"Le consentement", de Zola à Springora

Je vous le disais ici fin 2019, j’ai décidé de lire tous les Rougon-Macquart, les 20 romans d’Emile Zola qui décrivent la société sous le second empire, dans toutes ses classes sociales. Parallèlement, je me réjouis que, grâce à Vanessa Springora, l’imposture Matznef et ses défenseurs soit révélée.

Dans « Le consentement », l’ex-victime du « grand écrivain » révèle à la fois les mécanismes de l’emprise, et comment les adultes de son époque (la même que la mienne, mais dans un tout autre milieu – j’ai été beaucoup mieux protégée) autour d’elle, parfaitement au fait des agissements de Matznef, ont préféré croire au « consentement » d’une fille de quatorze ans plutôt que de s’en prendre à l’ordre établi, au grand écrivain, qui pourtant avouait ses crimes dans ses écrits.

Quel rapport entre les deux ? La question du « contexte » et de l’historicisation dont on nous parle beaucoup avec l’affaire Matznef, et, la question centrale, celle du consentement.

En effet, certain·es nous disent qu’il faut recontextualiser « l’évidence ». Que, dans les années 70, une certaine tolérance à la pédocriminalité aurait eu pour cause la nécessaire libération des moeurs, d’une sexualité jusque là taboue. Les enfants seraient des victimes collatérales de cette libération. Mais quelle libération ? Qu’est-ce qui était tabou ? La sexualité des hommes l’était-elle vraiment ?

Retourner du côté du grand tableau de la société du Second Empire que fait Zola nous donne une autre forme de remise en contexte. Ainsi, synchronicité oblige, en même temps que je lisais Le consentement, j’en étais dans les Rougon-Macquart à « Pot-Bouille ». Pot-Bouille, c’est l’histoire d’Octave Mouret, jeune bourgeois commerçant monté à Paris, mais c’est surtout l’histoire d’un immeuble bourgeois parisien et de ses occupants. A le lire aujourd’hui, avec un regard féministe, (défini comme regard qui sait décrypter l’oppression sexuelle et sexiste des hommes sur les femmes), c’est un livre absolument sidérant. L’immeuble incarne génialement l’hypocrisie bourgeoise de l’époque, qui se livre derrière les portes closes à toutes les « turpitudes » (entendez viols), à condition que la façade reste immaculée, les apparences soient sauvées. Seule l’arrière-cour, où les bonnes, domestiques, déversent (au sens propre et figuré) les ordures accumulées par leurs maîtres qui se font passer pour des parangons de vertu, montre la véritable saleté de la bourgeoisie patriarcale.

C’est la saleté des « adultères » qui, tant qu’ils ne sont pas sus, règnent à tous les étages. Celle des « coucheries » des jeunes et moins jeunes bourgeois avec toutes les domestiques, y passant parfois à plusieurs dans la même nuit – ça coûte moins cher que le bordel. Celle enfin des enfants faits à ces femmes qui, lorsqu’elles sont domestiques, doivent les abandonner. Mais d’adultères, ou de « coucheries », ou d’enfants, il s’agit bien sûr de viols à tous les étages, et de la violence envers des gamines, des enfants, menant au meurtre de bébés.

Ce qui est frappant dans Pot-Bouille, c’est que Zola parle à peu près à chaque rapport sexuel évoqué des conditions dans lesquelles les femmes bourgeoises y ont consenti. C’est toujours l’insistance, la brutalité, le harcèlement qui en sont la première clé. Octave, le « héros », à chaque fois, insiste jusqu’à ce que l’une ou l’autre finisse par se laisser faire. A aucun moment un autre désir que le sien n’est pris en considération. Et d’ailleurs, Zola le dit très vite et à plusieurs reprises : il veut beaucoup de femmes, mais il les déteste (fin du premier chapitre) : « …il céda à son fond de brutalité, au dédain féroce qu’il avait de la femme, sous son air d’adoration amoureuse ».

Pour Marie, sa première maîtresse qu’il a approchée en lui prêtant un roman (Chapitre IV, édition Folio poche p109) : « il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas, crûment « toi, tu vas y passer! ». Comme elle refusait de le suivre dans la chambre, il la renversa brutalement au bord de la table ; et elle se soumit, il la posséda, entre l’assiette oubliée et le roman, qu’une secousse fit tomber par terre ».

L’autre « gage » du consentement, c’est l’argent. En effet, les femmes bourgeoises ne sont pas autonomes. Pour survivre, il leur faut se vendre. Ce n’est même pas une question. Soit en mariage, soit en maîtresse. Ainsi, Berthe, qu’il faut absolument marier, mais pour cela, comment contourner la dot, comment faire semblant de donner les 50 000 francs requis ? Ensuite, comme le mari est avare, et qu’il ne veut lui donner de l’argent, que fait-elle, pour acquérir foulards, bijoux, chapeaux, vêtements qui sont les seuls choses qu’elle désire ? Elle « consent » après moulte insistance, à céder à Octave, qui déjà, lui a fait quelques cadeaux.

A aucun moment, une des femmes décrites n’a de désir sexuel pour un homme. Elle a -parfois- du désir pour un objet, et l’homme est là pour lui offrir, en échange de sexe. On n’est pas loin de ce que certain·es appellent aujourd’hui michetonnage, qui est bien sûr de la prostitution.

Et quand l’adultère est pris en flagrant délit -évidemment, le problème n’est pas l’adultère, mais bien le flagrant délit, qui empêche de rester dans l’apparence- alors, qui est la seule qui en subit les conséquences (quoi que pas très longtemps) ? La femme, Berthe, qui doit rentrer chez ses parents. Octave, lui, en profitera pour retourner au Bonheur des dames puis épouser la patronne et se « lancer dans la vie ». Pour elle, la vie est finie, pour lui elle commence.

Domestiques : bonnes à violer

Quant aux domestiques, elles n’ont aucun pouvoir de refuser. La pauvre Adèle, voit même passer dans la même nuit plusieurs hommes, jusqu’à 4 heures du matin, alors qu’évidemment elle n’en voudrait aucun. Son absence de choix ne fait aucun doute : « Et on ne savait ni où ni comment il s’était jeté sur Adèle : sans doute derrière une porte, dans un courant d’air, car cette grosse bête de souillon empochait les hommes comme les gifles, l’échine tendue, et ce n’était certes pas au propriétaire qu’elle aurait osé faire une impolitesse ». (Chapitre XIII, p 328, édition citée). Elle aura ensuite un enfant, seule, sans que personne s’en aperçoive, qu’évidemment elle abandonnera.

