Un festival de mortes

C’est terrible de faire un jour une découverte : les hommes représentent les femmes sans tête, sur les affiches de cinéma, les flyers annonçant des événements, et ce depuis que l’image a envahi nos espaces. Les hommes, et même les femmes, reprennent à leur compte cette façon de se représenter. Sans tête, donc mortes. Pour la société, les femmes n’existent que mortes.

Hier, j’ai parcouru Allociné, et en ai eu la confirmation, par au moins 5 affiches de mortes, bouts de chair censées représentées des femmes. (voir sea, no sex and sun, hasta la vista ou infidèles)

Cette représentation est d’autant plus forte et présente, que l’image vient représenter quelque chose qui aurait un rapport avec la sexualité des hommes. En résumé, c’est un stigmate de l’idée de la sexualité dans laquelle les hommes sont élevés : non pas un rapport « consenti » par un désir réciproque d’un échange ! Mais bien une équation  dans laquelle l’autre est absente : il faut un bout de chair de femme, sans tête, pour obtenir une éjaculation. Morte, parce que les vivantes peuvent dire non. Les mortes se laissent faire.

Ainsi, la représentation de mortes en images, n’est pas qu’en images : elle crée un symbole fort et une représentation d’elles-mêmes des femmes, une représentation d’elles pour les hommes, qui leur interdit pensée et capacité de refuser ce qu’on leur impose. Les femmes n’ont pas de tête, n’ont donc pas de plaisir, n’ont donc pas de sexualité. On peut les violer, les tuer, les « prendre ».

C’est une excision mentale, dont la représentation par l’image est le symptôme le plus flagrant, quoi que tant ignoré. C’est aussi l’excision universelle de ce qui nous appartient en propre : le clitoris. Ainsi, 130 millions de femmes sont excisées chaque année dans le monde. C’est une mutilation d’une violence inouïe. Je pense moi, qu’en réalité, ce sont toutes les femmes, que la société excise. En leur laissant ignorer l’existence de leur sexe, en leur apprenant qu’elles n’en ont pas, qu’elles sont « en creux » et « passives », elles sont élevées en ne sachant pas elles-mêmes qu’elles ont un clitoris dédié au plaisir et à la sexualité, que leur corps entier, muni d’une tête et d’un clitoris, est un lieu de vie. leur corps est vivant. Alors, est-ce la jalousie des hommes qui ne portent pas la vie, qui ont voulu tuer la vie dans le corps des femmes – sauf dans leur utérus- parce qu’elles la portent ?

Les façons de les mutiler et de s’auto-mutiler sont innombrables et dramatiquement efficaces : désir inconnu, corps nié, anorexisé, ou obèse de culpabilité, corps juchés sur ou enserrés dans des instruments de torture, têtes dissimulées derrière des interventions chirurgicales,  des voiles ou de la peinture, yeux cachés derrière des lunettes de soleil, les images de mortes, de corps qui n’existent pas, ont un tel effet sur elles, qu’elles n’imaginent même plus qu’un ailleurs est possible.

Un ailleurs où même si j’en parle je ne vous montrerai pas les images des femmes sans tête, parce qu’elles sont déjà trop en vous, en nous. Un ailleurs ou leurs corps vibreront d’être, entiers, par des échanges de mots et de bienveillance. Un ailleurs où le regard sera plein de vie. Ou l’espoir sera né à nouveau. Un ailleurs où notre seule maladie ne sera pas d’être des mortes en survie, mais celle d’un espoir humain.

Sandrine GOLDSCHMIDT

 

 

Publicités

8 réflexions sur « Un festival de mortes »

  1. Il y a surtout dichotomie profonde entre la tête et le corps : soit on représente le visage (élan amoureux, beauté, attachement), soit on représente le corps (sexualité). Nous ne pouvons être entières dans nos représentations : et l’intellect, et le corps, et la sensualité, et l’attachement?
    Cette dichotomie nous ampute de nous-mêmes encore plus que dans le regard de l’autre.

  2. Il y a surtout dichotomie entre la tête (portrait : beauté, douceur, amour, attachement) et le corps (offert : sexualité, tentation, sensualité), une interdiction implicite d’être nous-mêmes, d’être entières.

  3. Une analyse percutante qui renvoie à une volonté de représentation des femmes en publicité, par morceaux. Au prétexte d’éviter de choquer par du porno simple, on est passé à ce que les publicitaires appellent du décalé … la femme-bouche, la femme-seins, la femme jambes et qui marche sur la tête, la femme-fesses. Une façon insidieuse de continuer à présenter la femme produit de consommation à volonté.

