Vice-versa, la vérité de nos émotions à l’écran avec Pixar

Mots-clés

, , , , , , ,

Vice-versa des studios Pixar, est après Maléfique l’été dernier, un petit bijou de films pour enfants et a réussi à m’enthousiasmer pour plusieurs semaines, et même bouleversée. Le titre en français est nettement moins juste que le titre en anglais : ‘inside out’, « dedans dehors » : vous allez comprendre pourquoi. En voici ma vision, qui m’a accompagnée lors de moments difficiles. J’imagine que d’autres y auront vu d’autres choses. En tout cas, je ne sais pas si c’est un film pour enfants, mais tous les adultes que je connais qui l’ont vu ont aimé, et ont pleuré  !

L’histoire de l’héroïne de Vice-versa, est terriblement banale. C’est celle de Riley, une petite fille de 11 ans qui a vécu heureuse dans son Montana natal avec ses parents unis, à jouer au hockey, à rire beaucoup avec ses parents, à s’entourer d’un monde merveilleux, et à faire quelques bêtises…jusqu’à ses onze ans. Les voilà qui déménagent à San Francisco, dans un milieu qui lui paraît atroce, où les pizzas n’existent qu’au honni brocoli, où elle ne connaît personne, ou même le hockey l’ennuie… Tout lui devient hostile, rien ne va, et elle plonge rapidement dans une forme de dépression. Mais ce qui n’est pas du tout banal, et fait le film, c’est le point de vue choisi pour raconter l’histoire : celui de ses émotions, qui sont incarnées par 5 personnages aux commandes de son cerveau : Joie, Tristesse, Colère, Dégoût et Peur.

Le film a deux qualités extraordinaires : d’abord, cette idée, qui est ensuite déclinée avec une créativité exceptionnelle, dans un formidable voyage dans le cerveau humain. Ensuite, c’est une leçon formidable sur la façon d’accueillir les événements difficiles dans notre vie.

Un voyage extraordinaire dans le cerveau et la mémoire humaines

La créativité tout d’abord. Le «  QC  », quartier cérébral, avec les 5 émotions, gère les événements qui arrivent dans la vie de la jeune fille, chaque matin au réveil. Lorsqu’un danger arrive, Peur intervient, lorsqu’un mauvais aliment (le brocoli) se retrouve dans l’assiette, Dégoût s’affole, lorsque quelque chose vient contrarier Riley c’est Colère qui s’exprime. La plupart du temps, toutefois, c’est Joie qui est présente, et Tristesse intervient surtout aux moments de quelques pleurs de bébé.

Une fois la journée terminée, les souvenirs sont envoyés pour traitement -pendant le sommeil- dans la mémoire, et c’est l’heure des rêves, jusqu’au lendemain matin. Certains souvenirs sont plus importants que d’autres, ce sont eux qui constituent et construisent la personnalité de Riley, ils trônent au centre du QC. A proximité à l’extérieur, les îles, piliers de cette personnalité, vivent  : la famille, les amis, les bêtises, le hockey, etc.

Balade dans la mémoire à long terme

Ces souvenirs principaux, sont jusque là tous jaunes, de la couleur de «  Joie  ». Mais le déménagement catastrophique, vient tout mettre en danger. Tout d’un coup, Tristesse semble avoir pris son autonomie, et elle ne reste pas à la place que Joie (qui commande les autres), lui a assigné. Elle se met à colorer de bleu les souvenirs fondamentaux. Voilà qui affole Joie, qui essaie à tout prix d’empêcher Tristesse d’agir et de protéger les souvenirs essentiels (symbolisés par des boules tupe de cristal, dans lesquelles on peut voir le film du souvenir). Mais ces boules et les deux émotions sont éjectées du QC, pour se retrouver perdues dans la mémoire à long terme.

Voilà un autre moment formidable  : cet immense labyrinthe qu’est la mémoire à long terme, où travaillent deux ouvriers, qui envoient les souvenirs «  inutiles  » vers l’oubli pour faire de la place, et s’amusent régulièrement à envoyer un souvenir à dans le QC, c’est à dire à la conscience  : une chanson-scie de publicité qui vient perturber  Riley à n’importe quel moment (et qui aura bien sûr son utilité dans l’histoire, car rien n’est laissé au hasard).

L’industrie du rêve et l’inconscient

Là Tristesse ne peut s’empêcher encore, de colorer toutes les boules qui passent devant elle en bleu, et les deux émotions font une rencontre cruciale, celle de l’ami imaginaire de Riley, un peu oublié…et qui va les aider à retrouver le chemin du QC. Vient alors le train de la pensée qui doit les ramener au centre de commandes, mais qui s’arrête lorsque Riley dort. Géniaux, les rêves de Riley, des scénarios écrits par l’inconscient comme si on était au studio de cinéma (car n’est-il pas l’industrie du rêve)  ? Que Joie et Tristesse vont pénétrer pour essayer de réveiller Riley. Et la destruction progressive des îles constitutives de la personnalité de Riley au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans la dépression. Je ne raconterai pas le dénouement, mais cette mise en image de ce qui se passe dans notre cerveau, d’une façon qui me semble à la fois juste et accessible même aux plus petits (les enfants de 7/8 ans semblant beaucoup apprécier le film), est extrêmement réjouissante.

Ne pas empêcher Tristesse de faire son oeuvre

Mais le film a donc une autre qualité qui m’a particulièrement touchée, c’est de nous dire quelque chose de fondamental sur la façon dont nous gérons nos émotions. Ainsi, depuis sa naissance, c’est Joie qui l’a emporté dans le cerveau de Riley, et tant mieux, car la plupart de ses souvenirs sont heureux.  Mais du coup, l’émotion prégnante chez elle a développé l’idée qu’il faut absolument que les souvenirs centraux soient de sa couleur, et qu’une journée soit «  réussie  ». Un perfectionnisme, qui va mettre Riley en danger de coupure de ses émotions, si elle ne laisse pas à un moment donné Tristesse faire son œuvre.

Ainsi, à vouloir empêcher des souvenirs heureux d’être colorés par la tristesse ressentie au moment du déménagement, elle provoque ses ruptures cérébrales qui vont empêcher Riley d’être traversée par la tristesse, croyant bien faire et lui éviter ainsi d’être malheureuse. Ce qu’elle ne comprend pas au début du film (et je vous laisse deviner si cela va changer), c’est que laisser venir et se laisser traverser par la tristesse est indispensable car c’est la réalité du ressenti de Riley, et que seule l’acceptation de l’émotion triste, va lui permettre de la dépasser. Si elle ne l’accepte pas, elle se coupe d’elle-même et tombe dans la dépression. Joie ne comprend plus rien.

Des souvenirs aux 5 couleurs de nos émotions

Si elle l’accepte, alors la voilà certes envahie par le chagrin, mais avec la capacité d’exprimer son chagrin, donc la possibilité d’être comprise, consolée, reconnue comme aimée même si elle n’est pas «  parfaitement  » animée de la gaîté et de la joie qui fait le bonheur de ses parents. Et la possibilité que la tristesse décore à son tour le souvenir heureux de son enfance, mais sans l’envahir ni l’obliger à se couper de ses émotions.

Il y aurait encore des dizaines et des dizaines de détails à raconter sur le film, comme lorsque «  Dégoût  » provoque Colère à la fin du film, ou les émotions des parents lorsqu’elles s’expriment, mais je préfère m’arrêter sur cette conclusion et cet enseignement du film, et vous laisser encore quelques point à découvrir si vous ne l’avez pas vu  !

Et proposer aussi, si pour vous, le film a été plus important sur d’autres points, de donner vos impressions en commentaire  !

Sandrine Goldschmidt

L’assassinat d’Amy Winehouse

Mots-clés

, , , , , , , , ,

Capture d’écran 2015-07-22 à 10.54.31Oui. La star internationale est morte à 27 ans d’un arrêt cardiaque, pas d’un assassinat en bonne et due forme. Mais après avoir vu le film « Amy », documentaire sorti récemment sur Amy Winehouse, chanteuse au talent et à la voix tout à fait exceptionnelles, je voudrais écrire combien sa mort est le produit du sort réservé aux femmes dans nos sociétés patriarcales, et aux femmes qui menacent l’ordre établi par leur exceptionnel talent. Ainsi, si la jeune britannique est morte aussi jeune, en n’ayant pu « sortir » que deux disques -mais deux disques exceptionnels, dont « Black to Black » (digression : je l’ai acheté par hasard le 31 décembre 2006, voulant me faire un cadeau après avoir enfin retrouvé mon passeport et effectué une dans mémorable depuis rebaptisée « danse du passeport » et j’avoue combien j’ai été scotchée…écoutant ensuite le CD en boucle pendant longtemps), c’est bien parce qu’elle a été la victime systématique de violences répétées du patriarcat, et d’un certain nombre d’hommes en particulier. Probablement, on ne retiendra du film que la duplicité d’un père, la cruauté du monde du show biz, les ravages de la drogue et le revers de la célébrité. Mais pour peu qu’on veuille bien entendre ce qui est dit, clairement, à plusieurs reprises, par différents protagonistes du film, dont les principaux intéressés (Amy, son père, son « mari », son manager, son garde du corps, ses amies), on comprend qu’il s’agit d’une sorte de « fatalité patriarcale », du sort réservé aux femmes en général et qui l’a privée d’une vie épanouie et longue, et nous a privées d’une femme exceptionnelle et d’une artiste unique.

