genre, d’être efféminés. On les accuse même des mêmes maux que les femmes : « La féminisation du Juif ne touche pas que son caractère, de nombreux textes antisémites suggèrent que la virilité fait biologiquement défaut au corps juif, et pas simplement à son esprit. Dès le Moyen-Age, fleurit une littérature antijuive qui affirme que le corps de l’homme juif saigne chaque mois, par l’un ou l’autre de ses organes, nez ou anus de préférence » (Je vous laisse découvrir à ce sujet dans le livre la blague juive sur les hémorroïdes qu’elle cite).

Au XXe siècle, l’antisémitisme crée une théorie pseudo-scientifique destinée à montrer que « l’homme juif est comme la femme ». « C’est ce qu’affirment des « recherches » scientifiques, qui énumèrent la longue liste des caractéristiques communes : l’hystérie, l’infiabilité, la manipulation ou même l’intérêt pour l’argent »,  (…) et plus loin, selon des écrits antisémites : « comme la femme, le juif serait dominé par le plaisir, les sens et la chair ».  

Ainsi, c’est bien la virilité, l’identité masculine que haine des femmes et des juifs s’imaginent défendre. C’est une identité statique, un TOUT qui n’existe pas, une complétude qu’on reproche à l’autre de vous empêcher d’avoir…  Masculinité toxique, dirait-on aujourd’hui, qu’incarnent entre autres les harceleurs du LOL.

Delphine Horvilleur aborde encore de nombreux sujets passionnants, dont la question de « l’élection des Juifs ». L’occasion d’en apprendre beaucoup ou peut-être rien ?, de ce que « Dieu » a révélé à ce « peuple élu » au Mont Sinaï (là encore, je n’en dis pas plus). Elle traite aussi de l’antisionisme, et de la façon dont, qu’on distingue ou non celui-ci de l’antisémitisme, il y a d’incontestables points communs entre une certaine fixation sur Israël et sur les Juifs·ves.

Le totalitarisme du « nous »

Et elle fait aussi un sort à la revendication identitaire contemporaine, qui parfois, transforme la lutte légitime pour la reconnaissance des discriminations faites à certains groupes, minorités ou parfois majorité (les femmes), en idéologie (c’est moi qui le dit).

Cette idéologie crée une hiérachie entre les victimes, et les statufie, les rendant à la fois incapables de se mouvoir, d’évoluer, donc d’être, et les exonère de toute forme de responsabilité. Elle menace aussi les droits individuels, poussant à juger l’individu non plus sur ses actes (ce qui est le fondement du droit humain), mais sur son appartenance à une identité.

J’ai enfin beaucoup apprécié ses réflexions sur le « nous », qui donnent aussi un élément de réponse à ce que j’appelle pour ma part  « la dictature des personnes concernées ».

Elle écrit, citant Résistances de la psychanalyse : « Nous est toujours le dit d’un seul. C’est toujours « moi » qui dit « nous », c’est toujours un « je » qui dit le « nous », supposant en somme par là, dans la structure disymétrique de l’énonciation, l’autre absent ou mort ou en tout cas incompétent, voire trop tard venu pour objecter. L’un signe pour l’autre » . (…)« la parole identitaire, même portée par un individu, est toujours celle qui signe pour l’autre, pour celui qui ne s’y reconnaît pas mais qui en devient malgré lui l’otage ».

Ou quand le « nous »  (ou nou·e·s) prend le pas sur le « je », il énonce la vérité d’un seul, et interdit la parole de tous/tes les autres.

Pour finir, en lisant le chapitre « l’antisémitisme est une guerre des sexes », je me suis dit à un  moment : « Mais alors, si l’antisémitisme a à voir avec la misogynie, cette dernière -contrairement à l’antisémitisme, ne se réduit pas aux antisémites, mais traverse toutes les sociétés patriarcales. Et côté patriarcat, le judaïsme n’est pas en reste, comme le montre le très beau film « Seder masochisme » de Nina Paley, Cela me donne donc très envie d’aller voir du côté du premier livre  de Delphine Horvilleur : « En tenue d’Ève : féminin, pudeur et judaïsme », pour voir comment elle tente de démêler cette question là.

 

Prostitution : Non au règne du « client »-roi !

Après une longue absence, je réactive ce blog, avec un nom actualisé… »blog d’une humaine concernée ». Je ferai un billet pour expliquer ce choix. En attendant, un premier billet dans la perspective de la décision du Conseil constitutionnel le 1er février sur une « QPC » très controversée.

