Plaidoyer pour l’abolition: "il est possible de changer les choses"

EkmanSouvent, au fil de ma prise de conscience féministe, je me suis dit que faire le choix de regarder la réalité en face était douloureux. En effet, chausser des lunettes féministes, c’est découvrir un monde où les violences des hommes contre les femmes sont la règle et le quotidien à un point tel qu’on peut parler d’une guerre contre les femmes. La situation est rendue d’autant plus difficile qu’une des particularités du système, c’est que contrairement à d’autres systèmes oppressifs, les opprimées vivent de très près avec les oppresseurs, et que leur emprise ne s’arrête même pas avec la possibilité de s’évader pour dormir, rêver, se ressourcer dans une chambre à soi.

Avoir conscience de cette situation montre aussi à quel point il est difficile d’en sortir. A quel point il est délicat de faire sienne la phrase de Christine Delphy à propos des "femmes de droite" d’Andrea Dworkin : "ce qui paraît le plus noir est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif". Pour autant, pouvons-nous nous permettre de désespérer ? A contrario, pouvons-nous ne pas désespérer ?

L’exemple de notre lutte pour l’abolition de la prostitution est à cet égard fondamental à mon avis : en effet, la perversité du système d’oppression est ici totale, comme l’explique Kajsa Ekis Ekman dans "L’être et la marchandise". Pour contrer l’évidence du crime de masse que constitue l’autorisation faite à des hommes de payer pour disposer sexuellement et violemment d’êtres humains, le mensonge est partout et il est organisé.

Comme le dit l’auteure, "Vu de l’extérieur, le discours pro-travail du sexe ressemble à un récit qui saisit la complexité de la vie, qui insiste sur le fait "qu’il existe aussi bien de bonnes que de mauvaises expériences dans la prostitution" et qui prétend proposer une image nuancée sur tous les aspects de la prostitution"

Pour donner un  exemple, ce commentaire reçu ici sur mon précédent article : "Un seul combat doit être mené : la prostitution forcée. Quand la prostitution est pleinement consentie (oui des cas existent !!!), on rentre dans la sphère de la vie intime et de la vie privée."

On voit bien qu’il s’agit là d’opposer un discours qui serait simplificateur et dogmatique à un regard nuancé. Ekman poursuit :

"S’arc-bouter contre le prétendu dogmatisme du féminisme radical est peut-être l’argument le plus commun. Il n’existe guère de textes favorables au "travail du sexe" ne montrant pas d’irritation devant les arguments des féminismes radicales. Il n’est pas possible de raconter l’expérience de vie des "travailleuses du sexe" sans commencer par une tirade sur "les féministes radicales qui pensent que toutes les prostituées sont des victimes et qui ne laissent personne d’autre exprimer son point de vue".

Dans un contexte où les féministes, lorsqu’elles dénoncent trop fort les violences, sont accusées de vouloir "la guerre des sexes" (cf la suite du commentaire cité plus haut : "De quel droit quelques féministes d’arrière garde se permettent d’imposer leur propre conception de la morale et légiférer sur la sexualité de leurs congénères. ! Vous vous trompez de combat, en vous ne faites qu’alimenter une guerre des sexes avec vos propos d’un autre âge sur le patriarcat"),

"On ne dit jamais ce qu’est le féminisme radical", explique Ekman. Toutefois, en général, on laisse entendre qu’il s’agit d’un féminisme extrêmiste, lequel est décrit comme dogmatique, détestant les hommes et la sexualité. Par contraste, le discours pro-travail du sexe dépeint un prétendu féminisme "sexuellement radical", qui se prétend ouvert, nuancé, et qui discute des désaccords. Cependant, si nous observons les faits relatifs à la prostitution, l’analyse féministe radicale n’est pas du tout exagérée. Tout ce qu’elle avance concernant la violence dans la prostitution est exact et même plus encore. Dans sa description de la réalité, le féminisme radical a raison, car il se base sur ce qui se passe réellement et non sur une image idéalisée de la prostitution".

1/Le féminisme radical dit la vérité, mais ne permet pas de sortir du constat

Pourquoi alors le féminisme radical est-il rejeté, en particulier par certaines femmes sur le chemin de leur prise de conscience féministe ? Kajsa Ekis Ekman avance une explication : c’est parce que s’il dit la vérité, le féminisme radical ne permet pas de sortir du constat : en gros il nous fait toucher le fond de la piscine, mais ne permet pas (ou ne nous donne pas l’impression de permettre) de donner le coup de pied qui va nous donner l’espoir de remonter. Et les tentatives, dès lors qu’elles affirment pouvoir changer les choses, sont souvent rejetées comme étant des compromissions.

"Après avoir constaté ce qui se passe dans la prostitution, plus rien n’est dit : il n’existe pas de voie de salut ni de signal d’où pourrait venir la libération. L’analyse se clôt après avoir constaté ce que font les hommes aux femmes. Aussi, la réalité devient-elle immobile, inaltérable. La violence masculine contre les femmes semble immuable.

Il y a là aussi une sorte de réification. Les positions se figent et se bloquent. Néanmoins, les causes de cette réification ne se situent pas dans le féminisme radical en soi. C’est plutôt un processus que beaucoup de mouvements sociaux traversent, une conséquence de la marginalisation des forces radicales. Celles qui ne s’adaptent pas à l’ordre du jour néolibéral en vigueur risquent de se trouver bloquées et d’opérer une analyse statique. Elles cessent de voir la dynamique, de rechercher des solutions et désespèrent. Au lieu, elles sèment le découragement et expriment l’idée que tout changement n’est qu’un simple maquillage. Cela peut se produire dans des mouvements sociaux, exactement comme dans l’art, la littérature, la religion ou une relation amoureuse. Un mouvement social doit être capable d’identifier les contradictions dans la société telles qu’elles existent aujourd’hui et, en particulier, où se situe le germe du changement social".

Le féminisme radical, dès lors qu’il apparaît comme statique et n’identifie pas où se situe le germe du changement social, laisse alors la place "au relativisme et au postmodernisme".

2/ Le relativisme pro-prostitution : tout est noir et blanc ou la fausse dialectique

votezlabolitionEkman explique alors comment elle a vécu une période -les années 1990- où les femmes ont commencé à ne plus pouvoir "se concentrer sur tout ce qui était fâcheux, et à la place, ont invoqué la théorie queer" : l’avantage de celle-ci, c’est que tout y est acceptable, "aussi longtemps que c’est considéré comme formidable et que la société dit que c’est mauvais".