Une vie de violences patriarcales

En effet, de sa naissance à sa mort, les hommes qui l’ont entourée et ont le plus compté pour elle se sont livrés à un pillage systématique fondé sur le chantage à l’amour. Son père, son mari, son deuxième manager. Ainsi, son père, qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait 8 ou 9 ans, a réussi à lui mettre dans la tête que son « amour » lui était en vérité indispensable, que son « rôle séparateur » tel que la psychanalyse misogyne l’a établi lui aurait été nécessaire. Ainsi, son père s’intéresse à elle à partir du moment où elle devient une artiste reconnue. Mais surtout, il prend alors le contrôle de sa vie -non pas pour la protéger- mais dans son intérêt à lui. Lorsque son entourage l’encourage à aller en « Rehab » (désintox) alors qu’elle n’est pas encore une star internationale, et qu’elle se rend à l’avis de son père, il affirme qu’elle n’a pas besoin d’y aller (c’est d’ailleurs l’épisode qui l’a inspirée pour son plus grand succès : « they wanted me to go to rehab, I said « no, no, no ». Quand ensuite, elle veut aller finalement en désintox mais seulement avec son mari (ce que tout le monde sait dans le monde médical être un danger pour elle), son père et son manager lui trouvent une clinique où ils sont acceptés ensemble. Enfin lorsqu’elle est mise à l’abri des paparazzi suite à l’arrestation de Blake le mari, sur l’île de Santa Lucia, elle réclame la venue de son père, qui vient avec…une équipe de tournage !!! Le père absent de son enfance, qui ne s’est pas préoccupé une seconde de sa boulimie ou de sa dépression semble-t-il, est donc omniprésent à l’âge adulte, dès lors qu’elle peut lui assurer le succès. Autre acteur clé, le mari drogué. Caricature là encore de l’homme parasite…il la quitte pour son ex jusqu’au moment où elle a un grand succès, et qu’elle écrit l’amour qu’elle a pour lui (et qui lui assure le succès international). C’est là qu’il trouve le « filon », à travers celle qui lui permettra d’avoir de la drogue à volonté, et qui n’a aucun intérêt à ce qu’elle soit « clean ». Elle est clairement sous son emprise (un soir de défonce, il se taille le bras avec un morceau de verre, elle le fait aussi « parce qu’elle veut tout faire comme lui »), et lui trouve encore le moyen de se plaindre d’elle, de façon posthume.

Male tears et absence de culpabilité

Le manager enfin, qui se justifie en disant que lui « a fait son job », et que ce n’était pas à lui de décider d’annuler les concerts alors qu’il était évident qu’elle n’était pas en état de les faire (ainsi, à Belgrade, elle refuse de chanter devant des dizaines de milliers de personnes qui la huent). Car c’était une question d’argent. L’argent, dont elle se fichait et qui ne lui a rien apporté. Les hommes autour d’elle, en revanche, avaient absolument besoin de son succès…Tous les trois sont encore là, alors qu’elle est morte, et continuent certainement à tirer profit de son talent, et le tout, avec apparemment aucun sentiment de culpabilité. On les entend dans le film, le mari avec ses « male tears », se posant en victime, le père pour dire « qu’il a fait tout ce qu’il pouvait », le manager pour dire que « ce n’était pas son affaire »…Le comble, c’est que les seulEs qu’on sent touchéEs par la culpabilité sont celles et celui (le premier manager) qui n’ont en rien encouragé sa dérive et qui ont toujours été là.

L’humour, arme de destruction massive

Enfin, violence supplémentaire, celle du jugement de la société sur la star en dérive. Les images sont d’une immense violence, celles des humoristes de télévision, tous des hommes, qui gagnent leur vie en faisant de l’humour sur sa souffrance, d’une façon ultra-violente, misogyne et sexiste…les extraits sont insupportables. En résumé et pour boucler la boucle, le film est une démonstration implacable du sort réservé en général aux femmes : les condamner à vouloir et quémander un amour de la part d’hommes dont l’objectif est en réalité de les détruire et de les utiliser à leurs fins, et du sort réservés aux femmes artistes en particulier : les punir d’égaler ou de dépasser les hommes artistes, tout en récupérant les profits que leur talent engendre.

Un moment de grâce

Et le film, comment traite-t-il de cette histoire ? C’est un travail exceptionnel de montage d’images d’archives (il y en a énormément), et d’interview de tous les témoins, qui font qu’on sait tout de chaque épisode…j’ai regretté pourtant que la caméra insiste trop à la fin sur les clichés de la déchéance, pas toujours indispensables dans la longueur à la démonstration. Pour finir sur une note positive, il y a un moment assez exceptionnel vers la fin du film : l’enregistrement du duo Amy Winehouse/Tony Bennett, grand moment d’émotion, ou pour la première fois, on voit un homme la traiter normalement, avec bienveillance. Un moment de grâce qui, en nous montrant ce qu’aurait pu être, ce qu’aurait dû être la vie d’artiste d’Amy Winehouse, une longue vie de création musicale et d’expression vocale exceptionnelle, nous donne encore plus l’impression d’un immense gâchis patriarcal. Sandrine Goldschmidt

Femmes en résistance à l’uniformité : le programme !

sandrine70:

Découvrez le programme de la 13e édition du festival féministe de documentaires Femmes en résistance

Originally posted on Femmes en résistance:

Pour sa 13e édition, votre festival féministe de documentaires se déroulera les 26 et 27 septembre 2015 à l’espace municipal Jean Vilar d’Arcueil. Cette année, nous avons choisi de résister à l’uniformité, idéologique ou formelle qu’on voudrait nous imposer. Nous avons donc résolument choisi d’explorer la diversité  des sujets qui nous concernent, et des formes d’expression des femmes, du « tract » activiste » militant à l’oeuvre expérimentale, en passant par le documentaire plus classique.

Capture d’écran 2015-07-09 à 11.03.27Voici le programme.

Samedi

13h00 Accueil

13h45

-« J’aime les filles », deFlow Jackson, 2015, 3′, France,parodie d’une chanson célèbre

Prix Femmes en résistance dans le cadre du concours « buzzons contre le sexisme », 3′, France

-« Les rois reinesdu café 

93300 Aubervilliers »

avec le collectif « Place aux femmes » d’Aubervilliers,

video de Marc Dubois, 2015, 8’56, France

C’est à Aubervilliers, en Seine Saint Denis, qu’est inaugurée la première Place des Femmes en France. L’occasion de rencontrer le collectif

Voir l'original 738 mots de plus

« Les optimistes » nous donnent envie de vieillir !

092880.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxLes optimistes, « Optimistene » en norvégien, je n’en suis pas encore revenue ! Même en ayant vu le film, un documentaire, j’ai encore du mal à y croire : que Goro, 98 ans, et Lillimor, 88 ans, jouent en vrai sur un terrain de volley-ball, des entraînements et des matches ! Quand je pense que j’ai arrêté le volley à 16 ans à cause d’une sciatique…

Mais ce n’est pas tout. Goro, quasi-centenaire, ne s’illustre pas que par ses performances modestes à ce sport. Elle donne envie d’avoir 98 ans. Etre comme elle, cela peut devenir un vrai objectif de vie. Exemple : nous sommes en Norvège, Goro vit seule dans sa maison, il y a de la neige gelée partout dehors, c’est le matin : elle sort, en robe de chambre et chaussons, chercher son courrier ! D’aucun diraient que c’est irresponsable; mais quand on la voit, on ne se dit pas cela, on l’admire. Autre exemple, qui concerne Lillimor celui-là : elle monte quelques marches devant une maison en bois, un cheval s’installe et l’attend, et la voilà partie faire de l’équitation.