Alors que la société française a déjà choisi, comme le montre le dernier sondage IPSOS pour CAP international  (:78% des Français·es approuvent la loi du 13 avril 2016, 71% ne veulent pas de l’abrogation de la pénalisation des « clients »), les partisans du « travail du sexe » nous ont imposé ces dernières semaines un nouveau débat en déposant une question prioritaire de constitutionnalité sur la pénalisation des « clients ». L’objectif de ce billet, est de rappeler le véritable enjeu de la décision du Conseil constitutionnel le 1er février. Voulons-nous rester dans une société de Liberté, égalité et fraternité pour toutes et tous, ou basculer dans la loi du plus fort ?

img_3398En France aujourd’hui, tout le monde est d’accord. L’égalité femmes-hommes, inscrite dans la constitution, est le modèle de société que nous voulons (à défaut de l’avoir atteint).

La lutte contre les violences faites aux femmes est affichée comme une priorité. Le viol est un crime, aggravé lorsqu’il s’effectue au sein du couple ou qu’il vise une personne en situation de vulnérabilité.

Ces évidences s’arrêteraient-elles au seuil de la prostitution ? L’argent effacerait-il la violence ? Un billet, ou quelques pièces, anénantiraient l’exigence, que seuls des actes sexuels où le désir est réciproque entrent dans le champ de la liberté sexuelle ?

Pire, effacer la contrainte par l’argent, cela signifierait qu’ être protégées du viol serait réservé à celles et ceux qui sont « du bon côté de la barrière », c’est-à-dire qui ont les moyens de ne pas être contraintes au « choix prostitutionnel ». Pour les autres, comme par hasard toujours les plus vulnérables, le viol tarifé serait un « moindre mal » qui les aiderait à survivre ?

Car c’est bien cela qui nous attend si, comme le demandent certaines associations qui ont déposé la QPC (question prioritaire de constitutionnalité) transmise au Conseil constitutionnel obtenaient l’abrogation de la pénalisation des « clients ».

Bien sûr, ils affirment que ce qu’ils reprochent à cette mesure, c’est d’être contre-productive, et de mettre en danger les personnes exploitées tout en empêchant les « travailleuses du sexe libres » d’avoir accès à la liberté d’entreprendre. Oubliant que le « client » est le premier agresseur et assassin de personnes prostituées.

Mais le modèle de société que proposent en réalité Médecins du monde, ou le STRASS, c’est que si on est pauvre, enfant, défavorisée, racisée, qu’on a été victime de violences sexuelles dans son enfance, qu’on est migrante (soit l’immense majorité des personnes en prostitution à travers le monde), « consentir » à un acte sexuel pour de l’argent serait une solution, un choix individuel avantageux ! Ce que nous dit le Planning familial, lorsqu’il se joint à la QPC, c’est l’égalité entre les femmes et les hommes dans la sexualité c’est bien, mais pas pour toutes !

Ce qu’ils refusent d’entendre, c’est que le fait de poser un interdit sociétal sur l’achat d’actes sexuels, ne concerne pas seulement les personnes en situation de prostitution. C’est un choix de société qui vise précisément à protéger celles et ceux qui n’ont pas le choix, de ceux qui eux font le choix d’imposer à autrui un acte sexuel par l’argent. C’est un garde-fou au nom du principe supérieur de dignité humaine, contre la tentation de consentir à sa propre oppression  pour survivre.

Sans ce garde-fou, c’est le règne du « client »-roi.

Autoriser constitutionnellement l’achat d’actes sexuels, c’est un cadeau, dans ce domaine comme les autres, au « client-roi ».

C’est le choix qu’ont fait certains de nos voisins, l’Allemagne, la Suisse ou les Pays-Bas. Là, le « client » de la prostitution est la cible de tous les outils du marché pour maximiser le profit des entrepreneurs. Car si le client a le droit d’acheter, si l’activité prostitutionnelle est reconnue comme un métier comme un autre, il est alors logique qu’il y ait des entreprises qui se créent, des patrons qui les gèrent, des cadences, des « conditions d’exercice ». Et de la publicité, et du marketing.

Ainsi, à Amsterdam, il y a des vitrines de femmes dénudées, en Allemagne, des bordels « all-inclusive », bières, femmes et préservatifs (ou pas) à volonté dans un « package », en Suisse des « bars à pipe » et « drive-in » du sexe.

Est-ce cette société là que nous voulons ?

Une société où chaque jeune Français, arrivé à 18 ans, puisse se dire : maintenant je peux me payer une femme pour fêter mon bac ? Voulons-nous que chaque jeune Française, puisse se construire avec l’idée qu’un homme a le droit, si elle se retrouve un jour en situation de précarité, d’acheter l’accès à son intimité ? Pire, que chaque Française puisse, si elle se retrouve en situation de vulnérabilité, se voir imposer – par Pôle emploi, ou par l’injonction à prendre soin de ses enfants par tous les moyens légaux, la prostitution ?