Exemple type : la société disant qu’être une "salope" c’est mauvais, il nous suffirait donc de dire "je suis une salope" pour prendre le pouvoir et que tout soit formidable…

Donc, alors que les féministes radicales "ont développé des antennes extrêmement sensibles devant l’oppression des femmes, vivre avec ces idées pouvait devenir trop lourd et impossible à endurer à la longue". Elle explique ensuite que le discours pro-travail du sexe a eu l’intelligence de flatter notre esprit dialectique : "ce discours parle de nuances, de complexité, et assure écouter les différentes voix. il se dit capable de maîtriser les contradictions de la vie"

Ce n’est toutefois que "de la publicité sur un emballage. En réalité, le mythe du travail du sexe est lui aussi complètement figé", poursuit-elle.

En effet, il affirme en même temps que la prostitution est une oppression (forcée) mais aussi une libération, qu’elle "défie et renforce à la fois le patriarcat, qu’elle est simultanément une bonne et une mauvaise chose". Contre l’expression tournée en dérision "tout est soit noir soit blanc", le discours pro-travail du sexe proclame : tout est en permanence noir et blanc". Ce n’est pas une opposition dans le sens dialectique du terme, au contraire, "c‘est la confirmation du vide comme statu quo".

Ainsi, elle montre comment le discours pro-travail du sexe, "comme le discours post-moderne, fait semblant d’être ouvert, de bouger et d’être nuancé, mais en fait rien ne bouge et nulle porte ne s’ouvre".

En fait, conclut-elle, ce discours permet d’arriver à défendre le fait qu’on s’en tient à l’exception. Dialectiquement, on démontre en général que l’exception confirme la règle. C’est-à-dire que l’existence d’une exception montre que si une chose est généralement vraie, cela ne veut pas dire qu’elle l’est systématiquement. En revanche, les post-modernes affirment que l’exception infirme la règle. "Aussi Petra Östergen peut affirmer qu’il existe des prostituées heureuses de leur sort, sans toutefois se sentir obligée de prendre en considérations le fait que 89% d’entre elles, selon l’étude internationale la plus importante jamais réalisée jusqu’à présent, désirent quitter la prostitution (M.Farley). Le fait est que, pour les post-modernes, non seulement l’exception infirme la règle, mais elle est la règle !

Le chemin de la sortie

Nous avons donc analysé comment le désespoir ne pouvait qu’être porteur d’immobilisme et que le féminisme radical avait pu être compris comme désespérant. Comment également le discours venu le contrer – le post-modernisme pro-prostitution- faisait semblant de bouger mais ne visait qu’à renforcer le statu quo par le déni de la réalité et le mensonge systématique d’une fausse dialectique. Quel est alors le chemin de la sortie ?Place de l'Abolition

Ekman considère qu’il peut parfois y avoir des "chocs", des coups de tonnerre "qui peuvent frapper l’ensemble de la société. (…) Dans des moments de turbulence et de bouleversement social, une société dans sa totalité peut traverser le processus collectif qui consiste à ôter les masques".

Ainsi, elle donne l’exemple du travail d’une chercheuse suédoise qui a voulu appliquer une expérience partant d’une hypothèse novatrice, qui stipule que pour pouvoir analyser à la bonne distance, il fallait que l’enseignant-e et le/la chercheur-e soient en proximité avec les personnes qu’elles étudient. Hanna Ollson, chercheuse suédoise raconte comment elle a été transformée par son immersion dans la réalité de la prostitution. Et elle écrit :

"c’est maintenant seulement que je commence sérieusement à voir la violence et l’abus, qui s’expriment de différentes façons, dans pratiquement chacune des interviews. Le sentiment d’appartenance croît et il m’est de plus en plus difficile d’instaurer une limite entre le travail et moi-même". A tel point qu’elle commence elle-même à être dissociée : "ce sont deux Moi qui se développent : un moi de prostitution et un moi propre. Et il faut que je tienne ces deux Moi séparés. C’est la seule chose à faire pour pouvoir survivre".

Ce que découvre cette chercheuse, peut-être que la société est en train de commencer à le découvrir. Ainsi, les pays réglementaristes commencent à voir tomber les masques. Pays-Bas et Allemagne sont obligés de se rendre à l’évidence : ils favorisent la traite des êtres humains et la perpétuation des violences.

A l’opposé, la position abolitionniste suédoise fonctionne et est bien accueillie dans de nombreux pays.

Donc, alors même que dans les années 1990 le désespoir a provoqué l’émergence d’un discours post-moderne qui a mené aux expérimentations les plus violentes, à affirmer qu’on allait protéger les prostituées par une politique de réglementation et de réduction des risques, qui s’est avérée désastreuse, on constate que les efforts des abolitionnistes paient, font avancer les choses, sont un véritable facteur de changement.

Les abolitionnistes démontrent un fait qui est fondamental si on veut pouvoir rester féministe, ou tout simplement vivant-e-s :

"Il est donc possible de changer les choses".

S.G

Toutes les citations sont tirées de "L’être et la marchandise", de Kajsa Ekis Ekman, éditions M éditeur, collection "mobilisations", pages 128 à 134

 

L’intervention de Kajsa Ekis Ekman lors de la manifestation d’abolition citoyenne du système prostitueur, le 13 avril 2013 à la machine du moulin rouge :

 

 

 

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Changer de fesses comme de chemise ?

changezdefessesC’est le printemps, l’humeur est légère, les corps vont bientôt se dévoiler, ne serait-il pas temps de changer de fesses ?

Oui, vous avez bien lu, voici ce qu’on m’a proposé sur mon pare-brise ! Un joli effet de la marchandisation croissante des êtres humains directement destiné à tendre une perche à mes mains qui cherchent des sujets pour se balader sur le tableau de bord de ce blog… Un petit prospectus qui en dit long sur les effets du formatage de nos esprits ! Je n’en dirai guère plus pour ne pas alourdir le propos : l’image parle d’elle-même pour renforcer la pertinence de l’analyse de Kajsa Ekis Ekman, auteur de "L’être et la marchandise", qui montre comment, à partir de la célèbre formule : "mon corps m’appartient", récupérée par ceux qui veulent tirer profit des êtres humains et les pro-prostitution : on en vient à faire de notre corps un ensemble de morceaux qui seraient nos biens à vendre. Mon corps ne serait pas moi mais "à moi", donc un bien, et comme tous les biens, je pourrais les vendre, louer, etc.

Changez de fesses, donc, comme on change de chemise ? Hop, celles-ci ne me plaisent pas, j’en prends d’autres. Et puis, comme pour la mode, si j’en changeais tous les ans ?