LO_3_©Dimitri Koutsomytis

©Dimitri Koutsomytis

Gunhild Westhagen Magnor, la réalisatrice, a découvert les dames de l’équipe norvégienne de volley-ball, qui, poussées par la plus jeune d’entre elles, âgée de 66 ans, décident d’aller en Suède affronter une équipe de vieux hommes -plus entraînés et moins vieux qu’elles dans l’ensemble, parce que sa mère a commencé le volley à plus de 70 ans. Elle est tombée en admiration devant elles, et a choisi de les filmer dans leur vie quotidienne, et aussi dans leur collectif. Ainsi, Goro a encore quelque chose d’exceptionnel en plus : elle a un cancer, qu’elle a décidé de combattre, et dont elle ne veut pas qu’il soit la cause de sa mort -nécessairement- prochaine. Et ce cancer n’est pas plus au centre du film qu’il n’est au centre de la vie de Goro, ce qui permet que le bonheur de cette activité collective soit total, que la mort, qui nécessairement à leur âge, est souvent présente, ne soit pas omniprésente. Et de se réjouir de ce voyage qu’elles font ensemble jusqu’en Suède, de cette envie de progresser qu’elles se transmettent, de ce bonheur qu’elles prennent à l’instant, qui rendent leur bonne humeur contagieuse.

Je n’aime pas trop le terme, mais ici je vais l’utiliser, notamment parce qu’il s’agit de cinéma : les personnages non-fictifs des « Optimistes », film norvégo-suédois (il n’y a pas de hasard) sont de véritables héroïnes, de celles qui nous font dire : « c’est comme cela que j’ai envie d’être plus tard », et qui donnent envie de vieillir.

Merci à elles.
S.G

Réflexions sur la lutte contre l’extrême maigreur des mannequins

Mots-clés

, , , , ,

Que penser des mesures prises par l’Assemblée nationale pour lutter contre l’encouragement à l’extrême maigreur ? Deux amendements à la loi santé ont été votés, tous deux controversés, notamment critiqués par certains comme étant liberticides.

Tout d’abord, on a parlé « d’interdiction aux femmes trop maigres de devenir mannequin ». C’est vrai, mais partiellement. Ce qui sera puni, c’est le fait pour des responsables d’agence de mannequins d’employer des femmes trop maigres (ce qui sera évalué par rapport à l’IMC, indice de masse corporelle et sur ce point on peut estimer que ce n’est pas parfait, mais il faut bien un mode d’évaluation). Ils ou elles seront passibles d’une peine de prison et d’une amende (2).  Personnellement, cela ne me choque pas. C’est enfin reconnaître l’aspect normatif de la mode et de l’effet des médias et dire qu’on ne peut cautionner une maigreur qui affaiblit les jeunes femmes, met en danger leur vie, et les empêche, à un âge où c’est crucial, de se développer pour être des adultes en bonne santé.

Autre mesure, celle qui vise à interdire et rendre passible d’une peine d’un an de prison et 1.000 euros d’amende les sites encourageant à l’extrême maigreur (1). Sur ce point, on est face à un problème délicat : en effet, de nombreuses femmes atteintes d’anorexie, s’expriment sur Internet et parfois donnent des « conseils » aux autres pour « manger moins » et maigrir encore (on les appelle les « sites pro-Ana »). C’est, dans leur cas, une façon de sortir de leur isolement avec la maladie, et une forme d’expression de ses symptômes. Là, a priori, j’aurais tendance à penser -comme toujours- qu’on ne peut considérer que c’est en pénalisant les victimes qu’on va résoudre un problème. En revanche, on peut considérer que le blog étant accessible à d’autres jeunes femmes, il ne peut donc être exempté de la responsabilité qui incombe à toute personne qui publie. Ce n’est pas comme la parole au journal intime ou au professionnel qui dans un cadre sécurisé, où tout doit pouvoir être dit.

Des arguments qui sonnent curieusement à nos oreilles d’abolitionnistes

Par ailleurs, l’amendement voté à l’Assemblée nationale prévoit de faire la distinction entre les sites dont le but est de pousser à l’extrême maigreur et ceux qui sont l’expression…de la liberté d’expression des personnes malades, qui ont besoin de parler de leur maladie. On peut admettre que cela ne sera pas facile, mais on peut aussi estimer que les réactions indignées de certains détracteurs de l’amendement son peu honnêtes. Plus étonnant, leurs arguments font incroyablement penser à nos oreilles d’abolitionnistes de la prostitution à ceux des défenseurs des clients-prostitueurs.

Interdire certains de ces sites provoquerait,  selon un sociologue« probablement un effet de déplacement des blogs et des sites vers des lieux encore plus cachés. Nous allons rentrer dans une phase encore plus extrême de clandestinité, qui s’est déjà aggravée depuis 2010 avec ce climat de censure généralisée. Le risque, c’est que les familles, les spécialistes ou les associations n’aient plus accès à ces sites web« . Ca ne vous rappelle rien ? On dirait un copié-collé des arguments contre la pénalisation du client-prostituer, arguments absolument pas fondé sur une réalité observée mais sur des suppositions. Et pardonnez ma naïveté, mais c’est quoi, un site « encore plus caché » ? La police serait tellement bête qu’elle ne saurait pas trouver des sites ou blogs que les jeunes femmes victimes sauraient trouver (3) ?

Par ailleurs, selon ce sociologue, il s’agirait de « jeter en prison des personnes qui souffrent de troubles alimentaires (anorexie, boulimie, hyperphagie, etc.) simplement parce qu’elles en ont parlé sur internet ». Même s’il était effectivement difficile de faire le distingo entre des sites manipulés par des adultes ayant intérêt à la maigreur et des sites où simplement les malades expriment leur souffrance, il me semble peu probable qu’on jette en prison des jeunes femmes victimes à tour de bras…en revanche, qu’on ne laisse pas des jeunes femmes en pousser d’autres à faire comme elles, même si c’est l’expression de la maladie, ça ne me choque pas plus que cela.

Un an de prison ici, même pas une amende là ? 

Déjà, ce n’est pas parce que la loi instaure une peine qu’on « jette systématiquement » les gens en prison, et cette formulation est particulièrement malhonnête. Même Dieudonné, dont on imagine que la justice n’a pas envie d’être clémente avec lui, a eu du sursis pour ses propos « d’apologie du terrorisme ». Même dans ce terrible « pays liberticide » qu’est la Suède selon ses détracteurs, les clients-prostitueurs passibles d’un an de prison ne se sont jamais retrouvés derrière les barreaux !!! En revanche, l’effet normatif de la loi a joué vers la dissuasion (et je suis bien sûr contre qu’on mette de jeunes femmes malades en prison, même qu’on leur donne une amende).

Enfin, je ne peux m’empêcher de remarquer à quel point il est difficile au législateur, au système patriarcal, d’être cohérent, en matière de définition des délits et de fixation des peines, et ce en rapport avec le débat sur la prostitution : un amendement UMP de Valérie Boyer prévoyait jusqu’à 3 ans de prison, l’amendement final prévoit 1 an pour les sites faisant apologie de l’extrême maigreur, quand pour la pénalisation des clients-prostitueurs, qui ne sont en rien des victimes, mais les vrais responsables de l’existence de la prostitution, et des violences que les personnes prostituées subissent au quotidien, on n’a même pas voulu instaurer une peine de prison ! Les sénateurs ne veulent même plus les pénaliser du tout, les députés avaient fini par admettre un délit avec amende…Comment peut-on justifier dans un cas une peine de prison et pas dans l’autre ? A part par la volonté de maintenir les hommes agresseurs sexuels dans une forme d’impunité ?

En résumé, il me semble nécessaire de donner un signe, comme quoi « la liberté de disposer de son corps » ne permet pas de faire tout et n’importe quoi pour le profit de quelques-uns -toujours les mêmes. En effet, les arguments développés par ceux qui disent que ces mesures sont liberticides ne me semblent donc pas très convaincants de par leur outrance et plutôt relever de la logique d’un statu quo qui arrange le marché du partriarcat ultra-libéral. La « liberté de disposer de son corps » est pour ce système un bénéfice dont, que ce soit en matière de prostitution ou de troubles alimentaires, les bénéficiaires sont ceux qui en font du profit, et jamais les femmes qui y sont poussées.

Sandrine Goldschmidt

(1) Cet amendement, voté par les députés dans le cadre de la loi Santé, proscrit désormais le fait de « provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé ».

(2) Le fait, pour toute personne qui exploite une agence de mannequins ou qui s’assure moyennant rémunération le concours d’un mannequin, de ne pas « veiller au respect de l’interdiction » sera puni d’un emprisonnement de six mois et d’une amende de 75 000 euros.

(3) pour la prostitution, les anti-abolitionnistes affirment que si la Suède a fait baisser la prostitution de rue, celle sur Internet aurait augmenté, comme si la police était incapable de repérer une transaction prostitutionnelle sur internet…alors que l’unité de lutte contre la prostitution en Suède travaille justement avec Internet.

Prostitution : le Sénat recule, l’abolition marche !