Des survivantes le répètent inlassablement : le fait que la société marque un interdit est aussi un garde-fou contre la tentation de consentir à ce qu’au fond elles ne veulent pas. C’est même à cela que cela sert, la société. Comme le dit Muriel Fabre-Magnan, professeure de droit, dans les colonnes de Prostitution et Société, « consentir à se mettre à disposition d’autrui n’est pas la liberté ».

Sandrine Goldschmidt

Guerre contre les filles : Etat d’urgence

-Cette semaine, la journaliste Claudine Legardinier a observé une semaine de presse parlant de la prostitution et de proxénétisme. Elle publie ses observations dans Prostitution et Société, dans cet excellent article  : « Chronique d’une semaine ordinaire »

arton871-d7250On y apprend que 26 ados nigérianes, probablement destinées aux trottoirs de nos villes, pour la « satisfaction sexuelle » des clients hors-la-loi  de notre pays et l’enrichissement des réseaux, ont péri en Méditerranée, peut être assassinées…une enquête a été ouverte. Mais qui s’en offusque ? Qui décrète un état d’urgence pour que cesse ce trafic d’être humain à des fins d’esclavage sexuel ?

En parlant d’esclavage sexuel, Claudine Legardinier souligne le nombre d’articles présentant des affaires où des adoes françaises, de 14,15, 16 ans, sont entraînées, parce qu’elles sont en situation de vulnérabilité (fugue, détresse, …), dans des réseaux de proxénétisme et de prostitution. Lesquels réseaux sont grandement aidés par la facilité de vendre et louer des jeunes filles sur Internet, via des sites de petites annonces qui prétendent ne pas savoir ce qui se passe.

Mais comme le signale le Mouvement du Nid dans un « thread » sur Twitter, déjà, depuis l’an dernier, 4 médias se sont prêtés à l’exercice d’enquêter sur ces sites, comme par exemple Vivastreet, pour voir si les petites annonces de rencontres, ou « Erotica », étaient de la prostitution. Du Monde à France Info en passant par Les Inrocks et Complément d’enquête, la réponse est sans ambigüité.

La question est donc maintenant : pourquoi, si les journalistes parviennent si facilement à prouver qu’il y a bien de la prostitution sur ces sites, la police et la justice ne le font-elles pas ?

Pourquoi laisse-t-on faire cette prostitution via les sites internet, prostitution qui se développe à toute allure ? Pourquoi des politiques ne s’emparent-ils pas de la question, la portant sur les bancs du Parlement, comme le font des Sénateurs aux Etats-Unis ? Ces derniers, qui luttent rien moins que contre les géants d’internet, viennent d’obtenir l’inscription d’une loi de lutte contre le trafic sexuel d’enfants qui cesserait de dédouaner les sites internets comme Backpage (lire sur l’affaire Backpage cet article)

-Cette semaine, des féministes et personnalités ont lancé une pétition qui a déjà recueilli plus de 120.000 signatures, pour demander au Président de la République un plan d’urgence contre les violences sexuelles. 5 mesures, assez simples à mettre en oeuvre dont :

-doublement des subventions aux associations accueillant des femmes victimes de violences (de la violence conjugale en passant par les enfants violées et les victimes de prostitution) : disons-le, c’est peanuts, rien, à peine une aumône. On pourrait les multiplier par 10 que cela ne serait pas encore trop.
-Pareil pour le doublement des places d’hébergement d’urgence, dont les femmes manquent cruellement.

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Cette semaine, on se réveille avec un mal au crâne tenace, alors qu’ éclate un nouveau scandale judiciaire : un homme adulte a été acquitté du viol d’une fillette de 11 ans, au prétexte que les éléments constitutifs du viol (menace, surprise, contrainte, violence), ne seraient pas prouvés. Aucun doute sur le fait que le rapport sexuel ait eu lieu : il est reconnu, et l’enfant est tombé enceinte et a accouché…mais des juges semblent estimer « qu’on ne sait pas si la petite était consentante ou pas ». A 11 ans !

Comment ne pas penser qu’on nous fait la guerre ? Une enfant ! Alors oui, une proposition de loi pour que les juges ne puissent plus faire cela a été déposée par Laurence Rossignol, et le Secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes soutient la présomption de non consentement. Mais c’est tellement violent de penser que la loi puisse aujourd’hui être appliquée de cette façon, qu’on se demande ce que trouveront les juges dans la prochaine loi pour faire durer l’impunité !!!!

