L’abolitionnisme n’a jamais tué personne, le système porno-prostitueur tue tous les jours

Manifestation du 8 mars 2021

Cette année encore, devant le renoncement de certaines féministes abolitionnistes craignant de « cliver », des survivantes de la prostitution et des militantes bénévoles d’associations de soutien aux personnes prostituées ont été harcelées, agressées, insultées (Paris les 7 et 8 mars, Montpellier le 8 mars) empêchées de manifester parfois (Toulouse, Tours le 8 mars). Je n’entre pas dans les détails ici, je vous laisse lire le communiqué du Mouvement du Nid et l’article de Charlie Hebdo.

Sur les réseaux sociaux, les « abolos » *, terme utilisé par les adversaires des féministes abolitionnistes, sont qualifiées chaque jour de tous les maux : assassins, transphobes, racistes, fachos… Et comme nous vivons une époque formidable, où vérifier une information est en option…, de nombreuses jeunes féministes entrent dans la lutte contre les violences sexuelles en entendant dire que les seules violences qui seraient faites aux personnes prostituées (appelées par elles/eux TDS), seraient le fait des abolitionnistes. Que cela soit faux et absurde ne dérange personne.

De fait, je comprends que quand on entre dans un mouvement, on n’ait pas de raison de remettre en cause ce qu’on entend, puisque trop nombreuses, jusqu’au sein des abolitionnistes autrefois revendiquées, sont celles qui n’osent même plus prononcer le mot de prostitution dans la lutte contre les fameuses « violences sexuelles et sexistes »**.

Mais qu’en est-il exactement ? C’est quoi, l’abolitionnisme ? Je vous propose de vous référer à mes articles précédents (tags prostitution, abolition), je ne vais pas tout répéter. L’abolitionnisme c’est seulement demander que les personnes prostituées aient les mêmes droits que toutes les femmes, et qu’elles soient libérées des violences sexuelles en mettant fin au droit des hommes de passer outre à leur volonté, désir, grâce à la contrainte de l’argent. C’est demander l’application pleine et entière de la loi de 2016, à qui l’on ne peut rien reprocher pour le moment sinon de ne pas être appliquée…

L’immense majorité des victimes de prostitution, car oui, ce sont des victimes, et ce n’est ni un titre de gloire ni un titre de honte, a subi toutes les violences imaginables pendant la prostitution (et bien avant la « loi de 2016 », qui a subitement révélé aux adversaires de la loi que la prostitution était violente. Je vous laisse lire les témoignages du compte « survivantes de la prostitution » sur Instagram ou ceux collectés depuis 50 ans par le Mouvement du Nid dans Prostitution et Société.

Les prostitueurs, ces agresseurs qu’on préfère oublier

Violences avant, pendant, après la prostitution, de qui les ont-elles subies ? Des « abolos » ? Des féministes ? Non. De l’Etat, trop souvent, surtout dans les pays prohibitionnistes. En France, un Etat qui les a harcelées jusqu’à ce qu’une loi abolitionniste mette fin au délit de racolage en 2016, et a encore besoin de changer de paradigme. De la société, stigmatisante, qui protège si mal les personnes les plus vulnérables. Mais d’abord et surtout des proxénètes, parmi lesquels les conjoints proxénètes sont si nombreux (je vous engage d’ailleurs à soutenir Valérie Bacot qui a suzbi toutes les violences possibles dont la prostitution avant de tuer son bourreau), et par dessus tout, des prostitueurs (les « clients »).

Les prostitueurs, ce sont eux, les premiers assassins des personnes prostituées. Les études les concernant montrent qu’ils incarnent tous les pires stéréotypes sexistes contre lesquels tout le monde se bat aujourd’hui. Leur absence d’empathie, leur utilisation des femmes comme objets masturbatoires, leur mépris du « non » des femmes (puisqu’ils veulent payer pour s’en fiche), leur recherche de la vulnérabilité, le harcèlement qu’ils se pensent autorisés à exercer, la violence…tout ce qui fait le pire de la masculinité toxique apprise par le patriarcat aux hommes, s’incarne dans les prostitueurs. Mais il faudrait les protéger ?

Quelques exemples :

Aussi, incroyable que cela puisse paraître, voici les paroles d’un prostitueur allemand, cité par Melissa Farley, dans une étude dans cinq pays.

« Pour elles, la prostitution est une expérience tellement dramatique qu’elles changent beaucoup. Je crois que faire l’expérience du côté le plus vil des hommes s’inscrit profondément dans leur psyché. Cela les change à jamais, cela change leur capacité à avoir des relations sexuelles normales avec qui que ce soit. Cela les détruit. » Quelle lucidité !

Rachel Moran, survivante et activiste, autrice de « Paid For« , ouvrage de référence : « Ce que les gens ne comprennent pas, c’est le fait que l’acte lui-même est violent. Que même l’homme le plus gentil qui aie touché mon corps était violent. Et en fait, d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi ».

Anne Darbes, femme trans qui a connu la prostitution en tant que garçon adolescent en foyer puis, beaucoup plus tard, en tant que femme, disait ceci en 2018 dans Le Parisien, au moment de l’événement #Metoo et prostitution : les survivantes prennent la parole : « La prostitution est le meilleur moyen de mourir très vite, dit-elle. C’est une mort sociale, physique. C’est faire de son corps une marchandise pour des hommes en demande constante. » Elle insiste : « Il n’y aurait pas de prostitution sans cette demande pressante, oppressante. Ces clients, qu’achetaient-ils ? Mon vagin ? Mes cheveux ? Non. Ils achetaient ma détresse sociale. »

Ecoutez et soutenez les survivantes !

Alors oui, toutes les formes de violences sexuelles sont contenues dans la prostitution, les 2/3 des femmes souffrent de stress post-traumatique, les 2/3 ont été violées, le taux de suicide est 12 fois plus élevé que pour la population générale (Prostcost et Nordic Model Now, avant 2016). Et aujourd’hui, des groupes de féministes se réclamant de #metoo et de « toutes les femmes », refuseraient de parler de la prostitution comme violence*** , même parfois en publiant un livre sur les violences sexistes et sexuelles ? C’est surréaliste !

Et non contentes de cela, elles ne manifestent même pas leur solidarité avec les victimes, que ce soit les survivantes des tortures et des viols subis dans la prostitution dont des témoignages sont publiés dans la presse (affaire Pascal OP Mat Hadix), ou pour celles qui, devenues militantes dans le CAPP ou les Amazones, osent dire leur vécu sur la statue de la République le 7 mars ?

Y aurait-il des victimes qu’il ne faudrait pas soutenir ? Des agresseurs qu’il faut protéger ?

Il est temps de reprendre le féminisme à ses origines (oui, les féministes ont toujours été abolitionnistes, avant qu’avec le développement du porno, de la mondialisation libérale et d’internet, l’industrie du sexe se rêve puis devienne première organisation criminelle au monde). Nous devons dire la réalité, et continuer à relayer la parole des survivantes. Elle est foisonnante, mais elle apparaît à peine dans les médias. Comme l’a dit Autumn Burris, survivante états-unienne de la prostitution à l’Onu en 2018, quelques mois après le début du mouvement metoo, la prostitution, c’est #metoo sous stéroides !

Il est grand temps de soutenir massivement les victimes de prostitution et les survivantes qui prennent la parole ! (à lire, le discours de Daria Khovanka qu’elle n’a pu lire à République). Incluons donc enfin les victimes de prostitution dans #Metoo, et déjouons la stratégie de l’agresseur !

Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours.
L’abolitionnisme n’a jamais tué personne, le système porno-prostitueur tue tous les jours.

Sandrine Goldschmidt

*(dont je fais partie puisque je suis chargée de com’ du Nid mais si vous connaissez ce blog je l’étais bien avant – tant pis pour le supposé « catholicisme lgbt phobe du Mouvement du Nid)

**exception notable, Osez le féminisme ! fondé par Caroline de Haas alors abolitionniste, est aujourd’hui la meilleure alliée des victimes de la prostitution. Citons encore les Femen ou les Amazone, et les associations qui accompagnent des victimes de violences (CFCV, FNSF, Femmes solidaires, AVFT,…)

***je me suis fait « engueuler » par une femme qui n’a jamais mis les pieds sur le terrain mais « a des amis » TDS, parce que cela serait horriblement violent de dénoncer la violence » ?

« Betty », ou toutes les femmes

Il paraît qu’il a fallu 16 ans -et le mouvement #metoo- pour que Tiffany Mac Daniel puisse enfin faire publier « Betty ». Un roman sublime, en avance sur son temps, un chant poétique et politique de tout ce qui aujourd’hui fait la une de l’actualité des « women and girls », filles et femmes.

Betty est la troisième fille de Landon, indien cherokee, homme nourri par sa culture matrilinéaire, respectueuse de l’individu et de la nature – ça va ensemble-, un poète de l’enchantement du quotidien, qui transmet à sa fille la capacité d’imaginer le monde. Ainsi, la nuit suivant la naissance de chacun de ses enfants, il compte les étoiles dans le ciel, c’est sa façon de faire mémoire. Elle est aussi la troisième fille d’Alka, mère enfant martyre et sauvée par son mariage avec Landon, choix conscient de sa part. Dans de terribles crises de stress post-traumatique, elle transmet à Betty son histoire (je n’en dis pas plus, même si vous vous en doutez).

Fraya et Flossie sont les soeurs aînées de Betty, chacune des trois s’aimant profondément, chacune avec ses failles intérieures et ses secrets. C’est à travers chacune que Betty, va découvrir un monde des hommes qui en les niant par le viol, les empêchent de prendre leur envol. C’est elles dont elle va consigner l’histoire dans des bocaux, qu’elle cache « au bout du monde », au fond du terrain sur lequel elles habitent à « Breathed », ville où il est si difficile de respirer…

Betty a aussi trois frères, Leland, le premier né, incarnation vivante du secret de famille, celui qui incarne la transmission du patriarcat, et Trustin et Lint, les plus jeunes, qui ont reçu de leur père l’âme poétique. L’un est peintre, l’autre, bègue, troublé mentalement par la présence de démons, se protège de petits cailloux qui émaillent le chemin du récit, comme des signes de sa vérité : la sagesse.

Betty, que son père appelle « Petite Indienne », a la peau très noire, dans les Etats-Unis très racistes. Pour cela, elle est maltraitée à l’école, par ses camarades, mais avec l’aval et la complicité de ses profs et de l’institution. Elle se pense laide ou « sale ». Mais grâce à son père, à qui elle ressemble, qui lui transmet son histoire cherokee et lui permet d’en être fière, grâce à son intelligence, elle parvient à s’en sortir. Grâce aussi à une expérience qu’elle fait, un jour, jeune adolescente, avec un garçon, après avoir reçu les confidences de ses soeurs. Le « non » d’une femme peut aussi, même si c’est l’exception, être respecté.

Ce roman, à travers le portrait de Betty, jeune fille métisse blanche/cherokee au milieu du XXe siècle (c’est l’histoire de la mère de l’autrice), est le portrait de toutes les femmes, à commencer par les petites filles qu’elles ont été, d’une mère, de plusieurs soeurs, et des hommes qui les ont ou ont failli les détruire. C’est une description vécue dans sa chair du racisme et de la violence patriarcale de la société blanche.

Briser le bocal pour en sortir

Le viol par inceste, le « droit sexuel » sur les femmes que l’éducation accorde aux hommes comme « compensation » de leurs souffrances (c’est Leland, le frère, qui se justifie ainsi), mais aussi le silence et le tabou qui finissent par désigner à ses propres yeux la victime comme coupable, silence qu’il faut absolument briser pour pouvoir vivre, font le chemin de l’apprentissage de la vie de Betty. Pour pouvoir suivre la route de sa propre vie, elle devra à la fois briser les bocaux du secret et arracher le masque du silence.

Tout est fin, subtil et beau, rien n’est manichéen dans le récit. Les victimes sont des êtres humains complexes, elles ne sont pas systématiquement brandies en étendard ou héroïsées pour avoir été victimes. La mère notamment, restée enfermée dans le secret (sauf pour Betty), n’est pas vue par la narratrice que comme une femme qui a subi, mais une femme dont tous les actes, y compris des actes de cruauté, sont marqués par ce qu’elle a vécu, et des tentatives pour survivre. Toujours sous le regard mi-tendre mi-lucide de Betty.

Même le père, Landon, pour lequel l’admiration de Betty est immense, « qui était fait pour être père », dit-elle au début du livre, qui dessine un monde poétique et merveilleux au milieu de l’enfer, n’est pas que le « héros » sans faille qui taillade le nez de la mère pour lui retirer son âme. Il est humain, et a ses limites. Lui ne comprendra rien de ce qui est vraiment arrivé à sa femme et ses filles, car il n’aura pas pu associer à son imagination immense la lucidité donnée par le vécu intérieur, celui de toutes les filles, et les femmes, de l’in-justice profonde.

Betty est une oeuvre immense. Il fallait donc #metoo pour qu’elle puisse exister, elle est sortie en France juste avant #Metooinceste… Dans Betty, se mêlent imagination et réalité, poésie pure et politique, littérature et vie, qui viennent trouver leur place dans notre vie intérieure…

S.G

Va-t-on légaliser l’inceste entre adultes (en mettant un seuil de consentement à 18 ans) ?

Eric Dupont-Moretti, « ministre de la justice, a annoncé dans un premier temps un seuil de non consentement à 15 ans, pour des relations sexuelles adultes-mineur·es, puis de 18 ans en cas d’inceste. C’est un premier pas, semble-t-il, salué par les associations féministes et de protection de l’enfance. Mais quand j’ai vu l’info, je me suis demandé : est-ce que cela ne vient pas renforcer la légalisation de l’inceste en France ? Et pourquoi cette différence avec les autres mineur·es. ? Et puis j’ai réalisé que l’inceste entre adultes…était déjà légal ! Ce qui m’a poussé à me poser de nombreuses questions sur les débats en cours… Et à faire un parallèle avec la prostitution, qui je pense, éclaire et nourrit la réfléxion (n’ai-je pas toujours écrit ici que c’étaient les deux verrous du patriarcat ?)

Depuis qu’on est enfant, on apprend que dans toutes les sociétés de tous les temps, partout, le seul interdit commun est celui de l’inceste. On apprend aussi aux enfants qu’on « n’épouse pas ses parents ».

Oeuvre de Niki de Saint-Phalle, elle même victime d’inceste paternel.

Et pourtant, aujourd’hui, l’inceste est et n’est pas interdit en France. Ce qui est interdit, en vertu de ce principe universel, c’est seulement le mariage consanguin/familial, et le viol incestueux de mineur·es quand le consentement n’est pas évoqué..