Zola évoque donc l’abandon, et l’infanticide, conséquences de ces violences sexuelles. Une des habitantes éphémères de l’immeuble est une ouvrière (piqueuse) enceinte, sur qui le concierge et tous les bourgeois.es jettent l’opprobre, car sa « faute » encore une fois, a le tort d’être visible. Elle est mise à la rue quelques jours avant ses couches, livrée à elle même. À la fin du roman, on a de ses nouvelles. Elle est passée en procès pour l’infanticide de son enfant. Et là, bien sûr, elle est la seule coupable, même si elle révèle la vérité devant la justice.

« La mère dénaturée, une véritable sauvagesse, comme il le disait, se trouvait être précisément la piqueuse de bottines, son ancienne locataire, cette grand fille pâle et désolée, dont le ventre énorme indignait M. Gourd. Et stupide avec ça ! car, sans même aviser que ce ventre la dénoncerait, elle s’était mise à couper son enfant en deux (…). Naturellement, elle avait raconté aux jurés tout un roman ridicule, l’abandon d’un séducteur, la misère, la faim, une crise folle de désespoir devant le petit qu’elle ne pouvait nourrir : en un mot, ce qu’elles disaient toutes ». (dernier chapitre, p461). On note ici combien déjà, la parole des femmes était balayée d’un revers de « roman ridicule ».

Après Nana, qui décrivait la ruée des bourgeois sur les femmes pour la satisfaction d’un désir sexuel vanté comme irrépréssible et le sort de l’enfant prostituée (elle meurt à la fin du roman, elle a 18 ans!), Pot-Bouille nous livre donc le constat plus qu’amer de Zola sur la société de l’époque. Les femmes n’y sont bien que des objets à vendre ou à prendre gratuitement, pour des hommes qui ne contrôlent pas leurs désirs. Et ce sont elles évidemment, qui sont désignées, à chaque fois, comme les coupables.

Qu’en conclure, de 1870 à aujourd’hui en passant par les années 1980 et Matznef ? Que c’est bien une lente révolution sexuelle qui s’opère et que promouvoir la liberté du désir pour les femmes, est bien encore aujourd’hui le plus subversif des combats, face à tous ceux que la commercialisation du désir masculin tente encore…

Il y a 6 ans, j’écrivais ceci: https://wordpress.com/stats/post/7969/sandrine70.wordpress.com

2019 : une année de lectures

Après ma liste de films, voici ma liste de livres remarquables en 2019…

D’emblée, quelques remarques. Je lis majoritairement des livres écrits par des femmes, surtout parmi les nouveautés. Parce que c’est une façon de contrer le sexisme persistant, en particulier dans la critique littéraire. Parce que, j’y reviendrai, les sujets qu’elles abordent n’existent pas forcément sans elles. Parce que la littérature a tellement servi la culture sexiste et la culture du viol (combien de temps aura-t-il fallu avant que chute entin Matzneff ?). Parce que la littérature, ne s’est tellement pas intéressée aux femmes réelles et à leur vécu spécifique et qu’il était temps que leurs récits sur elles-mêmes et leur vision du monde soient publiés.

Et de fait, les devantures des librairies proposent désormais de nombreuses oeuvres de femmes. Qu’ont-elles de particulier ? Pas un « style d’écriture féminine », je ne penche pas vers l’essentialisme. Mais des sujets qui sont abordés parce qu’ils sont l’expérience de tant de femmes jusque là peu abordée en littérature. Car jugés non dignes de cet art, parfois, ou simplement et parce qu’il faut en avoir fait et considéré l’expérience pour en parler d’un autre point de vue. La folie, le secret, les violences sexuelles, le rôle reproducteur, l’enfantement, l’exil des femmes arrachées à leur milieu d’origine aussi par le patriarcat, le conflit famille/liberté/identité, avoir « une vie à soi », ces sujets traversent quasiment tous les livres ci-dessous.

Avant de vous donner la liste, deux parenthèses. Cette année, j’ai découvert ou redécouvert deux grands auteurs hommes classiques, et ai très envie d’en parler.

J’ai lu pour la première fois Les Misérables en intégralité. Elles et ils m’ont accompagnée pendant 3 mois. J’ai apprécié chaque phrase, chaque chapitre, emprunts d’une grande humanité et d’une beauté littéraire époustouflantes. Qui fait que 100 pages sur le sort d’un évêque de campagne nous touche comme le sort de Cosette ou de Gavroche. Plaisir aussi de circuler dans les rues de Paris, pendant la lecture, et tomber par hasard sur les traces des événements décrits dans le roman, comme à l’angle du Faubourg Saint-Antoine et de la place de la Bastille, à propos des barricades.

Autre grand auteur, Zola. Par hasard, j’ai vu une série télé, inspirée de « Au bonheur des dames ». Etonnée par le ton féministe, j’ai eu envie de relire le roman (qui m’avait peu intéressée vers 18 ans). Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai changé d’avis ! La description de la naissance du commerce moderne et de ce quartier autour de « 4 septembre » à Paris (où j’ai travaillé plusieurs années) m’ont fascinée. J’ai alors eu envie de lire tous les Rougon-Macquart. Aujourd’hui, j’en ai lu 9 et commence « Nana ». Chacun de ces 9 premiers tomes m’a passionnée. De la description du coup d’Etat de 1851 dans la ville de Plassans (ville imaginaire) dans La fortune des Rougon à Une page d’amour, sur les hauts de Passy, en passant par les classiques absolus L’Assommoir et Le ventre de Paris ou encore La curée, la force de description de Zola, l’élan qu’il donne à ses premiers chapitres, à un personnage, un quartier, un mouvement, sont fascinants. Objectif 2020, les 10 suivants !

Voici donc la liste des autres livres plus récents (mais pas tous de l’année, qui m’ont marquée cette année.

Rhapsodie des oubliés, de Sofia Alaouine. J’ai eu un peu de mal au début, mais l’écriture est vraiment puissante, l’hommage à Zola (cela se passe à la goutte d’or, la femme nigériane prostituée s’appelle Gervaise et sa fille restée au pays Nana) m’a forcément parlé, et l’émotion ne cesse de monter au fil du livre.

L’art de perdre d’Alice Zeniter un roman exceptionnel sur l’exil, et sur la complexité de l’identité, sur 3 générations : avant, pendant, après. De l’intelligence et de la grande littérature mêlées, ça fait du bien.

La nuit des béguines d’Aline Kiner Très beau roman sur ces femmes oubliées, qui parviennent -en se coupant des hommes et de leur violence et par la solidarité entre elles, à avoir une vie à elles, au XIIIè siècle. Evidemment, cela ne devait pas durer.

Filles de la mer, de Mary Lynn Bracht. L’horrible destin des femmes coréennes enfermées dans des bordels concentrationnaires pendant la deuxième guerre mondiale, le secret de famille, et la solidarité/sororité entre femmes qui traverse les générations.