Mots-clés

, , , , , , ,

DSCF6912Il y a quelques mois, au moment de la marche de Rosen, nous brandissions un beau slogan trouvé par Claire : « le Sénat piétine, Rosen marche ». Aujourd’hui, le Sénat a changé de majorité, et c’est encore pire. Il ne piétine même plus, mais il vient de faire reculer un combat vers le progrès pour les femmes. En effet, comme je le disais la semaine dernière, les sénateurs ont voté pour le maintien du délit de racolage passif et  contre la responsabilisation-pénalisation des clients-prostitueurs.  1/ L’hypocrisie : la prostitution est une violence, il ne faut pas pénaliser les femmes, alors pénalisons-les ! En clair, cela veut dire qu’ils ont décidé de revenir à une politique d’un autre âge, celle qui consiste à pénaliser les victimes -tout le monde en effet pendant les débats n’a cessé de dire que la prostitution était une violence et qu’il ne fallait pas s’en prendre aux femmes (et aux hommes, très minoritaires), mais a conservé la seule mesure qui les pénalise à coup sûr; une hypocrisie dénoncée par le Mouvement du Nid (voir lien en fin d’article). Mieux, Jean-Pierre Godefroy, curieux député socialiste qui connaît très bien la violence de la prostitution (il a été l’auteur avec l’UMP Chantal Jouanno d’un rapport sans ambiguité sur le caractère violent et forcé de la prostitution), qui est celui qui a fait piétiner le Sénat pendant 16 mois avant de devoir démissionner dix jours avant le vote de la présidence de la Commission spéciale, s’est fendu d’un argumentaire dont la logique lui est propre. Il n’a cessé de dire qu’il était du côté des femmes, que c’est à elles qu’il pensait lors de ses interventions. Pour au final, affirmer qu’elles ne devaient surtout pas être pénalisées. Et du coup, il fallait donc les pénaliser par le délit de racolage, mais surtout il ne fallait pas pénaliser les clients-prostitueurs, car cela pénaliserait…les femmes. Allez savoir ! Mais au final, il se déclarait favorable à une pénalisation des clients qui « achèteraient » des des actes sexuels à des femmes qui se prostituent sous la contrainte. Curieuse idée qui a curieusement eu l’aval de Chantal Jouanno -mais qui aurait rendu la mesure caduque et dangereuse (l’amendement déposé par Chantal Jouanno a été retoqué). DSCF6837En effet : soit la mesure était appliquée, et ladite contrainte était systématique (et donc la précision inutile) : en effet, en matière d’acte sexuel, la règle est l’acte libre de toute contrainte. Or, un contrat, s’il règle des principes entre deux parties, instaure une contrainte : en effet, en échange d’argent, une personne DOIT un service. C’est donc une contrainte, légale, mais une contrainte. Or, en matière sexuelle, il ne peut y avoir de contrainte légale, car la contrainte fait partie de la définition des agressions sexuelles et viols. C’est donc absurde. Ou alors -et malheureusement c’est ce qui je crois se passerait, on applique la mesure à la façon dont la justice traite les affaires de violence sexuelle. C’est la connaissance du fait que la personne prostituée est sous contrainte, qui déterminerait la culpabilité du client -autant dire qu’il lui suffirait de dire, comme un triste sire célèbre, « qu’il ne savait pas » qu’elle était contrainte, et que cela suffirait -encore une fois, à rendre la mesure caduque et l’impunité des hommes totale. La vraie raison de cette proposition, était la défense du « droit du client », encore une fois…et de celui de se prostituer « librement ». En effet, selon Godefroy, il faudrait que la loi affirme haut et fort que celles qui le veulent ont le droit qu’on leur achète un acte sexuel, tout en reconnaissant que l’activité est source de violence, et qu’elles sont très minoritaires. Ainsi, on ferait une loi pour l’ultra-minorité qui -en suivant le raisonnement ci-dessus- permettrait de généraliser la situation à toutes…rendant encore une fois toute forme de pénalisation du client-prostitueur caduque. La liberté de quelques unes et de tous les prostitueurs étant décrétée plus importante que l’esclavage subi par l’immense majorité ! Pénaliser des personnes pour les protéger, la dernière trouvaille de la droite DSC_0091J’ai beaucoup aimé cet argument du « il nous faut le délit de racolage, parce que sinon, il n’y a aucun moyen de démanteler les réseaux : arrêter les femmes, c’est pour les protéger. En brandissant la menace de peines de prisons et d’amende, c’est tout à fait logique…on imagine en effet, qu’elles se sentent protégées depuis dix ans par le délit de racolage…à noter que le rétablissement du délit de racolage, voulu par l’UMP, qui l’a majoritairement voté (grâce à un scrutin public qui permet de voter pour les absents…il n’y avait quasiment personne dans l’hémicycle), n’a pas trouvé d’autre argument que celui-ci. Alors même que tout le monde reconnaît qu’en douze ans, il n’a en aucun cas aidé à renforcer la lutte contre les réseaux de proxénétisme. Sur la pénalisation du client ensuite, Jean-Pierre Godefroy -toujours lui- est allé très loin dans la logique de l’absurde : en effet, il a affirmé qu’être sanctionnable met le client en position de force face à la personne prostituée. Etant pour la première fois dénonçable par les personnes contre lesquelles il exerce des violences, il se retrouverait donc en position d’imposer des violences supplémentaires. Allez comprendre… Alors que la Suède montre que lorsqu’un client-prostitueur est arrêté, sa victime est guidée vers des associations qui peuvent l’aider. Bref, Jean-Pierre Godefroy, qui a donc été président de la Commission spéciale pendant 16 mois, nous a alors encore gratifié hier d’un argument imparable : « il faudrait encore du temps pour réfléchir ». Faut-il lui rappeler que c’est depuis le rapport Bousquet-Geoffroy en 2011, fruit d’une longue enquête, que la politique est discutée par les politiques, à l’Assemblée puis au Sénat ? Quatre ans de travail parlementaire ne seraient pas suffisant ? Est-ce une façon de nous faire croire qu’il n’avait pas, dès le départ, une idée bien précise de ce qu’il voulait et ne voulait pas, c’est-à-dire qu’il ne voulait pas du tout de la pénalisation des clients…pour protéger ce « droit de l’homme »?

2/ Le mensonge sur la Suède, pour décrédibiliser la pénalisation DSC_0156Lors du débat, on a beaucoup entendu des copié-collé des discours des associations « de travailleuses du sexe », celles qui s’autoproclament représentantes des personnes prostituées. Ainsi, la décrédibilisation des chiffres concernant le modèle suédois. Malheureusement, le cadre du débat ne permettait pas vraiment de répondre à ces arguments. Mais pour l’opinion, il est important d’y revenir. -La pénalisation fragiliserait les personnes, et la violence augmenterait ? On a beaucoup entendu cela. En effet, Médecins du Monde, Act-up n’ont de cesse de dire que la pénalisation repousserait la prostitution dans des lieux encore plus reculés ou sur Internet, exemple de la Suède à l’appui. Or, quelle est la réalité des chiffres, ceux avancés par les adversaires de la pénalisation, comme la sénatrice Esther Benbassa, qui s’est drapée dans sa « formation scientifique » pour donner des chiffres « indiscutables »? Ainsi, si la prostitution de rue aurait diminué en Suède, mais elle aurait explosé sur Internet. Chiffres à l’appui d’un tout récent rapport commandé par le gouvernement, qui dit que « Le nombre d’annonces d’escorte a nettement augmenté au cours des huit dernières années entre 304 et 6965 annonces ». Certes, mais si l’on veut bien lire un peu plus loin : « les autorités qui ont étudié les annonces d’escorte sur internet constatent qu’une même personne prostituée se retrouve souvent sous différentes identités, et que chaque annonce peut être reprise sur de nombreux sites, portails, qu’il y a aussi d’anciennes annonces inactives… etc. (Ainsi les experts constatent qu’un même numéro de téléphone se retrouve sur de nombreux sites. Ceci est également confirmé par d’autres experts qui travaillent sur le terrain.) Il est écrit dans le rapport que : « DANS CE CONTEXTE, IL N’Y A RIEN QUI INDIQUE QUE LE NOMBRE RÉEL DE PERSONNES PROSTITUÉES A AUGMENTÉ. » . Voilà donc pour cette belle affirmation scientifique. Ce n’est qu’un exemple de la façon dont un même chiffre peut être sorti de son contexte et utilisé pour dire le contraire de ce qu’il dit. Et cela sans compter que l’augmentation de ce type de chiffres sur internet, n’est absolument pas plus forte en Suède qu’ailleurs, et donc qu’on ne peut pas en tirer une comparaison. Il y aurait nombre d’autres exemples à tirer de ce rapport, mais il faut un peu de temps pour les traiter sérieusement, et des articles à ce sujet paraîtront probablement dans les semaines qui viennent. Celui-ci, mis en ligne sur la mine d’informations « Ressources prostitution », est à lire : « Les données montrent que mettre fin à la demande fonctionne » (voir le lien en fin d’article) On a également entendu dire donc, que la violence envers les personnes prostituées n’aurait pas diminué, et que le modèle suédois ne marcherait pas. Pourtant, voilà deux chiffres incontestables qui viennent nous signaler que ce n’est peut-être pas tout à fait exact. Ainsi, alors qu’il y a en moyenne 5 prostituées assassinées par an en France, il n’y en a pas eu depuis dix ans en Suède. Par ailleurs, le taux de prévalence du SIDA en Suède chez les personnes prostituées est 5 fois inférieur à ce qu’il est chez nous. Comment interpréter dans ce contexte, ce « haro sur la Suède », sinon comme un effet de propagande, qui arrange le législateur ?