L’image, évidemment, montre des fesses, mais pas comme partie à part entière tout à fait constitutive d’un être humain, mais comme un morceau qui s’échange : évidemment, montrer la tête de la femme était exclu…

Enfin, une petite phrase qui en dit long : changez de fesses oui mais surtout, "avant qu’elles ne vous trahissent". Les fesses, chacun sait, c’est un peu comme les pneus de voiture…il faut en changer régulièrement sinon elles, ces objets qui n’ont rien à voir avec vous, risquent de "nous trahir" et d’éclater, ou peut-être de se dégonfler, qui sait ? Que se passe-t-il alors ? On n’a plus de train arrière ? On ne peut plus s’asseoir ? Ah non, peut-être qu’on risque de ne plus avoir de "fesses acceptables" (baisables), c’est ça (comme si on a des poils, ou des vulves imparfaites, ou des peaux sans fard) !!?

J’en ai presque oublié de regarder comment on voulait me faire changer de fesses : il semblerait qu’il s’agisse de pédaler dans l’eau en cabine privée !

Moi, je vais plutôt garder mes fesses, et continuer à me sentir comme un poisson sans bicyclette…

S.G

 

 

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Abolir le système prostitueur, c’est oeuvrer pour les personnes prostituées

abolitionloi

268 voix pour l’abolition à l’Assemblée nationale, le 3 décembre 2013

Votée début décembre à l’Assemblée nationale, la loi pour le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel devrait être examinée au Sénat avant l’été. Les travaux de la Commission spéciale qui la prépare doivent se poursuivre (Danielle Bousquet a déjà été auditionnée en février). Le Sénat recevra ce mercredi à 11h30 le STRASS et ACT-UP deux associations anti-abolitionnistes. Ensuite, seront reçues à 14h30 Rosen Hicher et Laurence Noëlle, survivantes de la prostitution favorables à la loi, deux militantes infatigables et courageuses qui, par leur volonté de témoigner pour que d’autres puissent ne pas avoir à vivre ce qu’elles ont vécu, ont eu à mon avis un rôle déterminant dans l’adoption de la loi, et la compréhension par la société française de ce qu’est la prostitution.

Ces derniers mois, après le vote de la loi, le discours de ses adversaires s’est concentré sur l’idée que les personnes prostituées seraient en danger du fait que les clients-prostitueurs, ces hommes qui leur font subir chaque jours des violences répétées et inouïes, ne seraient plus autorisés à les payer pour en faire ce qu’ils veulent…les violer, les humilier, les frapper, etc..

Il est donc à nouveau nécessaire de diffuser le plus largement possible un discours fondé sur la réalité et non d’alimenter les fantasmes d’une "prostitution choisie" qui serait source d’"empowerment" (affirmation et accomplissement de soi) et vaudrait mieux que de ne pas y être. La prostitution revendiquée choisie, que je définirai pour ma part comme la prostitution revendiquée par des personnes qui affirment que si elles voulaient elles pourraient faire autre chose, concerne une infinie minorité de personnes. Sans compter que toutes les études, témoignages et documentations sérieuses expliquent que les personnes prostituées, prises dans les violences quotidiennes insoutenables, ont revendiqué à un moment ou un autre qu’elles faisaient ça par choix. Mais dès qu’elles ont pu sortir de la toile patriarcale aux fils très collants, elles ont interpellé, en particulier des féministes, pour expliquer que franchement, elles avaient été bien naïves de les croire. Quant à l’immense majorité des personnes prostituées, prises dans des trafics ou des situations de violences terribles, en majorité immigrées, pauvres, femmes, enfants, sont-elles représentées par celles et ceux qui revendiquent le "libre choix" ? Prennent-ils la parole pour les défendre ? Leur laissent-ils la parole ?

DSCF6161Rappelons donc quelques réalités importantes :

1/ La prostitution est une violence inouïe faite à l’être humain, et en particulier aux femmes et aux enfants puisqu’ils sont l’immense majorité des victimes. Pour vous en parler, je publie le lien de la tribune des médecins et professionnels de santé parue dans Le Monde en fin d’année dernière, parmi lesquels Axel Kahn et Muriel Salmona :

Ce sont les acheteurs de sexe qu’il faut pénaliser

Et l’ensemble des témoignages parus en novembre : 30 jours, 30 témoignages

2/ Là où l’abolition de la prostitution a été mise en place, la situation des personnes prostituées n’empire pas. Au contraire. Elles ont enfin un recours contre la violence des hommes-prostitueurs, et elles savent que la société est de leur côté. On comprend bien que faire croire le contraire est vital pour ceux qui veulent que la prostitution perdure. Car en effet, reconnaître cette évidence, implique que les personnes prostituées ont enfin accès à leurs droits fondamentaux d’êtres humains. Comme il est fondamental que ceux qui veulent pouvoir continuer à violer des femmes et des enfants en toute impunité laissent croire à leurs victimes que si elles parlent, personne ne les entendra. Ici, la loi menace ce silence imposé.

Il faut donc diffuser largement les effets réels d’une loi d’abolition du système prostitueur :

Abolition de la prostitution : pourquoi la Suède est un bon modèle

3/ Enfin, il y a un risque réel : c’est qu’à trop dire "ça ne marchera pas de toutes façons" et ce sera pire, c’est que personne n’y croie et ne se donne les moyens que ça marche. Mais c’est sans compter sur ce que sont les militants et militantes abolitionnistes, en particulier celles et ceux, qui comme au Mouvement du Nid ou à l’Amicale du Nid, aident au quotidien les personnes prostituées. Ce sont seulement des personnes qui refusent la fatalité et l’idée ambiante que rien ne peut changer (celle qui sert si bien le patriarcat et le capitalisme), qui font le pari que si l’on ne croit pas que le monde peut s’améliorer, alors ce n’est pas la peine de le vivre. Des utopistes oui, mais au sens le plus concret du terme : elles croient que vivre mieux est possible. Ce sont enfin des personnes qui font le pari que la vie d’une personne prostituée, d’une femme, d’un enfant, vaut la peine qu’on y consacre toute son énergie militante. Et que ça va marcher. Donc oui, il faudra des moyens pour pouvoir accompagner les personnes prostituées et ce ne sera pas toujours facile. Mais les militantes et militants abolitionnistes ne s’imaginent pas que leur travail s’arrêtera après le vote de la loi. Ils et elles ont plus que conscience que c’est là que tout commencera : il faudra rendre réel le signe fort qu’aura donné l’Etat aux personnes prostituées qu’enfin, elles sont considérées comme des êtres humains.