Voici la liste des cas d’interdiction du mariage consanguin :

  • frère et sœur, même en cas d’adoption (la loi sur le mariage homosexuel a précisé que le mariage entre frères ou entre sœurs est également interdit) ;
  • ascendant et descendant (le lien de parenté est direct entre enfant et parent), même en cas d’adoption ;
  • entre beaux-parents (parâtre, marâtre) et beau-fils ou belle-fille (ex. : une fille d’un premier mariage et le deuxième mari de sa mère). Cette interdiction peut être levée par le président de la République si la personne qui a créé l’alliance est décédée. Toutefois en pratique certains mariages ont pu être célébrés3 ;
  • oncle et nièce, ou neveu et tante (interdiction qui peut être levée par le président de la République).

Le droit français autorise cependant le mariage entre belle-sœur et beau-frère, entre cousins, entre oncle et nièce adoptive et entre tante et neveu adoptif4.

En revanche, les relations sexuelles entre adultes « hors mariage » ayant ces liens de parenté ne sont pas interdites.

«Le droit français, comme le droit espagnol ou le droit portugais, ne condamne pas les relations sexuelles librement consenties entre des personnes majeures appartenant à la même famille, écrivait la commission. Ce faisant, la France, l’Espagne et le Portugal se différencient d’autres pays occidentaux qui font au contraire de l’inceste une infraction spécifique, indépendamment de toute violence, au titre des infractions contre la famille et le mariage notamment. Par exemple, l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse punissent d’une peine d’emprisonnement toute personne qui a des relations sexuelles avec un descendant, un ascendant, son frère ou sa sœur, sauf si l’auteur de l’infraction a moins de dix-huit ou dix-neuf ans.»

Source Slate

#metooinceste

Avec la révélation de l’ampleur des viols par inceste sur mineur·es ces dernières années et en particulier ces dernières semaines, on entend dire que « l’inceste est interdit en théorie, mais pas dans les faits ». Je crois qu’on se trompe. Ce n’est pas l’inceste parent (homme très majoritairement) adulte mineur qui est interdit ou tabou. Il est très répandu car il est le vestige de la propriété qu’avait le pater familias sur ceux qui peuplaient son foyer.

« L’interdit symbolique de l’inceste », c’est celui des relations sexuelles entre adultes (ou « en âge de se marier remplacé aujourd’hui par « de consentir à des relations sexuelles ») de même famille.

Dans l’ensemble, cet interdit là -non légal- est plutôt bien respecté. L’ordre symbolique est suffisamment fort pour que la loi soit rarement nécessaire. Elle pourrait l’être pourtant, comme dans le cas de cette jeune femme majeure, incestuée mineure puis majeure par son père violent (D.Mannechez). Elle l’a soutenu, s’est dit consentante, a eu des enfants avec lui, avant d’être à nouveau sa victime conjugale et de finir par être assassinée par lui – un fémincide conjugal type…

Seuil d’âge pour les mineur·es

Qu’il faille instaurer un seuil d’âge de consentement me semble une évidence, je ne vais pas rediscuter de cela. Pour moi, c’est l’âge qui se discute. 15 ans me semble trop jeune pour des relations sexuelles avec un adulte (et je ne parle pas des relations entre mineur·es ou avec très faible écart d’âge (genre 17 ans et demi / 18 ans et demi, qui n’entrent pas dans ce champ selon moi). Je l’ai déjà dit ici il y a des années, dans tous les cas, un homme de 50 ans avec une fille de 18 ou 19 ans, je pense que cela pose problème (et je ne dis pas non plus qu’il faut l’interdire, je dis que ça pose problème). Mais qu’on puisse évoquer le consentement pour une mineure de 16 ans avec un adulte beaucoup plus âgé me paraît compliqué. A tout prendre, 18 ans, l’âge de la majorité en tout, pourquoi ne serait-ce pas l’âge de la majorité sexuelle ? Et on pourrait faire des adaptations pour exclure les relations sexuelles entre gens d’âges proche (cf Canada(1)).

En revanche, qu’il faille instaurer un seuil de consentement pour les mineur·es différent en cas d’inceste (une circonstance aggravante suffirait), cela pose la question de la légalisation de celui-ci pour les adultes. Revenons à l’interdit de l’inceste. Il n’est donc dans la loi, que celui du mariage.

Faudrait-il alors l’interdire spécifiquement dans la loi ? De nombreux pays le font. Qu’est-ce qui le motiverait ? Il y a la question de la consanguinité, mais aussi celle des conséquences psychologiques et psychogénéalogiques dévastatrices, ce qu’on apprend enfant, que cela créerait des « lignés de débiles -car cela reproduit les tares génétiques. Mais surtout, il y a la question de l’emprise que les relations familiales créent, de la nécessité d’évoluer d’être élevée dans un espace de sécurité, ou la limite entre soi et l’autre est identifiable et identifiée. Une petite fille, un petit garçon, une petite soeur, une nièce, sont particulièrement sous « l’autorité paternelle » qui, si elle n’est plus exclusive, reste très prégnante symboliquement. On « obéit » à son père (et peut être aussi, à sa mère dans certains cas que je n’exclus pas), on lui doit obéissance, et cela ne s’arrête pas à 18 ans. On ne devient pas d’un coup « l’égal symbolique de son parent » parce qu’on est adulte.

De la même manière, un petit garçon ou une petite fille face à un grand frère, ne « fait pas le poids », et cela ne s’arrête pas « par miracle » à la majorité. Pour toutes ces raisons, l’inceste entre adultes pose problème. De violence, de lignée. Et c’est là que le parallèle avec la prostitution devient intéressant. Dans la prostitution non plus, « cela ne s’arrête pas à 18 ans et un jour ». Ce que tout le monde admet comme anormal avant 18 ans (tout en ne faisant pas grand chose contre ceux qui paient pour avoir des relations sexuelles avec des mineur·es), certain·es prétendent que d’un coup, adulte, du jour au lendemain, ce ne serait plus un problème, qu’on pourrait consentir à se voir imposer un acte sexuel en échange de rémunération, alors qu’on est dans une situation de vulnérabilité.

Pas si simple d’interdire…

En revanche, faut-il interdire l’inceste dans la loi ? Ce n’est pas si simple. En effet, si on l’interdisait purement et simplement, cela voudrait dire que les deux parties prenantes seraient pénalisées (c’est le cas en Allemagne, cf plus haut, ou au Canada). La victime et l’agresseur de la même manière.

Poussons le paralèlle avec la prostitution. Dans le modèle abolitionniste, on ne pénalise que celui qui a le pouvoir, le « client prostitueur » (et le proxénète) celui qui peut, parce qu’il a quelque chose dont l’autre a besoin -de l’argent, de la nourriture, une chambre- lui imposer un acte sexuel. On ne pénalise pas – ou plutôt on ne pénalise plus la victime. Cela ne fait que 5 ans que, grâce à la loi de 2016, le délit de racolage est aboli en France.

Ne pourrait-on réfléchir, dans les cas d’inceste, à interdire l’acte perpétré par celui qui a le pouvoir d’emprise sur l’autre et ne pénaliser que lui ? Et protéger sa victime ?

Pour l’inceste, cela peut paraître plus compliqué. Il n’y a pas l’argent. L’est-ce ?

… mais est-ce impossible ? pas souhaitable ?