3/ Le machisme du Sénat s’incarne dans la défense du « client »-prostitueur DSC_0107En effet, avec le Mouvement du Nid, je ne peux que souligner que la question de la volonté de faire avancer l’égalité entre les femmes et les hommes et de faire reculer la violence envers les femmes est centrale dans le cas qui nous occupe. Ainsi, le fait qu’une société soit avancée en matière d’égalité ou non influence le vote. Je cite le CP du Mouvement du Nid : « Le Mouvement du Nid rappelle que dès le 8 juillet 2014 en commission spéciale, 75% des sénateurs ayant voté pour la pénalisation des clients étaient des femmes alors que 75% des sénateurs ayant voté contre étaient des hommes. Il rappelle aussi que dans son classement mondial sur l’égalité femmes-hommes, publié en octobre 2014, le Forum Economique Mondial indiquait que la Suède, la Norvège et l’Islande, trois premiers pays au monde à avoir dépénalisé les personnes prostituées et pénalisé les clients, faisaient partie des quatre pays au monde les plus avancés en matière d’égalité femmes-hommes. Il note enfin que la Suède comptait, dès 1999, 48% de femmes au Parlement au moment de l’adoption de sa législation abolitionniste. Dans cette continuité, le Mouvement du Nid tient à saluer la mobilisation remarquable de nombreuses sénatrices de tous bords qui se sont exprimés avec cohérence, force et clarté lors du débat. (…)Ce sont ces voix fortes et claires que l’Histoire retiendra très prochainement. Je citerai pour ma part la formidable cohérence et clarté de la sénatrice Laurence Cohen (PC)…ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle travaille sur la question depuis 15 ans !

4/ Pénaliser le « client-prostitueur », pour réaffirmer les droits humains En résumé si l’on analyse jusqu’au bout ce qui s’est produit au Sénat, on peut souligner en citant  l’article du Monde « Le Sénat pénalise les prostituées mais pas leurs clients », que c’est le résultat logique du lobbying des associations hostiles à la pénalisation. En effet, en affirmant des contre-vérités sur les effets de cette mesure, ils ont non seulement mis à mal la cohérence d’un projet reposant sur 4 piliers dont la responsabilisation du client, un projet de progrès pour les droits humains, mais en plus ils ont encouragé les plus rétrogrades des législateurs à maintenir une pénalisation des prostituées, puisque tout le monde est obligé de constater, qu’avec 97% de personnes soumises au trafic, on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de problèmes et ne rien faire du tout. Sauf qu’au lieu de faire avancer les choses, on fait la même chose que ce qui ne marche pas depuis dix ans. En revanche, je reste optimiste, car l’abolition est en marche, et marche ! La France a toujours aujourd’hui la possibilité de faire changer les choses, en faisant adopter à l’Assemblée nationale un texte auquel aura été rendue sa cohérence. C’est ce pour quoi nous nous mobiliserons bien évidemment, et il n’y a pas de raison de penser que cela ne se produira pas. De nombreuses députées seront en effet là comme fin 2013 pour y réussir. Dommage qu’il ait fallu perdre de précieux mois qui font perdurer une situation actuelle qui est inique et insupportable pour les personnes prostituées.

5/ Revue de presse  Une nouvelle tribune de médecins, dont le fondateur du SAMU social, Xavier Emmanuelli, en faveur de la pénalisation : Dépénaliser les prostitué(e)s, pénaliser les acheteurs de sexe!

réactions au vote L’article du Monde Article des Nouvelles News

CP du Mouvement du Nid : un vote réac, déshonorant et irresponsable ! 

CP d’Osez le féminisme : « Pour le Sénat, le client est roi » ! 

CP des Effrontées : une loi en avant, dix ans en arrière

CP du CNDF : « Ils ont osé » ! 

Marisol Touraine tient à la pénalisation du client

La décision d’un Sénat de machos

Réactions de Laurence Cohen et Brigitte Gauthier-Morin

Communiqué de Catherine Coutelle

Réaction de Zeromacho

CP d’Abolition 2012 avant le vote Haut comité à l’égalité F/H

Retours sur le modèle suédois : 

Abolir le système prostitueur pour réaffirmer les droits humains

Pourquoi la Suède est un bon modèle

L’impasse du réglementarisme

Les données montrent que mettre fin à la demande fonctionne

De nombreux autres articles ici

Sur le pont des arts, l’amour cadenassé

Mots-clés

, , , , ,

Petit article court sur un phénomène qui me fascine…en traversant les ponts…et pas qu’à Paris.IMG_3769

« Si par hasard, su’ l’pont des arts, tu crois le vent… »

IMG_3778L’amour n’a pas de frontières. Mais beaucoup de barrières. Ou plutôt, des cadenas. Faut-il que l’amour, pris dans le carcan néo-libéral et hétérosocial soit devenu à ce point dénué de sens qu’une des activités préférées des couples du monde entier en visite à Paris soit d’aller défigurer le Pont des arts d’un cadenas censé être la marque de leur « amour éternel » ? Voici qu’est cadenassée leur relation, des années même après être terminée ? A l’heure où l’amour dure…ce qu’il doit durer, où nos vies étant plus longues, il est plus fréquent que les couples se séparent, faut-il donc laisser une « trace » symbolisant un amour enchaîné ? Certes, « de tout temps », les amoureux ont gravé leur nom sur des arbres en les entourant d’un cœur. Ou sur les murs des monuments. Enfin, de tout temps, je ne sais pas. Déjà c’était donner l’impression qu’il fallait imprimer -graver dans le marbre- une relation pour qu’elle existe. Et puis, un « cadenas », franchement…
IMG_3758Plus facile peut être que d’essayer de la faire exister au quotidien, et de trouver des formes plus élaborées pour s’exprimer de l’amour ? qui s’écrit encore des lettres d’amour ? Aujourd’hui on préfère les SMS…et les cadenas.

Après tant d’années de libération sexuelle affichée, ne reste-t-il plus d’idéal de l’amour que le mariage, la pornographie et des objets qui nous enchaînent ? Ainsi, on cadenasse cette chose sur la grille d’un pont autrefois magnifique, et maintenant recouvert de pans de bois graffitiés pour empêcher que les grilles ne s’effondrent… Et en plus on abime Paris dont les clichés hollywoodiens ont fait la ville de l’amour.

Constat amer encore : au lieu de mettre en valeur un amour qui s’autorise à se terminer, lorsqu’il n’est plus vrai, parce qu’il respecte la liberté de chacunE des personnes qui le partagent, au lieu de mettre en avant que le plus important c’est de conserver dans la relation son intégrité et sa liberté, pour qu’elle soit vraiment désirante et réciproque, on s’attache les unEs aux autres aujourd’hui avec des objets qui nous contraignent. S’attacher, se contraindre, s’emprisonner dans des objets, cela fait penser à l’autre « must » de l’amour tel que d’autres images nous le montrent (cf 50 machins…).  Quel rapport avec la « libération sexuelle » pour laquelle certainEs se sont mobiliséEs ?

IMG_3771Au-delà de la volonté de s’affranchir de « l’ordre moral », et de la nécessité de libérer la sexualité des liens que l’hétérosexualité « obligatoire » entretient avec la reproduction, a-t-on jamais réfléchi à cette liberté sexuelle comme l’envie de créer des relations sexuelles épanouissantes et libératrices pour chacunE… à les libérer de la violence et de la contrainte (dans le mariage, la dépendance entre époux, la domination du désir de l’un sur la personne de l’autre). On aurait oublié de créer, d’imaginer, d’inventer comment l’amour, affranchi de la religion et de la grossesse, pouvait aussi revêtir quantité d’autres formes ? On aurait oublié que la libération pouvait permettre enfin à deux êtres de se rencontrer,  d’inventer ensemble plutôt que de se matérialiser dans des objets qui à nouveau les enchaînent dans une symbolique de contrainte,  comme les menottes ou des cadenas pour avoir l’illusion du plaisir ?