S.G

PS : n’hésitez pas à diffuser également le Scoop.it que j’ai constitué "Abolition 2012" avec articles et tribunes parus : http://www.scoop.it/t/abolition2012

dwo

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Femmes du monde indien, de Colombie et du Rwanda

Trois événements à vous annoncer aujourd’hui : non, pas le nouveau gouvernement, peut-être en parlera-je tout à l’heure à Radio libertaire, mais pour cela vous n’avez pas besoin de moi. Taubira gardée à la justice, Vallaud-Belkacem aux droits des femmes, ville, jeunesse et sports, et la parité conservée (la parité mais aux postes que les hommes ne jugent pas régaliens -sauf la justice, comme avant), on va dire que le changement n’est pas très significatif pour l’instant….

Les événements que je veux annoncer sont pour les Parisiennes et les Parisiens, même s’ils concernent tout le monde.
D’abord,

une rencontre de l’association  "Filles du Monde Indien" (FMI) au cinéma la Lucarne à Créteil demain 3 Avril à partir de 18h30.

Voici ce que sa présidente en dit : "Nous vous accueillerons avec quelques douceurs, salées et sucrées, le tout accompagné d’un tchai de printemps. Il y aura des stands d’artisanats pour pouvoir acheter des souvenirs et soutenir les femmes Indiennes, Bangladeshies (…) A 19h nous vous projeterons le documentaire : "Mother Anonymous" de sheela saravanan (10mn) sur la question de la grossesse pour autrui. 19h15 début de la conférence en présence de Kuljit Kaur qui est arrivée en France. Elle nous parlera des avancées des lois indiennes en faveur des femmes et notamment la récente mesure contre le harcèlement sexuel au travail, les mesures nouvelles contre les violences faite aux femmes. A demain !"

lucarne

Par ailleurSamedi 5 avril à 15 heures à la fontaine Stravinsky près de Beaubourg aura lieu un rassemblement en solidarité avec les femmes rwandaises qui ont porté plainte pour viol contre des militiaires français (voir le site http://contreviolsrwanda.info/)

Et au comptoir Général à partir de 14 heures, un autre événement important : "Luttes des femmes en Colombie", avec une conférence-débat avec Florence Thomas et Olga Gonzaler, la projection d’un documentaire "guérisseuses de maintes lunes" (voir ci-dessous) et enfin des chants féministes par le groupe Aquelarre, que vous connaissez si notamment vous êtes venues à Femmes en résistance.

Toutes les infos sur l’affiche ci-dessous

colombie

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Une valse pour Monica

Je ne connaissais pas Monica Zetterlund…une grande star et interprète de jazz…et également comédienne…et pourtant elle eut beaucoup de succès. Mais voilà, c’est le lot de nombreuses femmes talentueuses…on ne raconte pas assez leur histoire. Alors tant mieux si un film, "Valse pour Monica" le fait (il paraît qu’il a été premier au box office en 2013 en Suède), même si malheureusement, le résumé du film ne peut s’empêcher de la ramener à son "rôle naturel"…jugez plutôt :

Au début des années 1960, Monica, une jeune suédoise déterminée à devenir une icône du jazz, se lance dans la carrière de ses rêves qui la mènera de Stockholm à New York. Elle y côtoiera Miles Davis, Ella Fitzgerald, ou encore Bill Evans, qui adaptera pour elle son immense succès : "Waltz for Debby". L’histoire vraie de Monica Zetterlund, légende suédoise du jazz, qui sacrifia son rôle de mère et sa vie amoureuse à sa quête de consécration.

Mais gardons le côté positif : nous savons désormais qui elle est (pour celles et ceux qui le savaient déjà, pardonnez mon inculture) et pouvons écouter ses chansons !

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Documentaires : La petite Roquette, luttes des femmes LIP et Kate Millett

Trois événements à ne pas manquer en huit jours, trois projections très intéressantes…on pourrait se demander pourquoi tout en même temps, mais contentons-nous de nous réjouir…

Dès demain soir au Nouveau Latina (20, rue du Temple) à 20h, la projection de "La petite Roquette", documentaire de Guillaume Attencourt sur la prison de femmes qui accueillit de 1836 à 1974 des femmes en détention préventive ou condamnée à des peines de prison de moins de 1 an.

La séance aura lieu en présence de Nadja Ringart, sociologue et féministe, qui a été détenue à la petite Roquette trois mois en préventive pour des raisons politiques avant d’être mise en liberté provisoire puis condamnée à 6 mois avec sursis. Elle a d’ailleurs écrit dans le cadre du mouvement de libération des femmes un texte sur la prison : "toutes ces femmes…une caricature, la prison", que vous pouvez retrouver dans les "Textes premiers" édités à l’occasion des 40 ans du mouvement .

Un petit extrait : "Ce n’est pas non plus de la même façon qu’un homme et une femme arrivent en prison. La population pénale féminine est différente. On trouve beaucoup plus de petits coups dans lesquels lesfemmes sont entraînées directement par le mari ou par isolement qu’elle ne peuvent assumer. Sans sparler de celles qui viennent se réfugier là contre le froid ou le mari pour quelques mois d’hiver, il est très rare qu’elles soient enfermées pour un délit dans lequel elles sont seules impliquées ou qu’elles ont seules organisé". (publié à l’origine dans Partisans "libération des femmes année zéro").

Deuxième projection importante, jeudi soir à Créteil, un film de Et en présence de Kate Millet, féministe "historique" américaine et auteur de "Sexual Politics", qui est cette année l’invitée d’honneur du festival.

"Three Lives", le documentaire réalisé en 1971 par Kate Millett sera projeté : c’est le portrait de trois femmes qui parlent de leur vie, "évoquent les conflits passés, les décisions et les conséquences de leurs actions qui les mènent à se réaliser en tant que femmes".

La projection sera précédée d’une rencontre avec Kate Millett, animée par Christine Lemoine de la librairie Violette and co.

Enfin, à ne pas manquer non plus, à l’occasion de la semaine des Arts à Paris 8, la projection-rencontre "Images des LIP, lutter au féminin".

C’est de 14h à 17h30, amphi Y. La rencontre sera animée par Hélène Fleckinger, enseignant-chercheuse en cinéma. Ca devrait donc être très intéressant. Toutes les infos complémentaires sont dans le flyer ci-dessous !

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Pas de tête, mais un bébé dans le ventre ?

A l’époque d’ "Histoires d’A", les femmes enceintes étaient d’abord des femmes…

NB : je précise suite à la réaction de l’association que je ne mets en aucun cas son projet et son travail en cause et je vous invite à lire le commentaire qui m’a été adressé, ci-dessous et qui donne le point de vue de l’association. Cela ne change pas le mien, je pense qu’il aurait fallu -si l’on montre une femme même pour parler d’un bébé dans le ventre, qu’on ne montre pas en même temps une femme sans tête. L’objectif de cet article n’est pas de montrer du doigt l’asso, mais bien de faire prendre conscience de ces images que toutes et tous nous véhiculons sans toujours nous rendre compte de ce qu’elles induisent.