-Cette semaine, le Samu Social, le fameux 115, ce numéro tellement envahi de demandes (et donc lui aussi sous-financé), injoignable et qui ne peut pas répondre aux 3/4 des demandes pour les femmes, a lancé une campagne alertant sur le sort des femmes sans abri. C’est dire combien la situation doit être grave pour qu’on fasse enfin une campagne spécifique pour demander du soutien pour les femmes sans abri ! On ne les voit pas -elles se cachent, elles tentent d’éviter les viols. Et quand on les cherche, quand on essaie de les aider, on entend juste la réflexion suivante, si elles sont majeures : « on ne peut rien faire ». C’est la liberté individuelle. Seulement parce qu’elles sont majeures ? Même pas, et on revient à cet extrait de « Complément d’enquête », lorsqu’une mère, dont la fille de 14 ans est exploitée via des sites internet, explique qu’on lui répond, tout le temps, qu' »il n’y a rien à faire »…

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Cette semaine, on se dit alors : rien à faire ? Faire, ce serait sûrement possible. Mais pour cela, il faudrait reconnaître que partout, tout le temps, à la maison ou dans la rue,  au lit ou au trottoir, au travail ou à l’école, c’est la guerre contre les femmes, c’est la guerre contre les fillettes. Mais pour cette guerre-là, qui fait des dizaines de milliers de victimes (des centaines ?) il ne semble pas pour l’instant, que nos pouvoirs publics, et l’opinion, soient prêts à décréter l’état d’urgence.

Seule consolation, les voix se font plus nombreuses, surtout chez les féministes et les abolitionnistes, pour dire, avec Anne Sylvestre, « IL FAUT QUE CELA S’ARRÊTE » !

Sandrine Goldschmidt

Ce qui nuit aux personnes prostituées, ce n’est pas la loi, c’est la prostitution.

Je publie ce matin une tribune d’Abolition 2012, collectif d’associations pour la lutte logo_abolition2-3contre le système prostitueur

A entendre les détracteurs de la loi, les violences se seraient abattues sur les personnes prostituées depuis le 13 avril 2016. Leur santé se serait subitement dégradée. Le Collectif Abolition 20121 tient à rétablir les faits.

La précarité, l’insécurité et un état de santé dégradé ont toujours été le lot quotidien des personnes prostituées. Selon l’étude ProSanté de 20132, au moins 38% des personnes prostituées avaient été victimes de viols (contre moins de 7% pour les femmes en général), 51% avaient subi des violences physiques, 64 % des violences psychologiques au cours des 12 derniers mois.

Ce n’est pas la loi du 13 avril 2016 qui en est la cause. C’est la prostitution elle-même. C’est la prostitution, en soi, qui exploite les plus précaires des précaires, qui met à profit leurs vulnérabilités, qui leur inflige des violences répétées, dont les premiers auteurs sont les clients, un « détail » prouvé par les enquêtes mais étrangement passé sous silence. C’est la prostitution qui pèse sur la santé, physique et psychique, des personnes prostituées.

La loi du 13 avril 2016 a précisément pour but de faire reculer cet état de fait dont beaucoup, en ne touchant à rien, semblent vouloir s’accommoder.

Dépénalisation des victimes, responsabilisation des clients

La loi du 13 avril 2016 a mis fin à une aberration des politiques françaises qui consistait à pénaliser les victimes de ce système prostitueur, les personnes prostituées, et à garantir l’impunité aux clients de la prostitution. Imposer un acte sexuel par l’argent est une violence. Alimenter financièrement les réseaux proxénètes et de traite en achetant un acte sexuel, c’est contribuer au système prostitueur. Les clients sont aujourd’hui responsabilisés, 937 d’entre eux ont été verbalisés (chiffres du Ministère de l’Intérieur), et c’est une bonne chose.

Oui, la loi est appliquée. Oui, son objectif est de faire diminuer le recours à la prostitution (qui aujourd’hui touche de plus en plus de mineur.e.s) et de lutter contre cette atteinte à la dignité, cette violence incompatible avec les efforts menés pour l’égalité femmes-hommes.

La répression policière est si peu l’objet de la loi que nous ne rencontrons pas moins de personnes prostituées sur les lieux de prostitution. En revanche, elles comptent sur les alternatives que met en place la nouvelle loi comme le montre le nombre croissant de celles qui nous demandent de l’aide pour sortir de l’impasse prostitutionnelle.