Heureusement, qu’il y a aussi -même si c’est plus rare, celles et ceux qui nous apprennent que le plaisir, c’est autre chose que ces images.

S.G

Prostitution : le Sénat-UMP marche sur la tête

Mots-clés

, , , , , , ,

DSC_0107

Certaines personnes arguent en ce moment que droite et gauche « molle » au pouvoir, c’est pareil. Certes, la gestion des affaires « habituelles », économie, budget, déficit ne semble pas particulièrement différente. En revanche, si vous voulez voir où est la différence, c’est sur l’archaïsme de la politique en matière de droits et défense des personnes humaines. Ainsi, le Sénat de l’époque du PACS avait-il voté un PACS sans l’article sur le PACS…heureusement remis ensuite par les députés de l’Assemblée nationale.

Sur la lutte contre la prostitution, qui est la source d’un trafic mondial d’être humains et de mise en esclavage sexuel de femmes et d’enfants (en immense majorité), le Sénat repassé à droite l’an dernier a décidé de frapper fort. En effet, la Commission spéciale, nouvellement dirigée par le sénateur UMP Jean-Pierre Vial après démission de Jean-Pierre Godefroy (PS), a décidé, comme l’indique le Mouvement du Nid dans son communiqué (voir ci-dessous), de revenir 10 ans en arrière, après avoir fait traîner le texte 16 mois en commission… (depuis le vote par l’Assemblée nationale du texte de progrès en décembre 2013). Bref, un texte qui sera discuté la semaine prochaine qui ne sert à rien, puisqu’il entérine le status quo.

Oui, vous avez bien lu : non seulement la Commission spéciale se dit défavorable à l’amendement qui rétablit la responsabilisation-pénalisation des clients-prostitueurs (ceux qui sont à la source de la demande et dont la violence envers les femmes n’est plus à démontrer, cf cet article), mais en plus elle s’annonce favorable à l’amendement qui rétablit le délit de racolage, actuellement en vigueur, mais que le texte supprimait fort heureusement.

Ainsi, on en revient à la politique classique du mâle : on pénalise les personnes prostituées (qui restent ainsi les seules victimes que la loi pénalise), et on dédouane les prostitueurs de toute responsabilité dans le trafic mondial d’êtres humains et les violences faites aux femmes.

Voici donc qu’il est nécessaire de rappeler les éléments de base : aujourd’hui

-L’abolition est la seule solution

-Pourquoi il faut pénaliser le « client » prostitueur, car c’est lui qui est auteur des violences et à la source du trafic 

-Une politique abolitionniste n’a de sens que globale, avec des accompagnements à la sortie de la prostitution, avec un simple traitement normal et humain des personnes,

En  résumé, « Pour les personnes prostituées, contre le système prostitueur »

Abolir le système prostitueur c’est oeuvrer pour les personnes prostituées

Gageons qu’il faudra donc encore attendre la deuxième lecture à l’Assemblée nationale pour aller vers cet objectif…la lutte continue !

 

Communiqué de presse du Mouvement du Nid
Alerte PPL prostitution 
Répression pour les victimes et impunité pour les auteurs :
le Sénat travaille 16 mois pour revenir 10 ans en arrière !
 
Communiqué de presse du Mouvement du Nid – 26 mars 2015
 
Réunis en Commission spéciale mardi 25 mars, à quelques jours du vote en plénière sur la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, les sénateurs ont annoncé leur intention : ne surtout pas toucher à l’impunité des clients prostitueurs et rétablir au contraire la répression à l’encontre des personnes prostituées. Le Mouvement du Nid dénonce avec la plus grande vigueur cette tentation de revenir à une politique archaïque et injuste qui va à l’encontre des engagements croissants contre les violences faites aux femmes et pour l’égalité femmes-hommes des Gouvernements, de droite et de gauche, en France et en Europe, depuis 15 ans.
« Nous sommes consternés de constater que ceux qui, pendant 16 mois, ont fait obstruction à la pénalisation des clients afin de soi-disant protéger les personnes prostituées, proposent aujourd’hui de s’attaquer directement à elles en maintenant le délit de racolage » a déclaré Grégoire Théry, secrétaire général du Mouvement du Nid.
« Il y a quelques semaines seulement, à l’occasion du procès Carlton, la France réalisait à l’écoute des personnes prostituées accompagnées par le Mouvement du Nid, à quel point la prostitution était une violence dont les clients prostitueurs sont les premiers responsables. Et voilà qu’aujourd’hui, le Sénat leur répond : « pas question de pénaliser les clients, nous maintenons la répression contre les personnes prostituées » » a renchéri Claire Quidet, porte parole du Mouvement du Nid.
La Commission spéciale, nouvellement présidée par le sénateur UMP Jean-Pierre Vial, a en effet donné un avis favorable à l’amendement UMP visant à rétablir le délit de racolage, et un avisdéfavorable à l’amendement socialiste visant à interdire l’achat d’un acte sexuel.
 
La position de la rapporteure socialiste, Michelle Meunier, soutenue depuis mardi par une position du groupe socialiste en faveur de l’inversion de la charge pénale, et par le Gouvernement représenté la semaine dernière en audition par la Secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard, n’aura donc pas résisté à un clivage partisan déshonorant, qui semble malheureusement prendre le dessus à une semaine du vote.
Alors que l’Assemblée nationale avait construit de façon transpartisane un texte global, cohérent et ambitieux autour de son président de commission spéciale, Guy Geoffroy (député UMP) et de sa rapporteure, Maud Olivier (députée PS), le Mouvement du Nid déplore les 16 mois perdus au Sénat pour aboutir au status quo, c’est-à-dire à la pénalisation des personnes prostituées et à l’impunité de ceux qui exploitent leur précarité pour leur imposer un acte sexuel par l’argent.
« Parce que les victimes du système prostitutionnel et de la traite des êtres humains, 16 mois après le large vote de l’Assemblée nationale en décembre 2013, demeurent abandonnées par les politiques publiques françaises, le Mouvement du Nid appelle solennellement le Sénat à être à la hauteur de l’enjeu représenté par cette proposition de loi pour la construction d’une société plus juste et moins violente » conclut Jacques Hamon, président du Mouvement du Nid.

« Still Alice », jusqu’au bout, la vie

Mots-clés

, , , , , ,

Bien sûr, il y a Julianne Moore. Je ne vais pour une fois pas faire l’originale, et dire moi aussi qu’elle méritait largement son Oscar. Parce qu’elle tout simplement géniale, dans ce film comme dans tant d’autres : « Loin du paradis », « The Hours », « Magnolia », pour ne citer que 3 films immenses.

En incarnant une états-unienne brillante, « la femme la plus belle et la plus intelligente » que son mari ait rencontré, même après 30 ans de mariage (le film commence ainsi par ce toast d’Alec Baldwin à sa femme, à l’occasion de ses 50 ans), qui est foudroyée par une forme précoce et génétique de la maladie d’Alzheimer, elle ne livre pas seulement une « performance » d’actrice. Elle permet surtout qu’un sujet grave et tabou soit vu par un très large public. Et comme le film est juste, ni larmoyant, ni désespérant, alors on ne peut que conclure qu’il n’était que justice qu’elle ait l’Oscar, pour sa performance, mais aussi pour ses choix de films, qui nous apportent toujours un plus (je pense encore à « The Hours »).

Outre la façon dont elle incarne la tranformation d’universitaire brillante et comblée en malade perdue mais qui lutte toujours, ce qui m’a plu dans le film, c’est le regard que portent le réalisateur et les actrices sur la maladie. En effet, ce n’est pas le récit d’une déchéance, mais le portrait de tout ce qui reste, de ce qui fait qu’Alice est « Still Alice », toujours Alice. Que malgré les pertes cognitives terribles, elle est toujours celle qu’elle a été, et qu’elle développe même de nouvelles capacités, qui vont s’incarner dans sa relation avec sa plus jeune fille, Lydia (interprétée par Kristen Stewart, superbe). Ainsi, Lydia est celle qui va le mieux comprendre la « bonne » attitude à avoir face à sa mère, en n’étant jamais ni dans le déni ni dans le tabou. Dès que sa mère annonce qu’elle est malade, elle dit qu’elle avait remarqué ses pertes de mémoire. Elle est aussi la seule qui lui demande ce qu’elle ressent face à la maladie, et cette simple question est une façon de reconnaître encore à sa mère, qu’elle est une personne.

