#GPA ou l’ultime forme de dissociation marchande

« Pour continuer à fonctionner, le capitalisme doit  sans cesse trouver de nouveaux champs d’activités transformables en marchandise ». K.E Ekman, L’être et la marchandise.

Je sais, en ce moment je n’ai qu’un mot à la bouche (façon de parler) : « L’être et la marchandise ».
Ce livre fondamental, écrit par Kajsa Ekis Ekman, fait le point sur la marchandisation des êtres humains au travers d’une analyse très fine des discours pro-prostitution et pro-maternité de substitution, appelée par certains « Gestation pour autrui (GPA)« . Il s’agit en réalité de du commerce d’être humains : on achète pendant 9 mois une personne et l’enfant qu’on lui demande de porter.

Ce que s’emploie à décrypter cette auteure féministe et anarchiste suédoise, c’est comment le discours consiste à cacher systématiquement la réalité de cette atteinte aux droits humains au profit d’un discours mensonger sur le droit à l’enfant et le « bonheur de fonder une famille ». Quand en réalité il s’agit de pousser à l’extrême la réification de l’être humain en faisant croire qu’on peut « louer » ou « prêter » des parties de son corps sans dissociation, sans qu’il soit porté atteinte à l’intégrité de la personne*. Et cela pour obtenir en réalité qu’une personne, la mère qui porte l’enfant, soit à tout jamais exclue d’une relation avec le futur bébé. En effet, dans cette ode au bonheur familial qui se pétrit de multiples contradictions**, il y a une personne a qui est rejetée et à qui on interdit toute relation avec l’enfant, c’est la mère !

Les dernières pages du livre sont particulièrement efficaces à dénoncer cette absurdité et à expliquer en quoi la maternité de substitution va plus loin que toutes les autres formes d’aliénation de la personne humaine.
Je vais donc vous en citer quelques extraits marquants :

« De se répéter que l’enfant appartient à quelqu’un d’autre est le premier mantra de l’univers de la maternité de substitution. Là où la prostituée dit « ce corps n’est pas moi », la mère porteuse déclare « cet enfant n’est pas à moi ».

(…)

Pourquoi parler de cela comme d’un « travail », fait par un « objet » utérus qui serait louable ou prêtable est aberrant :

« La maternité de substitution se poursuit jour et nuit sans interruption durant 9 mois. Pendant tout ce temps, la femme est soumise à une multitude de restrictions. Elle ne doit pas faire d’efforts physiques, boire ou consommer des drogues. Si les acheteurs le souhaitent, elle doit se soumettre à des contrôles médicaux. Son corps subit de nombreuses transformations; elle a des nausées, son ventre grossit, elle peut souffrir de maux divers comme des dorsalgies, sans parler des douleurs de l’accouchement. Elle ne peut rien éviter de tout cela, elle ne peut pas avoir une seule minute de répit. Elle est plongée dedans, car c’est en elle. Le « travail » constitue son existence même, de jour comme de nuit ». Bien qu’elle vit en symbiose avec l’enfant, elle n’a pas la moindre prise sur lui -il appartient à quelqu’un d’autre.

Quel autre « travail » ainsi pratiqué 24h/24h ne serait pas considéré comme de l’esclavage et inhumain ?

 

Les stratégies de survie et l’enfermement ultime dans la réification

« Afin de pouvoir vendre une partie d’elle même, la mère porteuse -exactement comme la prostituée – se doit de désavouer une partie de son corps. La personne, qui connaît bien la prostitution et qui écoute ce que disent les mères porteuses, découvre de nombreuses similitudes dans les stratégies de survie. (…) Personne ne s’est intéressée de savoir si les mères porteuses subissent une dissociation émotionnelle. Au contraire, les analystes prétendent que c’est précisément cete distance qui prouve que la maternité de substitution fonctionne. La meilleure mère porteuse est décidément celle qui ressent le moins d’attachement au bébé à naître ».