Pas plus de violences, mais de nouveaux droits

Rien ne permet d’affirmer que les personnes prostituées sont aujourd’hui davantage victimes de violences, d’autant que la loi française crée justement une circonstance aggravante pour les violences qu’elles subissent. Depuis plus d’une décennie, nos associations tiennent le sinistre décompte des agressions et des meurtres dont elles ont été victimes dans l’indifférence générale, dans un contexte de totale impunité pour les clients. Huit d’entre elles ont été tuées en France en 2014, donc avant la loi ; aucune en Suède depuis qu’a été votée la même interdiction de l’achat d’actes sexuels en 1999. En revanche, dans les pays qui ont prétendu légaliser la prostitution et ont donc entraîné une explosion du « marché », comme l’Allemagne et les Pays-Bas, le bilan en matière d’agressions et de meurtres est lourd.

Depuis le 13 avril 2016, plus aucune personne prostituée n’a été arrêtée pour racolage et les condamnations précédentes sur ce chef d’accusation ont été supprimées des casiers judiciaires. Les personnes prostituées sont cependant toujours arrêtées dans certaines villes qui ont prononcé des arrêtés anti-prostitution, ce contre quoi nous nous élevons et demandons leur abrogation.

Pour la première fois en France, nous disposons d’une politique publique qui fait des personnes prostituées des publics prioritaire en matière d’hébergement d’urgence et de logement social, qui délivre automatiquement des titres de séjour à celles qui participent à une enquête contre leur réseau de proxénétisme ou de traite, qui permet l’accès à un titre de séjour aux personnes souhaitant sortir de la prostitution avec une aide financière et un accompagnement global (social, sanitaire, juridique et insertion professionnelle). Dans chaque département, une politique de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains doit être mise en place.

Pas de lien entre l’interdiction d’achats d’actes sexuels et le SIDA

Certains affirment à coup d’études et de rapports que la pénalisation des clients de la prostitution augmenterait le taux de prévalence du VIH chez les personnes prostituées. Or, toutes les études épidémiologiques sérieuses montrent qu’il n’y a pas de lien entre l’interdiction d’achat d’actes sexuels et le taux de prévalence du VIH. Nous renvoyons notamment à la méta-analyse publiée en mars 2013 dans le British Medical Journal qui synthétise de manière exhaustive toutes les études publiées entre 2000 et 2011 sur les facteurs de risque d’infection par le VIH chez les femmes prostituées en Europe. Les pays ayant adopté des positions réglementaristes visant à encadrer la prostitution comme les Pays-Bas et l’Espagne n’ont pas des taux de séroprévalence du VIH chez les personnes prostituées particulièrement bas, bien au contraire. Et utiliser le récent article paru dans The Lancet pour prouver le contraire est malhonnête. Cet article affirme noir sur blanc qu’on ne constate aucune différence notable entre les pays qui pénalisent les clients et ceux qui permettent l’achat et la vente d’actes sexuels. Par ailleurs, le pays ayant selon cette étude le plus haut taux de prévalence du VIH est la Lettonie, qui dépénalise les clients et les personnes prostituées…

Une autre ambition pour notre société

Le Collectif Abolition 2012 tient à rappeler enfin que la situation sanitaire et sociale des personnes prostituées ne peut se résumer aux maladies sexuellement transmissibles, comme le soulignait l’IGAS en 20123. L’activité prostitutionnelle est porteuse de nombreux autres risques pour la santé, moins visibles mais aussi sévères, notamment la santé psychique.

Nos associations ont une autre ambition pour les futures générations que la résignation à la précarité, à l’insécurité et à la violence. Notre pays s’est doté d’outils concrets qui doivent non seulement permettre aux victimes de la prostitution d’en sortir mais aussi à la société tout entière de franchir une marche décisive : changer les mentalités pour que les personnes prostituées ne soient plus stigmatisées mais considérées comme les victimes d’un système patriarcal archaïque, qui rejaillit sur l’ensemble de la société et notamment sur les femmes, sur leur image et sur leur statut.

Nous attendons plus de sérieux de la part d’associations qui disent se soucier des personnes prostituées : qu’elles s’intéressent enfin aux nouveaux outils créés pour répondre globalement à l’enjeu, et améliorer ainsi concrètement la situation des personnes prostituées.

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1 Le collectif Abolition 2012 lutte contre le système prostitueur. Il est composé de 62 associations (www.abolition2012.fr) .

2 Etude ProSanté de l’InVS et la FNARS de 2013

3 Prostitution, les enjeux sanitaires, IGAS, Décembre 2012 (http://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/RM2012-146P_sdr_Sante_et_prostitutions-2.pdf)