Pour les relations père-fille, c’est plutôt facile à régler, comme dans le cas Mannechez (cité plus haut). La structure patriarcale de la famille est là pour indiquer qui a le pouvoir sur qui. Dans le cas de l’inceste mère-fils, cela peut être plus compliqué. Notamment si le fils a été inscestué par le père dans un contexte de violences conjugales classiques, on sait que la violence peut se retourner contre la mère. (mais soit les cas sont rarissimes, soit ils sont tellement tabous qu’ils ne sont pas ou peu documentés ; je ne sais rien non plus d’incestes adultes père-fils, sauf dans des cas d’adoption notamment de jeunes hommes ou d’adolescents par des « clients » prostitueurs, ou mère-fille).

En cas d’inceste frère-soeur (frère-frère ? Soeur-soeur ?), cela paraît plus compliqué. Sauf qu’enfant, la différence d’âge compte énormément. Et donc à tout le moins, si l’inceste a commencé enfant(2), il y a certainement eu emprise de l’un sur l’autre. Des témoignages de #Metooinceste, nombreux sur Twitter, l’ont montré.

En suivant le fil de l’exemple de la prostitution, on pourrait donc imaginer interdire l’acte sexuel par autorité familiale sur une personne en situation de vulnérabilité pour tout le monde, et en aggraver les circonstances quand c’est sur mineur·e (de 18 et encore plus de 15 ans), parce que cela vient de quelqu’un qui est censé vous protéger. (sur la prostitution des adultes, la peine est largement symbolique – une amende, délit en cas de récidive- mais c’est un début). Aujourd’hui en France, la prostitution n’est pas interdite. En dépit de ce que dit la loi sur la prostitution des mineur·es, elle ne l’est pas (3)! Ce qui est interdit, c’est le fait de solliciter un acte sexuel en échange de rémunération ou promesse de rémunération. C’est donc celui qui profite de la vulnérabilté d’autrui qui est visé, sa victime doit être protégée (mais l’est encore très imparfaitement).

Envisager l’inceste de cette manière, pourrait être une solution ? Les violences sexuelles sont un continuum, dans les formes (de l’éducation sexiste, l’insulte, au harcèlement, violence conjugal, viol, viol conjugal, viol par inceste ou prostitution) issu de l’ordre patriarcal de notre société. Elles se placent aussi dans un continuum d’âge, de bébé à vieillard·e. Elles ne sont pas une question qui se résume à « des relations sexuelles entre adultes consentants », concept purement théorique et idéologique qui ne permet pas d’opérer la réalité, mais de perpétuer l’ordre social. La violence, sexuelle en particulier, c’est d’abord un droit que s’accordent des humains sur plus faibles qu’eux, parce qu’ils le peuvent, et qu’ils ont peu de risque d’être punis. En patriarcat, c’est le cas dans l’immense majorité d’hommes sur des femmes, parce que le patriarcat fait tout pour que les femmes soient « en position de faiblesse » (physiquement, économiquement, juridiquement, et en termes de différence d’âge).

18 ans, seuil miracle?

Si l’on veut combattre toutes les violences sexuelles, et en particulier les plus graves (viols par inceste, pédocriminels et prostitution/prostitution filmée où les actes de torture sont légion), il faut prendre d’abord en compte ce facteur là : la position de faiblesse; Ce qui fait que la peine doit être alourdie ce n’est pas l’âge de la victime « en soi » mais le fait que cet âge la place en situation de vulnérabilité extrême de dépendance. Dans l’inceste, ce qui aggrave encore, c’est qu’elle est sous la protection, la responsabilité de celui qui la viole et donc avec encore moins de recours et un a priori de confiance. C’est la vulnérabilité de la victime au pouvoir de l’agresseur, qui fait qu’elle n’est pas en mesure de « consentir » à un acte sexuel, quand bien même elle le désirerait ou penserait le désirer (c’est le cas de Camille ou d’Ariane dans l’excellente série d’Arte « En thérapie » – il ne s’agit pas là d’inceste, mais de pédocriminalité, mais c’est très proche, les deux hommes incriminés étant des « pères de substitution »).

La minorité ne crée pas le crime ou le délit, mais l’aggrave. A contrario, avoir 18 ans n’annule pas toute vulnérabilité et ne fait pas « de facto » de l’individu un être libre. La loi doit encore être en mesure de déterminer dans quels cas elle ne peut être libre de porter atteinte à son propre corps – ou à son propre psychisme. Comme Muriel Fabre-Magnan, maîtresse de conférence en droit, dans cette interview que j’avais faite dans la revue « Prostitution et Société » « Consentir à se mettre à disposition d’autrui, n’est pas la liberté » :

« On peut parler d’une liberté de disposer de son corps si on entend par là la faculté de porter atteinte à son propre corps, par exemple en cessant de manger, en buvant, ou encore en s’entaillant le corps voire en se coupant un doigt. On a même le pouvoir de mettre fin à ses jours. Toutes ces « libertés » sont cependant plutôt des pouvoirs de fait, car le droit n’interviendra pas vraiment pour les soutenir (quelqu’un qui empêcherait une personne de se suicider ne pourrait ainsi sans doute pas être condamné pour entrave à la liberté d’autrui). Dès qu’il s’agit en revanche d’un rapport à autrui, c’est un principe d’indisponibilité du corps humain qu’il faut appliquer. Le consentement à ce qu’autrui porte atteinte à notre corps est alors inopérant (en dehors de cas particuliers comme la médecine bien sûr). La prostitution entre dans ce cas, où l’on prétendrait appeler liberté le consentement des personnes à se mettre à la disposition d’autrui. »

On pourrait envisager que l’inceste entre également dans ce cas, car on ne peut appeler liberté le consentement d’adultes pris dans des rapports d’emprise familiale les poussant à se mettre à disposition d’un autrui qui les a élevé·es dans ce système pervers.

Sandrine Goldschmidt

(1)

Au Canada, quelques exceptions à la règle générale, fondées sur la « proximité d’âge ».

Premièrement, lorsqu’une personne est accusée d’une infraction prévue aux articles 151 ou 152, au paragraphe 173(2) ou à l’article 271 à l’égard d’un plaignant âgé de 12 ans ou plus, mais de moins de 14 ans, le fait que le plaignant a consenti aux actes à l’origine de l’accusation constitue un moyen de défense si l’accusé, à la fois :

  • est de moins de deux ans l’aîné du plaignant;
  • n’est ni une personne en situation d’autorité ou de confiance vis-à-vis du plaignant, ni une personne à l’égard de laquelle celui-ci est en situation de dépendance, ni une personne qui est dans une relation où elle exploite le plaignant.
  • Deuxièmement pour un·e plaignant·e de 16 ans ou plus qui se dit consentante, écart d’âge de 5 ans.

(2)(et on voit mal comment il pourrait en être autrement sauf l’inceste « par hasard » de deux personnes qui ne se connaissaient pas et qui pourrait être, peut être, « le » cas non pénalisable, donc forcément celui dont on a déjà entendu parler)

(3) la prostitution est très mal définie juridiquement à part depuis la loi d’avril 2016 par l’interdiction d’achat d’acte sexuel.

Justice pour Julie, justice pour les femmes

Si vous avez suivi l’affaire #JusticepourJulie, vous saurez à quel point l’affaire de cette jeune fille violée de 13 à 15 ans par près de 20 pompiers incarne le scandale du déni de justice patriarcale envers les femmes. Mercredi, la Cour de cassation doit décider si elle revient sur la décision de la cour d’appel de ne pas requalifier en viols ce qui a été pour l’instant seulement scandaleusement qualifié d’atteinte sexuelle.