Je cherche encore ton nom, de Patricia Loison. Très beau récit autobiographique de Patricia, adoptée à 6 mois, à la recherche de sa mère biologique. Très bien écrit, très émouvant, et pour qui l’a très bien connue, très évocateur. Bravo !

Les déracinés, de Catherine Bardon. Une histoire extraordinaire, la saga familiale d’un couple juif qui, fuyant l’Autriche sous le nazisme, fait partie des pionniers qui s’installe en République dominicaine sous le dictateur Trujillo, passant de l’espoir au désespoir, de l’utopie à la réalité.

Certaines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka. Un chef d’oeuvre ! Des Japonaises mariées à des Japonais vivant aux Etats-Unis traversent l’océan et découvrent la vie aux Etats-Unis. Là encore, l’exil, le mariage forcé, la déception, le racisme. Le tout évoqué dans un long poème incantatoire. À lire absolument !

Les guerres de mon père, de Colombe Schneck. Encore une ex-camarade ! Ce récit m’a fortement touchée, pour les sujets qu’il aborde, l’héritage de la Shoah, du silence, du déni. La recherche de l’histoire familiale, de la compréhension du déni et du silence, ici caché sous la joie et la bonne humeur. Et les secrets à tiroir, leur complexité…

Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux, de Martha Hall Kelly. Terrible destins croisés de femmes pendant la seconde guerre mondiale, en particulier de celles qui ont subi des expériences/mutilations à Ravensbrück. Et du combat pour la mémoire.

Suffragette Sally, de Gertrude Colmor, roman de 1911 inspiré de la vie des suffragettes. Un chef d’oeuvre, histoire extraordinaire de quand on enfermait les femmes pour avoir demandé le droit de vote dans une réunion publique, puis qu’on les nourrissait de force car elles faisaient la grève de la faim pour demander à être reconnues comme des prisonnières politiques. A noter aussi, une jolie solidarité entre femmes qui transcende les classes sociales.

Je suis Jeanne Hébuterne, d’Olivia Elkaïm. La vie de cette femme, qui aurait pu devenir une peintre reconnue, mais, devenue la compagne de Modigliani (avec des descriptions qui montrent la force de l’emprise), subit de plein fouet la violence conjugale, l’abandon, le mépris…et se suicide à la mort du peintre, dans l’indifférence totale.

A la demande d’un tiers, de Mathilde Forget. Très joli court roman, très bien construit, maîtrisé, dans lequel tous les thèmes de la littérature des femmes se retrouvent. Secrets de famille, folie des femmes vs patriarcat, stress post-traumatique. Et une héroïne lesbienne, sans s’apesantir sur le sujet, comme il y en a de plus en plus. (des fois c’est bien de s’apesantir, là c’est bien de ne pas…)

Le bal des folles, de Victoire Mas. Dans la veine du précédent, l’autrice décrit comment, du jour au lendemain, une jeune femme est enfermée à l’asile de Charcot, qui traitait les « hystériques ». Comment, grâce à la solidarité entre femmes, elle fait tout pour en sortir. Et comment, pour d’autres, l’asile est parfois un refuge face au patriarcat…

Le ciel par dessus le toit, de Natacha Appanah. Ecriture captivante toujours, ce nouveau roman de Natacha Appanah qui raconte l’histoire d’un jeune homme de 17 ans qui se retrouve en prison pour avoir provoqué un accident mortel à contresens sur l’autoroute, parle de l’enfance abandonnée, de l’incapacité de la société d’y répondre. De la violence, condamnée à se reproduire. Après le puissent Tropiques de la violence, un nouveau bel opus.

Une vie à soi, de Laurence Tardieu. Un de ces livres, où l’autrice s’interroge sur son enfance protégée, sur sa rencontre à travers le temps avec la photographe Diane Arbus et le choc qui s’en suit. Drôle de livre, qui, on ne sait pas toujours pourquoi, vous parle si intimement, fait tant de liens…

Abigaël, de Magda Szabo, l’autrice de « la porte ». Toujours aussi belle écriture, et étrange histoire que celle de cette jeune adolescente privilégiée qui se retrouve du jour au lendemain, pendant la seconde guerre mondiale, envoyée au pensionnat par son père, sans comprendre. Peu à peu, grâce à Abigaël la statue, les voiles vont se lever autour d’elle, la faisant passer de l’enfance à l’âge adulte.

Amours, de Leonor de Recondo. Dernier en date, toujours aussi bien écrit (que Pietra Viva). Ecriture fascinante, histoire fascinante, amour entre deux femmes, dépassement des classes sociales, trouver une vie à soi en dehors des codes patriarcaux, le temps d’une parenthèse. Difficile de ne pas penser que ce livre écrit en 2015 n’ait pas inspiré fortement « Portrait de la jeune fille en feu ».

Mon palmarès ciné 2019

Un palmarès qui ne ressemblera pas forcément aux autres (enfin j’espère 😉

À part, bien sûr, « Portrait de la jeune fille en feu », et « Parasite ».

J’ai choisi 31 films (sur 87 vus au cinéma), pourquoi ? Parce que l’ordre, à part les 5 premiers, n’a pas vraiment d’importance, et que tous ces films là m’ont marquée. J’aurais pu en mettre quelques autres

J’ai mis en avant les films qui m’ont bouleversée, les films qui ont parlé des luttes des femmes ou des femmes qui luttent, parce qu’évidemment ces films m’intéressent au plus haut point. J’ai mis des films qui racontent des histoires qu’on n’a jamais vues à l’écran (Papicha, Proxima, Sibel, Les éblouis). Ou alors « film de genre » mais un peu différent (Brooklyn Affairs est je trouve un excellent polar de l’après #metoo).

Sur 30, on est presqu’à parité : 16 femmes, 15 hommes (un film a deux réals)

Beaucoup  plus de films de femmes que dans les classements habituels… car peut-être faut-il aller les voir et ne pas les oublier aussitôt ;-)…

J’ai mis les documentaires à part, parce que c’est un tout autre genre, cela en rajoute 5.

Voilà. Et vous, qu’est-ce que vous avez aimé ? Que pensez-vous de cette liste ? Dites-le en commentaire !

(ah et pour les films dont vous n’avez jamais entendu parler dans la liste, Allocine les recense tous !)