Ce matin, au fil de Twitter, je tombais sur la mise en avant des "maisons de naissance", qui encouragent l’accouchement moins médicalisé et pourquoi pas à la maison. Interessée à titre professionel à voir de quoi il retourne, je clique sur le site du "Calm", "Comme à la maison", Association pour la maison de naissance des Bleuets.

Et voilà que mon coeur se retourne. Une grande photo en page d’accueil, sensée montrer la maternité épanouie, d’une femme avec un très gros ventre…et pas de tête !. Alors bien sûr, le Calm n’a pas l’apanage de ce type d’image. Elles sont de plus en plus fréquentes et nous envahissent, et nous semblons indifférentes à cette violence quotidienne qui nous est faite. C’est une grande tendance dont j’ai déjà parlé ici. Les femmes sont de plus en plus souvent représentées sans tête absolument partout. Mais quand on parle de femmes enceintes, alors c’est devenu quasiment systématique. Ou quand on parle des dérives de l’utilisation des femmes à des fins de reproduction dans un monde marchand (avec la grossesse pour autrui/mères porteuses), c’est toujours le cas : on montre des femmes sans tête, qui ne sont plus que des ventres. Le cadrage est d’ailleurs fait de telle sorte qu’on sent bien que la tête a été coupée délibérément. Alors quand cela concerne la GPA et donc le morcellement de l’être humain au profit de quelques uns, on pourrait presque y voir une signification politique. Il y a une vraie concordance entre la façon de traiter les mères et l’image qui en est donnée. C’est une façon de dissocier par la représentation le lien mère-enfant, et correspond à ce qui se fait dans la maternité pour autrui.

En revanche, lorsqu’il s’agit de promouvoir la "maternité heureuse", c’est là que toute la violence de la façon dont nous nous représentons nous-mêmes saute aux yeux (ou devrait). Ces images sont insupportables ! Et pourtant elles ne semblent pas faire réagir. Surtout quand l’image accompagne une carte de voeux pour 2014 qui explique :

"En 2014, dessine-moi une maison de naissance où les sages-femmes seront indépendantes où mes parents seront accompagnés de façon où la physiologie sera respectée, où je viendrai au monde dans un moment de douceur".

Je ne mets pas la photo dans l’article, mais vous pouvez la voir ici : http://www.mdncalm.org/87-articles/154-tous-nos-voeux-pour-2014

Il est grand temps qu’en matière de maternité tout autant qu’en matière d’égalité, les femmes soient enfin considéréés comme des êtres humains, non ?

S.G

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De Philomena à la GPA

"Philomena", mère à qui on a volé son enfant

J’ai récemment vu Philomena de Stephen Frears au cinéma en compagnie d’une autre "femme en résistance". Un film de cinéma, tout en finesse, sur un sujet qui nous intéressait tout particulièrement : les dérives de l’adoption.

Un beau film, parce qu’il y a un vrai langage cinématographique, parce qu’il y a dénonciation, et aussi parce que nous étions contentes de voir le sujet "sortir", nous confortant ainsi dans notre choix de séance du dernier festival : nous y associions alors 3 thèmes sous le "commandement féministe" TU NE SERAS NI ACHETEE NI VENDUE NI VIOLEE" : la prostitution, la grossesse pour autrui (dite GPA), et l’adoption, en projetant le très beau film de Sabreen Bint Loula "Celle qui meurt", sur l’adoption en Inde.

Que ce soit dans le film de Frears ou celui de Sabreen, ces films nous aident à réaliser  que le "halo de sainteté" des "bonnes soeurs" et institutions religieuses peut être un écran de fumée qui cache en réalité une pratique nettement moins en accord avec leurs belles paroles.

Le sujet commence enfin à émerger : les scandales de l’adoption, cet acte jugé "si généreux" au double bénéfice de "sauver" des "orphelins -enfants malheureux" et de combler des couples hétérosexuels -  infertiles, sont nombreux.

C’est ce que montre en creux Philomena : de merveilleuses familles riches états-uniennes qui paient 1.000 dollars pour recueillir de pauvres enfants abandonnés -c’est ce que leur disent les bonnes soeurs, et qu’à aucun moment ils ne mettent en doute. Ils n’interrogent pas le bien fondé moral (et le possible "intérêt" des vendeuses) de payer un enfant 1.000 dollars. Et ils se contentent tout à fait de la parole de la bonne soeur qui dit que l’enfant a été abandonné par sa mère.

Sauf que…de l’autre côté, les bonnes soeurs, fortes de leur position morale dominante volent aux jeunes femmes leurs enfants. Elles leur font signer une décharge, et, pour assurer leur impunité, les culpabilisent systématiquement : nous sommes dans une Irlande très catholique ou le rapport sexuel hors-mariage est pêché. Que ce soit un viol ou un acte désiré, c’est un péché de la femme. C’est péché, donc il faut les punir. Elles accoucheront sans anti-douleurs ni médecin, dans des conditions atroces, parce que "c’est ce qu’elles ont mérité". Certaines bien sûr en mourront. On leur arrachera leurs enfants et on leur interdira toute possibilité d’avoir ensuite un contact avec eux.

Le film de Frears montre bien cet incroyable (mais trop ordinaire) obscurantisme institutionnel, mais aussi personnel de la bonne soeur décisionnaire qui révèle la vraie raison des violences inouïes qu’elle a fait subir à ces femmes et ces enfants : elle a fait voeu de chasteté et s’y est tenue. Elle ne supporte pas que d’autres n’aient pas respecté ou eu à respecter cette injonction dogmatique, alors elle leur applique un jugement et une peine atroce pour cette seule raison.

Dans le film le poids du catholicisme, en particulier sur l’héroïne est très fort, et on pousse à la fin un grand "ouf" de soulagement lorsqu’elle accepte que cette réalité qu’elle a vécu soit révélée au grand jour par le journaliste. Le film, tiré d’une histoire vraie éveille l’envie d’aller creuserla question, et de réfléchir à la pertinence d’universaliser le propos en disant qu’il ne s’agit pas là d’un "acte barbare isolé" d’un couvent irlandais, à cause d’une bonne soeur névrotique…mais d’une composante de l’adoption telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui dans notre monde, dans un contexte de déséquilibre hommes/femmes, pays riches/pays pauvres, dominants/dominés.