(…)

« Là où les personnes prostituées peuvent fuir en vivant de façon destructive, les mécanismes physiques de distanciation sont impossible à la mère porteuse. Elle ne peut pas écourter le temps de travail ou prendre une douche après le travail. Elle ne peut pas adopter une double personnalité( …) Elle ne peut pas s’échapper en prenant  des drogues, fumer ou boire- il faut qu’elle prenne soin d’elle-même.

Et surtout :

« Elle doit vivre pour l’enfant, penser à lui à chacun des gestes de son quotidien. En même temps, elle doit créer cette différence entre elle et son corps, entre elle et l’enfant qu’elle porte – car l’être humain est toujours obligé de créer une distant entre l’être et la marchandise. Elle est contrainte de penser à l’enfant, mais il ne faut pas qu’elle s’attache à lui. C’est peut-être cela qui est le plus difficile, être contrainte de se vendre soi même et, en même temps, être obligée de penser à soi.  (…)

« La mère porteuse ne peut pas anesthésier son corps. Elle ne peut pas interrompre les mouvements de l’enfant, tout en n’ayant pas le droit de s’attacher à lui. (…) Que faire dans une situation où on est obligé de se dissocier d’une partie de soi et en même temps, s’efforcer d’en prendre soin, de s’en occuper ? »

 

La Madone mise sur le marché

K.E Ekman exprime enfin admirablement le mensonge qui tend à faire de cette pratique le comble du progrès qui offre le bonheur familial à toutes et à tous. En réalité, il ne s’agit que de la marchandisation de la figure patriarcale de la Madone.

D’un côté en effet il faut s’employer pour faire passer la maternité de substitution pour un travail, en dissociant la grossesse et accouchement du sacré (qui serait ici l’humainE), : « la maternité n’est plus sacrée, elle est un produit comme un autre! ».

De l’autre, les mères porteuses ne se décrivent jamais comme des travailleuses, mais plutôt comme faisant des « actes d’amour ultime », exerçant un « devoir sacré » : « Elles parlent  de « l’énorme récompense psychologique d’avoir aidé quelqu’un à atteindre le but désiré ». « L’argent n’est pas leur motivation première, c’est pour ces femmes une expérience féminine particulière (étude menée auprès de 200 mères porteuses potentielles).

Au final, les discours qui en font un travail laissent entendre en même temps qu’il s’agirait d’un acte de bienfaisance, dans un récit mettant en scène une Madone, et la figure patriarcale de la Sainte, qui trouve l’épanouissement dans le don de soi.

« 1-La mère porteuse met au monde un enfant sans avoir eu de rapport sexuel

2-Elle le fait uniquement pour faire plaisir à un couple sans enfant

3-Elle ne revendique rien pour elle-même si ce n’est le bonheur de l’autre couple

4-Elle est mariée, heureuse et en couple dans le cadre de la famille nucléaire. »

Il apparaît alors clairement que « Loin des fantasmes de Kutte Jönsson sur l a « brèche dans les normes familiales conservatrices », le monde de la maternité de substitution est imprimé d’une confiance inébranlable dans le caractère sacré de la famille. (…)

Dans ce monde, « Le rôle de la femme est net et précis  une nature généreuse, une épouse fidèle, qui donne naissance à beaucoup d’enfants ».

« Mais d’où vient donc cette aspiration à être une Madone ? Pourquoi une madone devrait-elle souffrir ? Pourquoi ces femmes se sacrifient-elles ? Pourquoi endurent-elles 9 mois de grossesse, avec tout ce que cela comporte -les douleurs, l’enfantement et les injections d’hormones- uniquement pour le sourire d’un couple inconnu ? Dans le monde de la maternité de substitution, l’explication officielle est que c’est dans la nature de la femme. On trouve partout dans cet univers-là cette manière de voir : cette prise de risque insensée est un acte sublime et typiquement féminin. Toutefois, si l’on va au-delà de la surface des vieux mythes sur les sexes, on s’aperçoit que, derrière le désir d’être une Madone, il y a souvent une profonde douleur ».