1 Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

PJFF

2 Long Way Home de Jordana Spiro

LWH

3 Sibel de Cagla Zencirci et Guillaume Giovanetti

Sibel

4 Proxima d’Alice Winocour

proxima

5 Les éblouis de Sarah Suco

eblouis

6 Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis

Toutcequ'ilmereste

7 Roubaix une lumière d’Arnaud Depleschin

Excellent film, excellents acteurs, mais par dessus tout, performance extraordinaire de Sara Forestier

roubaix

8 Papicha de Mounia Meddour

Papicha

9 Brooklyn Affairs d’Edward Norton

brooklyn

10 Made in Bangladesh de Rubaiyat Hossein

MIBangladesh

11 Les faussaires de Manhattan de Marielle Heller

12 Un monde plus grand de Fabienne Berthaud

13 Parasite de Joon-Ho-Bong

14 Lune de miel de Elise Otzenberger

15 Fête de famille de Cédric Kahn

16 Les enfants de la mer de Ayumu Watanabe

17 Mjölk de Grimur Hakonarson

18 La vie invisible d’Euridyce Gusmao de Karim Aïnouz

19 Alice et le maire de Nicolas Pariser

20 Perdrix de Erwann Le Duc

21 Gloria Bell de Sebastian Lelio

22 Une femme d’exception de Mimi Leder

23 Tu mérites un amour de Hafsia Herzi

24 Martin Éden de Pietro Marcello

25 Seule à mon mariage de Marta Bergman

26 Liz et l’oiseau bleu de Naoko Yamada

27 Tel-Aviv on Fire de Sameh Zoabi

28 Si Beale Street pouvait parler de Barry Jenkins

29 Sorry we missed you de Ken Loach

30 Nos vies formidables de Fabienne Godet

Documentaires 

Pour Sama de Waad-al-Kateab

J’aimerais qu’il reste quelque chose de Ludovic Cantais

Chichinette de Nicola Hens

Working Woman de Michal Aviad

Warrior Women de Elizabeth Castel, Cristina King

Polanski, « j’accuse » et les victimes de viol

pdjpdpx.pngJe ne crois pas qu’il faille interdire à Roman Polanski de tourner. En revanche, on pourrait éviter de l’inviter sur les plateaux, de lui dérouler le tapis rouge, au moment même où une énième accusation de viol à son encontre, très sérieuse, et datant de 1975, lui est faite.

Quelques jours après le témoignage d’Adèle Haenel (voir mon dernier article), et quelques jours avant la sortie du film, pourquoi « s’en prendre encore une fois à Polanski », diront certain.es ? Parce que l’homme est puissant. Et que si le cinéma français et la presse ne font rien, ne se refusant tel l’écrivain Philippe Labro à aucun superlatif pour le film du réalisateur accusé à de multiples reprises de viols par des femmes qui n’ont jamais été entendues depuis dix ans, alors c’est l’omerta qui fonctionne déjà de nouveau à plein.

A quoi servirait-il que la presse, le monde du cinéma soutienne Adèle Haenel dans ses accusations contre l’obscur Ruggia, si c’est pour dédouaner par principe Polanski parce que c’est Polanski et parce qu’il traite -opportunément- d’un sujet hyperconsensuel d’une ignoble injustice antisémite, l’affaire Dreyfus ?

Adèle Haenel l’a dit elle-même : si elle a pu parler, c’est parce qu’elle est aujourd’hui plus puissante que son agresseur ; et donc qu’elle bénéficie d’une prime à la parole dont Valentine Monnier ne bénéficie pas. Dans le soutien public qu’elle a donné à celle-ci, Adèle Haenel le souligne d’ailleurs. Monnier n’est pas puissante. Elle prend donc des risques inimaginables en osant dénoncer un viol vieux de 45 ans, prescrit. Quel pourrait bien être son intérêt ? Elle n’en a aucun, sinon celui de pouvoir supporter l’affront d’un homme qui fait de son oeuvre un bouclier contre la justice, qui se pose en victime. Comme Adèle Haenel qui ne pouvait plus se taire alors que Ruggia préparait une suite aux « Diables », elle, ne supporte plus de se taire face à ce « J’accuse ». Peut-être se dit-elle, peut être à tort -car il reste à démontrer qu’un puissant puisse être condamné pour une violence sexuelle qu’il a commise, qu’aujourd’hui elle pourrait être entendue.

Pourquoi cela paraît il insupportable qu’il fasse un film sur Dreyfus ?

Dreyfus était innocent des faits de trahison qui lui étaient reprochés, oui. Pas Polanski. des faits de viol qui lui sont reprochés et ne sont pas tous prescrits. On le sait avec certitude au moins pour le viol d’une jeune femme qui avait 13 ans.

D’une façon perverse, il ne dit pas qu’il « est le capitaine Dreyfus », il dit « j’accuse » à ses accusatrices, et il laisse entendre qu’il serait victime d’acharnement judiciaire. Il compare le féminisme qui lui demande des comptes pour ses actes à l’acharnement contre Dreyfus !

Relativement passé inaperçu, ce communiqué autour du film, dont parle ici Marie-Claire, est hallucinant.

A la question de Pascal Bruckner, pas du tout orientée :  « En tant que juif chassé pendant la guerre et cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au McCarthyisme néo-féministe actuel qui, en plus de vous poursuivre partout dans le monde et essayer d’empêcher la projection de vos films, entre autres vexations, vous a expulsé de l’académie des Oscar ? »

En guise de réponse, Polanski parle d’un acharnement médiatique à son égard, qui n’est pas sans lui rappeler celui subi par le général Dreyfus en son temps (…). 

« Faire un film comme celui-ci m’aide beaucoup. Mon travail n’est pas une thérapie. Cependant, je dois avouer que je connais un grand nombre des rouages de l’appareil de persécution présenté dans le film et que cela m’a clairement inspiré. »

Soyons claire, encore une fois. Cela ne me dérangerait pas plus que ça, que Polanski fasse des films dans son coin, pour lui même et sa « thérapie », s’il ne choisissait pas justement de se comparer à un homme injustement accusé parce qu’il était juif. Ici, l’amalgame marche à plein. Et comparer les féministes, qui tentent de faire entendre la parole des femmes, enfin, dans le cinéma français, à l’armée française de la IIIe République ? Le stratagème est il si gros qu’il passe d’autant mieux ?

Tout ici est révoltant. Faudra-t-il qu’à chaque fois qu’une avancée est faite (le témoignage d’Adèle Haenel), la presse parle de « levée de l’omerta », pour que trois jours après, la chape de plomb s’abatte à nouveau sur les femmes victimes de viol ?

Je ne veux pas « la peau de Polanski ». Je m’en fous de lui. Je veux que les femmes victimes de viol soient écoutées, et entendues. Enfin.

S.G

 

Lettre à Adèle Haenel

Chère Adèle Haenel,

je crois que je vous ai vu jouer dans un film pour la première fois en allant voir Le Daim au mois d’août dernier. Je vous connaissais peu, et j’ai pensé : rôle pas facile, mais qu’est-ce qu’elle joue bien ! A peine 6 semaines plus tard, j’ai vu pour la première fois Portrait de la jeune fille en feu, le film fait pour vous par Céline Sciamma. Je ne savais même pas alors que celle-ci avait été votre compagne (je ne regarde pas les César ;-). Je savais évidemment encore moins ce que depuis vous avez confié.