Je vous renvoie vers les communiqués de presse notamment celui d’Osez le féminisme qui a également fait de nombreux visuels très didactiques sur Instagram ou encore vers Les Effronté·es, le Collectif droits des femmes, ou les Femen qui ont mené hier une action spectaculaire devant le ministère de la justice et ont toutes reçu une amende de 135 euros…

Dans toute la France à 14h30 avaient lieu des rassemblements en soutien à la demande de Justice pour Julie, voici quelques photos prises au rassemblement à la Fontaine Saint-Michel à Paris, ou Corinne Leriche, la mère de Julie qui se bat sans relâche pour sa fille, ainsi que son père, étaient présents.


Couvre-feu et merle moqueur

❗❗ Sécurité sanitaire ou contrôle social ? Pourquoi le couvre-feu est une mesure bien plus déprimante que le confinement, et pratique pour nous contrôler. A dire d’elles… de nos libertés…

Dessin de Sanaga

Ça fait 5 mois -presque- qu’on n’a pas le droit de sortir le soir, qu’on est privé·es de la liberté d’aller et venir avec le couvre-feu qui est un symbole d’occupation en temps de guerre… sans aucune perspective que ça s’arrête…

On a rigolé…

On a rigolé, beaucoup, de Castex qui n’annonce rien que la stratégie du verre d’eau vendredi dernier. MAIS Castex n’a pas rien dit. Il a dit : « on va augmenter la répression des violations du couvre-feu ». et « pas besoin de confinement », deux affirmations lourdes de sens.

Pas besoin de confinement, comme si c’était un soulagement pour nos libertés et qu’on devait s’estimer heureux·ses de ne pas avoir le droit de sortir après 18h. Cela sera désormais notre objectif principal : éviter le confinement, donc on ne risque pas de contester le couvre-feu…

On a été énervé·es

La répression du couvre-feu est désormais mise en avant…On a été énervé·es, beaucoup, quand ils ont verbalisé les gens qui rentraient, en voiture, de week-end, créant des bouchons monstres qui créaient des violations du couvre-feu.
Le résultat, incontestable est le suivant : on est sous régime de couvre-feu depuis le 15 octobre sauf pendant le confinement, et on n’a aucune perspective que ça s’arrête.

Une course contre la montre

D’abord, c’était 21h. Puis, mi-décembre, 20h. Maintenant, c’est vraiment la conditionnelle : 18h. Je sais pas vous, mais moi, je suis dans une course contre la montre perpétuelle, alors que je suis chez moi la plupart du temps. Car je refuse catégoriquement de ne plus faire au moins 5 km de marche par jour (et 6,7 en moyenne), de ne plus faire de piano, de ne plus voir personne – même si on n’en est pas loin

Hier à 17h30, j’ai couru dehors pour pouvoir reprendre l’air une demie-heure. A 18h05, après avoir vu des dizaines de gens agglutinés à l’arrêt de bus, suite à un malaise voyageur dans le RER parce que c’est l’heure, j’ai croisé un merle qui chantait sa liberté…moqueur.

Retour au Moyen-Âge ?
L’énergie que ça nous prend, de « respecter le couvre-feu », d’avoir pu faire ses courses à des heures acceptables, (pour obtenir les bons points du premier ministre), c’est sûr qu’on ne la met pas dans la contestation. On s’habitue petit à petit à concentrer tous nos efforts de la journée sur le fait d’arriver à tout faire avant le couvre-feu.


Enfin, on n’a aucune raison sanitaire aujourd’hui d’espérer ne plus être sous couvre-feu dans les prochaines semaines. On n’a aucune visibilité. Macron qui disait vouloir « nous donner un cap » en octobre se satisfait de nous dire, à travers les marionnettes, pas grand chose toutes les semaines, sinon qu’on nous contrôle…
Et comme on sait compter, et que 1,5 M de premières doses par mois, à moins d’une formidable accélération, ça ne fait pas 46 millions de Français·es vacciné·es à septembre mais dans deux ans, on a de quoi flipper…

Le couvre-feu permanent, c’était au temps du moyen-âge… avant la révolution ?


Sur ce, je vous laisse avec le merle moqueur…

Duhamel Kouchner : Merci à celles qui brisent l’omerta

Que c’est dur même après 15 ans de militantisme féministe de découvrir qu’un homme que vous admiriez pour ses cours de droit constitutionnel à Sciences-po, la même année, perpétrait des viols incestueux sur son beau-fils. Et qu’ensuite, la loi du silence allait perdurer plus de trente ans. Avec son lot de dévastation. (voir l’article du Monde ici)

Autre point personnel -mais futile- le 24 avril 2011 je mettais en photo de profil Marie-France Pisier, morte dans sa piscine ce jour là, suicide ou d’accident. Je ne savais rien du contexte : sa soeur, épouse de Duhamel, refusait de défendre ses enfants face aux violences, alors qu’elle souhaitait la dénoncer.

Aujourd’hui, la loi du silence semble se briser avec ma génération, d’enfants ou frères ou sœurs qui ne veulent plus se taire. Après Vanessa Springora, Après Ronan Farrow, Camille Kouchner, qui parle, dans un livre « la familia grande ». Enfin, heureusement, et pourvu que cela dure…

L’article du Monde dit tout, je ne vais donc pas épiloguer, mais juste souligner ici comment les agresseurs se soutiennent si bien entre eux. Comment signer une pétition pour défendre DSK dans le procès du Carlton, quand on sait ce qu’on vécu les victimes, ce qu’elles vivent encore ?

Je voudrais surtout ici réagir à un tweet mal intentionné qui reproche à Camille Kouchner d’être la compagne de Louis Dreyfus, président du directoire du Monde qui le premier sort l’affaire (mais 3 jours avant la parution du livre au Seuil donc s’il fallait lui reprocher qqch, ce serait de privilégier le média de son conjoint, et alors ?), avec L’Obs, dont il est aussi le patron. Alors non, ça ne me choque pas. Mais m’inspire deux réflexions.

La première, pas nouvelle, c’est qu’il faut ça pour qu’une femme puisse parler. Etre Adèle Haenel, actrice reconnue, ou Vanessa Springora, éditrice reconnue, ou enfin Camille Kouchner, avocate et proche d’un grand patron de presse. On imagine combien c’est difficile pour celles qui n’ont pas ces soutiens de le faire, et on les remercie de le faire aussi pour elles. Pensons aussi à toutes les autres pour qui être entendues (parce qu’elles parlent) est encore plus difficile

Deuxièmement, c’est une bonne nouvelle, qu’aujourd’hui des médias, des réseaux d’influence puissent servir la dénonciation des crimes et non plus la protection des criminel·les Et quand c’est Le Monde, on sait en plus qu’ils ne le font pas à la légère mais avec sérieux. Depuis quelques mois, avec les unes sur les féminicides, avec la une contre l’inceste, on voit que le plus réputé des quotidiens français a évolué.
Et si c’est parce qu’un homme puissant a su écouter la parole des victimes, qu’il ne s’agit évidemment pas de vengeance mais de justice et de vérité, alors je dirais juste, TANT MIEUX !