Une composante de l’adoption que l’on retrouve dans la Grossesse pour autrui, maternité de substitution dite GPA, qui aujourd’hui est présentée par certains comme "la solution à la détresse des couples infertiles" et en particulier des couples d’hommes qui ont un désir d’enfant", et une ressource pour les femmes des pays pauvres (mais en général la situation des mères "porteuses" ne préoccupe guère). En réalité, il ne s’agit que d’une vaste marchandisation des êtres humains dans lesquelles les mères ne sont pas du tout bénéficiaires ! (voir cet article paru ces jours-ci). Et dans tous ces processus d’adoption, l’intérêt des enfants et les droits des mères (porteuses ou d’enfants) sont largement effacés au profit des droits du puissant (les familles occidentales qui peuvent payer). Les mères et les enfants sont les objets d’un commerce fructueux fondé sur le principe : pour le fort, tout peut s’acheter…à condition de l’enrober dans un discours sur la générosité…

Adoption terrain miné

Quelques voix commencent à s’élever ici ou là pour dénoncer cette situation et dire ce qui n’est jamais dit concernant l’adoption. Outre le commerce initial fondé sur des mensonges et un déséquilibre de pouvoir, il y a aussi l’effet sur les enfants adoptés et les conséquences sur leurs vies des traumatismes de ce qu’ils ressentent comme un abandon. Comme l’explique dans cet article Kharla Livingston Lorenzzo, premier "bébé volé" d’un réseau brésilien.

"Acheter un bébé auprès de ces réseaux, c’est soutenir ces trafics ignobles. Comment ne pas s’en rendre compte ? Et puis en achetant un être humain, à quel type de relation s’attend-t-on par la suite ? Le lien n’est-il pas faussé dès le début ? Comment peut-on s’imaginer construire son bonheur sur le malheur des autres, sans aucune conséquence ?"

A elle, on a souvent rétorqué que son cas était l’exception. Le récit de "Philomena" et celui de "Celle qui meurt" nous montrent qu’il y a "de nombreuses exceptions". C’est ce qu’affirme également  KL Lorenzzo :

"Et pourtant, je rencontre de plus en plus de personnes elles aussi volées à la naissance. Des milliers en fait. Même stratégie, toujours : des intermédiaires mentent aux parents biologiques pour obtenir une signature attestant de l’abandon, ou qui récupèrent le nouveau-né à la naissance tant que la mère biologique est vulnérable."

Clairement donc, il y a beaucoup plus derrière l’adoption que tout ce que notre bonne conscience (la mienne y compris) manipulée nous laisse entendre. Et il est important là encore et toujours d’informer et dénoncer quand il y a à dénoncer.

Je recommande à celles et ceux qui le pourront de se rendre à Créteil mardi 18 mars à 17h où sera projeté "Son nom : celle qui meurt", de Sabreen Bint Loula, un très beau film sur la question.

J’en profite pour mettre le lien vers le site du Festival de films de femmes de Créteil qui commence donc vendredi et dure jusqu’au week-end suivant.

Et le lien vers le site "Adoption terrain miné" pour lire plus en détail tous les arguments sur la question.

S.G

 

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Du balai et des hommes !

Il y a quelques temps, je me demandais ici même comment il se faisait que les bébés filles ne naissaient pas un balai à la main…tant les représentations des femmes, que ce soient les mièvres princesses ou les méchantes sorcières, sont toujours munies de cet attribut de ménage, qui les remet à la place que les hommes leur ont assignée : nettoyer leur maison, effectuer de nombreuses tâches et ne pas faire (de) tache.

Il faut dire -et rappeler que c’est une juste représentation, tant les femmes, malgré les progrès accomplis vers l’égalité en droits -droits de vote, accès au travail hors de la maison par le biais de filières entières qui leur sont quasi réservées (au service de , en tant que secrétaires, dans les métiers de soins, d’éducation ou de "care", dans les métiers du nettoyage enfin) et qui sont peu valorisées, accès à l’éducation où elles excellent, n’en restent pas moins les gardiennes du ménage. Ou plutôt les concierges. Car cheffes de familles elles ne sont pas selon les administrations, mais bonnes ménagères, oui !

Elles font toujours 80% des tâches ménagères et cela n’évolue qu’à tous petits pas. En moyenne, quelques minutes gagnées chaque jour, cela signifie pourtant en réalité de vrais écarts selon les milieux sociaux.

Ainsi, avant qu’il soit question d’externaliser, expliquent François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau dans "Du balai", c’est dans les ménages les plus "égalitaires" à tous points de vue que la répartition serait la moins au désavantage de la femme -en tout cas dans les représentations. Lorsque la femme a le même niveau d’étude que l’homme ou un niveau supérieur , si elle est au même niveau de carrière (en moyenne les femmes ayant 3 ans de moins que les hommes à la mise en couple, cela continue d’être l’exception, même en dehors des inégalités salariales), elle serait moins encline à tout nettoyer, récurer. Mais c’est surtout lorsqu’elle contribue financièrement autant que l’homme au foyer, qu’elle ne se sent pas obligée de tout faire elle-même (info très importante que je reprendrai plus bas) : "D’ailleurs, toutes les enquêtes le rappellent : plus la contribution monétaire de la femme au revenu du ménage est élevée, plus la propension à externaliser une partie des tâches domestiques est grande". 

Y a-t-il meilleure répartition des tâches pour autant ?

Eh bien non !  Car ce qui caractérise la question de la répartition des tâches ménagères au sein du couple, c’est qu’elle est ingrate. Ou plutôt, que plus elle est ingrate, plus il est difficile qu’elle soit également partagée entre les deux membres du couple hétérosexuel (selon les deux économistes, les rares études existant sur les couples homosexuels montreraient une meilleure répartition, en particulier chez les lesbiennes). Ainsi, il y a progrès, avec ces fameux "nouveaux pères" : ils jouent plus avec leurs enfants. Mais pour tout ce qui concerne les tâches qui font tache, le nettoyage, (et en particulier des toilettes) le linge,  alors c’est là que la résistance est la plus grande.

"même au sein des couples relativement égalitaires sur le plan professionnel -et ils sont de plus en plus nombreux-, la gestion des tâches domestiques demeure un sujet conflictuel. Ainsi, selon une enquête menée en 2009 dans 4 pays européens, un couple sur deux se disputerait au sujet du partage des tâches ménagères, en particulier les couples les plus jeunes (…) Parmi les tâches les plus courantes, les hommes reconnaissent qu’ils essaient d’éviter de faire plus de la moitié de ces tâches, voire qu’ils ne les font jamais.(..) En tête des tâches qu’ils esquivent, on trouve le repassage, le nettoyage des saniraires, l’entretien du linge, le changement des draps et le lavage des sols (Hontarrede, 2009).