Les scènes entre la mère et la fille, qui communiquent mieux depuis la maladie, et la scène finale, sont à la fois émouvantes et justes, et nous ouvrent une voie vers la compréhension d’une maladie très dure (j’aurais préféré avoir un cancer, dit Alice à son mari), mais qui ne doit pas être vue que comme productrice de dégradations : elle permet encore, comme le dit Alice lors de son discours très fort lors d’un congrès sur la maladie, de vivre des moments d’émotion et de bonheur.

Sandrine GOLDSCHMIDT

 

Mon corps a-t-il un sexe ?

Mots-clés

, , , , , , , , , , ,

 

Pioneer_plaque_humans.svg_Ma carte d’identité me le dit : je suis de sexe féminin. Une « femelle de l’homme ». C’est la définition de femme dans le dictionnaire. J’ai les cheveux longs, une poitrine, un visage fin. Pas de doute, ça se voit, je suis une femme ! Si je me mets nue, vous verrez que j’ai un large bassin, je n’ai pas les épaules larges. Et une vulve poilue. Je suis plus petite que les hommes. J’ouvre la bouche, au téléphone, vous me dites « bonjour madame ». Aucun doute, je suis une femme. je m’exprime, j’agis : je suis douce, fine, je ne m’agite pas dans tous les sens. Je suis donc une femme. Ah bon ? Vraiment ? Vous êtes sûrEs ?

Reprenons les éléments ci-dessus. Oui, sur ma carte d’identité, c’est marqué. Je suis une femme. J’y reviendrai.

Les cheveux courts : l’anti-nature

J’ai les cheveux longs. Voilà que Samson, personnage biblique mythique ne verrait rien de genré à cela. Il s’agit seulement de bon sens : les cheveux longs, ça donne de la force. Ou pas. En tout cas, j’ai aujourd’hui les cheveux longs, c’est féminin. Cela l’est d’autant plus que les hommes n’ont plus les cheveux longs. Comme si la remise en cause du genre leur faisait craindre qu’on ne les confonde. Alors ils recourent à cette pratique tout à fait anti-naturelle (mais le masculin, n’est-ce pas ce qui rompt avec la nature…) qui consiste à se couper les cheveux pour qu’on voie bien qu’ils sont des hommes.

J’ai une poitrine. Certes. Mais je pourrais aussi ne pas en avoir. Les femmes qui n’en ont pas ou presque sont légion. Et les hommes qui en ont ne sont pas si rares.

Mon visage est fin. Bien. Mais regardez bien. Si on m’y met des cheveux courts, excluez-vous vraiment de vous tromper ? Combien sont les personnes pour qui, si on enlève la barbe et qu’on fait la même coupe de cheveux, on reconnaîtra si c’est un hommes ou une femme ?

J’ai un large bassin. Ah bon ? Nous entrons là dans le pur fantasme. En effet, vous avez déjà conclu des critères précédents que je suis une femme. Vous en avez donc certainement conclu que j’avais un bassin large. Celui-ci s’est bel et bien élargi quand j’ai été enceinte. Mais depuis, il a repris sa « largeur habituelle ». Mon bassin n’est pas très large. Pourtant, vous l’avez toujours entendu : les femmes ont un bassin plus large. Savez-vous d’où vient cette observation, si « consensuelle » ? Du 19e siècle. Quand on a reproduit pour la première fois deux squelettes mâle et femelle, dessinés dans un ouvrage, l’un à partir d’un modèle homme, l’autre à partir d’un modèle femme. Il semble à les voir que la femme a le bassin plus large. Mais figurez-vous que les deux bassins sont identiques ! Ce qui donne cette impression, c’est que le thorax de la femme est plus étroit. Et savez-vous pourquoi le thorax de la femme est plus étroit ? Parce que le modèle est une femme de catégorie sociale élevée, qui dès sa formation physique, a été contrainte de porter un corset… qui a empêché sont thorax de se développer. En réalité, le bassin n’est en rien plus large.

Un squelette mâle, un squelette femelle ?

Revenons sur le squelette. Il doit bien, donc, y avoir une différence entre le squelette des hommes et des femmes ? Demandons à une spécialiste : Evelyne Peyre, qui a dirigé avec Joëlle Wiels l’ouvrage « Mon corps a-t-il un sexe » qui vient de paraître aux éditions La Découverte et qui met fin « une bonne fois pour toutes » (mais non, je sais bien que dans un siècle, on débattra toujours de la binarité sexuelle) aux idées fausses sur l’existence de deux sexes biologiques.

propor11

J’aime la mention : « ideal proportions » used…proportions idéales utilisées

Eh bien, Evelyne Peyre a étudié de très nombreux squelettes d’habitants d’un village au premier millénaire de notre ère et s’est retrouvée devant un problème scientifique qui allait rendre possible la réflexion que nous avons ici aujourd’hui : 70% des squelettes qu’elle observait ne présentaient pas de caractères typiques qui permettent de déterminer avec certitude leur sexe (1).

70% où ce n’était pas clair du tout. En revanche, aux deux « extrêmes d’une courbe en cloche », on avait des squelettes avec des os « faibles », légers, et des squelettes avec des os « lourds », forts. Les premiers sont à coup sûr des squelettes de femmes et les autres d’hommes. Mais pourquoi une telle conclusion, puisqu’une majorité des autres ne présentent pas une différence de « force des os » qui permette de différencier le masculin du féminin ? C’est là que la connaissance des habitudes sociales des individus de l’époque permet de comprendre : ce n’est pas le sexe biologique qui apparaît ici, mais comme pour le corset cité plus haut, les effets de la croissance différenciée et hiérarchisée des enfants filles et garçons. La nourriture donne la force aux os. Les protéines sont nécessaires pou cela. Le village était constitué de nombreuses personnes pauvres, c’est à dire miséreuses. Souvent donc, il ne devait pas y avoir la possibilité de donner de la viande à tout le monde parfois pendant plusieurs années. Qui en bénéficiait alors ? Pas chacunE à tour de rôle, mais les hommes en priorité. Les fillettes pauvres pouvaient ainsi avoir des carences alimentaires fortes entraînant une fragilité osseuse. On peut donc déterminer ici le sexe du squelette, uniquement sur des critères environnementaux et de connaissances historiques des modes de vie et de l’idéologie qui décide que les hommes doivent être mieux nourris.(2)

Ca veut dire quoi être une femme biologique ?

Continuons. j’ai dit donc, que ma vulve poilue permettait d’affirmer que j’étais une femme. Bien. Une mauvaise femme toutefois. Puisqu’il semblerait que pour être une femme aujourd’hui « appréciée » par notre monde à l’envers, il faille l’épiler. Mais passons. Revenons à nos sexes biologiques.

Ca veut dire quoi être une femme ? Ah oui, avoir deux paires de chromosomes XX et non pas, comme les hommes, deux paires de chromosomes XY, ces différenciateurs qui permettent la procréation sexuée, celle qui prend les gènes de deux être distincts pour en faire un troisième (quand la reproduction est simplement à l’identique, et empêche donc toute variabilité, et dans une certaine mesure donc, la résistance à la variabilité de l’environnement (3)). Donc, nos organes génitaux permettent-ils de dire que je serais sans aucun doute une femelle ? En vérité, je le suis, car ayant mis au monde un enfant, je sais que je ne suis pas stérile. Mais ce n’est pas la vue de mes organes génitaux qui permet de l’établir. Je pourrais en effet parfaitement avoir des seins typiquement « féminins » et une vulve etc…et avoir une formule chromosomique XY. Ou XXY. Ou XXX. En effet, si XX et XY ont été découverts en 1956, dès 1958 environ, on sles scientifiques se sont rendus compte qu’il n’y avait aucun systématisme ni obligation à avoir ces chromosomes pour exister. Des XXX, n’ont aucun signe extérieur de différence, peuvent donc passer totalement inaperçus. S’agit-il d’exceptions, d’anomalies qui n’ont pas d’impact sur la « majorité’ ?

Des différences normales et non pathologiques

70717358_000_CV_1_000Le problème, c’est le nombre de personnes concernées (difficile à déterminer, puisque la plupart du temps on n’enquête pas dessus). Or, les estimations, dont les dernières, pour la première fois publiées par la très institutionnelle revue scientifique « Nature », donnent un chiffre 1% de personnes qui ne seraient ni XX ni XY. Une autre étude reconnue parle de 2%. Une étude enfin menée sur des vaches en Allemagne a permis de relever 4% de non XX ou XY. Or, scientifiquement, un tel taux ne peut être qualifié « d’anomalie ». cela pousse au contraire à considérer qu’il n’y a pas deux sexes, mais une grande variabilité, un continuum. Les écrits de Joëlle Wiels biologiste moléculaire, nous éclairent là-dessus.