Et bien sûr, je vais m’empresser de lire le livre pour peut-être ensuite en parler…

Mères et filles à l’écran, femmes en résistance, culture essentielle, cinéma culte

Plus de 5 mois de fermeture des cinémas en 2020. Et j’y suis allée quand même 69 fois dans l’année. Alors, vous pensez que c’est essentiel pour moi ? La réponse est oui. Et bien sûr, pour celles et ceux qui font le cinéma. Voici une dizaine de films que j’ai beaucoup aimés en 2020. Et un trait commun : enfin, on montre, on parle des relations mères-filles à l’écran, de l’envie, ou pas, d’enfant. Du point de vue des filles, et des mères.

Cinéma culte, culture essentielle

D’abord, un petit détour par le cinéma classique et classiquement misogyne 😉 avec un mot sur la rétrospective Hitchcock à la cinémathèque. Pour moi, Hitchcock, c’est le cinéma culte. Misogyne, agresseur, peut être, au moins, je ne finance pas sa fortune puisqu’il est mort. C’est aussi la preuve par l’expérience que rien ne remplace d’aller dans un cinéma. J’ai revu tant de films que j’avais en DVD. Et le grand écran, ça change tout. Le talent de mise en scène n’apparaît que là. Aussi, j’ai vu Marnie (« pas de printemps pour Marnie » en français). Un chef d’oeuvre misogyne, mais un chef d’oeuvre dont je me rends compte qu’il m’a aussi rendue un peu plus féministe. Oui, il y a viol conjugal. Oui, il y a interprétation psychanalytique à la con de ce viol qui mettrait fin à la frigidité de Marnie. Mais il y a aussi et surtout, le mécanisme de la mémoire traumatique qui est admirablement montré, la violence sur les enfants, la violence prostitutionnelle des « clients », l’héroïsme de la mère de Marnie. Et ça, ce n’est pas parce que la critique n’en a jamais parlé, que cela n’existe pas dans le film. Et c’est cela que j’avais retenu en fait, une immense empathie pour Marnie et pour sa mère. Et l’évolution de leur relation, si longtemps brisée par la violence des hommes…

Mères et filles, maternité ou non maternité

Passons donc aux films qui m’ont le plus marquée en 2020. On dirait qu’une thématique y revient régulièrement.

Honeyland, de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov avec Hatidze Muratova, Nazife Muratova.

Un documentaire d’une beauté fascinante qui se déroule en Serbie, et suit Haidtze, productrice de miel « à l’ancienne », écologique, délicieux, qui vit seule avec sa mère dans un village pas très loin de Belgrade. Leur relation, tendre et dure, traverse le film, un îlot d’humanité et de nature préservées face à un monde qui a perdu le sens. Le sens du temps, le sens de l’espace, le sens de l’amour.

Maternal, de Maura Delpero

Voici un nouveau film où on ne voit pas d’hommes. Le film se passe dans un couvent, en Argentine, à Buenos Aires. Un couvent où de jeunes adolescentes devenues mères, essaient de vivre malgré le passé (rupture familiale, viol incestuel), malgré l’enfermement -dans le couvent dont elles doivent demander l’autorisation pour s’échapper, dans la maternité qui empêche de vivre sa jeunesse. Un regard d’une grande tendresse, sans jugement, sur ces jeunes filles, sur l’envie de maternité ou non. Celle qui a le plus la fibre maternelle, est finalement la jeune apprentie bonne soeur italienne, qui n’est pas censée pouvoir devenir mère… Mais aussi sur les relations entre ces jeunes femmes, qui se débattent avec les interdits qui les entourent, et empêchent tant d’entre elles de s’accomplir…

Never Rarely Sometimes Always, de Eliza Hittman

Ce film est un voyage de quelques jours, de la Pennsylvanie à New York, celui de deux cousines adolescentes, l’une accompagnant l’autre pour qu’elle puisse avorter. L’atout du film est de ne pas être démonstratif et pourtant exceptionnel dans son féminisme. Un film états-unien, qui montre un avortement qui va à son terme, sans jugement, voilà qui est peu commun. Une scène est poignante, celle de l’interrogatoire par une femme du centre new-yorkais où l’héroïne va subir une IVG, qui permet de comprendre, sans que rien ne soit dit, qu’elle a été victime de son « copain » qui l’a mise enceinte…le viol n’est pas dit, mais évoqué par ces larmes qui coulent. Solidarité-sororité entre les deux cousines, démonstration de ce qu’est le choix et la liberté, et de l’obstacle des violences masculines sur le parcours, dans un récit tout en finesse. Un de mes musts.

Rocks, de Sarah Gavron

Plutôt que de parler de Mignonnes (j’ai écrit un article ici -> Mignonnes), je vais parler ici de Rocks. Un film encore une fois qui se déroule en un souffle, un souffle pendant lequel l’héroïne, Rocks, dont la mère est partie en lui laissant à peine d’argent, tente d’échapper avec son petit frère au destin des mineur·es isolés. L’absence de jugement sur l’abandon de la mère, et la solidarité des amies de Rocks, une fois que celle-ci n’est plus enfermée dans le secret, font le souffle de ce film, qui nous aide à respirer.

Adam, de Maryam Touzani

Pour illustrer le film, je choisis cette affiche en arabe, plutôt que la française qui montre la mère et l’enfant. Car si le film est titré sur l’enfant, ce qui fait ce film, c’est la relation entre Samia, la jeune femme enceinte rejetée, et Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans. Une fillette qui va permettre aux deux femmes de connecter, et de dépasser la méfiance et la honte, le rejet et l’enfermement imposé aux femmes. Très émouvant et très beau film.

Little Women, de Greta Gerwig

Je le mets à cet endroit car la « couleur » du film m’évoque le précédent. On en a beaucoup parlé, le film de Greta Gerwig est une version féministe du roman, imaginant que l’autrice, Louise May Alcott, aurait probablement souhaité une fin moins conventionnelle, éloignée de l’obligation du happy end hétéro… dans tous les cas, quoi qu’un peu longue, cette adaptation de Little Women (je refuse catégoriquement de dire le titre en français et pour cause) est belle, et Saoirse Ronan fait une superbe Joe. Les relations de sororité (au sens le plus littéral) y sont également très belles.

Kajillionaire, de Miranda July

Celui là est un de mes préférés de l’année, une vraie belle surprise, un film un peu déjanté (normal avec la réalisatrice), un peu froid au début, qui évoque les relations parents-enfants (comment ont-ils pu appeler leur fille Old Dolio ?), les parents ont élevé leur fille en remplaçant l’amour par l’argent. Dotée d’un corps élastique doué pour les escroqueries mais incapable de contact, elle évolue pendant le film, aidée par l’apparition de Melanie, qui vient mettre un grain de sable dans la routine du trio (Selena Gomez). Et la très belle surprise de la fin. Sans la dévoiler, je dirais que le désir surgit quand l’autre survient 😉 Evan Rachel Woods est par ailleurs formidable en Old Dolio.

La femme qui s’est enfuie, de Hong Sang Soo

Ce film, un peu lent, sans beaucoup d’action, m’a finalement beaucoup marquée et plu. En Corée, un film sans violence, c’est bien. Un film avec presque que des femmes, c’est mieux. Je copie colle ici ce que j’avais mis sur facebook quand je l’ai vu.