Source de conflit donc, la répartition inégale devrait l’être encore beaucoup plus. Car si les petites filles ne naissent pas un balai à la main, si elles ne sont pas des serpillères (mais des guérillères), alors qu’est-ce qui justifierait qu’elles fassent plus que les garçons les taches les moins agréables sinon la perpétuation d’un état de fait où les femmes, propriétés des hommes sans âmes et sans droits, seraient là pour servir leurs besoins -de propreté, d’enfants, de sexe…

Mais comme le soulignent les économistes : "En conséquence, "le refus des hommes de prendre leur part des travaux ménagers constitue un véritable mur auquel de nombreuses femmes ne peuvent ou ne veulent pas s’attaquer".

Rien ne devrait justifier ce mur sinon que les femmes ne sont pas prêtes à entrer en conflit pour que le partage soit égal. On pourrait s’étendre sur les raisons qui les empêchent de le faire : violence conjugale*, dépendance affective et sociale, attitude maternisante ("ils n’y arrivent pas de toutes façons il faut bien les aider, et ils ne savent pas faire").

Pacification des ménages et renouvellement du patriarcat

Mais ce qui m’intéresse, c’est de montrer la conséquence de cet état de fait : la pacification du ménage devient le premier motif d’emploi d’une femme de ménage :

"Face à ce mur, les couples qui en ont les moyens sont parfois amenés à contourner le sujet de discorde en recourant à une tierce personne. C’est le recours à une femme de ménage afin d’éviter la scène de ménage (Molinier, 2009)".

Qui externalise et quel résultat pour les femmes ? Et l’homme dans tout ça ?

"En quelque sorte, dans les classes aisées, a fortiori quand la femme travaille, on achète la parité, ou plutôt ce qui s’en approche : la double journée féminine masque le plus souvent deux femmes ou plus, pour qu’une seule, la "patronne" s’en sorte".

Donc, une petite frange de la population féminine semble avoir réussi à se "sortir" de ces tâches tout en évitant le conflit en les déléguant…à une autre femme. Et pourtant, dans la réalité, sont-elles bénéficiaires ? Dans la réalité, ce sont elles qui paient, et ce sont toujours des femmes qui font le ménage !

En effet, pour l’homme, ce n’est pas une question d’argent. De la proposition citée plus haut : "les femmes n’envisagent une femme de ménage que lorsqu’elles contribuent autant financièrement", on peut déduire que : si elles contribuent moins, elles font le ménage, si elles contribuent plus, elles ne le font pas (ou moins) => ce sont elles qui paient  !

Mais le comble, c’est qu’en analysant les couples ayant recours à une tierce femme, on se rend compte qu’elles paient non pas principalement pour elles mêmes, mais pour l’homme !

En effet pour lui l’externalisation a un double avantage supplémentaire :

-la pacification : ce n’est pas l’employée qui va l’ennuyer pour les chaussettes sales qu’il laisse traîner…et s’il y a problème, c’est la femme qui gère la plupart du temps la relation employeure.

-Le maintien de l’ordre établi : un déchargement du double poids et de sa mauvaise conscience d’homme qui aime l’égalité ET de toute forme de devoir de tâche ménagère. Il reste le maître chez lui et n’a pas à culpabiliser…

En effet, selon Devetter et Rousseau, lorsqu’il y a femme de ménage, la femme du ménage gagne bien un peu de répit sur ses propres tâches. Mais l’homme, lui, n’a plus du tout à s’en soucier, et ne fait plus rien -ou presque ! Ce qui nous mène à ce paradoxe merveilleux : c’est justement dans les couples où l’on professe le plus l’égalité (et qui ont accès à l’externalisation) que les taches ménagères sont les plus mal réparties !

"Grossièrement, trois heures payées permettent d’"économiser 1h30 de travaux domestiques dans la semaine (Insee). Selon l’enquête Erfi de l’Ined, il apparaît que les couples employant une femme de ménage expriment des valeurs plus égalitaires, mais que la répartition des tâches domestiques non externalisées y est encore plus inégale qu’au sein des autres ménages ! La part des ménages où l’homme participe majoritairement ou équitablement au passage de l’aspirateur avoisine 40% lorsqu’il n’y a pas recours à une femme de ménage, mais seulement 18% dans le cas contraire". (…)

"Le temps gagné pour une femme aisée grâce à "sa" femme de ménage est, au moins, partiellement, accaparé par la réduction de l’investissement du conjoint. Pour le dire autrement : l’existence d’une personne rémunérée réduit fortement la proportion de ménages partageant équitablement les tâches domestiques, et il semblerait même que l’économie en temps faite par l’homme soit proportionnellement plus importante que celle des femmes (Ruijter,2005)".

Les femmes sont donc en fait très peu bénéficiaires en tant qu’individues. Et de façon sociétale, elles ne le sont pas du tout, puisque ce sont toujours des femmes qui sont cantonnées au ménage. Les hommes eux, sont amplement bénéficiaires à tous les niveaux…ce qui laisse rêveuse sur la façon dont le patriarcat excelle à se renouveler !

Les non-représentations d’hommes à balai (sauf ceux qui en font un sport -voir ci-dessus ou pour en faire des objets sexuels -voir ci-contre) risquent donc d’avoir la vie dure…

Sandrine Goldschmidt

*Simple hypothèse mais assez vraisemblable : les hommes se sont appropriés les femmes et leurs services, en les soumettant -il a bien fallu que la force intervienne. Ainsi, tout conflit qui viendrait remettre en cause cet ordre établi, menacerait la paix sociale et rappelerait à l’opprimée le risque qu’elle prend à contester son oppresseur : celui de disparaître.

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Un commentaire

Un féminisme sans vague-arrière (à l’âme)

IW8Parfois, la tournure que prend la représentation du féminisme dans la société et jusque dans les manifestations de rue nous donne un peu du vague à l’âme. Quand d’un coup, se revendiquent féministes les tenantEs d’une pensée qui selon nous reproduisent le système de domination patriarcale. Quand on veut nous faire croire qu’il y a un "nouveau féminisme" et qu’il s’agirait simplement de courants, et non de divergences profondes entre un féminisme d’une part, et un anti-féminisme de l’autre, qui est d’autant plus efficace qu’il prend les atours et les mots du premier (voir l’appropriation -judicieuse parce que la formule initiale est insuffisamment précise mais n’est qu’une formule et non une pensée- du "mon corps m’appartient" par le néolibéralisme patriarcal : puisque mon corps m’appartient je peux le vendre…d’où la nécessité de préciser "mon corps c’est moi" et je suis inaliénable..).