Ainsi, ce continuum chromosomique est pourtant considéré par la société qui tient tant à la binarité comme des « anomalies », qui somme toute (et de façon totalement non-scientifique), n’infirmeraient pas la règle. Les personnes qui les portent, lorsque cela se voit à la naissance, sont celles qu’on appelle les « Intersexes ». Le drame qui les touche, c’est qu’aujourd’hui encore, le corps médical (quelle expression !) décide d’opérer -quand ils sont repérés- ces enfants à la naissance pour les assigner à un sexe ou un autre, car ce qui n’est pas « normal » est considéré par la médecine comme « pathologique ». Des opérations sont réalisées sur des enfants sans leur demander leur avis (avec il faut le dire, peut-être la meilleure intention du monde : leur « faciliter » la vie dans un monde binaire). Ici, la reconnaissance scientifique qu’il ne s’agit pas d’anomalies pourrait favoriser une acceptation sociale qui permettrait de mettre fin définitivement à ces mutilations sexuelles médicalisées (4)

De désillusion en désillusion pour « Dame Nature » féminine

Je continue ma description. Ma voix est celle d’une femme. On ne m’a jamais prise pour un homme au téléphone. En revanche, autour de moi, je connais de très nombreuses femmes à qui on dit systématiquement « bonjour Monsieur ». Qu’elles soient souvent des femmes fortes et affirmées aurait-il quelque chose à y voir ? La voix n’aurait-elle pas, elle non plus, de sexe (de désillusion en désillusion pour les tenants de « Dame nature » féminine). Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que la voix est -là encore- extrêmement variable, et dépend beaucoup de la croissance et de la posture. Comme l’explique Mireille Ruppli, linguiste, chacunE d’entre nous a deux voix possibles : une de tête, l’autre de poitrine. L’une étant beaucoup plus aigüe que l’autre. Le thorax des hommes est plus développé que celui des femmes, par l’exercice. Bien. Voilà donc qui peut mener à une voix qui porte mieux…les cours de placement de sa voix, liés à la posture du corps et à l’occupation de l’espace transforment la voix de certaines femmes, de fluette à bien entendable. C’est souvent lié à des formations qui encouragent et aident à la confiance en soi.

Aujourd’hui, à la radio ou la télé, on n’accepterait plus des voix de femmes hyper aigües comme autrefois. Au contraire, le nombre d’hommes contre-ténors explose : alors que leur voix au quotidien n’est pas forcément du tout suraigüe (point besoin d’avoir été « émasculé » pour être contre-ténor, en clair).
Mais l’argument le plus intéressant, c’est celui des personnes qui veulent changer de sexe. Lorsqu’un homme veut devenir une femme, il se soumet souvent à des opérations sur ses organes génitaux. Souvent aussi, il veut que sa voix ne permette pas de l’identifier en tant qu’homme. Mais là, l’opération est risquée et peu efficace (réduction des cordes vocales). Ainsi, il est plus judicieux de choisir un travail sur la posture du squelette pour obtenir une voix plus aigüe. On fabrique ainsi des voix féminines…

Une femme douce et sage

Ensuite, si je parle, si vous observez mon comportement, vous allez donc reconnaître que je suis une femme parce que je serai plus douce sage, non ? Que mon caractère est féminin ? Là-dessus, c’est le cerveau qui aurait donc un sexe. Je ne vais pas m’étendre là-dessus très longtemps, Catherine Vidal ayant depuis longtemps tordu le cou à cette idée trop bien reçue (5) je vous renvoie donc à ses travaux sur le cerveau, très plastique, où la variabilité est là encore la règle, et rien ne permet de deviner le sexe du cerveau, en dehors des effets de l’environnement, et encore…

Heureusement, il y a la testostérone ?

Voilà. Aucune des caractéristiques qui font de moi une femme ne sont donc probantes. Mince alors. Cela voudrait-il dire que si je veux construire ce monde sur une binarité sexuelle qui permette à un sexe d’être plus fort que l’autre, donc d’occuper toutes les positions de pouvoir et de garder le contrôle sur l’autre, jusqu’à le posséder, il faut donc y mettre de l’idéologie ?

Ah non, j’oubliais ! Il y a les hormones. Je suis sûre que les hormones vont nous sauver. Les hommes, produisent de la testostérone, et quand une femme veut devenir un homme, elle prend de la testostérone. On le sait d’ailleurs, les femmes et les hommes sont gouvernés par leurs hormones. Et si ce n’est pas le cerveau qui rend ces derniers agressifs et violents, et les femmes douces et instables d’humeur, ce doivent bien être les hormones ?

IMG_0751Mince, encore raté ! Ainsi, explique Evelyne Peyre, la testostérone, ce n’est pas une hormone mâle, apprend-on en cours de biologie. C’est une hormone produite par l’effort. Donc, les bébés puis enfants puis hommes qui sont perpétuellement poussés par l’environnement à « faire plus d’efforts » physiques, ont forcément des taux de testostérone plus élevés. Ainsi, des travailleuses soviétiques, qui portaient les rails sibériens, pouvaient très bien avoir des taux d’hormones nettement plus élevés que la moyenne des femmes. Et donc des « caractères sexués secondaires » apparents les rendant d’apparence plus « masculines ». Mais pas forcément ayant à voir avec une binarité biologique (6).

En conclusion, voilà qui est désormais clair, grâce à ce livre qui s’annonce fondamental puisqu’il réunit en un seul lieu et en quatre parties les articles de biologiques et de spécialistes en sciences humaines: il n’y a pas deux sexes biologiques. On ne devrait plus pouvoir se servir de cet argument-là pour asseoir la domination d’une partie des individus sur une autre.

En revanche, il y a bien deux sexes. Et je suis bien une femme. Politiquement parlant. Car sur ma carte d’identité, s’il est marque « Sexe : F » ce n’est pas parce que je suis une « femelle de l’homme ». Mais bien parce que la société s’est organisée sur une binarité hiérarchisée entre les sexes. C’est bien parce qu’il faut que déjà, sur mes papiers, à la Sécurité sociale, on puisse savoir si je suis citoyenne de première ou de seconde classe (n° 1 ou 2). Et cela, même si la science nous aide à démontrer que cela n’a rien à voir avec la nature, nous ne pouvons pas pour autant l’effacer en disant simplement : supprimons les catégories sexuelles. Il faut encore -malheureusement-peut-être pour longtemps, les reconnaître, pour ce qu’elles sont : le signe d’un patriarcat -d’un idéologie- qu’il faut combattre. 

Sandrine GOLDSCHMIDT

(1) Rappelons au passage que nous ne savons absolument pas avec certitude si Lucy notre « ancêtre » était une femme ou un homme, et qu’elle doit son nom à la célèbre chanson des Beatles « Lucy in The Sky with Diamonds » que les anthropologues écoutaient au moment de sa découverte.

(2) aujourd’hui les filles dans de nombreux pays sont mieux nourries. Mais ne voilà-t-il pas que le système a trouvé un autre moyen pour les maintenir en infériorité physique ? La violence sexuelle + les injonctions de beauté qui poussent tant de jeunes femmes à devenir anorexiques et boulimiques arrive au même résultat que la misère des premiers siècles et le corset d’autrefois : rendre les femmes moins fortes physiquement. Et dans un système de plus en plus pervers, plus il est difficile de défendre une binarité sexuelle naturelle pour fonder la hiérarchie, on a trouvé des alliées  les femmes elles-mêmes, qui aujourd’hui arguent de leur liberté et de leur choix. Mais quel choix, au regard de cette histoire ?

(3) Evelyne Peire a expliqué de façon édifiante ce que nous apprenaient les découvertes de la science moins idéologiquement sexuellement hiérarchisée.  Ainsi, une espèce de boa a été découverte en Amérique, qui a la particularité d’alterner les types de reproduction. Tantôt le recours à la parthénogénèse, reproduction du même, tantôt recours à la procréation. Voilà quelque chose de révolutionnaire. Et comme maintenant on va pouvoir rechercher ce type de choses, on risque d’en trouver bien d’autres…
La variabilité permise par la procréation, qui permet de créer un être unique et différent à partir de deux être uniques (et non du même à partir d’un), permet d’être plus fortEs face aux accidents de l’environnement. Ainsi, face à un cataclysme, beaucoup d’individus vont mourir, mais certains pourront y échapper. Et la survie de l’espèce ne sera pas menacée. D’où la possibilité -quand l’espèce n’est pas menacée, de recourir à la parthénogénèse, et la possibilité de recourir à la procréation à d’autres moments. La nature n’est-elle pas géniale ?

(4) le dernier chapitre du livre mentionné ici laisse place à des témoignages de personnes intersexes et transsexuelles

(5) venue je le rappelle d’une étude sur 20 cerveaux, très rapidement démentie, mais dont le démenti n’a lui, jamais été « bien reçu »

(6) les effets principaux de l’environnement sur la biologie du corps, sont : l’alimentation, l’activité ou la contrainte physique.