C’était à Montreuil, au Méliès et vous étiez toutes les deux présentes. Alors que le film m’avait bouleversée et enthousiasmée (j’en parlais ici), vous mettiez exactement, toutes les deux, les mots sur ce que j’avais ressenti en regardant le film. Intelligence, talent, respect pour les femmes, regard politique sur l’amour parce que pour une des premières fois, c’était un regard vrai sur le désir, un regard source de vie pour les femmes et non d’emprisonnement dans un regard objectifiant (« male gaze »).

Un peu le même genre de choc que quand j’ai vu les portraits de nues de la grande peintre allemande (malheureusement décédée à 31 ans des suites de son accouchement), Paula Modersohn Becker, qui pour la première fois, me montraient qu’on pouvait peindre des femmes nues sans ce « male gaze », qui réduit la femme peinte au désir de ceux qui la regardent.

PJFFDans Portrait de la jeune fille en feu donc, même choc. Les scènes de sexualité ne sont pas montrées, on ne voit que la montée du désir, la montée du « dégel », la naissance de la vibration. Ne pas les montrer, c’était osé, mais indispensable. Parce que même si probablement Céline Sciamma, en dialogue avec vous et Noémie Merlant, aurait été capable de filmer des scènes d’une façon différente, l’état du cinéma est tel que cela aurait encore été emprisonné par le regard appris par des décennies de ce « male gaze ».  Et aurait été utilisé contre les femmes et les lesbiennes.
Tant que les hommes ne sont pas en mesure de penser les lesbiennes autrement qu’en support pornographique à leur excitation, et les femmes en général autrement qu’en objet de leur désir, il me semble nécessaire de ne pas les laisser regarder des femmes qui s’aiment.

Mais depuis que j’ai regardé en entier votre interview sur Mediapart, je sais que ce film est encore beaucoup plus. Alors que vous disiez, vibrante d’authenticité et de justesse, ce que vous aviez subi enfant, victime de cette violence sexuelle patriarcale du cinéaste, que vous livriez votre analyse des ressorts de ce système, une analyse approfondie, nuancée et ancrée dans le vécu de tant de femmes, vous avez parlé de la nécessité de remettre le monde à l’endroit.

Cela a été une nouvelle révélation du pourquoi Portrait de la jeune fille en feu m’avait tant et profondément bouleversée, chacune des trois fois que je l’ai vu. En effet, il est désormais clair que ce film est, outre une déclaration d’amour et politique sur l’amour, un film de réparation. Pour vous et toutes les femmes. Un film où le cinéma, la cinéaste et les actrices rendent aux personnages -et aux femmes- leur humanité de sujet désirant et souverain de son corps et de sa vie. Là où Ruggia vous avait volé votre humanité pour faire un objet entre ses mains, Portrait de la jeune fille en feu vous dévoile actrice de votre vie, de votre rôle, de votre art, de votre désir. Et cela rejaillit sur nous toutes.

Avec Portrait de la jeune fille en feu, la vie revient aux femmes, en image. Avec votre témoignage, elle nous revient aussi, en mots.

J’espère que des millions de femmes auront l’occasion d’être touchées par ce que vous nous avez offert là. Et que des millions d’hommes pour une fois écouteront et s’abstiendront de commenter, si ce n’est pour vous remercier d’avoir parlé.

Sandrine Goldschmidt

 

#8mars22h : des femmes à la rue

logo-femPour ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, je suis en révolte… car en 2019, alors que le féminisme progresse, que de nombreux événements et campagnes importantes sont menées, que des condamnations sont enfin prononcées contre les agresseurs, que la langue devient moins masculiniste (Académie française) et que je peux facilement utiliser la règle de proximité…

Des femmes qui viennent d’accoucher dorment dehors, sans qu’on puisse leur proposer de solution. C’est insupportable.

#8mars22h, parce que c’est l’heure limite après laquelle, ce soir, des femmes qui n’ont pu avoir de solution au 115, dormiront dehors.

Ainsi ce 8 mars, le Samu social de Paris publie ceci :

-« En moyenne en 2018, 40 femmes chaque jour ayant appelé le 115 sont restées sans solution ». Rien qu’à Paris.
2 900 ont appelé pour la première fois, soit 31% de plus que l’année précédente.
4 400 femmes seules avec enfants ont appelé, 5 % pour les secondes.
Et maintenant, on agit ?
https://www.samusocial.paris/8-mars-noublions-pas-les-femme…

-Par ailleurs, cette semaine est parue dans Libération une tribune fondamentale sur l’hébergement des femmes et en particulier des femmes avec enfants. Le Mouvement du Nid Paris, Voix de femmes et l’association FIT Une femme un Toit y lancent un cri d’alarme :  « Nous, professionnel-les et bénévoles de l’accompagnement de femmes victimes de violences devons désormais composer avec cette réalité : il n’y a plus de places d’hébergement d’urgence à Paris en nombre suffisant. Même pour les femmes et les nouveau-nés. Même en plein hiver. La décision politique de couper le budget de l’hébergement d’urgence de 57 millions d’euros démontre bien que la situation va encore empirer ! »

Les femmes et les bébés dehors ?

Cette situation est intolérable. Je n’en veux pas aux personnes qui gèrent au quotidien l’hébergement d’urgence. Mais à l’absence de réaction de la société face à l’urgence qui monte un peu chaque jour.

Aujourd’hui, je voudrais qu’on pense à elles, et j’ai un peu l’impression que la société française est un peu dans un bocal comme la grenouille qu’on a renoncé à ébouillanter pour mieux augmenter la température progressive de l’eau…on sait que le résultat est le même…sauf qu’on a encore le temps d’arrêter le processus !

S.G

 

 

 

« Offrir la mort à son bébé », désespoir d’une société qui glorifie la mort

Capture d’écran 2019-03-06 à 14.18.07Hier sur les réseaux sociaux, une vidéo du site Konbini (je ne mets pas le lien, si vous souhaitez la voir, vous la trouverez, mais je ne tiens pas à lui faire plus de publicité) a fait scandale sur twitter.

Anne Ratier, y était interviewée par un journaliste qui aime les vidéos-scandales. Anne Ratier, c’est une femme qui a tué son bébé atteint d’un très lourd handicap alors qu’il allait avoir 3 ans. Un meurtre avec préméditation, qui s’est déroulé il y a 32 ans. Un acte fait dans la douleur et certainement le désespoir, face à un bébé totalement tétraplégique, incapable à 3 ans d’une quelconque autonomie. Il devait être nourri à la cuiller pour survivre et demandait une attention de chaque instant de sa mère. La communication était réduite au minimum – ou même à rien. En revanche, le bébé était capable semble-t-il d’émotions, et son cerveau de plaisir, comme elle l’explique dans la vidéo : car lorsqu’on le faisait sauter en l’air, il riait.