Les plus grandes penseuses féministes sont souvent restées peu connues. Cela fait partie du système oppresseur : si l’on ne diffuse pas la pensée qui conteste l’ordre établi, on l’empêche de se répandere. Forcément la transmission ne se fait pas, et vague après vague, les femmes doivent tout recommencer. C’est le cas de Maria Deraismes (1823-1894), oratrice, dramaturge et journaliste républicaine et anticléricale. Ses textes furent édités sous le titre "Eve dans l’humanité’. Elle avait fondé l’hebdomadaire "Le droit des femmes" et l’organisation féministe "L’association pour le droit des femmes". Nicole Pellegrin, dans son anthologie "Ecrits féministes, de Christine de Pizan à Simone de Beauvoir", décrit son apport -très original pour l’époque, de la façon suivante :

"Son originalité s’exprime plus encore dans la défense des droits féminins au plaisir sexuel -un sujet tabou- et dans ses condamnations, explicites et réitérées, de la prostitution, dont elle fait moins une "plaie sociale" et un problème d’hygiène publique qu’un sous-produit du patriarcat"

En clair, on est il y a 150 ans dans les mêmes problématiques qu’aujourd’hui. D’un côté ceux qui prétendent qu’il faut réglementer la prostitution "pour des questions de santé et d’hygiène", de l’autre celles et ceux qui font le lien avec le patriarcat, la domination masculine qui ravage la santé des personnes prostituées et va à l’encontre de la dignité humaine.

Voici ce qu’elle écrit, qui remet les pendules à l’heure et le monde à l’endroit :

"L’Occident favorise la prostitution, en d’autres termes le commerce de la chair humaine elle viole en même temps la liberté et la dignité de l’être conscient. [...]

La prostitution régie par l’Etat réduit à néant les principes de justice, de droit, de solidarité sur lesquels s’appuient les sociétés modernes. Le mépris de la loi, dans ce qu’elle a de plus auguste et de plus sacré, est quotidiennement autorisé.

En effet, dans l’esprit de la loi, toute peine, tout châtiment infligé a toujours comme but la moralisation présumée du condamnée, lors même que les moyens expiatoires employés sont défectueux. Or, le contraire arrive dans la prostitution patronnée par l’Etat, la délinquante est considérée comme incurable et loin de s’efforcer à la moraliser, on l’oblige à récidiver d’office. C’est ainsi qu’une jeune fille, une femme appréhendée sur la voie publique pour excitation à la débauche, est immédiatement inscrite comme devant continuer à se prostituer, suivant la volonté des passants. Dans ce cas, c’est l’Etat qui est récidiviste".

NDLR : ici, elle dénonce le fait qu’il y a des zones réservées à la prostitution : l’activité n’est pas interdite, mais est délinquante celle qui "racole en dehors des clous". On la remet sur le trottoir "dans les clous". C’est donc comme aujourd’hui, avec le délit de racolage…elle ne soutient donc pas que les femmes qui se prostituent sont délinquantes, mais critique l’attitude de l’Etat à leur égard.

"La société croit se justifier en arguant qu’il n’existe ici ni jugement, ni condamnation, que c’est simplement un règlement de police, une mesure administrative, dont l’objet est d’assurer l’ordre public et la décence extérieure (NDLR : toujours vrai avec la loi Sarkozy / racolage passif…)"

(…)

Qu’on avoue donc franchement que c’est une façon ingénieuse, mais absolument criminelle, de satisfaire la dépravation des hommes; et le comble de l’impunité, c’est que l’homme complice reste indemne. Evidemment, si les femmes étaient pour quelque chose dans l’élaboration des lois, cette iniquité scandaleuse n’eût jamais eu de réalité.

(…)

Deux solutions se présentent : ou les hommes peuvent régler leurs moeurs et s’en tenir au mariage; ou il faut déclarer les moeurs libres pour les deux sexes avec une égale responsabilité des deux parts : recherche de la paternité, etc.

Elle discute ensuite de ces pseudo "besoins sexuels des hommes" en disant que la nature n’y est pour rien et que l’homme social est bien capable de se contrôler. S’il ne le fait pas, donc…

"A quoi nous en prendre, si ce n’est au gaspillage des forces mal gérées en humanité ? Et qui est responsable de ce gaspillage si ce n’est l’éducation sotte et coupable donnée à la jeunesse masculine ?".

Conclusion de tout cela, qui est un vrai ancêtre de manifeste abolitionniste ( 1- suppression du délit de racolage, 2-punition du vrai responsable, 3-éducation à une vraie liberté sexuelle pour tout le monde – il ne manque que les alternatives à la prostitution) :

"La prostitution est une tache, une ignominie séculaire qu’il faut au plus vite faire disparaître sous peine d’immobiliser le progrès"

(…)

Pour venir à bout de cette plaie sociale, il est nécessaire qu’une protestation publique se produise avec éclat; il n’y a plus à invoquer la question d’hygiène, la science médicale a fait justice de ces erreurs, elle a démontré par une série d’exemples probants que la réglementation était plus funeste que favorable à la santé publique".

Conclusion :

"Considérant que la prostitution à laquelle l’Etat prête son appui est le plus grand outrage fait à la conscience humaine,

Considérant tous les maux sociaux qui en résultent;

Je demande que les femmes étrangères, dont les pays sont soumis à ces honteux règlements, s’unissent aux femmes françaises, pour réclamer l’abolition de la police des moeurs".

Elle a prononcé ce discours dont je vous livre les meilleurs passages au Congrès du droit des femmes en juin 1889.

Aujourd’hui, 125 ans après, nous allons obtenir cette abolition en France. Elle avance aussi en Europe. Que de temps il aura fallu depuis Maria Deraismes ! Et que de résistance au backlash il nous faut avoir ! Car ce que n’avait peut-être pas prévu cette grande féministe, c’est la force de l’obscurantisme, qui vise à faire perdurer cet outrage à la conscience humaine. Et je voudrais que ceux qui, à Amnesty International, tentent aujourd’hui de faire passer l’idée que la prostitution ne serait pas une atteinte aux droits des femmes mais serait un "droit de l’homme", lisent et relisent ces mots écrits 100 ans après la révolution française.

Aujourd’hui encore donc, il faut lutter. Et des femmes remarquables le font à travers le monde, dont des survivantes de la prostitution avec un immense courage : Rebecca Mott, bien sûr qui nous rappelle l’évidence ("this is torture) concernant la prostitution, et Rachel Moran, qui en ce 8 mars, s’adressait aux Norvégiennes dans un discours à écouter.

Cliquez ici pour voir la vidéo (c’est en anglais)Elle s’adressait aussi à Amnesty. Et rappelait elle aussi quelques évidences, et posait quelques questions à l’organisation internationale :

- "Ce qui se passe dans les bordels n’a rien à voir avec de la sexualité et rien à voir avec du travail. C’est de l’oppression".

- "Quand les droits des femmes ont-ils cessé d’être des droits humains" ?

J’ajouterais : quand les droits des femmes seront-ils enfin des droits humains ?

S.G

 

 

 

 

 

 

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