La personnage principale, qui est éloignée pour la première fois de son mari depuis 5 ans (car lui pense qu’ils doivent se voir tous les jours) sort pour la première fois de l’emprise et rend visite successivement à trois amies dans ce qui est pour elle une échappée du quotidien. Selon moi, il est évident que la première, divorcée, qui vit avec une « colocataire » cheveux courts, jean et chaussures de marche, toutes deux en grande proximité, est lesbienne. D’ailleurs, elle garde cachée son dernier étage probablement pour que l’évidence n’apparaisse pas. Et que ce soient la deuxième, célibataire plus âgée qui a des aventures, ou la dernière, qui lui a « piqué » son copain devenu mari et lui demande pardon, toutes ces femmes, à la fin du film, sont plus proches les unes des autres, moins isolées par les hommes, et développent une formidable tendresse. Elles se tiennent la main, se touchent, se regardent. Et celle qui leur a rendu visite finit plus vivante et apaisée de ces quelques jours de sororité. Et je concluais : si le film avait été fait par une femme, ou par une lesbienne, on entendrait sûrement que c’est horrible cette façon d’écarter les hommes ( les 3 hommes qu’on aperçoit dans le film sont des nuisances )… 😉 mais là, c’est un mec qui a fait le film, alors…

L’adieu, de Lulu Wang

Film d’une réalisatrice chinoise, l’adieu évoque ici la grand-mère et non la mère, et la crainte de sa mort prochaine. La culture chinoise ne veut pas qu’elle sache qu’elle va mourir, mais la petite fille qui vit aux Etats-Unis n’est pas de cet avis. Un film beau et émouvant, et qui montre une relation grand-mère petite fille complexe et tendre, ce qui n’est pas si fréquent…

J’aurais aussi pu vous parler de Beloved, mais je l’ai déjà fait ici, des Enfants du temps ou Violet Evergarden (l’animation japonaise est merveilleuse), ou encore d’Histoire d’un regard de Mariana Otero, mais c’était plus hors sujet. N’hésitez pas à commenter et partagez vos moments de cinéma en commentaire ?

Femmes en résistance

Et pour finir, un mot pour dire mon sentiment de reconnaissance, que notre festival féministe de documentaires, Femmes en résistance, ait pu avoir lieu en septembre !

Que vivent la culture et le cinéma en salles en 2021 !

Sandrine Goldschmidt

Bly Manor : pour ou contre l’histoire d’amour lesbienne ?

NB : Je voulais juste en faire un post facebook, mais finalement c’est trop long. Donc, je mets ça ici. Et vous êtes les bienvenues pour donner votre avis !

Assez amusante, l’analyse de la série « The Haunting of Bly Manor », diamétralement opposée dans les deux articles ci-dessous.

Indiewire :

https://www.indiewire.com/2020/10/haunting-of-bly-manor-lesbian-love-story-netflix-horror-lgbtq-1234595503/ et

Autostraddle

Le premier, hostile à la vision de l’histoire d’amour lesbienne dans la série, me semblant à la fois plein de remarques intéressantes et moins pertinent… en risquant d’être dogmatique… Ainsi l’article passe peut-être à côté du message principal de la série.
-L’article d’Indie Wire analyse la série en fonction de critères « objectifs » de ce qui fait une histoire d’amour gay non vue à travers l’inconscient hétéro :


🎃 la fin de l’histoire d’amour lesbienne est-elle un « happy end »?
🎃 Le background des personnages de lesbiennes est-il autant décrit que celui des hétéros?
🎃 Le film a-t-il tendance à nier l’importance du fait d’être lesbienne, préférant dire « c’est une histoire d’amour avant tout »?

À toutes ces questions, l’article répond non. Selon moi, cela n’est vrai en partie que pour le second critère. Surtout pour les spectatrices/teurs non averti·es, qui ont tendance à ne pas repérer des indices pourtant évidents aux autres.

bly-feature

Dans l’autre article, son de cloche totalement différent : c’est une histoire d’amour lesbienne avant tout, dit-il.

-Il analyse la série sur la signification de l’amour lesbien qui est présenté. Il se préoccupe du ressenti de la spectatrice -lesbienne, on imagine- face à cette histoire. Il détecte beaucoup mieux les indices de « lesbianité » (indices qui malheureusement ne sont parfois visibles que pour les lesbiennes, oui, d’accord, c’est un problème. Et il parle non pas de « happy end » mais d’une fin loin d’être classique pour une histoire d’amour lesbienne. (je vous laisse le découvrir, je l’ai trouvé fort intéressant).

Et pour ma part, voici les réflexions qui me viennent…

🎃(SPOILER) La question du happy end se pose, oui, mais le fait que ce ne soit pas « techniquement » un happy end ne veut pas dire que cela n’en est pas un (après tout, dans Portrait de la jeune fille en feu, il n’y a pas non plus de happy end…mais le happy end lui même n’est-il pas un critère patriarcal ?).

Bien sûr, ce qui est reproché ici, c’est que l’une des deux protagoniste meure. Mais, ce qu’on reproche aux « non happy end » des films classiques qui parlent de lesbiennes (cf la rumeur dont on pourrait dire beaucoup…), ce n’est pas juste qu’une des deux meure, c’est aussi que cela vienne invalider la transgression d’avoir montre deux femmes qui s’aiment. Et qu’il ne faudrait pas que l’on puisse penser que ce qu’elles ont vécu est un exemple à suivre. Ains, c’est le plus souvent celle qui était -ou était censée être- hétéro au départ qui restait en vie, « ramenée dans le droit chemin » (straight). Ici, c’est elle qui meurt. Et ici, sa mort n’empêche pas l’amour lesbien de triompher.

Je m’explique : il y a deux histoires d’amour mises en parallèle dans Bly Manor, celles deux « jeunes filles au pair » qui viennent au manoir garder des enfants. La première, Rebecca, meurt alors qu’elle est dans une histoire d’amour hétéro toxique avec un manipulateur, l’amour toxique ne finissant pas avec la mort, car elle est prise dans les filets de la domination en revenant hanter pour faire peur les vivant·es.

La seconde, Dani, meurt alors qu’elle est dans une histoire d’amour lesbienne équilibrée et égalitaire, depuis de longues années (c’est un élément fondamental) et dans un amour de fait clairement féministe. Mieux, après la mort, elle laisse son amour en paix, avec la possibilité de s’en souvenir et de le raconter (cf Portrait de la jeune fille en feu). En ce sens, c’est à mon avis une immense victoire de ce type d’amour…

🎃 Ainsi, et le second article le montre bien, la série peut -et doit ?- être interprétée comme une déclaration politique que l’amour féministe, c’est à dire qui rejette la possession dans l’amour.
L’indice majeur de cela est donné dès le troisième épisode, lors d’une conversation entre Dani et Jamie. Jamie raconte à Dani l’amour hétéro destructeur qui a mené Rebecca à la mort, celui de Peter, manipulateur type. Elle dit alors : les gens confondent amour et possession et détruisent et se détruisent au passage. Ce à quoi Dani répond qu’amour et possession sont totalement opposés et que cela ne devrait pas arriver…une véritable déclaration politique qui séduit plus que toute autre chose Jamie, lesbienne misanthrope.

Cet amour qui ne chosifie pas l’autre, a de fait beaucoup plus de chances de pouvoir s’incarner -au moins à l’écran-, dans l’amour lesbien, puisqu’il n’est pas hanté par les codes du genre, et que partage, égalité, non domination sont possibles (et même dans un film « d’horreur » !) .
A partir de là, on sait que l’amour non possessif est le seul qui puisse apaiser le manoir ET interrompre « the haunting » des vivant·es par les mort·es. C’est pour cela que Jamie peut raconter l’histoire de Dani, leur histoire, parce qu’elle peut, encore une fois, se souvenir.