Mais il n’y avait aucun moyen qu’il communique. Bien évidemment, cette situation est terrible. Je n’ai aucunement l’intention ni de raison d’émettre un jugement sur l’acte lui-même, n’étant ni la justice ni plus au courant que ce que la vidéo m’en a révélé. Par ailleurs, tout a été dit sur twitter, par les gens qui ont été choqués par la vidéo. Je recommande en particulier le fil d’Elisa Rojas (@elisarojasm), une des fondatrices du groupe CLHEE, collectif de personnes handicapées dont le manifeste est à lire.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire – ou me désespère plutôt, c’est l’utilisation qui est faite de cet acte, et ce que cela dit de notre société, qui semble de plus en plus fascinée par la mort et imaginer qu’elle peut être une solution. Qu’on puisse publier un livre intitulé « j’ai offert la mort à mon bébé », titre destiné à justifier un meurtre, en le montrant comme un acte d’amour et un cadeau, est effrayant.

On pourrait justifier de publier le témoignage de cette mère, dans l’objectif d’alerter la société sur ce type de cas extrêmes. A la limite, si cette femme avait écrit : « au désespoir, sans solution, j’ai tué mon bébé et je demande que la société améliore les conditions de vie des bébés dans cette situation et d’apporter une aide et un soutien réels à leurs familles » (comme le dit Ismène Fleury sur twitter -merci à elle), je comprendrais.

Y a-t-il des vies non dignes d’être vécues ?

Mais ici, il s’agit clairement d’utiliser un acte criminel -fut-il désespéré, dans le but de faire passer ce que certains appellent un « droit de mourir dans la dignité », c’est à dire à légaliser l’euthanasie.  Rendre à son fils sa dignité est un des arguments invoqués par Anne Ratier pour justifier son acte. En réalité, sous ce prétexte de protéger ou garantir la dignité, se cache un droit d’euthanasier quelqu’un dont on considère que la vie n’a pas de dignité (elle le dit dans la vidéo). En effet, que ce soit dans le cas d’un meurtre caractérisé comme ici, ou dans le cas d’une « demande d’euthanasie », y accéder revient à décider qu’il y a des vies non dignes d’être vécues.

Les sites locaux de l’ADMD, Association du « droit à mourir dans la dignité », publient des articles sur ce livre soulignant le « courage de cette femme qui ose risquer la prison pour faire changer les choses ». En effet, elle dit clairement qu’elle veut que la loi change pour donner le droit à ce que ce qu’elle décrit comme un « acte d’amour » soit rendu légal via l’euthanasie. Normalement, le cas présenté ne devrait pourtant pas satisfaire les partisans de l’euthanasie. En effet, la loi telle que l’envisage l’ADMD, consiste à accepter l’euthanasie dans des cas incurables et avec le consentement de la personne. Ici, le consentement est impossible. Ici, il ne s’agit pas du droit de disposer de sa propre vie, mais de celle d’une autre personne. Il s’agit tout simplement de décider de tuer.

Il y a 32 ans

Par ailleurs, il est un fait qui n’est pas passé inaperçu : la date des faits, 1987, qui a provoqué des discussions sur la possible prescription (discutée). On se dit donc que si elle a attendu c’est parce qu’elle ne risquerait pas la prison (ce qu’elle dément). Mais ce qui n’est pas dit, et est peut être ici plus important, c’est autre chose : le fait que cela ait eu lieu il y a 32 ans, implique que la situation désespérée dans laquelle se trouvait cette femme il y a 32 ans, n’est pas forcément représentative de ce qui se passerait aujourd’hui dans le même cas, avec l’évolution des soins et l’évolution des lois. Une des choses qui est reprochée par certains autour du cas d’Anne Ratier est la question de l’acharnement thérapeutique. Or, depuis 2005, l’acharnement thérapeutique est interdit par la loi.

Il s’agit donc à tous les niveaux de manipulation d’une situation terrible pour imposer un agenda politique contestable. Une exploitation de cas extrême et dramatique, pour tenter d’obtenir une loi qui donnerait le droit de décider -ici à la place de la personne concernée- de ce qui est « bon » pour elle. On pense aussi à cette autre vidéo où une femme disait qu’elle voulait le suicide assisté pour ne pas être déchéante à la vieillesse. Les vieilles, les personnes handicapées, et ensuite, qui ? Encore un exemple d’une société qui semble perdue, à pouvoir imaginer que la mort soit un cadeau. C’est désespérant.

S.G

 

 

 

 

« Long Way Home »

« Long Way Home », « loin de chez soi » ou « loin de chez elle », est le premier film de l’actrice états-unienne Jordana Spiro, lassée de voir si peu de rôles intéressants pour les femmes. Avec ce long-métrage, elle donne à voir le portrait juste et tendre, et extrêmement émouvant, d’une ado/ toute jeune adulte qui sort de prison et  met du temps à retrouver la route de son « foyer » intérieur, et de la possibilité de changer son destin.

LWH

Le film s’ouvre par cette réflexion si étrange d’Angel dans sa cellulle de prison. Sa mère,  lorqu’elle était petite, la nuit, dans son lit au bord d’une route passante, parvenait à lui faire prendre le bruit des voitures pour celui des vagues. En prison, elle n’y parvient pas.

Surtout, elle n’y parvient pas, parce qu’un homme, son père, a brisé la magie de cette famille, en retournant son désespoir contre sa femme, comme tellement trop souvent.  Depuis, elle a beau vouloir s’en sortir, comme elle le dit à son ex-copine, lorsqu’elle la retrouve à sa sortie de prison (mais celle-ci ne l’a pas attendue), elle n’y parvient pas. Et dès le premier jour, elle met en danger sa libération conditionnelle, en allant « acheter », puis échanger contre du sexe (imposé bien sûr, par un homme sans scrupule qui sait sa vulnérabilité) une arme.

Une arme dont on comprend vite qu’elle la destine à son père. Que c’est pour avoir l’adresse de ce dernier, qu’elle retourne voir sa petite soeur, qui n’a que dix ans, qui est en famille d’accueil. Tout semble  la pousser à replonger, et le système social, qui n’a ni le temps ni les moyens de la prendre sous son aile (très belle scène de l’entretien avec son agent de conditionnelle), et son désir de vengeance envers ce père qui lui a volé son enfance et son avenir, pense-t-elle,. Une vengeance qui lui empêche de renouer avec cette soeur qui était encore si petite quand leur mère est morte et avec qui elle a du mal à partager le souvenir de celle-ci.