  4. Ce billet me fait penser à un documentaire vu récemment et qui était consacré à la série de nus (nuEs en fait, comme toujours …) de Degas que je ne sais plus quel musée met à l’honneur en ce moment. Les femmes peintes le sont visage tourné ou baissé et Degas de s’en expliquer à l’époque par la volonté de rendre anonymes ces femmes pour se concentrer sur leur corps. Outre le voyeurisme malsain de ces représentations de femmes dans des positions intimes, c’est cette volonté de réduire les femmes à des corps sans visage, sans regard, qui m’a frappée.
    Comme quoi, le festival de mortes ça fait longtemps qu’il a commencé …

  5. Bonjour, je vais vous blesser mais peut-être le saviez-vous déjà :
    Dans leur veule langage machiste, nombre d’hommes véhiculent la comparaison des femmes qu’ils rencontrent avec la gamba. « On ôte la tête et on dévore le reste ».

    Je pourrais faire un recueil de tous ces commentaires style « corps de garde » que j’ai entendu au long de ma vie, tous plus choquants les uns que les autres.

    Toutes vos analyses et les réactions masculines actuelles ou la feinte indifférence dans les cas de viols notoires, comme celui perpétré par Polanski ou les multiples agressions de DSK, ou tout ce que l’Histoire nous rapporte sur les prises de pouvoir mégalomanes dans le sexisme macho, crédibilisent radicalement toutes vos actions qui ne visent même pas la revanche mais une dénonciation qui était pratiquement impossible auparavant.

    Merci pour ce travail énorme, profitable à toutes et à tous. victorkhagan@yahoo.com

  6. Oui voilà une chose que j’ai ressenti souvent : la tête est de trop. Mon billet dans lequel je traite des princesses de contes de fées fait un peu écho au tien. Les princesses de conte de fée aujourd’hui (hier c’était un peu différent) n’ont qu’un seul et même devoir : être belle et se taire (c’est avec la tête que l’on parle).

  7. Très juste cet article! Bravo! Les femmes sans tête c’est un classique de l’art patriarcal, ou je dirais plutôt de la machine de propagande patriarcale (qu’Andrea Dworkin nomme les législateurs informels).

    Oui les images disent tout, d’une part, sur ce que les hommes aiment en nous: qu’on soit absentes, mortes, prenables, des mortes-vivantes – pas tout à fait mortes car ils veulent toujours qu’on soit en capacité de simuler la jouissance et qu’on leur fasse ces sourires creux qui ne désignent que la terreur des femmes. Ca démontre à quel point le plaisir des hommes est basé sur l’unilatéralité totale, et donc le viol, l’anéantissement et la destruction de l’autre.

    Le morcellement des femmes c’est également un classique du sadisme porno: à partir du moment où les femmes sont fragmentées, montrées comme un assemblage de morceaux de chair fétishisés à consommer et à pilonner (seins, fesses, orifices, bouche, vulve/vagin, jambes, pieds) il n’est plus possible de s’identifier à elles comme des êtres humains, toute empathie devient impossible, et alors ça peut autoriser un déchaînement de violences sans fin qui n’a que pour seule issue la mort. Elles sont interchangeables, indénombrables, toutes sont LA même femme, ça ne fait plus nombre, ça ne fait plus génocide et massacre.

    Un autre classique c’est l’érotisation du regard dissocié des femmes dans les pubs: le regard creux, vide, le corps malade, émacié et affaibli, les yeux entourés de noir et le visage blanchi (cadavérisation, là encore), l’infantilisation des femmes: dans de nombreuses pubs on ne demande même plus aux femmes de faire semblant de sourire: signe du redoublement de violence contre les femmes ces derniers temps. c’est la représentation, la promotion et l’érotisation (puisque du point de vue du mec qui bande) de l’état de dissociation et de PTSD des victimes de viol par inceste. Les hommes veulent qu’on reste ces victimes/cadavres dissociées par les violences sexuelles et maltraitances.

    Mary Daly parle aussi de l’excision mentale des femmes par les sado-rituels – c’est très juste de dire que toutes les femmes sont excisées, je le crois profondément aussi. Toutes les femmes sont castrées, excisées, nous sommes amputées de nous-mêmes, fissurées en mille morceaux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s