Et comme par hasard, les études faites auprès des mères porteuses montrent que celles qui ont subi des violences masculines extrêmes dans l’enfance, viols par inceste, ou celles qui ont perdu un enfant sont surreprésentées.

« Phyllis Chesler, qui a traité de nombreuses mères porteuses, écrit que la maternité de substitution est, pour beaucoup, une tentative de purification par éradication du sentiment de culpabilité et de honte.  (…)

N’est-ce pas cela qui constitue la manière classique qu’ont les femmes d’essayer de tout arranger ? De souffrir afin de rendre le monde meilleur ? De croire qu’il y a quelque chose de bon qui naît de notre douleur ? Que nos blessures vont nous libérer d’une culpabilité qui n’a jamais cessé de nous écraser » ?

Masochisme classique en patriarcat où la honte et la culpabilité qui devraient être celles des agresseurs est retournée contre les victimes.

« La séparation de la sexualité et de la reproduction, de la pute et de la Madone, de l’image et du texte, de la pratique et de la théorie a des racines plus profondes dans la société. Ce sont un ensemble de contenus inconscients du psychime masculin que la femme a dû endurer. Et ces complexes sont désormais des industries. Lorsqu’on crée de grandes industries à partir de complexes psychologiques, ce même complexe se dévoile dans toute son absurdité. Jamais jusque là, le désir de dissocier la « pute » de la « madone » n’avait autant imprimé de son empreinte la géographie physique même de la terre. La Thaïlande est devenue fournisseur de femmes et de filles pour l’industrie du sexe; l’Inde est devenue fournisseuse de femmes pour les enfants d’autrui ». La civilisation est façonnée, littéralement, à l’image de l’homme ».

L’Inde qui d’ailleurs, fournit à la fois des enfants issus de la maternité de substitution et de l’adoption. Et K.E Ekman termine son livre en faisant le parallèlle, citant la similitude entre des témoignages de mères ayant abandonné leur enfant à l’adoption avant l’accouchement et de mères porteuses. (J’en profite au passage pour vous inviter à la séance du festival « Femmes en résistance », le 29 septembre à 13h30, qui abordera justement ces sujets : adoption et maternité de substitution en Inde avec la diffusion de deux films : « Celle qui meurt » de Sabreen Bint Loula, 22′, et « Mother anonymous, de Sheela Suravanan ainsi que la question de la prostitution, dans une séance intitulée : tu ne seras ni achetée, ni vendue, ni violée).

« Ce qui revient constamment, c’est le sentiment de perte, la perte du Moi comme entité intègre. La prostitution aussi bien que la maternité de substitution fragmentent l’être humain, et le discours à leur propos a le même effet sur la société. Nous oublions la notion d’unité. ».

Mais en refusant ce monde, on peut aussi se réunifier, et c’est la conclusion de Kajsa :

« Lorsque nous revendiquons notre totalité, notre intégrité, quelque chose se passe, et il y a des conséquences. Lorsque nous disons que maintentant ça suffit, je ne veux pas jouer un rôle, je ne veux pas me cacher, je ne suis pas une pute, je ne suis pas une Madone, je suis un être humain et j’ai le droit d’éprouver des sentiments. Je ne suis ni ceci ne cela, j’ai le droit aux enfants que je mets au monde. Je ne suis pas obligée de coucher avec des hommes qui me déplaisent. Mon corps est vivant et je dois écouter les signaux qu’il me donne. Il n’est pas ma propriété, il ne représente pas non plus un objet personnel, il est simplement ma possibilité au monde. (…)

« S’enclenche alors la dé-réification. C’est un violent processus. Il consiste à réparer les blessures dues au dualisme, à la dissociation de soi ». Et elle finit en citant le cas de Gloria, qui a abandonné son fils à l’adoption avant la naissance et le retrouve 30 ans plus tard : « le mur s’est alors effondré, je commençais à réaliser ce que j’avais fait et ce qui m’était arrivé, d’une manière et à un niveau jamais ressenti auparavant. Enfin, je n’étais plus en état de léthargie ».