Pour conclure, je répondrais à la troisième question en disant : le film ne nie pas l’importance d’être lesbienne bien au contraire. Il dit : dans une société hétéropatriarcale, seul l’amour lesbien peut ne pas confondre amour et possession (mais évidemment cela ne veut pas dire que tout amour lesbien se passe comme ça ;-). Encore faut-il qu’il soit féministe, en pratique…

Pour autant, en raison même de quelques manques soulignés par le premier article (l’absence de background ou d’explicité), il est possible que le message ne passe pas autant qu’il le pourrait. Mais je préfère encore ça, à des films qui « cochent toutes les cases », mais s’enferment dans le dogme.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Après les César : la guerre des sexes n’aura pas lieu

Au surlendemain de la cérémonie des César, voici une vidéo du rassemblement. A écouter en entier : « vous saurez tout sur Polanski », « le violeur c’est toi », et « libérez nos soeurs ».

Vendredi 20 février, Place des Ternes, à proximité de la salle Pleyel où se déroulait la soirée des César
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La colère retombée (ou pas), que dire de plus des César 2020 ?

D’abord, que malgré tout quelque chose a changé. Ce qu’on retiendra cette année ce n’est pas la gloire de Polanski, mais la honte qu’il ait eu un nouveau César. Et le courage de celles qui ont refusé publiquement de cautionner, Adèle Haenel en tête.

Que Portrait de la jeune fille en feu ait été volontairement boudé, on ne peut finalement guère s’en étonner. Car les César ne se sont jamais vraiment intéressés au cinéma en tant qu’art, plus à son industrie. On regrette juste que parce que c’est un film exigeant, mais aussi parce que c’est un film subversif (montrer l’amour entre femmes et dans l’égalité, c’est bien plus subversif que céder aux sirènes du regard pornographique comme dans « la vie d’Adèle »), il ne puisse être accessible au-delà d’un nombre de personnes qui reste trop restreint.

Collage féministe post-César. Merci à la personne qui a fait la photo.
Je la citerais volontiers si vous avez son nom…

Et on observe, amusée de l’éternelle répétition des mêmes « backlash » (retour de bâton), ceux qui hurlent encore et toujours que cette cérémonie a été celle du grand lancement d’une guerre contre les hommes. Comme si le but du féminisme, n’était pas celui-ci : mettre fin à la guerre des hommes contre les femmes, en vue de la paix, donc…

C’était déjà pareil au moment de l’affaire DSK, j’en parlais ici…il y 9 ans ! https://sandrine70.wordpress.com/2011/11/11/elle-et-la-guerre-des-sexes/

Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à l’époque l’article était dans Elle…et qu’aujourd’hui on n’imagine plus que dans des journaux vraiment réacs, comme Transfuge, qui critiquait déjà tout récemment le concept de « female gaze » expliqué par Iris Brey.

Pourtant, ce qui reste, deux jours après ce beau rassemblement et cette triste cérémonie, c’est le panache de l’équipe du Portrait de la jeune fille en feu, la ringardisation définitive de la brochette de mâles sur scène des Misérables, et l’idée qu’après 10 ans de combat (depuis l’affaire DSK), de #jenaipasportéplainte (premier hashtag contre le viol que nous avions créé en 2012), à #metoo puis #jesuisvictime, les choses changent, le refus du statu quo grandit, la vieille garde se marginalise.

« La guerre des sexes n’aura pas lieu », donc, car elle est lancée depuis si longtemps contre les femmes et que la seule possibilité aujourd’hui c’est de continuer à lutter jusqu’à ce que le patriarcat dépose les armes, écoute, que la justice pour les femmes et les enfants existe et qu’enfin, la paix existe pour les femmes. Et l’on y revient toujours : « pas de justice, pas de paix »

Voici quelques articles intéressants suite aux César

Adèle Haenel réagit après sa sortie des César

Caroline de Haas : ce n’est qu’un soubresaut

https://awardswatch.com/what-happened-at-the-cesar-awards-was-a-setup-for-silence/

Césars 2020…dégoûtée

J’avais pourtant combattu contre mon pessismisme d’origine, qui me faisait me dire…que le film « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma ne serait pas distingué à la hauteur de sa qualité aux Césars pour au moins 3 raisons :

-le manque de visibilité persistant en France malgré #metoo pour des films réalisés par des femmes et qui parlent de l’expérience de celles-ci, et de leur volonté de réinventer les rapports humains…ou au moins d’en montrer une image moins univoque (le regard misogyne) à l’écran.

-les honneurs répétés pour un homme dont depuis dix ans je dénonce avec d’autres féministes ici le fait qu’on lui déroule le tapis rouge (je ne dirai pas son nom). Un homme qui se présente en permanence en victime, et retournant toujours la culpabilité (typique de la stratégie de l’agresseur).

-la volonté de discréditer un mouvement féministe -qui ne cesse pourtant de grossir- et qui essaie, non pas de pousser à la vindicte des coupables, mais bien de donner aux victimes les moyens de ne pas sombrer dans le désespoir de n’être pas entendues. Le « sort » qui devait être réservé à Adèle Haenel, dans ce contexte, était particulièrement étudié, celle-ci ayant contribué à jeter un pavé dans la mare et à importer enfin le mouvement #metoo jusque dans le cinéma français.

Je me disais donc, surtout au moment du rassemblement qui a précédé la cérémonie place des Ternes à Paris, qu’il y avait un petit espoir. Personne de l’équipe du film J’accuse ne serait dans la salle, les instances dirigeantes des César avaient démissionné, le rassemblement était massif et réjouissant dans sa forme.

Enfin, Florence Foresti, « maîtresse de cérémonie » n’hésitait pas à se mettre du côté des victimes dans un discours vif où elle ne prononçait pas le nom du réalisateur.

Et pourtant, 3 heures plus tard, elle commentait le résultat de la cérémonie par « Ecoeurée ». Comme nous. Car il avait encore eu un César de la meilleure réalisation. Et Portrait de la jeune fille en feu, nominé dix fois, repartait avec le seul César de la meilleur photo (mérité) pour Claire Mathon.

Anaïs Demoustier est superbe dans « Alice et le maire », pour autant, les performances de Noémie Merlant et Adèle Haenel dans « Portrait de le jeune fille en feu » sont incomparables, nous transmettant par le regard des émotions d’une complexité et authenticité exceptionnelles.

Les Misérables, c’est -selon moi- un bon téléfilm, mais c’est un film où encore il n’y a quasiment que des hommes (voir la photo de famille sur scène à la fin) alors qu’on avait l’occasion de voir un film où il n’y a quasiment que des femmes, certes, mais qui surtout est une révolution dans le cinéma, apporte quelque chose de nouveau. L’accueil extraordinaire du film dans des pays comme la Corée du sud ou les Etats-Unis ne trompe pas.

C’est bien triste que la France du cinéma soit en même temps celle qui ne reconnaît pas cette révolution à l’écran et qui continue de récompenser un cinéaste accusé de viol et qui a fui la justice et trouvé « refuge » en France, et se victimise au point d’utiliser l’affaire Dreyfus… (ce qui achève de me révolter) pour se victimiser. « Refuge » ? Mais c’est qui la victime ?

Heureusement, Adèle Haenel et Céline Sciamma qui ont quitté la salle…bravo et merci pour leur courage.
On aurait voulu qu’elle se vide entièrement…

Ces Césars 2020 resteront peut être ceux de la honte (et ne sont pas les premiers), j’espère que ce sera parce qu’après eux, les choses changeront.