Mais grâce à cette petite soeur, Angel entame un curieux « road movie » de Philadelphie jusqu’ à la plage, en bus, un voyage de « retour à la maison », lent et douloureux. (La soeur, est incarnée par une jeune actrice extraordinaire, Tatum Marilyn Home : la réalisatrice a auditionné plusieurs centaines d’enfants avant qu’elle s’impose immédiatement pour le rôle). Extraordinaire, comme son personnage,  celui d’Abby, qui comprend tout, et qui veut retrouver une famille à travers sa soeur,  et, en l’emmenant vers la plage va les sauver toutes les deux, évitant à son aînée la reproduction du pire tout en lui permettant d’aller jusqu’au bout de sa quête.

Avant de quitter pour la dernière fois de sa vie la maison de son enfance, où elle a retrouvé son père et où elle est venue accomplir sa vengeance, elle retourne une dernière fois dans la chambre où elle a tant ressenti l’amour de sa mère. C’est là qu’elle parvient à « rentrer chez elle », à s’affranchir de la haine, qui n’a jamais rien apporté contre la haine. et  qu’elle finit par les entendre, ces voitures qui font le bruit des vagues, et les allers-retours de la vie.

J’ai aimé dans ce film, qu’il mette -enfin ! l’accent sur les relations entre deux soeurs, et une relation mère-fille qui ne soit pas toxique, le fait que tous les sentiments soient évoqués dans ce cheminement, sur cette route où la réalisatrice sait s’arrêter sur de très beaux moments poétiques, et tout simples, comme celui où les deux soeurs re-découvrent l’océan. Un film à voir, vite, car il ne restera pas longtemps à l’affiche. 

S.G

Tout ce qu’il me reste de la révolution

Toutcequ'ilmeresteVoilà un film très intéressant, réalisé par Judith Davis, marquée par le fait qu’elle a grandi sur les « Maréchaux », boulevards de ceinture de Paris aux noms des Maréchaux de France, et qui sont une sorte de « pré-périph » autour de Paris.

Intéressant, car sans jamais ennuyer, elle nous pose la question de ce qu’il reste de la « révolution », celle de 1968… pas grand chose ? un film avant les Gilets jaunes, qui, qu’on les honnisse ou les adore, ou qu’on ne sache vraiment pas quoi en penser, sont en quelque sorte en germe dans le récit du film… Intéressant, et drôle, aussi, et c’est une des grandes forces du film, comme l’explique la réalisatrice : « ne pas laisser le terrain de l’humour à la bêtise ».

Quelle bonne idée ! Un vent de liberté souffle sur ce film, qui fait aussi penser à « Oublier Cheyenne », sorti en 2005, et qui se posait le même genre de questions…d’ailleurs, on y reconnaît souvent la patte de la co-scénariste Cécile Vargaftig.
Angèle, la personnage principale interprétée par Judith Davies, a du mal à abandonner le mythe du grand soir, de la révolution. Et sa façon de continuer la lutte est tout d’abord rafraîchissante : engueuler son patron, ex-soixante-huitard qui la renvoie sans états d’âmes, se planter devant Pôle emploi en faisant une parodie des services de l’agence et arracher des sourires à celles et ceux qui font la queue devant la porte, en investissant une banque pour y lire un poème aux employé·es et client·es sidéré·es.

Recruter lors de ces actions des femmes et des hommes pour participer à des « groupes de parole politique », où « il n’y a pas de chef·fe », où il n’y a pas de bon et mauvais sujet, pas de règle… mais que c’est difficile à réaliser ! (la référence à des mouvements comme Nuit debout est évidente).

A l’opposé d’Angèle, sa soeur incarne l’anti-révolution. Elle, qui a renoncé depuis longtemps à la lutte, a choisi la société actuelle, où l’objectif, est d’avoir une belle maison, une grosse voiture qu’il faut garer « dans le bon sens » (mais à quel prix), beaucoup d’invité·es à l’anniversaire de l’enfant qui constitue l’épicentre d’une famille, celui sur qui se concentre toute l’attention -le contraire en fait de ce qu’elle a vécu dans son enfance à elle.

A travers elle, et en particulier à travers le personnage du beau-frère, elle montre la violence économique, comment la société capitaliste, en exacerbant la notion de compétition, de loi du plus fort (s’il faut écraser les autres pour réussir et avoir un intérieur bourgeois, alors on y fonce), broie ces individus qu’elle prétend glorifier, et en fait des bras armés pour l’élimination des plus faibles. A tel point qu’il manque de devenir fou, dans une scène d’une violence inouïe, où masculinité toxique et violence économique se mêlent alors qu’il rejoue une scène de son quotidien : renvoyer quelqu’un·e, qui est un « boulet » pour la société (société anonyme, l’entreprise, qui se confond avec la société -le peuple).

Liberté et révolution 

Angèle, contrairement à sa soeur, a gardé l’esprit de la révolution. Comme sa mère, qui les a « abandonnées » à ses 15 ans (la suite de l’histoire révèlera ce qu’il en est réellement de cet « abandon »), voit dans la famille un obstacle à la révolution. A tel point que cela la fait résister à l’amour. Mais on découvrira que c’est en fait sa situation individuelle, la non résolution de la crise de ses 15 ans, qui l’empêche de dépasser l’époque révolue de cette forme là de révolution. Et on découvre avec elle la responsabilité de son père, Simon le révolutionnaire, dans cette crise.

Au cours du film, sans que ce soit appuyé comme tel, la masculinité toxique est épinglée. Que ce soit le mari, ou le père, à l’opposé politique l’un de l’autre (le premier incarnant le capitalisme, le second la révolution) tous deux se révèlent à un moment clé, comme porteurs de cette « maladie » patriarcale, qui mènent la société et les femmes qui les entourent à l’impasse, qui les empêche d’être libres. 

Ainsi, alors que le film, analysé un peu rapidement, pourrait donner l’impression que « tout ce qu’il me reste de la révolution », c’est l’amour…en réalité, livre une réflexion fine et drôle sur l’imbrication du privé et du politique, et sur ce que peut signifier aujourd’hui être révolutionnaire.

La séquence-clé du film nous fait quitter Paris pour une nature idyllique, nous emmène à la campagne, ce fantasme de tant de Francilien·nes se sentant « en boîte » à Paris. En boîte,  pressé·es comme des sardines, que ce soit dans les transports ou au travail, pressé·es, ne travaillant que pour les vacances ailleurs, là où l’on peut se retrouver enfin comme un poisson dans l’eau, enfin libres d’étendre les bras, de nager (comme dans la dernière scène de la séquence, dans la rivière).