S.G

NB : j’ai essentiellement ici parlé de la seconde partie du livre, consacrée à la maternité de substitution, la première est tout aussi essentielle qui décortique les discours pro-prostitution.

* les discours pro-prostitution et pro-GPA utilisent une phrase féministe un peu malheureuse : « mon corps m’appartient », là où il aurait été préférable de dire : « mon corps c’est moi », que ce soit mon sexe, mon utérus, mes mains ou mon cerveau, mon corps c’est moi, on ne peut porter atteinte à une partie de mon corps sans porter atteinte au tout.

**un des arguments des pro est de dire que la parentalité n’est pas biologique mais sociale, qu’il importe peu donc que la mère porteuse ne soit pas la mère. Sauf que la particularité de la maternité de substitution, c’est que c’est justement parce que des couples infertiles (hétéro ou homo sexuels) veulent absolument être les parents biologiques des enfants qu’ils recourrent à l’exploitation d’êtres humains à travers leurs utérus.

 

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11 réflexions sur « #GPA ou l’ultime forme de dissociation marchande »

  1. Sans compter qu’une grossesse n’est jamais sans danger pour la femme. On a déremboursé et diabolisé la pilule Diane35 pour 13 cas mortels qui lui ont été imputés en plus de 20 ans. …
    77 femmes meurent chaque année suite à une grossesse.
    Est-il envisageable de faire courir un risque mortel à un être humain pour « dé-biologiser » la famille ? Au nom de je ne sais droit ?
    Moi-même mère d’une fille, j’ai perdu l’audition dès le début de ma grossesse et ce ne pouvait pas être prévu. Je suis appareillée, j’ai été opérée d’une oreille mais je l’ai quand même perdue et je suis sujette à des vertiges. Bref, je suis handicapée mais ma fille est ma fille.

    De nombreuses maladies se développent à l’occasion d’une grossesse:
    -diabète,
    -hypertension,
    -éclampsie etc.
    Quid en cas de césarienne ?
    Quid en cas d’anoxie de l’enfant à la naissance ?
    Quid en cas de séparation des commanditaires ?
    Quid en cas de retard mental non décelable lors des échographies ?
    Il me semble pour le moins nécessaire de rappeler qu’un don de sperme n’est pas équivalent à 9 mois de grossesse et que le corps des femmes ne saurait continuer à être une marchandise dans un monde où l’on commence à vouloir donner des droits aux animaux (ce que je ne conteste pas).

    Pour finir:
    si la prostitution était une liberté on rencontrerait davantage d’hommes dans l’industrie du sexe pour vendre le leur à des femmes. Quand ils se prostituent, ils vendent majoritairement leur sexe à des hommes.
    La prostitution « libre » est une arnaque et une propagande.

    En France, il est impossible de publier un livre dénonçant la prostitution, j’ai traduit le livre de la juriste Catharine MacKinnon en français « Traite, Prostitution et Inégalité » je n’ai reçu aucun accord de publication jusqu’à présent: censure totale !

  2. Sandrine . Merci beaucoup pour toute cette réflexion , travail et relation du livre  » L’être et la marchandise  » qui décrit une fois de plus l’atteinte aux droits humains ..
    Philippe Scelles

  3. Merci de cette recension attentive et empathique, Sandrine! Ce bouquin vient tout juste d’être aussi traduit en anglais (www.spinifexpress.com.au/Bookstore/book/id=246/‎) chez Spinifex Press, ce qui devrait donner un impact planétaire au travail d’enquête et d’analyse d’Ekman.
    On peut consulter sur Youtube une entrevue d’une énergie réjouissante qu’elle a donnée en anglais à un collectif de vidéastes hollandais-es: http://www.youtube.com/watch?v=scOlrYokdJM
    J’en ai traduit le texte pour votre Collectif libertaire anti-sexiste, au http://coll.lib.antisexiste.free.fr/news3.html (dérouler environ 25% de cette page d’archives pour y arriver.)

  4. Por los que hablan español: Una entrevista con la escritora del libro en español, hecha en Cuba la semana pasada se encuentra , junto con Mariela Castro Espín la directora del CENESEX

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