Je ne sais pas si c’est l’intention de la réalisatrice, mais le film est venu rencontrer une réflexion que j’ai eue avec une amie deux jours plus tôt : et si, être révolutionnaire, être libre, ce n’était ni se fondre dans l’impératif du « collectif révolutionnaire agissant pour le grand soir », ni se fondre  dans un libéralisme qui condamne chacun·e qui l’accepte à jouer pour soi de la loi du plus fort et permet, si l’on fait partie des plus forts, de « faire ce qu’on veut », tant pis pour les autres. Si c’était, tout simplement, à chaque instant, qu’on pouvait incarner la révolution dans nos actes,  dans nos idéaux, en étant en mouvement permanent donc en révolution, en n’arrêtant jamais les aiguilles de la montre, pas plus sur ses 15 ans que sur 1789 que sur 1917 ou 1968 ou sur le backlash des années 1980… mais en continuant à les laisser  tourner, en apprenant de nos erreurs, et en ne limitant jamais notre liberté d’être nous-mêmes qu’à celle de l’autre, à chaque instant ?

S.G

La bande annonce :

 

 

Saint-Valentin, de la haine des juifs et de la haine des femmes



HorvilleurAujourd’hui, 14 février, c’est la Saint-Valentin. Je vais donc vous parler d’antisémitisme. Oui, car la Saint-Valentin symbolise l’antisémitisme. C’est en effet la triste date anniversaire du plus gros pogrom antisémite du Moyen-Age en France, à Strasbourg en 1349 (comme l’avait écrit Mélanie dans Mortelle Saint-Valentin)

Aujourd’hui, Saint-Valentin, je vais aussi vous parler de misogynie, et je dirais plutôt haine des femmes. Car la Saint-Valentin, c’est plus selon moi « la défaite de l’amour » et une manifestation de la haine des femmes de notre société, qui les objectifie, les transforme en marchandises.

Antisémitisme, haine des femmes. Deux sujets qui ont été malheureusement sur le devant de la scène de l’actualité, encore, cette semaine. Avec les tags sur les portraits de Simone Veil, à Paris, et la révélation du déchaînement de désamour des hommes envers les femmes avec l’affaire de « la ligue du LOL ».

Deux sujets qui sont plus étroitement liés encore qu’il n’y paraît. Liés par un même obscurantisme, qui reproche à l’autre d’exister. C’est une des réflexions de Delphine Horvilleur, femme et rabbin·e française, dans « Réflexions sur la question antisémite », le livre qu’elle vient de publier.

Elle y montre comment les haines des Juifs·ves et des femmes sont étroitement liées. Ainsi, on apprend dans cet ouvrage que souvent, ce que l’on reproche aux Juifs, c’est d’avoir plus, et que ce « plus » ferait que l’antisémite aurait « moins ». On apprend surtout que ce que l’on reproche aux hommes juifs, c’est de troubler le genre, d’être efféminés. On les accuse même des mêmes maux que les femmes : « La féminisation du Juif ne touche pas que son caractère, de nombreux textes antisémites suggèrent que la virilité fait biologiquement défaut au corps juif, et pas simplement à son esprit. Dès le Moyen-Age, fleurit une littérature antijuive qui affirme que le corps de l’homme juif saigne chaque mois, par l’un ou l’autre de ses organes, nez ou anus de préférence » (Je vous laisse découvrir à ce sujet dans le livre la blague juive sur les hémorroïdes qu’elle cite).

Au XXe siècle, l’antisémitisme crée une théorie pseudo-scientifique destinée à montrer que « l’homme juif est comme la femme ». « C’est ce qu’affirment des « recherches » scientifiques, qui énumèrent la longue liste des caractéristiques communes : l’hystérie, l’infiabilité, la manipulation ou même l’intérêt pour l’argent »,  (…) et plus loin, selon des écrits antisémites : « comme la femme, le juif serait dominé par le plaisir, les sens et la chair ».  

Ainsi, c’est bien la virilité, l’identité masculine que haine des femmes et des juifs s’imaginent défendre. C’est une identité statique, un TOUT qui n’existe pas, une complétude qu’on reproche à l’autre de vous empêcher d’avoir…  Masculinité toxique, dirait-on aujourd’hui, qu’incarnent entre autres les harceleurs du LOL.

Delphine Horvilleur aborde encore de nombreux sujets passionnants, dont la question de « l’élection des Juifs ». L’occasion d’en apprendre beaucoup ou peut-être rien ?, de ce que « Dieu » a révélé à ce « peuple élu » au Mont Sinaï (là encore, je n’en dis pas plus). Elle traite aussi de l’antisionisme, et de la façon dont, qu’on distingue ou non celui-ci de l’antisémitisme, il y a d’incontestables points communs entre une certaine fixation sur Israël et sur les Juifs·ves.

Le totalitarisme du « nous »

Et elle fait aussi un sort à la revendication identitaire contemporaine, qui parfois, transforme la lutte légitime pour la reconnaissance des discriminations faites à certains groupes, minorités ou parfois majorité (les femmes), en idéologie (c’est moi qui le dit).

Cette idéologie crée une hiérachie entre les victimes, et les statufie, les rendant à la fois incapables de se mouvoir, d’évoluer, donc d’être, et les exonère de toute forme de responsabilité. Elle menace aussi les droits individuels, poussant à juger l’individu non plus sur ses actes (ce qui est le fondement du droit humain), mais sur son appartenance à une identité.

J’ai enfin beaucoup apprécié ses réflexions sur le « nous », qui donnent aussi un élément de réponse à ce que j’appelle pour ma part  « la dictature des personnes concernées ».

Elle écrit, citant Résistances de la psychanalyse : « Nous est toujours le dit d’un seul. C’est toujours « moi » qui dit « nous », c’est toujours un « je » qui dit le « nous », supposant en somme par là, dans la structure disymétrique de l’énonciation, l’autre absent ou mort ou en tout cas incompétent, voire trop tard venu pour objecter. L’un signe pour l’autre » . (…)« la parole identitaire, même portée par un individu, est toujours celle qui signe pour l’autre, pour celui qui ne s’y reconnaît pas mais qui en devient malgré lui l’otage ».

Ou quand le « nous »  (ou nou·e·s) prend le pas sur le « je », il énonce la vérité d’un seul, et interdit la parole de tous/tes les autres.

Pour finir, en lisant le chapitre « l’antisémitisme est une guerre des sexes », je me suis dit à un  moment : « Mais alors, si l’antisémitisme a à voir avec la misogynie, cette dernière -contrairement à l’antisémitisme, ne se réduit pas aux antisémites, mais traverse toutes les sociétés patriarcales. Et côté patriarcat, le judaïsme n’est pas en reste, comme le montre le très beau film « Seder masochisme » de Nina Paley, Cela me donne donc très envie d’aller voir du côté du premier livre  de Delphine Horvilleur : « En tenue d’Ève : féminin, pudeur et judaïsme », pour voir comment elle tente de démêler cette question là.